‹ Curiosités des traditions, des moeurs et des légendesChapitre 12 sur 68 · ESPRITS FAMILIERS · texte numérisé non relu

ESPRITS FAMILIERS

c'éloit que en sa cour a une truie la plus grande que onques avoit vu ; mais elle ëtoit tant maigre que par semblant on n'y véoit que les os et la pel ; et avoit les tet> les grandes et longues et pendantes cl toutes écartées, et avoil un musel long et tout affamé. Le sire de Gorasse s'émerveilla trop fort de cette truie, et ne la vit point volontiers, et commanda à ses gens : « Or tôt, mettez les chiens hors, et vueil que cette truie soit pillée. » Les varlets saillirent avant et deft emèrent le lieu où les chiens étoientetles firent assaillir la truie. La truie jeta un grand cri et regarda conlremont sur le seigneur deCorassequi s*appuyoit devant sa chambre à une étaie. On ne la vit oncques puis, car elle s'évanouit, ni on ne sceut ce que elle devint. Le sire de Gorasse rentra en sa chambre tout pensif, et lui alla souvenir de Orion, et dit : a Je crois que j'ai huy vu mon messager; je me repens de ce que j'ai huyé et fait huier mes chiens sur lui ; fort y a sije le vois jamais, car il m'a dit plusieurs fois que sitôt que je le courroucerois, je le perdrois et ne le revenroil plus. » 11 dit vérité : oncques puis ne revint en Iholel du seigneur «leCorasseetmourutle chevalier dedans l'an en suivant*.»

Au seizième siècle la croyance aux esprits familiers était encore en pleine vigueur. G'était h eux que l'on attribuait les succès constants qui accompagnaient certains hommes dans leurs entreprises.

«Plusieurs Françoys, Espaignols et Italiens, rapporte Brantôme, disoient de M. de Salvoyson et le croyoiont fermement, qu'il avoit un esprit familier quihiy dressoit tous ses mémoires et desseins, et les luy conduisoit si bien, qu'aucun en ay-je veu en Piedmont qu'ont creu et affermé que le diable le vint presser de la mort et Teni

* L m, cb. 2-2, édition du Panthéon littéraire, t. n, p. 153 et saiv.

porta. Mais ce sont abus. » Pourtant il ajoute pins loin : « Je ne dis pas que luy, qui estoit curieux de sçaroir tout, quif ne s'aydast autant dn naturel que du supernatureP. » — Ailleurs le même historien rapporte les bruits analogues qui couraient sur Langeay, Matignon, d'Espemon, etc. •.

L'Église, qui, comme fa très-bien dit Tabbé Ricard, que nous avons cité plus haut, a admis de tout temps Fexistence de la magie, s'est montrée fort sévère contre lies fauteurs de cet art diabolique. Voici, à cet égard,, quelques-unes des décisions prises par les conciles.

Le 56* canon du concile œcuménique tenu à Laodicée, en 564, défend aux clercs et aux prêtres d'être magiciens, enchanteurs, mathématiciens ou astrologues ; il ordonne en outre de chasser de l'Eglise ceux qui feraient usage des ligatures ou phylactères a parce que, dlt-il, les phylactères sont les prisons des âmes, p

Le 4* canon du concile d'Auxerre, en 525, défendait de consulter les sorciers, les augures, les devins, les sorts des saints et des divinations faites avec du bois oa du pain.

Le 60" canon du concile de Gonstantinople, en 692, excommuniait pendant six ans les devins et ceux qui les consultaient. Défense répétée par le concile de Rome, en 721 .

Le 42* canon du concile de Tours, en 815, porte que les prêtres enseigneront au peuple TinefOcacité des pratiques de la magie pour rendre la santé aux hommes oa aux animaux.

1 tii^tWrav eofUaénerflrmtfiois, ch. 40; édition ûa Panthéon fUtèraire. t V«y. enooie les Mèiêngipr de lUtétature et tf'At^/oini de yifneni'llQfifille, 1789, t. I, p. 183 et suiv.

MAGIEl. SOBGIËKS. 9S

Le ZV canon du concile de Trêves, en 1258, défend, sous peine de suspension, pour les clercs, et d'excommunicaUcn, pour les laïques , de deviner par Tinspection du feu ou du glaive.

Citons encore le canon du concile tenu en 696. h Bergamstède (Angleterre), canon qui condamnait à une amende pécuniaire ou à une punition corporelle ceux qui feraient quelques sacrifices aux démons. Ce culte rendu aux démons était une conséquence inévitable de la croyance où Ton était relativement à la puissance de ces mauvais esprits et à leur intervention continuelle dans les choses de ce nionde ^.

Si le pouvoir ecclésiastique frappait d*anathème les magiciens et les sorciers, on s'imagine aisément avec quelle rigueur et quel aveuglement le pouvoir séculier devait sévir contre ces malheureux. Les auteurs du moyen âge sont remplis de procès pour cause de sorcellerie, procès qui se terminaient presque toujours par le supplice du feu. Au quinzième siècle, on vit éclater dans presque toute I^ France une des plus horribles persécutions inentionnées par Thistoire, et dont les causes n'ont pas encore été bien éclaircies par les historiens.

£n 1455, un docteur en théologie, prieur de Saint- Cemiain en Laye, nommé Guillaume de TAlluie, fut

* « n y a certains démons qai ne sont occupés qa'à se moqner, tandis qae d'autres ont Tâme craelle et ne songent qu'à faire du mal. t> Goibert de Nogeiit, de Viia sua^ 1. ii, ch. 5. Voy. encore le même antear, 1. m, ^^' 15; 1. 1, ch. 22f etc. — Noas ne parlerons pas ici des possessions da démon. Ce sajet est trop connu pour que nous nous y arrêtions. Nous nous lioruerons à renvoyer aux mémoires de J. Duclercq, année U60, L iv, cb.20et 24, aux Archives curieuses de l'histoire de France {Histoire d» ^le de Laon), r« série, t. vi, p. a6l-2S7, et à l'article Brossier da DicUonuaire de Bayie,

accusé di'vaudcrie^f c'est-à-dire, de pacte avec le diable, el cond:iinné à une prison perpéiuelle*. Six ans plus tard, on brûla à Lille un ermite nommé Alphonse, qui prêchaii des doctrines hétérodoxes. Tels furent les préludes d une persécution que Tannée suivante le vicaire de Tinquisilion au diocèse d'Arras, l'administrateur de ce diocèse, secondé par le comte d*Etampes, gouverneur d'Artois, dirigèrent d'abord contre des filles de joie, puis contre des bourgeois, des échevins, des chevaliers et snriout contre les riches. Les procédures des accusés avaient presque uniquement pour base des accusations de sorcellerie ; la plupart des prévenus confessaient avdir été au sabbat', et leurs étranges révélations arrachées par la torture, peuvent dcmner une idée de3 cérémonies qui, suivant les traditions populaires, se passaient dans ers fêtes auxquelles présidait Salao. — Voici i|ueîquci» extraits de l'arrêt prononcé à Ârras, en 1460, contre cinq femmes, un peintre et un poète, nommé abbé de peu de sens et âgé d'environ soixautedix ans, et plusieurs autres qui périrent dans les flammée.

(( Et iù dict et déclara ledict inquisiteur : que les dessus nommés avoient esté en vaulderie et la manière comment : c'est as^çavoir ;

a Que quand ils voulloient aller à la dicte yaulderie,d'ung

* Aa quinzième siècle, le mot de vaudcrie était synonyme de sorcellerie et (le magie. Un des premiers accusés était an ermite nommé Robinet de Vautx; pcniëire ce nom servit-il à faire confondre la secte nouvelle avec l'ancienne tiéiésie de Pierre Valdo.

1 DuçlercqJ. m, cli. 4-2.

s Les premières nieniions du sabbat se trouTent dans air fragment de capiiuldire rapporté par Baluze, et dans an onvrage deRégiuon, abbé de Pram,au neuvième siècle. — Noas y reviendrons plus tard.

oi|[iieoieiit que le diable leur avoit baillé, ils oiodoient une vergue de bois bien petite, et leurs palmes et leurs maios, puis meetoient celle verguelte eotre lenrs jambes, ettantost ils s'envoloient oùils vonlloient estre, par*des» seores bonnes villes, bois et eaues; et les portoit le dia» ble au lieu où ils debvoient faire leur assemblée ; et en ce lieu troavoient Fung Taultre, les tables mises, char* giées de vins et viandes ; et illecq troovoient ung diable en forme de boucq, de quîen (chien), de singe et aulcune fois d'homme ; et là faisoient oblation et bommaiges audict diable et Tadoroient ; et luy donnotent les plusieurs leurs âmes, et à peine tout ou du moings quelque chose de leurs corps ; puis baisoieut le diable en forme de boucq au derrière, c^est au eu, avec candeilles ardentes en leurs mains... Et après celle hommaige faicte, mar^ choient sur la croix et cacquoient (crachoieut) de leur salive sus, en despit de Jésus-Christ et de la saincte Trinité; puis montroient le eu devers le ciel et le firmament en despit de Dieu. Et après qu'ils avoient touts bien bu et mangié, ils prenoient habitation charnelle touts en* semble, et mesme le diable se mectoit en forme d'homme et de femme ; et prenoient habitation, les hommes avecq le diable en forme de femme, et le diable en forme d'homme a?ec les femmes. Et mcsme illecq commectoient le pécbié de Sodome, de bougrerie et tant d*aultres crimes sy très fort puants et énormes, tant contre Dieu que contre nature, que le dict inquisiteur dict qu'il ne les oseroit nommer, pour doubte que les oreilles innocentes ne fuissent adverties de sy villains crimes sy énormes et cruels. ^ »

f i Mémoires de J. Dueleni, I. ir, cta. 4. Collect. du Panthéon, p. Ul • Voy. Us Vaudois du Mfi siècle^ par M. F. "^mtiVi^Xoi {Bibliothèque de l'ff des Charles, 9^ série, t. m)..

9g CURIOSITES DfiiS TRAfiiriONS.

L'aduroemeiii déployé par rimfuiskear d ses aeolj* les souleva teUenient Tindigiia^o poMique^ qa'à la te <le raanëe 1460, les jvfes n'osèreni plus eoBdmaerà mort les malheureuiL qu'ils aocuaaMiiléaiB ramque but, disait-on, de s'emparer de kurs bîeiis ^. Treole aas fèn tard, lorsque le comté d'Artois eut élé réiM à la eoaroiioe, le parleneat de Parts déclara, le W mai I4M ,«es proeès «abusifs, doIs, faits fiiassement, ei aatremeal « qu'à point, » condaama les bériiiers du ëec de Boar^ gogae et des prineipaux juges à une amende ée ffâOO livres parisis à distribaer comme réparation entre les Hé* ritiers des victimes. « £t an surplus, ladite eour a défSen» « du et défend auxifits évéques d*Arras, ses officiers, in* fL quisitenrs de la foi, et tous autres juges, eedésiaaliqnes i et séculiers, que d'oresnavant ils usassent eu procès • d'exécutions eitraordiaaifeSy de géhenne, qnestions et « tortures inbuaaines. et cruelles, comme capeHet, f mettre le feu es plantes des pies, hire avaler Iraile et « vinaigre, battre ou frapper ke ventre des orimioels on « accusés, ni autres semblables^ et non accootnmées ff questions, sur peine d'en être rqyrîa et punis selon ( r exigence des cas ^ «

i Voy. dans J. Daclerq, 1. iv, cb. 1S« p. 146, la satire virulente qui commence ainsi :

Les traitors remplis de grande envie, De convoitise et de venin convers.

Ont bit régner ne seay qaeKe vavidrie Poir caider prendre i tMt ei U tiaver»

Les biens d*aalcaii8 noiaUes etexpeis»

Avec leurs corps, lears femmes et chevaaee, Et mectre à mort des sens 4*état diveis.

Ati ! noble Arras, ta as biea ea Taévaaee.

1 Ibid., p. 207-242.

Jiisqu*aBi ten^inodenies, ii n'est gnëre de procès politiques lu pea imporlaDts dams lesquels on n'dil vn figurer qu^qae ftccusationde am^e. Tel est, par exemple, le procès des lempliers. Tel est encore le procès ioientc à Guîcliard, évèque deTroyes, accusé d'être le fils d'un mcube noauné Peiuriy de ialre venir le diable quand y Toalait, etc. Véréqne demeura prisonnier au Louvre depuis 4308 jasqa'ea 1313, époque à laquelle 11 fut reeimnu tnaoceat ^

En Portugal, la pénalité n*é(ait pas h beaucoup près aussi sévère qo*en France. — Ainsi, un décret rendu par la cbambre de justice à Lisbonne, le 14 août 1385 (jour de la bataille d'Aljiibarrota ) , interdit, dans la nille et sa banlieue, toutes les sorcelleries, coojuniions diaboliques y les signes magiques, interprétatious de soBges, prédictions, moyens surnaturels contre les maladies des hommes et des animaoïc, sous peine de bannissement de la ville et de son territoire.

Les persécutions, eu accréditant de plus en plus dans J*çsprit du peuple la croyance à la réalité de la sorcellc- ?ie, ne lirent qu*augmenter le nombre des sorciers. Au seizième siècle, suivant Grépet ', il n'y aurait pas eu ivoias de cent mille sorciers en France. Un sorcier avoua

* Un mémoire sur ce procès, rédigé d'après les pièces originales, a éic inséré par Boissy d'Anglas dans la nouvelle série des mémoires de TAcademie des inscriptions, t. vi^ p. 003-619. Gaichard avouait que, dans son enCance, la maison de son père était remplie d'incubes, et huit témoios, dont quatre de vu», déposèrent qu'il faisait apparaître le diable en disant des paroles magiques, et qu'il lui commandait alors ce qu*ll voulait.

Ce fut une accusation de ce genre qoi fut cause de la mort du préfet Mommole. Voy. Grégoire détours, 1. vi.

« De Odio Saienœ, I. Vdisc. 5. — Voy. la Démonomanie de Bodin.

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