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DES MIRACLES AD MOYEN AGE

Les miracles, rapportés le plus fréquemment et avec le plus de eomplaisauce par les hagiograplies et par les dirooiqueurs, sout ceux qui ont leurs analogues dans. TAncieu et le Nouveau Testament Tels sont les miracles de l'eau changée en vin ^, de villes assiégées dont les murailles croulaient comme celles de Jéricho ^ du soleil restant quamnte-huit heures sur Thorizon, etc. '.

Souvent les miracles offrent une telle analogie avec certaines iratlitions du paganisme, qu'ils en sont évidemment une réminiscence. Ici c*est saint Nicolas, évèque de Hyre, rappelant à la vie des jeunes enfants, dont on loi avait servi la chair à son repas, comme jadis celle de Pélops avait été servie aux dieux ; là, c*est Jésus-Glirist déguisé en mendiant et demandant rbospitalité, comme autrefois Jupiter chez Pbilémon et Baucis, etc. ^. Tel est

* Voj. Matbifli Mrii, tasée ISSS.

s Clovis éum arrivé près d'Aogoalème, « le Seigiear, dit firégoire de Tons» lai aceonb uam «i graade grtce, qa'à sa vae les murs s*écroolèreDt 4'eBi-iiiéoie8. » L. u, th, S7.

t Yoy. Gotbert de Nogent, 1. ui, ch. 10. Ce miracle e«t Uea i l'occasion da massacre de Gandri, évêqœ de Laoa.

4 Yojr. vie de saint Yves dans les Vies de$ Mohds de Bretagne de dons

136 CURIOSITÉS DES TRADITIOIXS.

encore le fait suivant, qui sepassa à Noyon le jour de la fête de saint Nicaise, suivant Guibert de Nogent, et qui rappelle Thistoire des filles de Minée, se livrant au travail pendant la fête de Bacchus. Voici ce que raconte le chroniqueur :

H Le jour de la fête de saint Nicaîse, une fille pauvre, qui demeurait seule avec sa mère, eut Taudace de faire un petit ouvrage de couture ^ Au moment de coudre avec ses doigts, elle arrangea le bout du fil avec sa langue, en avançant les lèvres, comme les femmes ont Thabitude de le faire; alors le nœud du fil, qui était fort gros, s*enfonça dans le bout de sa langue, comme aurait pu le faire quelque chose de pointu; et y entra si profondément, que Ton ne put en aucune manière l'en arracher^ et quand on essayait de Ten ôter, l'infortunée souffrait des tourments Inouïs. Alors la pauvre malheureuse se rendit avec sa mère, ainsi que le faisait tout le peuple, à Téglise épiscopale-pQur implorer la miséricorde de la reine des martyrs; mais elle ne la priait pas avec des paroles, car ce fil, qui lui perçait la langue et pendait de sa bouche, lui laissait à peine la faculté de prononcer quelques mots. Que dirai-je de plus? Les assistants, pleins de compassion et fondant en larmes, retournèrent dans leurs demeures, après avoir vu cette jeune fille souffrir beaucoup et longtemps. Gelle*ci, cependant, continua de prier avec sa mère

I^bineaD, t. m, p. S4. CeUe légende se retroave dans nue foule de vies de saints et Jusqne dans les histoires chinoises. Gonf. Manry, BêsM tur ie* légendei, p. 7S-7S.

> L'inobserTation da repos da dimanche et des fêtes était une des feules que le ciel punissait le plus sévèrement. Mathieu Paris, à Tannée 1100, raconte qu*one pauvre blanchisseuse, qui n*avait que son état pour vlvre^ ayant osé travailler un jour de fCte, fut punie d'un étrange supplice : nu (OCbon de lait tout noir s'attacha a sa mamelle gauche.

iotti le jour et la nuit suivaDie. Le lendemain, après que ces deux femmes eurent, ainsi que me l'a raconté le prêtre Anselme, sacristain de cette église, fatigué la reine ilescieux et de la terre de supplications poussées du fond du cœur, et récité les litanies dans un ordre aussi admirable que si elles eussent su bien lire, la mère les entonnant, et la fille bégayant tout bas les répons, cette dernière s'avance vers Tautel de la Vierge, mère de Dieu, Tembrasse en pleurant, et tout à coup, pendant qu'elle couvre cet autel de ses baisers, le fil se détache de sa langue. Dans cette même église, où ce prodige s'est opéré et m'a été raconté, le prêtre Anselme m'a montré .Ge-^ fil , d'une grosseur extraordinaire et encore taché de sang. Quelque chose de semblable est arrivé de notre temps, le jour de TAnnoncialion de la bienheureuse Marie, ainsi que le constate un écrit de Raimbaud, évéque de Noyon *. »

Il y avait un cas^oii les miracles ne- faisaient jamais faute ; c'était lorsqu'ils étaient nécessaires pour décider quelque point de doctrine en litige. Pendant longtemps il y eut de fréquentes disputes entre les diverses églises de l'Orient et de l'Occident, pour savoir à quelle époque on devait célébrer Pâques ; et, à ce propos, on trouve dans Grégoire 'de^^Totan^S^ie passage suivant : « Cette année , dit-il, il y eut du doute sur le jour de Pâques. Dans les Ganlcs, notre cité et beaucoup d'autres le célébrèrent le 25 avril. On dit que les fontaines qui, par Tordre spécial de Dieu, se remplissent le jour de Pâques, se remplirent le jour que nous avions choisi pour célébrer celte fête *. »

i De Vita <«a, I. m, cb. 19, collect. Gaizot, t. x, p. 3 et soir.

s L. T, cb. 43. Il est plusieurs fois question dans ce ctanuiiqaettr de res

i» CURIOSITES DES TRADITIONS.

Naufi avons parlé des miracles dus à de fausses reliques. II paraît que les héréliques, qui quelquefois snl fait MSfti des miracles ^ , ne jouissaient pas du même pou- -voir lorsqu'ils ëtalen4*obllgés d'opérer en préseuce de juges auimés par ua esprit de doute et d'incrédulité. Dans la quinxième session du concile général tenu i Constanlittople en 680, un prêtre nommé Polycbreoe, qui soutenail dîTcrses erreurs, ayant ofierlde prouver» loi par^la résurrection d*un mort , son offre lut acceptée. On apporta un cadavre sur lequel il mil sa confession ; puis il lui parla pendant plusieurs heures ; mais le mort ne bougea pas. Aussi le concile déposa Polycbrone, et lui dit anaibème. •— Il «st probable , toutefois , que si les rôles avaient été intervertis, les Pères n'auraient pas obtenu auprès du mort plus de succès que leur adversaife.

Tout événement arrivant à propos était considén^ comme un miracle, en vertu de ce tbéorème du catéchisme, que rien n'arrive, dans ce moode^ sans Toidre ou ans la permission de Dieu.

Lors de rexpédiiioo deClovis contre Alaric, Tannée Iranqne, arrivée sur les bords de la Vienne, ne ssvait comment franchir ce fleuve, grossi par les pluies, c Pcodant la nuit, dit Grégoire de Tours, le roi ayant prié le Seigneur de vouloir bien lui montrer ua gué par où Ton pût gagner Tautre rive, le lendemain, par l'or- -ère de JHeu^ une biche d*une grandeur eitraordinaire entra dans le fleuve, aux yeui de larmée, et, passaat à

fontaines merveilleuses, snr les<|aelles il donne qne'qaes détails aa eh. 3^ ae«M irtMk de Glorîû Martyrum, — Voy. encore I. x, ch.SS.

1 Le 19* canon dn concile de Laodicée, leim en 861, défendait, vm peine d'excommanicatlon, aux fidèles d*ailer. invoquer les martyrs des bé> rétiqaes et de leur demander la gnérisun de leurs maox.

goé, montra ainsi l'endroîi où l'on devaU traverser *» » Ce fut aussi par un ordre ea-près de Dieu, suivant le même écrivain, qu'un animal (il ne dit pas de tiueUc espèce] moofra, en traversant llsère, un gué h Tanoëe de Hammole, qui allait combattre les Lombards '.

Pendant longtemps, il fut d^usage, surtout dans Tes guerres des chrétiens contre les païens' ou les infidèles, et dans les guerres de religion, qull n'y eût guère de villes dont la prise ou la délivrance ne fût due à quelque ffiiracte. Cette manie subsistait même encore au dix-sep* tième siècle ; et des fanatiques racontèrent longuement les prodiges qui s%na?èrent le siège de Constance par Farinée impériale, en 1632 '.

C'était surtout lorsqu'il s'agissait de la construction v d'un monastère ou d'une église que les miracles se multipliaient. Ici, c'était un bœuf qui venait s'offrir de luimême pour traîner un char, puis disparaissait tout â coup * ; là, c'était une mort sorn^iturellc qui frappait un corbeau ravageant les provisions des moines ^. Ces faits n'avaient rien de surprenant ; car les animaux étaient très-souvent des sujets de miracles.

Guillaume de Nangis raconte qu'en 1247, à Iconium, l'ours d'un bateleur, s'étant avisé de lever la patte et de satisfaire un besoin contre une croix sculptée dans une muraille , fut immédiatement frappé de mort , et qu'un

t L. Il, eb. 37.

t L. IT, cb. 45.

* Voy. Bayle, art. Comstancb.

^ Gaftert deNegeot, 1. m, eb. H.

> An coavent d'Oacbe, en Normaudie, bSiti par saint Evroal. — Ainsi, dit Orderic Vital (l. vi), tout ce qai voulut nuire à ces religieux ou p«ri^ yromptement, ou prit rhaàilude (Tune meilleure vie»

Turc qui voulut Timiler, reçut aussitôt le même cbàtimeut.

Un chevreau du couvent où se conservait le corps de saint Edmond, s*étant cassé la patte, vint par hasard se coucher surlc tombeau du martyr : aussitôt sa jambe fut guérie, cijîue ferait donc le bienfaisant martyr pour Tespèce humaine, s*écrie Guibertde Nogent, si elle sollicitait avec foi son secours, lui] qui montra envers une béte une bienveillance vraiment royale ^? »

Tous les saints n étaient pourtant pas d*un caractère aussi débonnaire que saint Edmond. Voici, par exemple, ce que Frodoard raconte de saint Rigobert, évéque de Reims :

« Un petit garçon, qui était allé àTécole chez le curé du lieu, s'amusait un jour ù sauter sur la tombe du saint, outrageant ainsi Dieu et son serviteur, enfermé dans cette tombe. Afin que les mérites de Rigobert fussent connus^ et qu'une pareille audace ne se renouvelât plus à Tavenir, le pied de Tenfant fut aussitôt frappé de mal ; et, devenu boiteux, il perdit Tusage d un de ses pieds. G*est pourquoi le curé fit placer une barrière autour de la tombe, dans la crainte que quelqu'un n'encourût, par ignorance, la même punition *. »

Dans les chapitres précédents, nous avons cité bon nombre de faits montrant à quel degré de niaiserie et de puérilité descendaient souvent les écrivains du moyen âge, à propos de présages, de visions, de prédictions, etc. Ils étaient aussi déraisonnables quand il s'agissait de miracles. Quelques exemples, pris au hasard, sufGront pour le prouver. On remarquera seulement que nous les avons

I L. III, ch. 11.

t Hiitoirede TEgliu de Reims, 1. if, ch. 14, collect. Guizot, L.V,p.f77.

tirés, non pas des haglographes, maïs des chroniqueurs.

Un diacre lombard , nommé Vulfilalc ,' raconta à Grégoire de Tours qu'étant encore enfant, il se rendit à la basilique de Saint-Martin, avec un abbé, son précepteur, nommé Arédius. « Ce dernier, disait Vulfilaic, ayant dérobé un peu de la poussière bénite de ce bienheureux sépulcre , il la mit dans une petite boite, et la suspendit à mon cou. Lorsque nous fâmcs arrivés à son monastère, il prit la boîte pour la placer dans son oratoire. La poussière s*était tellement augmentée, que 'non-seulement elle remplissait toute la boîte , mais s'échappait par les bords et par les issues. Ce miracle enflamma mon àme d'une vive lumière, et me décida à placer toutes les espérances de ma vie dans les mérites de ce saint ^. )>

Il est d'autres prodiges que nous ne mentionnons que pour mémoire ; car ils étaient si fréquents, que les annales d'un grand nombre d'églises en offraient de semblables. Tels sont, par exemple, les crucifix et les saintes images remuant la tête ou les yeux, changeant de couleur, versant des larmes ou du sang , répandant une odeur agréable, etc. *. Nous nous bornerons à renvoyer le lecteur au Dictionnaire des reliqves, déjà cité. L'auteur, M. de Gollin de Plancy, a réuni une riche collection d'anecdotes de ce genre '.

i (Grégoire de Toars, I. tiii, collcct. Gnizot, 1. 1, p. 44f . 1 Voy., entre autres, Mathieu Paris, année 1252 ; Guibert de Notent, 1. 1, ch. 2>.

3 Stefani, sculpteur napolitain, mort en ISiO, est Tautenr d*un crucifix qa'on voit encore dans I*église de Notre-Dame des Carmes, à Naples. A eAté de cette image, dont la tête est plus pencliée que de coutume, est saspendtt un boulet de fer, ce qui a Tait dire que le crucifix, par un mouvement fort adroit, esquiva un jour un coup de canon parti du camp des Espagnols qui assiégeaient la ville.

On peut ranger dans la même elas6e les prodiges qui . signalaient la dernière heure d'un saini homme. T;int6t e'éiaii une mélodie que Ton entendait dans les airs S iantèl c'était un parfum délicieux qui emplissait le liea où il venait d*expirer, tantôt c'étaient des anges qui venaient enlever son âme au ciel, etc.

Quand 11 s'agissait de miracles, les saints avaient quelquefois les uns pour les autres des complaisances qui, comme le dit fort bien Bayle, ont tout Tnlr des civilités humaines. Les reliques de saint Martin, ayant été une certaine année colportées par toute la France, arrivèrent à Auxerre, et furent déposées dans l'église de Saint-Germain, où elles firent plusieurs miradea. Les religieui d'Auxerre demandèrent alors que la moitié des offrandes faites à saint Martin fût accordée, car, suivant eux, leur saint était aussi puissant que le nouvel arrivé. Mais cette demande leur fut refusée, parce que, l»-ur diton, à saint Martin seul revenait la gloire des miracles que Tou voyait s'opérer. Pour trancher la question, ou exposa, entre les cb^es des deux saints, un lépreux, qui guérit seulement du côté des reliques de saint Martin ; on retourna alors la partie resiée malade, et saint Martin la guérit encore. « Ce n*est pas, dit Baronuis, que saint Germain ne fût un aussi grand saint qae saint Martin, et qu*il ne fit beaucoup de miracles; mais saint Martin lui ayant fiiit la grâce de le visiter, il suspendit son pouvoir auprès de Dieu pour mieux faire les honneurs de sa maison *. »

Un fait analogue se passa au quinzième siècle à Florence. Pendant que Ion travaillait à la canonisation de

1 Voy.y entre autres, Mathieu Paris, année 1253. > V07. Dayle, an. Capistran, note E.

saint Beroârdiii, on craignit que la rémsile de celte af» (aire ne fui empêchée par les miracles contiiraels qui se faisaient au tombeau d*un certain frère iai, Thomas de Florence. Alors, le franciscain Jean Gapistran *■ adressa à ee dernier une ardente prière pour obtenir rinterrnptioa de ces miracles. Thomas Tesauça, et ne se permît d'opérer de nouveaux prodiges qu'après la canonisation de Bernardin *.

Bien plus, il y eut des saints qui ont tout à fait cessé lenrs miracles, parce qu'on leur défendait d'en faire. — Le lombeau d*Etienne de Muret (canonisé en 1188) , à Tabbaye de Grandniont, faisait tant de miracles, que les rdigieui se virent bientôt fatigués de l'aflluence des dé- Tots dans leur monastère. Le prieur trouva à cet incon-' Ténient un wmède bien simple. Suivant le Fascicule de Tordre de Gtieaox par le P. Henriquez, il se rendit au fombean du saint, et lui parla en ces termes : « Serviteur de Bleu, vous nous avez prêché la solitude, et vods assemblez « daos notre retraite autant de monde qu*il s*en trouve I dans les barreaux, les marchés et les foires. Nous somt mes assez persuadés de votre sainteté pour n'être point ( corieux de vos miracles. Si donc vous ne renoncez pas « à en faire, nous vous le disons et déclarons hautement, « en vertu de l'obéissance que nous vous avons promise, c nous déterrerons vos ossements , et nous les jetterons, f dans la rivière. » Le saint eut peur, et les menaces des noines obtinrent un plein succès.

Voici encore un fait qui prouve que les saints étaient

> Mort en 44IS6. Il fut canonisé en 4690.

< Voy. YAbrégé de rhistoire eccUéiasiique de Baronias, par Spoade, i l'année 1444.

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