EPREUVES FAR L'EAU
l'exâmen devait se (aire, leur en faisait boire ; puis, après avoir exorcisé Teau dans laquelle ils éevaient êlre plon» gés, il les y plongeait lui-même, en priant lésus-Ghrist d'empêcher qu'elle les reçût s'ils étaôent coupables. Le prêtre et les accusés devaient être à jeun.
Un article du concile tenu à Worms, en 829, sous Louis leDélMKinaire, défendit en vain d'employer l'épreuve de Feau froide. On ne tint aucun compte de celle prescriptioQ de l'empereur, et un célèbre ecclésiastique du même siècle, Hincmar, consulté à ce sujet par Btldegaire, évêque de Heaux, chercha à expliquer , par des raisons mystiqoes, ce préjugé si favorable à l'accusé, que Feau ne pouvait recevoir un coupable dans son sein. 11 invoque, entre aulres, le baptême du Christ dans le Jourdain, et le déluge. « La sagesse chrétienne, dit-il, a sanctionné, de tonte antiquité, et a répété le jugement par l'eau, jugement qui se fit jadis dans l'arche de Noé, lorsque les innocents furent sauvés et les coupables punis ^ »
Guibert de Nogent raconte que deux frères nommés Everard et Clément, ayant été accusés d'bérésie, furent mandés devant Tévéque de Soissons, Lysiard, qui leur fitinbir un interrogatoire. Comme ils ne pouvaient être ionfondus par leurs réponses : « Je dis à l'évêque, rapporte Guibert, piisque les témoins qui ont entendu ces gens professer knrs dogmes impies sont absents , sou* mettez -les au jugement de l'eau. Le prélat célébra donc la messe, et les deux frères reçurent de sa main la sainte communion y qu'il leur donna en prononçant ces paroles : c Que le corps et le sang du Seigneur vous servent au-
tjourd'hui d'épreuve.» Cela fait, le pieux évêque et
«Voy. dtt Gange, y* A«ni.
240 CURIOSITÉS DES TRÂDITIOISS.
l^arcliidiacre Pierre, homme de la foi la plus pure, et qui avait rejeté toutes leurs promesses pour obtenir de n'être poiut soumis au jugement, se rendireqt à Tendroit où Teau était préparée. L'évêque, répandant force larmes, entonna les liianics, puis fil Texorcisme. Les deux frères jurèrent alors par serment que jamais ils n'avaient cru ni enseigné rien de contraire à notre sainte loi. Cepen^nt, à peine Clément fut-il jeté dans le bassin, qu'il surnagea comme l'aurait fait une branche légère. À cette vue, l'église retentit de cris de joie; cette affaire y avait en effet attiré un tel concours d'individus de lun et de l'autre sexe , qu'aucun des assistants ne se rappelait y avoir jamais vu une foule si nombreuse. L'autre confessa son erreur; mais, comme il refusait d'en faire pénitence , on le jeta dans la prison avec son frère que le jugement avait convaincu... Quelque temps après, le peuple des fidèles, craignant que le clergé ne montrât trop de mollesse, courut à la prison, enleva ces héréiiques , éleva un bûcher hors de la ville, et les livn À\i\ flammes ^ »
L'épreuve par l'eau froide fut employée en France jusque dans les premières années du dix-septième siècle, bien qu'elle eût été défendue par un arrêt du parlemenl ih Paris, daté du V^ décembre i 601 . Elle n'était plus en iisnge que dans les accusations de sorcellerie.
On trouve, dans Millin, la mention d'une épreuve bizarre usitée jadis dans une petite ville du Yivarais.
a On faisait autrefois, dit-il, l'épreuve des ladres dans le bassin ovale de Tourne '. On lit dans un ancien acte,
* De Vitn sua, 1. m, eh. 18.
2 Bjssin Tormé par la source diteda Grand-Goul, à Boarg-Saint-Andéol.
EPREUVEiS PAR L'EAU. 241
qoe, les juin 1422, on mena à cette fontaine un homme qu'on croyait être ladre; on le saigna, on reçut le sang dans nn vase qu'on mit dans un sac, et le tout fut plongé dans la fontaine : deux barbiers de la ville furent nommés pour en faire la vérification ; ils déclarèrent que rien n'avait été corrompu dans cette immersion, et le juge prononça que le prévenu n'était pas ladre ^ »
L'épreuve par Teau chaude consistait à plonger la main dans une cuve remplie d'eau en ébullition, pour y prendre un anneau bénit. Si la main ne portait aucune trace de brûlure, l'accusé était déclaré innocent.
« Au nom de Dieu, et par Tordre de l'archevêque et de tous nos évêques, dit un ancien rituel, cité par D. Martène, nous disposons, quanta l'ordalie, que personne n'entre à l'église, lorsque l'on aura apporté le feu du jogement, si ce n'est le prêtre et celui qui doit se présenter. Il y aura neuf pieds, mesure du pied 4e celui qui doit passer en jugement, de la marque à la barre. Si c'est un jugement par l'eau, elle devra être chauffée, à ébullition, et le vase sera de fer^ de cuivre, de plomb ou d'argile.... Puis, quand le jugement sera disposé, les deux hommes entreront de deux côtés, et ils s'assureront delà chaleur de l'eau, et ils y entreront de deux côtés... et ils seront à jeun, et ils ne devront pas avoir visité leurs épouses cette nuit... Etjpersonne ne devra allumer le feu avant que la bénédiction n^ait commencé, mais on laissera le fer sur les charbons, jusqu'à la dernière collecte... et l'accusé boira l'eau bénite... et ensuite on en arrosera la main qui doit être soumise à l'épreuve \ i
* Voyage en France, U u,p. 110.
> Voy. Micbelet, Origines du droit, p. SM.
24S CURIOSITÉS DES TRÂDfTIOI^S.
« Deux prêtres, ron arieo, Fautre catholique, rapporte Grégoire de Tours, disputâieut sur leurs croyances; le dernier dSt eufin à l'autre : A quoi bon ces longfs discoars ! prouvoDsla vérité de nos paroles par des faits. Qu'où fasse chauffer un vase d'airain, qu'on y jette un anneau; celui de nous deux qui le retirera de Teau bouillante aura gagné, et son adversaire se converUra à sa croyance, reconnue véritable. L'assemblée est remise au lendemain. La nuit porte conseil : le catholique se levé avec l'aurore, se frotte le bras d'huile, et le couvre d'un onguent. Vers la troisième heure, on se rassemble sur la place, le peuple accourt, le feu s'allume, on place dessus un vase d'airain, on jette un anneau dans l'eau bouillante. Le diacre invite l'hérétique à retirer l'anneau du liquide brûlant; lui de refuser : Tu as fait la proposition, dit*il, c'est à toi de l'exécuter. Le diacre, tremblant, découvre alors le bras; mais son adversaire voit les précautions qu'il a prises, et s'écrie : C'est user de supercherie, l'épreuve ne peut se faire. Survient, par hasard, un prêtre de Ravenne, do nom de Jacinthe; il s^informede la cause de tout ce bruit, et, sans hésiter , il découvre son bras, et le plonge. Or l'anneau était petit et léger, et l'eau remportait comme le vent fait d'une paflle. Longtemps, et à diverses reprises, il chercha, et ne trouva qu'au bout d'une heure. Cependant la chaleur du foyer redoublait; il ne ressentit rien dans sa chair, et déclara, au contraire, que le vase était froid au fond, que seulement la surface était d'une chaleur tempérée. Ce voyant , l'hérétique, tout confus, plongea audacieusement la main dans le vase, et dit : Ma foi m'en fera faire autant. Il plongea en eiïet, mais sa chair tout entière fût brûlée jusqu'aux jointures des os ^. »
* IJler miraculorumt trad. de Michelet, Origmeê du droit, p. 348.