‹ Curiosités des traditions, des moeurs et des légendesChapitre 55 sur 68 · TRADITIONS ET LÉGENDES · texte numérisé non relu

TRADITIONS ET LÉGENDES

« Par les largesses da Christ, dit rautenr aaonyme de la Vie de saint Marcettin , évê^ue d'Embrun, au suièmc siècle, les combats des illustres martyrs et les looioges des bienheureux coufésseurs ont rempli leAMade» au point que presque chaque Tille peut se glorifier d'avoir pour patrons des martyrs nés dans son sein. De Jà il arrive que plus ou écrit et plus on répand quelle inesti- ,mab1e récompense ils ont reçue de leurs venus, plus saccTioit la reeounaîseance des fidèles. Aussi je prends mon plaisir à re<^ercber partout les palmes de ces glorieux champioQs; et, en voyageant dans ce dessein, je suis arrivé à la cité d*Embrun. Là, j'ai trouvé qu'au homme, depuis longtemps déjà endormi dans le Seigneur, fait maintenant dinsignes miracles... J'ai demandé ourieusement quelle avait été , dans son enfance, la façon de vivre de te saint homme, quelle était sa pairie , par quelles preuves et quelles merveiëes de vertu il s*était élevé à la charge sublime de poMife ; et tous m'ont détslaré , d'un^ seule voix , ce que je laisse ici écrit. Des bOBunes mémo dont Tàgo s'^i prolongé bien tard, et ^nt qu^uesHms ont attdnk^piatre-vîngt-dix et jusqu'à œnt ans, ai*oni donné, sur le saînt'poaUfe, des réponses unanimes... Je veux doue transmettre aux siècles futurs

L£6ENMS. 4d5

«a mémoire , quoique je sente ma faiiblesse succomber sous'un tel fardeau^, d

Voilà commeai^, dans les premiers temps du>chrlstîa«^ nrsme, se recu^Haient lés fditSTdatifsàia vieddssaims personnages dont rEglito honorait la mëmotne. Par suite dd respect profond et de kl confiance aveugle qoinsptrait le témoignage des faommes, nalle critique ne présidait à la mise en œuvre de ces documents puisés à toutes les sources. Les miraeles reniplissant ordinairement la plus grande partie de toutes ces biographies , on s'imagine ahémcnt quelles altérations durent faire «ubir au texte primitif l'intercalaiion de vagues traditions locales, et surtout les prétentions rivales des ordres monastiques et des églises , qui cherchaient à enchérir toujours , par de nouveau^L miracles , sur les miracles attribués à leur patron. De là vient que l'on retrouve la même légende appliquée à une foule d'Individus ayant vécu dans des* siècles et des pays différents '.La poésie, d'aillèfurs; s*en mêlait. <( Les jongleurs, dit Orderic Vital , chantent ordi-^ nairemeut une chanson sur saint Guillaume; mais il est convenable de leur préférer une relation authentique. »

H y eut encore une cause d'altération, qui a été signalée par le cardinal Valcrio, évéque de Vérone, et à laquejle on nous semble^, à torts, n'avoir accordé que peu d'attention, a Ce prélat-, dans son ouvrage tuti*tulé de Rhelorica christiana , nous apprend qu'une des <!auses des fausses légendes des martyrs a été la coutume, qui s'observait autrefois en plusieurs niouastères^

i BollandifiteS(,^30 avril; t. u, p..7$0.— Voy. Gaizot, Histoire de la ^viliatttlon ca Fraitce, 1. 1, j». 40.

> Voiy. Histoire iiUèraire de laFrûtkoe^ t. vu, p. 494, et M. A. Maury, £9siù sur les légendes, passion*

d'exercer lesjeanes religieux, par des amplificaiîoos latines qu'on leur proposait sur le martyre de quelque saint, ce qui leur donnant la liberté de faire agir et parler les tyrans et les saints persécutés, en la manière qui leur paraissait la plus vraisemblable, leur donnait lieu en même temps de composer, sur ces sortes de sujets, des espèces d'histoires bien plus remplies d*ornements et d'inventions que do vérités; mais quoiqu'elles ne méritassent pas d'être fort considérées , celles qui paraissaient les plus iagénieuses et les mieux faites ne laissaient pas d être mises à part ; en sorte qu'après un long temps, se trouvant avec les manuscrits des bibliothèques des monastères, il était fort difûcile de discerner ces jeux d'esprit avec les autres légitimes, et les histoires véritables des saints qui s'y conservaient *. »

A ces causes d^aliération vinrent se joindre toutes celles qui provenaient de l'ignorance, comme la confusion complète du sens matériel et du sens métaphorique. De là toutes ces légendes de saints exterminateurs de serpents , de dragons et d'autres monstres, figures sous lesquelles on avait primitivement désigné le paganisme, les superstitions et les hérésies*. De là ces

' Voy. Mercure galmi, décembre 1695. La même canseavaitdéji,do temps de saint Jérôme, altéré plasienrs livres de la Biltle, et entre aa- 1res celuf d'Esther. a Quem librum, dit-il, ediiio vaigata iacinosis hinc inde verlM)ram finibas trahit, addeiis ea qaa) ex t'mporc dici potnerani, et aadiri, sicut solitam est scbolaribus disciplinis sumpto ihemate, excogitare qaibus verbis uii potnit qoi injuriam passns, vet qoi injanas fectt.0 Voy. Curiosités littéraires, le chap. des Suppositions D^AimcBS.

s Voy.* plas baat divers antres exemptes, — M. A. Maury, dans son £rêai sur les légendes pieuses, en a cité nn très-grand nombre. Noos parlerons afUears de la tradition rebtive à Gozon vainqnenr d'un dragoo à Rhodes.

conversions, ces résurrections morales, prises par les légendaires pour des résurrections matérielles. De là encore ces grossières explications de monuments allégoriques dont la signification se perdit bien vite pour le vulgaire. Ainsi ces traditions de saints qui ont porté leur lèle après 'qu*elle eut été séparée de leur corps, proviennent uniquement, suivant Mur,uori, de ce qu*au moyeu 'âge, comme dans Tanliquité, les peintres, quand ils voulaient représenter un martyr, avaient soin de figurer d'une manière frappante le genre de mort qu'il avait souffert. Les décapités, par exemple, ét^^ient peints tenant leur tète entre leurs mains. Nous reviendrons sur ce sujet dans un autre volume.

Le besoin d'expliquer Torigine d*un monastère ou Pauthenticité de reliques a donné lieu aussi à une foule de légendes. Ainsi, pour justifier comment des reliques.se trouvaient au monastère de Marie de Nogent, Guibert raconte qu*un roi de la Grande-Bretagne, averti par Dieu de se rendre à Jérusalem, arriva dans cette ville au moment même où Jésus venait d'être crucifié. Là il suivit Pierre et les autres apôtres, fut baptisé par eux, et, au moment de partir, reçut d'eux les reliques en question ; puis il les apporta en France, et revint mourir au lien où plus tard s*éleva le monastère dontGuibert devint abbé ^.

Un grand nombre deiégendes n*onteu d'autre but que d'inspirer la terreur eu racontant la manière dont Dieu savait puni certains crimes; et la mort d'Arius semble avoir été le type de quelques-unes d'entre elles. C'est comme ce célèbre hérétique, suivant Grégoire de Tours, qu'un prêtre , qui avait juré d'arracher Sidoine Apol-

lioaire de révéché de Clcrmont , périt le matin même du jour où il devait mettre son projet à exécution. An dire de Guibert de Nogent, une mort semblable frappa, à Compiègne, un prévèt royal, qui voulait attenter aux droits d'une église, et, à SainihJuBt (diocèse ée Beau vais), unliomme qui avait Ofié porter un coup d'ëpée sur la cbâsse de saint Just ^. *

Lors de Tincendie de la basilique de Saint-^Vineent, d<ins TAgénois, par Tarmëe do roi Ooniran, les coupables furent punis h peu près comqie les Gaulois qui avaient pillé le temple de Delpbes. a La vengeance divine, dit Grégoire de Tours, effraya un grand nombre de soldats; car, par la volonté de Dieu^ plusieurs eurent les mains brâlées, et il en sortait une épaisse fumée comme d^uo incendie. Quelques-uns, possédés du démon, couraient coqomedes furieux^ prononçant des invectives contre ie martyr. D*autres, éloignés de leurs compagnons, se percèrent de leurs propres lances '. »

Constantin Porphyrogenète, racontant, dans son trailé de Àéministrando ttnpettoy comment le feu grégeois avait été apporté du cielà Coastantin le Grand, par un ange qui recommanda de ne jamais déroiler le secret de sa {m* paration à aocune nation étrangère, ajoute : « Pourtant une fois il arriva {le crime se glissant toujoufs partoall, que Fun de nos grands, gagné par d'immenees présents, communiqua ce feu à un étranger ; mais Dieu» ne pat supporter devoir ua pareil Ibrfaîi impuni, et un jour que le coupable était près d^enivcr dans l:i sainte église du Seigneur, uneflanmie^iescendue du ciel renvdoppaefcle dévora. Tous les esprits furent saisis de terreur, et oui

1 Grég. de Tunis, I. ii« p. 80. — Gaibertde Nogeui, 1. m, ch. 19. s L. VII, cb. lî».

n*esa dësarmaîs, ^rfitel qae fût «on rong, projeter un pareil crime, -et encore moins l« mettre à exécotion ^. »

Il n*y â guère que les légendes relatives à lorigino des f;rundes maisons q«i, pour leroervéilleiix, puissent riva- H^r avec les légeades des saints. Sans parler de liv prétention fui, âu seizième et au dîx^septième siècle , donnait les patriciens de i*ancieniie Rome pour aïeux à des familles dont le nom offrait ifnelqae analogie avec les noms latins, il y avait des traditions qui avaient pour uni» qqe fondement le iwsoin d'expliquer des armmies dont le sens était perdu ; et, conune la fori biendit le Laboureur, « c'est une chose étrange, qo*il en coûte toujours l'honneur à quelque iile de roi ou d'empereur pour fondement d'une fausse transmigration. . . . Jadis <m n'avait point la méthode de dresser la -généalogie sur les titres , on se contentait de traditions et de contes de vieilles pour suppléer au défaut de la mémoire. A peine mvait-on son grand->^père par les règles, et au^essus éù cela on recevait pour véritable tout ce quil plaisait à certains faux antifaaires et véritables visioanaipes , tels que Jean le Maire de Belges v Tauteur du roman du Chevaàier'ée Cygn^, composé en faveur de la maison de €lèves , Foroatel, jurisconsulte, auteur du Montmonnût; ffenàloU, etc. '. )>

fPour domier m^ idée de ces généalogies fabuleuses, eitOBS celle qu'a rapportée, pour la famille d'Agoult, Antoîne du Pinet, dans l'ouvrage intitulé : PUmts, pourtraieU et descriptions de plusieurs villes et fMtteresses, tant de

1 Yoy. notre Mémoire sur le feu gréreais. 2« édition, Paris, Corréard, 4846- in^4, p.'9.

• S Mémoires Je Catleloau^ t. ii, p. 3H et ZV.

V Europe^ A$ie, Afrique^ que des Indes et Terres neufves^ leurs fondalions , anliquitei ei manière de vivre, Lyon, 1564,in.roI.

« Du Pioet a choisi poar premier héros de ia famille d'Agoalt un Hugues, prince de Trie, Etat imaginaire dans la Poméranie, que sa valeur et sa beauté rendirent digne de Famour de Tinfante Valdugue, ûVe du roi Valdugue de Poméranie, qui en eut un fils, que cette princesse prisonnière, faisant descendre d*une fenêtre pour le mettre entre les mains d'un paysan qui le devait porter à sa nourrice, une louve survint, qui le ravit malgré sa résistance et remporta dans sa tanière avec ses louveteaux. Elle Fallaita jusqu'au lendemain, que le roi la trouvant à la chasse, la poursuivit, ia tua avec ses petits, et trouva Tenfant enveloppé dans de riches draps ; lequel il fil baptiser, et ayant découvert rhistoire de sa naissance, le rendit légitime par le mariage de sa fille avec le prince Hugues, qu'elle laissa veuf peu de temps après, et qui, étant allé faire la guerre aux Grecs, se remaria avec la fille de l'empereur de Gonstanlinople, où il s'habitua, et en eut plusieurs enfants. Wolf, c'est-à-dire Loup, de Trie, son iils du premier lit, ainsi nommé en mémoire d'un si merveilleux accident, épousa Sidrac, fille du roi de Russie ; et son fils aîné, du même nom, ayant pris alliance avec une princesse de Saxe, vint avec Bérold de Saxe au service du roi d'Arles de Bourgogne, et conquit la terre et vallée de Sault en Provence, où il bâtit le château d 'Agonit, qui servit de surnom à la postérité, qui quitta celui de Trie. Il ajoute que le pays de Sault lui fut inféodé l'an 4200. Voilà un beau pot-pourri d'histoire, de chronologie et de cosmographie tout ensemble, et le tout fondé sur ce que les armes

d*ÂgooU sont, DOD pas une louve comme elles auraient dû être, mais un loup avec les marques de sa masculinité, et sur ce que quelques-uns de cette maison se surnommèrent diversement dans les titres lalins de VAgouto et d$ Tritis, à cause de la terre de Trcz, ancien partage des vicomtes de Marseille, qui leur échut par mariage ^ »

Les fées jouent aussi un grand rôle dans Thistoire de certaines^ familles. Ainsi on racontait que Godefroi de Bouillon avait pour bisaïeule une fée, épousée par le roi Lothaire, et dont les enfants étaient venus au monde avec un collier d'or qui leur donnait le pouvoir de se métamorphoser en cygnes '.

Citons encore la légende qui se racontait sur la famille de Bassompicrre.

« Un comte d'Angeweillcr, marié avec la comtesse de Kinspein, eut trois filles qu'il maria avec trois seigneurs des maisons de Groy, Sahn et de Bassompicrre, et leur donna à chacune une terre et un gage d'une fée. Croy eut un gobelet et la terre d*Angeweiller ; Salni eut une bague et la terre de Phinstengue ou Fenestrange, et Bassompicrre eut une cuiller et la terre de Bosièrcs. Il y avait trois abbayes qui étaient dépositaires de ces trois jçages, quand les enfants étaient mineurs : Nivelle pour . Croy, Bemenecourt pour Salm, et Épinal pour Bassompicrre. Voici d'où vient celte fable.

« On dit que le comte d'Angeweiller rencontra un jour une fée, comme il revenait de la chasse, couchée sur une couchette de bois, bien travaillée selon le temps, dans une chambre qui était au-dessus de la porte du château d'Angeweiller : c'était nn lundi. Depuis, durant l'espace

1 Mànoirea de Casielttait, t. n, p. SH.

« Voy. Bibliothèque de l'école des chartes, t. ii, p. 457.-

de quioze ans, la fée ne roanquaH pas de s'y rendre t4M» les lundis, et le comie l'y allait trouver, il avait aecoutané de coucher sur ce portail, quand il revenait tard de ia chasse^ ou qu'il y allait de grand matiny et-qu'il ne voh^ lait pas réveiller sa femme ; car cela était loin du dooJMt* EnfiU; la comtesse ayant remarqué que tous les lundis il couchait sans faute dans cette chambre^ et qu^il ne manquait jamais d'aller à la chasse ce jour-là, quelque temps qu'il Ht, elle voulut savoir ce que c'était, et ayant faitfalre une fausse clef, elle le surprend couché avec une belle femme; ils étaient endormis. Elle so contenta d'ôter le couvre-chef de celte femme de dessus une chaise, et, après l'avoir étendu sur le pied du lit, elle s'en alla sans faire aucun bruits La fée, se voyant découverte, dit an comte qu'elle ne pouvait plus le voir, ni là» ni ailleurs; et après avoir pleuré l'un et Tauire, elle lui dit que sa destinée l'obligeait à s éloigner de lui de plus de cent lieues; mais que pour marque de son amour eUe lui donnait un gobelet, une cuiller et une bague> qu'il donnerait à trois filles qu'il avait, et qu'elles apporteraient tout bonheur dans les maisons dans lesquelles elles entreraient, tandis qu'on y garderait ces gages; que si quelqu'un dé^ robaît l'un de ces gages, tout malheur lui arriverait. Gela a paru dans la maison de M. de Pange, seigneur lorrain, qui déroba au prince Salm la bague qu'il avait au dcngl, un jour qu'il le trouva assoupi pour avoir trop bu. Ce M. de Pange avait quarante mille écus de revenu, il avait de belles terres, était surintendant des finances du duc de Lorraine. Cependant, à sou tour d'Espagne» où il ns fit rieui quoiqu'il y eût été fort longtem{>Sy ei y eût fait

1 Ceci est rapporté avec qaelqMt variantes pai^ Bosaoapitire ao^coaimenccmejit de sea Mémoires.

bien 4e la dépeitse (II y était ambassadeur pour obtenir Vue fille *du roi Philippe H pour son maître], il trouva sa femme grosse du fsât d*ua jésuite ; tout son bien se dissipa ; il mourut de regret, et trois fiUes mariées qu'il avait furent toutes trois des abandonnées. On ne saurait diro de quelle matière sont ces gages ; cela est rude et grossier.

« La marquise d'Bavrée, de la maison de Groye, en montrant le gobelet, le laissa tomber ; il se cassa en plusieurs ptèeesy elle les ramassa «ilesTemit dans Tétiii en disant : a Si je ne puis lavoir tout entier, je Faurai au a moins par morceaux.» Le lendemain, en ouvrant rétuf, elle trouva legobelct aussi entier que devant. Voilà une belle petite fable ^ »

Il y avait jadis en France, comme dans les autres pays, un eertuin nombre de ebàteaux que les traditions populaires racontaient avoir été bâtis par les fées. Le plus célèbre d'entre eux était le château de Lusignan (en Poitou), construit par la célèbre Mélusine, et qui fut pris et rasé par le* duc de Montpensier, en 1575. Catherine de Médieis, se rendant, Tannée suivante, à Poitiers, se détourna de son chemin pour aller vi»ter les ruines de ce château, « la plus belle marque de forteresse antique et la plus noble décoration vieille de toute la France , » dit Braitt^llme. Suivant le même btstorîen , la reine prit plaîsirlàse faire raconter les légendes du pays par de vie^s femmes. «Les unes lui disoient qu'elle» voyaient (fuelquesfols: Mélusine venir à la fontaine pour À'y baigner, en forme d'une très «belle femme et*en babit de vcfve ; les autres disoient qu'elles la voyoient, mais

* Tallemant des Héaax, t. it, p. 195 et saiv.

très-rarement, et ce les samedys, à vespres (car en cest estât ne se laissoit guières veoyr) , se baigner rooictié le corps d'une très-belle dame , et Tautre moictié en serpent ^ ; les unes disoient qu'elles la voyoicnt se pourmener loute vesteue avecques une très-grave majesté ; les autres , qu'elle paroissoit sur le baut de la grosse tour (la lour qui portoit son nom), en femme très-belle et en serpent ; les unes disoieni que , quand il debvoit arriver quelque grand désastre au royaume, ou cbangement de règne , ou mort ou inconvénient de ses parents, les plus grands de la France, et fussent roys, que trois jours avant on Toyoit cryer d*un cry très-aigre et effroyable par trois fois : On iienl cesluy-ci pour tréi' vray ; plusieurs personnes de là qui Tout ouy Tasseurent, et le tienneiit de pères en fils; et mesme que lorsque le siège y vint, force soldais et gens d*honneur raffirmeut qui y esloient; mais surtout, quand la sentence futdoanée d'abattre et ruyner son chasteau, ce fut alors qu'elle fit ses plus hauls crys et clameurs; cela est très-vray, par le dire d'honuestes gens. Du despuis on ne Ta point ouye. Aucunes vieilles pourtant disent qu'elle s*est apperçue, mais très-rarement'. »

Une tradition semblable se racontait sur le cbâleau de Pirou , siluë dans le Gotentin, et où venaient s*abattre, tous les ans, des troupes d'oies sauvages. On prétendait que longtemps avant l'occupation de la Neustiie parles Normands, il avait été bâti par des lées, filles d'un grand 'seigneur du pays; que celles-ci se métamorphosèrent ea oies sau^ges, lors de l'invasion des bommes du Nord,

' C'était une transformation qu'elle subissait toutes 1rs semaioes. — Voy. VHuloire de Mflusine, par Jean d*An-as. Paris, 1<I98, in-H. « Vie de M. de Monlpensier, édit. du Panthéon, 1. 1, p. 483.

et qu*elles revenaient, tous les ans, faire leur niil dans le château.

« J'ai connu un vieux gentilhomme bas Normand, raconte Vigueul-Marville, qui disait qu*étaiit enfant, il avait appris à lire dans une très-ancienne chronique, qui rapportait que quand il naissait un garçon dans Tilluslre maison de Pmtoù, les mâles de ces oies paraissaient revêtus de plumes grises, et prenaient le dessus du pavé dans les cours du château ; mais que quand c'était une fille, les femelles , en plumes plus blanches que neige , prenaiei.t la droite siif les mâles; que si celte fille devait être religieuse, on remarquait une de ces oies entre les autres, qui ne se nichait point, mais demeurait solitaire dans un coin, mangeant peu, et soupirant dans son cœur, je ne sais pourquoi ^ n

Il faut rattacher au même genre de légendes celle du grand veoeur de Fontainebleau ; elle avait cours encore à la fin du seizième siècle. « Le mercredi 12 d'aoôt 1598, dit TEstoile, un bruit courust dans Paris et dans les environs que le roy (Henri lY), chassant dernièrement dans la forêt de Fontainebleau, auroit entendu le japèment des chiens, les cris et les cors de chasseurs, autres que ceux qui étoient avec lui. Sur quoi ayant cru que d'autres chassoient aussi , et qu'ils avoient la har* diesse d'interrompre sa chasse, il commanda au comte de Soissons de pousser avant, pour voir quels étoient ces téméraires. Le comte de Soissons, s'étant avancé, a entendu le même bruit de chasse ; mais il n'a vu autre chose qu'un grand homme noir qui, dans l'épaisseur des broussailles, lui cria : «M'en tendez- vous, ou m attendez-vous?» (t soudain disparut. Cet événement , faux ou véritable,

1 Mélanges de lUtirature et d'histoire, 1787, t. i, p. 1 1l .

414 CURIOSITES DES TBADITIONS.

Mtfrrompit la chasse du roy, qui s*eD retourna enrson chaste], et donna sujet à maints propos et histoire ^. n

Daas l'amiquité comme au moyen âge. les animaux Jouèrent un grand r61e duas les légendes. Ce firent des abeilles qui déconvrircnt .à un Âcrépblen nommé Saon i'oracle de Trophonius ' ; ce furent des chèvres, errantes parmi les' rochers du mont Parnasse, qui firent eonnaftre Toradede Delphes aax habitants du voisinage ; ee fat one génisse- qui apprit à un bei^er Fendroit où était enterrée l'épëe de Mars, que le pâtre alla porter à Attila , etc. '.

« Des chasseurs de la nation des Huns, ditiomandès, cherchant , sekHi leur coutume ^ du gibier sur la rive du Palus-^Méotide , virent se présenter à eux, à Timprovisie, une biche qui entra dans le marais, s^avançant et s*arrêtant tour à tour, et leur servit ainsi de guide. Les chasseurs la suivirent, et traversèrent à pied le Palus- Méotide, qil'il& croyaient infranchissable comme la mer. Dès que la terre de Seythie se &t offerte aux regards.de ces ineomitts, la biche disparut. Je crois que les esprits dont ils lirent leur origine ks poussèrratdans jcette voie, par haine eoMre les Scythe»^. »

Des rats, envoyés par Vulcain au secours de Séthos. attaqué, par 'Senoachérib, roi des Arabes, a rongèrent, dit Hérodote, les carquois, les arcs et les eoorrores qui servaient à manier les boucliers; de sorte q«e , le lendemain, les Arabes éfcinl sans armes, la plupart périrent dans la fuite" ^. »

'* Jnrnal de VEêtâHe, collect. MidiaaA-PouioiriBiU L ii, pj

s Voy. PaBMoias» 1. ix, eh. 40.

s Joriund^, de Rébus Geticit, p.SS5.

i Ibid. ch. VIII. Voy. plas baot. p. ISS.

B « On voit encore aajoHrd'boi, lyoutc le mftmehi&torieo, ("ans lûlfo-

LËGEiS&ËS. 4r3

Ce furent dês rats qui; au dix^me siècle , dévorèreiil dans la tour des souris (IMbiuseibume), siiséeau luiliett duHhiu, DOQ loio de Bingen, Hailo II v archevêque de Nayence, dont Tavarioe et l-impiétié avaient excité le courroux du ciel.

La croyance aux loups^garous se retrouve dans Hér<H dote. « Il parait, dit-il, que les Neures soutdei» encbai^ tenrs. S'il faut en croire les Scythes et les Grecs établis eu Scythie , chaque Pleure se change une fois par an en loup, pour quelques jours, et reprend ensuite sa pre-* mière forme ^. »

Celte. croyance, si populaire au moyen âge, avait en* core une telle consistance au seizième siècle, qu'en 1591 , un nommé Gilles Garnier fut cojSMlamné à mcHrt comme loup-garou par un arrêt du parlement de Dôle '•

C*é(aitune opinion générale ^ au moyen âge, que le

pie de Vuleaio, une statae de pierre qui représente ce roi, ayant un rat sarla maio, avec cette inseriptlon : Qui que tu sois, apprends, en he voyakt, a respecter les mecx. » L. h, cfa. U4. L'explicRUon que Ton i cherché à donner de celte statue est peol'^tre te seul fondement de la •égende.

^ L- IV, ch. lOS. Voy. encore Pausanlas, 1. viii , ch. 5. Un médecin Srec, Marcellus, avait composé un poème sur ce sujet.

* Voy. c^t arrêt dans le i. viti des Arebiteê evrttuaoi de Vhintûirede France. ~ Voy. anssi Mélangea tiris tFwe grmdt àUdiothèque^ \oL l. *- Voici encore lUiidkation de quelques ouvrages sur ce sujei^ réunis ^vec plusieurs antres sur la sorcellerie, et l'épreuve par Peau froide, ^ns nu volume de la Bibliothèque du roi, coté Z, i6t:deta Lycanthro- Pifi tmêformaêh» et extase^ det eorden, p»r Nynaod, Paris, f6l5^ il« p. 'IH8 ; Discoure de la- lyemUàrefhie- ou-de U ifmitmutakkm» dt» komne» «s loupt, parle sieur deBcaavoys de Chauvincourt. Paris» 1509, 31 p. iuS; iiialogue de la lycanthropte ou fransformalion d'hommes en loups, vul- 9aifemeHt dits loups-gureus^ et si telle se peut faire, par Ctaude Prieur, Louvain, I51fe,iup. in-8.

416 CURIOSITÉS DBS TRADITIONS.

monde allait de mal en pis chaque jour ; et Ton en donnait des preuves physiques Assez singulières. « Le monde vieillit tous les jours, dit Rigord... Aussi remarquez bien que depuis Tannée où la croiK du Seigneur fut prise par Saladin, dans les contrées situées au delà des mers , tous les enfants qui sdut nés ensuite n*oot plus que vingt ou vingt -deux dents, au lieu de trente k trente-deux qu'avaient les enfimts d* autrefois ^ j» Un médecin du quinzième siècle, J.-M. Savonarola, mort en l)6â, rappone aussi , dans un de ses ouvrages, que les enfants qui vinrent an monde après la peste de 1548, n'eurent plus que vingt deux ou vingt-quatre dénis, au lieu de Irentc-dcux.

H est une certaine tradition qui. au moyen âge, se retrouve dans un grand nombre de localiiés.

a Alberède, femme de Raoul, comte de B:iyeux, dit Orderic Vital*(l. vin), fit bâtir, à Ivry, une tour célèbre et très-forliûée. On dit qu'après avoir fait terminer, â force de travaux et de dépenses, cette fortification difficile, elle fit trancher la tête k l'architecte Lanfred, dont le talent^ supérieur à celui de tous les ingénieurs qui étaient alors en France , méritait de grands éloges , et qui, après là construction de la tour de Pithiviers, avait été considéré comme maître en son art. Elle avait été portée à cet assassinat par le désir d'empêcher Lanfred de (aire ud travail pareil pour d'autres seigneurs. »

Ce qu'Orderic Vital dit d'un ingénieur, d'autres traditions postérieures le rapportent de quelques mécaniciens , auteurs d'horloges astronomiques. Ainsi , on raconte que l'artiste qui termina, en 1552, la célèbre hor-

I Vie de Philippe-AugMte, année 1187.— L» croix tomba an poaYoirde Saladin à la bataille de Til)ériade.

loge de la calbédrale de Strasbourg, fut aveuglé par ordre du cliapUrc, afin qu'il ne pût en aller éonsirpire une autre ailleurs ^ On raeonle absolument la même chose de rhorloge de Nuremberg , de celle d'Auxerre , construite par un nommé Jean, en 4469, et enfin de celle de Lyon, terminée, en 4598, par [Nicolas Lippius, de Bâie. L* explication donnée par le peuple de monuments quelquefois fort simples a été Tune des causes les plus fréquentes de légendes. C'est à cette cause qu'il faut at« tribuer, entre autres, la tradition relative à un comte Louis deGleichen, qui vivait au douzième ou au treizième siècle, et dont le tombeau se voit probablement encore dans un couvent d'Erfurl. Il s*était marié deux fois, <'l comme sur ce monument il est représenté couché entre sa première et sa seconde femme, voici ce que Ton a imaginé à ce sujet. On raconte qu*étant parti pour lu croisade, il fut fait prisonnier par les Sarrasins , et inspira une vive passion à la fille du prince musulman au pouvoir duquel il était tombé. Celle-ci lui proposa de le meilre en liberté à condition qu'il l'épouserait. Il refusa d*abord, parce qu'il était marié; mais il finit par céder, et tous deux parvinrent à s* enfuir. Jusque-là rien n'est invraisemblable, car les chroniqueurs des croisades rapportent plus d'une histoire de ce gen-

* On ajoute que l'artiste, pour se venger d'un traitement aussi barbare, se fit conduire auprès de TUorloge, sous prétexte d'y faire uue addition indispensable, et qn*il parvint à biiser un rouage qui arrêta à l'instant le mécanisme. — Après plusieurs tentatives, cette borloge fut léparée en 1574 par un professeur de mathématiques à Tuniversité de Strasbourg, Dasypodius ( en allemand Rauctafuss). Restaurée en I6G9, puis en 1732, elle ressa de fonctionner en 17«9 Un hubile uiéraHic en, M. Scbwilgm'v en a rcrons'rnit une nouvelle, qui fut terminée le 3 ortobre 1842.

re ^ ; mais on ajooKî qu'ils se rendirent d*abord à Rome, et qiie Je pape, touché du dévoeement de la jeooe imi- «ulmane) accorda m eoiàfte de Gleicheu la dispense nécessaire pour garder cBsemble ses deux femmes, qui véeurent toutes deux dans une parfaite intelligence. Il n'y a pr(^ablement de vrai dans cette légende que la délivrance du comte, son mariage avec une Sarrasinc, soit •qu'il Teût épousée après la mort de sa première femme, sort que, Tayaut épouaée eu premier He«», il se fût remarié après lavoir perdue. On a publié en Allemagne pin- «leurs dissertations sur cette bisloire. Nous citerons, entre 9Mires,V Àpoloffie de la prineeg^e (urqw qui épmua le comte Louis de Gleichen, par Crleiebmami, Francfort , 1745, in-4 , et un mémoire d*up abbé d'Erfort, publié en 1788, et inséré au tome ii des Archiv fûrdk Géographie, 1805, in-8.

Nous avons patlé àilletifs des troditronps * qui, chez les OHctit:ïux, se rattachent à Adam, Abraham, et divers autres personnages de la Bible. Il y a chez nons an perfïonnage qui, bien .intérieurement à ro«ivl*age qui loî a donné une juste célébHté, a été lobjet d'une foule de traditions analogaes, en beaucoup de points, à celles que débitent les rabbins et les Arabes; nous vonkm parler de Gargantua. M. F. Bourquelot, dans un Mémoire delà Société des antiquaires ', a fort bien démontré que, -longtemps avant Rabelais, les contes populaires parlaient de ce géant, qui a laissé des traces de smi passage et de

* Vot. ^ntre aotres, llftstoire de la mère de Themas Bcrket, 4am le» Ti^ces jasllflcatives de THisMre âe ht câHçnête ttAnçMerrt, par V. A. Thierry, fSM, t. itt, p. SiSO.

> Voy. Curiosités littéraires, p. S09el sofv.

3 1844, p. 413 et suif.

bBGENDES. 41^

son séjour daosJes^paysde race cubique. Dan^une fotd^' de JocalitAS^ on trou vo des pierre^,, des soupières, das; gcaviers, des pakto, des chaises, des boUes de Garf^o*. tua, auquel ou doit la créalipu de plus d'une eollioe. -m Enfin, ce qui vient confirmer que Rabelais a seulemenlr mis en œuvre, mais à sa maDièro, un héros populaire, c'est la déeouyerl^ bite, il y a quelques années, d'uni livre intitulé: Les.grand^^ et inestimables. erùnicqf$e$^ du, granl et éiMrme çféunt Gc^rg^nluai contenant la ginéa^, logie^ la granéUur el force de son corpsy aussi les mer'veilUvx faicti d* armes qu'il fist pour U roi Art%u^ comme verre* cy-aprês. Imprimé QOuveUement, 1532, in^4.ga^ thjque de 16 feuillets non chiffres^ Ce livre, comme ou. le voit, a paru avant la première partie de Pantagruel^ auiérieure elle-même au premier livr« de Gargantua ^. On sait combien certains faits historiques ont été amplifiés et complètement dénaturés par les poètes et les. romanciers* Pour le moyen âge, on connaît les romans de Gbarlemagne. Il y a. un autre cyclç d'épopées chevaleresr> ques qui a pris pour héros Âlei^andre le Grand ; mais. Iji^ plupart des légendes qui s'y trouvent remontent à l'antiquité, et ont été importées chex nous à l'époque des croi*sadcs. On trouver^ à cet égard des détails curieux dan$< m article inséré.au tQmexui (p* 1&2J des NoUees et e^-^ trails des manuscrits*

Pendant le moyen âge, il n'est guère de grand événe* ment historique qui n'ait trouvé^place dans^les iradlMoyuS) populaires. Ces traditions, du reste, sont parfois tout à fait contradictoires, suivant les pays. Ainsi} ppdfr ne parler que d'un seul événement , qui fut le plus important du

i Ilfid., p. 43S. Voy. aussi difTérentes noiiceâ de Bmnet et de Cb. No*

di(T, ei la préface de l'édition de Rabelais àomée par M. P. Lacroix.

ws)-. —j. Tfcx::. , ^- - v^TA jBL .^jcac- J»

règne de Philippe le Bel , la deslniction des templiers a laissé des impressions diverses dans les souveoirs da peuple. Les traditions do Midi leur sont en général favorables, tandis que celles du Nord leur sont complétement.hostiles. Les Chants bretons publiés par M. de la Villemarquc représentent les chevaliers comme de féroces débauchés qui enlèvent les jeunes filles sur les roules, les retiennent captives, et les font ensuite périr avec les enfants fruits de leurs crimes. Dans les Pyrénées, au contraire, on montre à Gavarnie sept télés qu*on prétend être celles des templiers suppliciés. Chaque année, dit-on, la nuit de l'anniversaire de Tabolition de Tordre, une figure armée de toutes pièces, et portant le manteau blanc avec la croix rouge, apparaît dans le cimetière et crie par trois fois : «Qui défendra le saint temple? qui affranchira le sépulcre du Seigneur?. . . « Alors les sept tètes se réveillent, et répondent par trois fois : «Péir^onn^.'p^r^onne/ Le Temple est détruit. » Cette légende a été rapportée pourla première fois par M. Henri Martin, qui la tenait de M. Augustin Thierry '.

Il est des apologues et des contes qui se retrouveoi dans la littérature ou dans rhistoirc de la plupart des peuples de TOrieut et de TOccident. Un sujet a été fort à la mode au moyen âge ' : c*est le récit de remploi d'un moyen magique (tantôt un manteau qui se raccuiircil ou s*nllonge, tantôt un cor, tantôt une coupe, tantôt une rose) pour reconnaître la chasteté des femmes. Ces

1 Hiftloire de France, 1839, t. v, p. 199, note.

t 11 a été traité avec quelques variantes dans le fabliaa iotUiiéJr Manteau mal taillé, dans le roman de Tristan, dans celai de Pereeval, <laiis celui de Pcrceforei , dans rAriosfc, ctr. — Voy. le 1. 1 des faMbix (le Lrgniiid d'Au.«sy.

coDles sont assez connus pour que nous n^ayons pas besoin de nous y arrêter ; mais ce que Ton ne saii guère, c*est que Ton Irouvc dans Hérodote une anecdote qui , sous une forme plus grossière, se rapproche fort de tous les contes de nos romanciers. Phéron , successeur de Sésostris , ayant été , à cause de son impiété , frappé de cécité , resta dix ans dans cet état. « La onzième année, dit riiistorien grec, on lui apporta une réponse de l'oracle de Buto, qui lui annonçait que le temps prescrit à son châtiment était expiré, et qu'il recouvrerait la vue en se lavant les yeux avec Turine d'une femme qui n'eût jamais connu d'autre homme que son mari. Phéron essaya d abord Turine de sa femme ; mais, comme il n'y voyait pas plus qu'auparavant, il se servit indistinctemeui de celle des autres femmes. Ayant enfm recouvré la vue, il fit assembler dans une ville qu'on appelle aujourd'hui Eyihrébolos toutes les femmes qu'il avait éprouvées, excepté celle dont l'urine lui avait rendu la vue, et les ayaut fait toutes brûler avec la ville même, il épousa celle qui avait contribué à sa guérison^ »

On sait combien est encore populaire aujourd'hui la légende du juif errant. Elle ne remonte guère qu'au temps des croisades , et Mathieu Paris est , je crois , le premier historien qui en ait parlé. Voici son récit , qui a probablement servi de base à toutes les fables débitées sur ce personnage mystérieux.

a En 1228, dit-il, il vint en Angleterre un archevêque de la grande Arménie; il se rendit au monastère de Saint-Alban, où il fut accueilli avec respect par Tabbé et les moines. Entre autres choses, on l'interrogea

* L. II, ch. 111, tradnct. de Larcher.

f^jm»4 — j^ , ..u^''um * ,m.,n^iJK >■■ I - l u

•^r lè fametiK Joseph, dont il est dotivëtit qtic^tioa pàirttii les hommes, lequel était présent à Tëpoque de la passioh du Sauveur, lui a parié, et vit eucdire, en lëmoiguage de la foi chrctieiHte. L'archeVèque répondit en ra- <ïoutant la chose en détail ; et aptes lui, un chévaHer d'Aotk)che, qui faisait partie de sa^uite, ^ourkii servir d'interprète , et qui était connu d'IIcnri Spi|^rncl , Tun des familiers du Beîgnetrr'aM»é^ tt^^ii^tses paroles, et dit en langue française :

<( Mon seigneur connaît bien cet homme; et avant qu'il « partît pour les pays d'Occident , ledit Joseph mangea « en Arménie, à la table de mon seigneur Tarclievèquc, a qui l'avait vu et entendu parler plusieurs fois. «

<( Gomme on lui demandait ce qui s'était passé entre Notre-Seigneur Jésus-Christ et ledit Joseph, il reprit : «Or, ^ tandis que les Juife entraînaient Jésus hors du prétoire, a Cartaphile, portier du prétoire de Ponce Pilaie, saisit le « moment où Jésus-Christ passait le seuil de la porte, « et le frappa avec mépris d'un coup de pding dans le <( dos, en lui disant d'un ion railleur : a Va donc , Je- <( s^, va donc plus vite; qu'attends -tu? » Jésus se «rdeuma, et, le regardant d'un œil sévère, lui dit: < Je vais, et lu attendras que je sois venu. » Or, ce c( Cartaphile , qui , au moment de la passion du Sei- •a gnénr, était âgé d'environ trente ans, attend encore •a aujourd'hui, selon la parole du Sauvenr. Chaque « fois qu'il a atteint le terme de cent ans , il est saisi a d'une maladie qu'on dirait incurable , et ravi comme •<( en extase ; puis il est guéri , revient à la vie, et se ref( troïkve dans le même état et'an même Age qu'à l'époque •« de la passion du Seigucur ; en sorte qu'on peut dire vé- M ritablcmcnt avec le Psalmisie ; « Ma jeunesse se reooo-

a velle comiaie c^llç de biqh aif[le. » Lorsque h foi car «. iholk|iie $e répandit, après la passion du Scif^Deur , ce «c même Gartapblle fut baptisé et appelé Josepli. par Auar <( DÎas, qui lM{Hfêa le bieulieureux Paul, apôtre. U demeure 1 oEcUiiaireiBent dans les deux Arméuies et daos les au- « très pays d'Ori^t, vivant paroiî les évêqu<es et les au> a Ires prélats des églises. C'est un homme de pieuse con- « versalion etdemceurs religieuses, qui parle peu et avec (( réserve , et qui ne preâd h parole que s'r les évéques a ou autres boromes religieux lui font des questions. (( Alors il raconte les choses anciennes ei ce qui s'est (( passé à répoque de la passion et de la résurreetion da a Seigneur. Il parle des témoins de la résurrection, c'est- « à-dire, deceui^ qui ressuscitèrent avec le Christ, et vin- (( reiit dans la cité sainte , et apparurent à plusieurs. U (( parie aussi du symbole des apôtres, de leur séparation, a de leur prédication , et ceJa sans sourire et sans proa noDcer aucuue parole légère qui puisse provoquer }c (( blâme ou ie reproche ; car il est dans les larmes et dans (( la crainte de Dieu, soupçonnant et redoutant toujours^ (( l'arrivée de Jésus-Christ, qui viendra, au niilieu des- « éclairs, juger le monde; et il craint d'éprouver alorsa sa colère, lui qui a provoqué le Seigneur à une juste (( vengeance , en le raillant lorsqu'il marchait à la pas- K sion. Beaucoup de geiiç viennent le trouver des con- « trées les plus lointaines , et se réjouissent de le voir a et de Tentretenir. Si ce sont des personnes recom- (( mandables, il répond brièvement aux questions qu» « lui sont faites. 11 refuse tous les présents qu'on lui a offre, et se contente d'une nourriture frugale et de vé- « lements simples. Ce qui met en lui Tespérance du sa- (( lut, c'est qu'il a péché par ignorance, et que le Sei-

(( gneur a dit, dans sa prière : « Pardonnez-leur; car ils <( ne savent ce quMts fpnt. » Par celte considération, « Cartophile espère dans l'indulgence de Dieu. » On fit nussi des questions audit archevêque sur Tarche de Noë, qui, dit-on, s*cst arrêtée, et est encore aujourd'hui dans les montagnes d'Arménie, ainsi que plusieurs autres choses. Il affirma qu*il en était ainsi, en rendant témoignage à la vérité ; et comme c'était un personnage respectable, dont la vérncité était garantie par une lettre du pape, ses paroles firent impression sur les auditeurs; et son récit parut scellé du sceau de la raison ^ »

Souvent les légendes ne sont autre chose que de piquantes épigrammes ; telle est la suivante. Le collège des jésuites , à Rome, est bâti sur une petite place où souflle toujours lin vent très- violent. En voici la raison : a Un jour, le diable et le vent se promenaient ensemble « par Rome , et étant enfin arrivés devant cette maison « des jésuites, le diable dit au vent : a Attends-moi ici; (( j*ai un mot à dire là dedans. » Il y entra, et n*en est a point sorti ; et le vent l'attend toujours à la porte '. »

1 Tradact. Hailiard-Bréholles, t. m, p. 394 et saiv.

s Mémoires de l'abbé Amauld, collect. Michaud-Poojoulat, S*' série, 1. 1\, |). 513. — Outre les ouvrages cités, on peut consulter enrore sur ce sujet, le Livre des légendes de M. Le Roux de Lincy, les Chants bretons de M. de 1.1 Villemarqué et les Mémoires de la Société des antiquaire; passio).

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