CHAPITRE VIII
Les Prédécesseurs immédiats et les Contemporains dk SnAKESPEARE. — Ses Successeurs. — La Révolution d'Angleterre.
C'est une erreur de croire que , lorsque la nature crée un géant, elle ne place près de lui que des nains, et qu'il soit au milieu de sa génération comme Gulliver parmi les Lilliputiens. Les contemporains de Shakespeare sont presqu'à sa hauteur ; ils appartiennent a la même race, une des plus fortement constituées qui ait laissé sa trace sur la terre. Marlowe, Cen-Jonson, Beaumont et Fletcher ont égalé souvent Shakespeare dans leurs poétiques inspirations.
Marlowe a été un des prédécesseurs immédiats de Shakespeare dans la carrière du théâtre; on cite avec lui Robert Greene, Michael Drayton, George Chapman , Thomas Dekker, John Webster, Thomas Midleton, Lily, Peele, Nash, Chettle , auteurs moins importants , quoique la plupart de leurs œuvres aient été conservées. Marlowe employa le premier le vers blanc dans les compositions dramatiques. Dans son T amburlaine le Grand, pièce en deux parties , il rem-
— 1-2 i — plaça la rime par la pompe du langage, ce que Nash et (îreene, pamphlétaires en même temps qu'auteurs dramatiques, lui reprochèrent amèrement. I. 'ambition est dépeinte, dans cette production de Marlowe, avec d'an! Miles couleurs. Tamburlaine parle aussi de sa maîtresse en poète, mais il la compare a Finie, la déesse du printemps, et je «Joute que le véritable Tamburlaine ait été si mythologique. La scène change souvent dans le même acte, tic la Perse à la Scylhie, mais les spectateurs ne se plaignaient pas de la rapidité de ces voyages; loin de la, ils en étaient charmés. Lorsqu'il en était besoin, le nom de la contrée apparaissait sur un écriteau.
L'Histoire tragique de la vie et de la mort du docteur Faust est de beaucoup supérieure à Tamburlaine. L'élément surnaturel , si puissant sur les imaginations, donne a ce drame un grand intérêt. L'action dure vingt quatre ans : on voit que Marlowe ne s'occupait pas plus de l'unité de temps que de l'unité de lieu. La soif du savoir et le désir de connaître tout ce que la vie renferme de jouissances ont trouvé dans le poète anglais un interprète éloquent. On s'intéresse au docteur Faust, on comprend son audace, et l'on est prêta signer avec lui le pacte du démon, malgré les conseils delà Sagesse, représentée par deux élèves du docteur. On assiste en palpitant a sa cruelle agonie, quand le moment de l'échéance est venu, etqu'il faut payer la dette au malin esprit; on partage ses angoisses, ses remords et son repentir. Marlowe a donné, avant Goethe, une forme savante a cet insatiable penchant qni nous fait sonder les profondeurs de l'infini et demander au monde où nous sommes plus qu'il ne peut nous accorder.