‹ Curiosités dramatiques et littérairesChapitre 14 sur 29 · IT · texte numérisé non relu

IT

On voit passer dans la galerie des êlres fantastiques que notre imagination va réveiller, a ses heures de délire, l'ombre de cette belle Hélène, adorée depuis trois mille ans, grâce au génie d'Homère. Faust salue avec transport cette brillante apparition. Hélène, la seule femme jugée par Vénus digne d'être offerte aux yeux exercés de Paris après le jugement du mont Ida, marche entourée d'amours comme la reine de l'Olympe, et Faust s'écrie : «Voila donc le visage pour lequel mille vaisseaux ont chargé la mer, pour leque les hautes tours d'Ilionont été brûlées! Belle Hélène, rends-moi immortel par un de les baisers! tes lèvres ravissent mon âme, elles l'emportent avec elle!... Reviens, Hélène, reviens, redonne-moi mon âme! Je veux rester ici , car le ciel est dans tes faveurs , et tout ce qui n'est pas Hélène n'est que chimère! Jo veux être Paris, et, pour l'amour de toi, au lieu de Troie, je détruirai Wilenberg; je combattrai le faible Ménêlas, je porterai tes couleurs sur mon casque empanaché;; oui, je blesserai Achille au talon, et j'accourrai jouir de tes embrassements. Ah ! tu es plus belle que l'air du soir flottant au milieu d'innombrables étoiles; tu es plus brillante que l'ardent Jupiter lorsqu'il se lit voir a la malheureuse Sémélé, plus aimable que le monarque des nues dans les bras azurés de la fugitive Aréthuse ; seule tu seras ma maîtresse. »

N'est-ce pas la une gracieuse invocation, et peuton appeler un âge barbare, comme on l'a fait plus d'une fois, l'âge où l'on décrivait en ces termes enthousiastes l'empire de la beauté?

On attribue aussi a Marlowe un drame intitulé le Massacrede Paris, sur la Saint-Barthélémy. Le portrait du duc de Guise est retracé avec grandeur.

Le Juif de Malte , antre production dramatique de ftfarlowe , toute remplie d'horreurs, a préparé leSÂpl<rk de Shakespeare. Barnabas est le juif tel que les préjugés du moyen âge se le représentaient. Ce n'est pas un caractère humain. H a fallu que les Juifs attendissent Walter Scott pour être réhabilités ; l'Isaac d'Ivanhoé est un homme, et non plus un monstre.

Le Règne plein de troubles, ou la Mort lamentable d'Edward IL procède tout à fait il la manière de Shakespeare; c'est la mise en scène des chroniques, avec tout le mouvement des passions. La mort d'Edouard II offre des traits touchants que Shakespeare n'a pas surpassés.

La Véritable tragédie de Richard, duc d'York , insérée dans les œuvres de Shakespeare, et qu'il a continuée, passe pour être de Marlowe.

Notre poète mourut de mort violente, dans une rue de Londres, en 1593. Une jalousie d'amour amena, assurc-t-on, une querelle entre lui et un certain Francis Archer. Il se précipita un poignard a la main sur son rival; mais, plus fort que lui, son adversaire détourna le coup et le tua avec l'arme qui menaçait ses jours.

Robert Greene eut beaucoup plus de réputation que de talent. Pandosto, ou le Triomphe du temps, de Greene, servit à Shakespeare pour composer son Conte d'hiver.

Nous inscrivons pour les curieux les titres de quelques unes des pièces de Greene: l'Histoire de Roland Furieux, un des douze pairs de France; l'Honorable bisfoire de père Bacon et de père Bongay; l'Histoire écossaise de Jacques IV, tué à Flodden ; l'Histoire comique d'Alphonse, roi d'Aragon ; le Miroir pour Londres et l'Angleterre.

Nash fut l'ami de Greene; ils dirigèrent des satires et des épigrammes ensemble contre leurs contemporains. Nash composa la tragédie de Bidon, reine de Carthage, avec Marlowe, et seul le Testament de Summer (bouffon de Henri VIII), pièce qui eut l'honneur d'être représentée devant la reine Elisabeth. Cette pièce roule sur un jeu de mots : summer en anglais signifie été.

Comme satirique, Nash, qu'on a surnommé l'Arétin anglais, se faisait fort redouter. Nash et son compère Greene attaquèrent Shakespeare; Greene lui reprocha d'être «une méchante corneille revêtue des pi urnes des autres», pareeque Shakespeare ranimait par la force de son génie des pièces sur lesquelles l'oubli s'était déjà étendu.

Lily manque de naturel ; mais son style a du charme et de la douceur. Il avait de l'instruction. Il écrivait bien en latin. Sapho et Phaon, Alexandre et Campaspe, Galathée, Mère Bombie, Endymion, Midas, la Métamorphose de la Fille, la Femme dans la lune, la Métamorphose de l'amour, forment la série des ouvrages dramatiques de John Lily. Dans sa pièce de Sapho et Phaon, c'est une chose assez plaisante d'entendre Phaon nommer Sapho madame, et lui parler de sa ladiship. Le vrai sentiment de l'antiquité n'était pas encore né.

George Peele, que Thomas Nash appelait primus verborum artifex, possédait l'élégance de l'esprit et la grâce de l'expression. Son Procès de Paris, dans lequel Diane traçait le portrait de la reine Elisabeth, fut représenté a la cour. La reine Elisabeth y reçoit au dénoûment la pomme d'or, prix de la beauté, a la place de Vénus. La Bataille d'Alcazar contient de nou-

\ elles allusions ii la reine et a son gouvernement, allusions un peu plus naturelles. Le Conte des vieilles femme* a, suivant Warlon, donné naissance au Cornus «le M il (on ; mais nous pouvons ajouter : comme le fumier donne naissance a la fleur. La Fameuse chronique du roi Edouard 1er a tracé, de même que l'Edouard de Marlowé, la voie aux drames histoiirmcs «le Sh;ik«speare. « L'Amour du roi David et de la belle Bctzabéc , dil .M. Payne Collier, à qui nous empruntons une partie «le its détails, se recommande par sa versification harmonieuse. »

* La T ragédic espagnole de Thomas K\ «I valut al'auteur Une grande célébrité; cette pièce fut plus tard améliorée par Ben-Jonson. Thomas Kyd traduisit la Cornèlie de Garnie]1. Jeronimo, en deux parties, se lit aussi remarquer. Thomas Kyd se rapproche de Marlowe par la vigueur de l'esprit et par le développement des caractères.

Un véritable sentiment poétique animait Lodge; nous avons dit que Shakespeare avait tiré d'une nouvelle de lui, Bosalinde, sa comédie de Comme il vous plaira. Lodge égale Thomas Kyd. Les Blessures de la guerre civile démontrées dans 'les tragédies véridi<jues de Marins et de Srlla témoignent d'un talent supérieur.

Chettle écrivit une vingtaine de drames, dont quatre seulement sont venus jusqu'à nous: Hoffmann, ou Vengeance pour un père ; la Plaisante comédie de la patiente G riseldis; le Mendiant aveugle de Bettnall Grcen; la Mort de Robert, comte dlludington. Chettle répandait beaucoup de sang dans ses tragédies, et arrivait à des effets de teneur et de pitié.

V Honnête Courtisane, de Thomas Decker, est remplie, comme la Cèlestine, de tableaux licencieux, dont

l'intention morale de l'auteur ne corrige pas la vivacité. On trouve au contraire des scènes d'un amour idéal et romantique dans une autre pièce du môme auteur, Old Fortunatus. — Le Joyeux Diable d'Edmontoii est une des vieilles comédies les plus estimées des critiques anglais. L'auteur en est resté inconnu.

Nous arrêterons la une nomenclature qui deviendrait fastidieuse, et que nous avons entreprise pour bien faire voir dans quel état Shakespeare trouva le théâtre anglais. Nous allons faire connaissance avec ses contemporains et ses successeurs.

Ben-Jonson naquit a Westminster- un mois après la mort de son père, gentilhomme et ecclésiastique. On songea sans doute d'abord a le faire entrer dans la carrière religieuse, et l'on prit soin de son éducation. Il eut pour maître le fameux Camden. Mais sa mère, dans une situation de fortune peu opulente , se remaria avec un maçon. On retira Ben-Jonson du collège. On le mit au même apprentissage que notre Sedaine. Ben-Jonson, après avoir savouré le doux miel des muses, bienviledégoûté du métierdemaçon,s'enrôladans un régiment qui partait pour les Pays-Bas, tua un soldat espagnol en présence de l'armée, et, la guerre finie, revint s'établir au collège de Saint-Jean, a Cambridge. 11 n'y resta pas long- temps. S'étant engagé dans une troupe d'acteurs, et d'une humeur difficile, il se querella avec un de ses camarades ; il le tua comme le soldat espagnol. On l'emprisonna, et, dans son cachot, il abjura le protestantisme, auquel il retourna plus tard. Pour fêter son élargissement, qui n'avait pas eu lieu sans peine , il donna a ses amis un repas présidé par sa vieille mère, femme d'une trempe toute romaine. Vers le milieu du festin elle se leva, but a la

santé de son fils, et lui dit, en lui remettant un petit rouleau de papier qu'elle tira de son sein : « Tiens, mon fils, si tu avais été condamné , j'aurais jeté ceci dans ton verre et j'aurais bu la première ». Celait du poison....

La Chute de Séjan, Catilina, Choque homme dans son caractère, Xolponcou le Renard, La Femme silcitricu.se, T Alchimiste , tels sont les principaux ouvragesde I5cn- Jonson. Nous allons les analyser. Plus instruitque Shakespeare, et même un peu pédant, il imita les anciens; il écrivit pour le public lettré; mais ses pièces, bien que remarquables, n'ont pas le mouvement et la vie de celles de son heureux etpopulaire rival. Shakespeare l'affectionnait; il lui ouvrit même les portes du théâtre. Ben-Jonson mourut en 1637, a l'âge de soixante-dix ans. On l'en (erra à l'abbaye de Westminster, dans le coin des poètes, avec cette inscription sur son tombeau : 0 rare Ben-Jonson ! Shakespeare, dans le prologue d'une de ses pièces, lui consacra des vers très élogieux.

La tragédie de la Chute de Séjan est pleine de force et de majesté. L'astuce de Tibère, l'orgueil de Séjan , la corruption et l'avilissement du sénat, la bassesse des délateurs et la courageuse indépendance de quelques derniers Romains entretenant dans un cercle intime le feu sacré de la liberté, âmes d'élite trempées comme celle deCaton; tous ces éléments dramatiques ont été mis en œuvre avec habileté, avec grandeur.

Séjan a été frappé au visage par Drusus, (ils de l'empereur; il s'est promis une vengeance éclatante. Peu de temps après, en effet, il corrompt Livie, femme de Drusus, et, d'accord avec elle et le médecin Kudemus, empoisonne celui qui l'avait offensé. Séjan es-

père obtenir de César la main de cette même Livie, puis, allié a la famille impériale, devenir à son tour maître de l'univers. Tibère a pénétré ses desseins, Ti bère est décidé a le sacrifier. Il se retire à l'île de Caprée , où Séjan le croit endormi dans les plaisirs ; mais Tibère veille et envoie au sénat des lettres perfides qui , accusant son favori de conspiration contre l'état, le livrent à toutes les vengeances soulevées par son insolence et par sa cruauté.

Ben-Jonson a tiré de ce simple argument un imposant spectacle. Deux fois il assemble le sénat : la première pour montrer comment meurent les défenseurs de leur pays, la seconde pour la lecture des lettres de Tibère.

Dans la première assemblée , le noble Silius se tue en présence de César et des vils esclaves qui l'entourent, après ces belles paroles adressées à Séjan : « Ministre sanguinaire d'un prince barbare, je défie ta fureur; depuis long-temps Silius méprise l'inconstante fortune, il ne craint ni ses menaces ni son courroux; elle est forcée de respecter sa vertu. Ni la colère de César, ni la haine du fier Séjan , ni la bassesse de Varro, ni la meurtrière éloquence d'Afer, ni la servile adulation d'un sénat corrompu, ne sauraient m'épouvanter; rien ne m'attache à la vie. Le brave et le lâche sont également destinés a mourir, mais leur mort les dislingue : la mienne sera digne d'un Romain. Que ceux, s'il en est ici, qui méritent ce grand nom, regardent Silius et apprennent a résister aux tyrans. »

L'élévation des sentiments de Silius se retrouve chez Sabinus, Arruntius, Lepide , Cordus, celui-ci rédacteur des annales romaines. Ces grands cœurs et ces grands esprits opposent les révoltes de la conscience

ii la dégradation publique, et consolent l'âme de l'affligeant tableau de la décadence d'une puissant** nation. On est bien aisé aussi de voir la foudre tomber sur la tête « I • ■ Si jan , quoique ce suit la main de Tibère (|ni la lance, et Ben-Jonson a préparé adroitement la cbute do l'orgueilleux ministre. De tons côtés des présages l'avertissent que le destin l'abandonne : un serpent, par exemple, est sorti de sa statue, au grand effroi du peuple; il n'en veut lien croire. Il va braver la Fortune jusque dans son temple, et la déesse irritée àVtourne de lui son regard ; Séjan ne se rend pas encore. Il se croit plus fort que la fortune et le destin. Voyez : César va l'associer à l'empire! César fait convoquer le sénat pour accroître les dignités de Séjan! Il s'abuse jusqu'à l'ouverture des lettres, jusqu'au uniment même où le peuple impatient l'immole à sa fureur, afin de traîner son corps aux gémonies.

Dans son CadHna, Ben-Jonson n'a pas évité un défaut assez particulier à la tragédie, et qui se fait aussi sentir dans son Séjan : les héros criminels y font les honneurs de leur personne avec une trop grande facilité. Quelque dépravé qu'on soit, on ne se traite pas de monstre soi-même, on ne se complaît pas dans les crimes qu'on commet, on n'en étale pas à plaisir l'horreur; on cherche, au contraire, à se la dissimuler, à couvrir ses ressentiments d'un prétexte honorable. Catilina et ses compagnons n'ont à la bouche que des mots de sang et de pillage : brûler et voler Home, telle est leur unique pensée. N'est-ce pas ôter tout intérêt au personnage que de lui refuser quelque plus grand dessein? La conjuration de Catilina, racontée avec tant d'art par Salluste, et que Plutarque et Cicéron ont éclairée de reflets lumineux,

offrait quelque chose de mieux à saisir. Catilina, dans leurs récits, se montre allier, vindicatif, personnel à l'excès, mais prenant en main , comme il le dit lui-même, la cause des malheureux, étant malheureux lui-même. Catilina, c'est le Mirabeau de l'antiquité, à la différence d'une certaine férocité toute romaine qui n'était pas dans l'âme de Mirabeau. Des malheureux, il y en avait : le pouvoir résidait, à Rome, entre les mains de quelques familles patriciennes, qui vivaient dans une fabuleuse opulence et ne s'inquiétaient de la misère générale que pour l'apaiser par des distributions de blé, lorsqu'elle était portée à un trop haut degré. ! n vain les tribuns cherchèrent a diviser la propriété, a appeler un plus grand nombre de citoyens a la possession des terres, la plupart du temps laissées sans culture, ils succombèrent à la tâche; et la population elle-même, habituée à cette vie de paresse et de mendicité, se mit quelquefois contre eux. Marius, avec ses légions, passa du côté populaire, et Catilina voulut peut-être continuer Marius.

Ben-Jonson , quoiqu'il parle beaucoup de liberté , ne voit que celle du sénat et ne prête a ses conjurés que des sentiments comme ceux-ci :

Cèthégus. — 0 jours heureux où l'épée de Sylla frappait impunément tous les ennemis de sa gloire! Jours à jamais mémorables, qu'êles-vous devenus?

Catilina. — A l'exemple de nos augures, chacun alors choisissait sa victime.

Cèthégus. — Le père périssait par la main du fils, le fils. par la main du père.

Catilina. — La licence justifiait le meurtre, la haine autorisait le crime.

Cétkégus. — Le carnage régnait dans toute sa fureur; Home n'offrait qu'un spectacle sanglant; l'âge ni le sexe, rien n'était épargné.

Catilina. — On luisait impunément les liens sacrés de la nature.

Cétkégus. — L'enfant ouvrant les yeux ii la lumière, le vieillard prêt à les fermer, le malade sur le seuil du tombeau, les vierges, les veuves, les matrones, tous tombaient sous le fer.

Catilina. — Tous périssaient. Pour être criminel, il suffisait de vivre ; n'immoler que son ennemi était faiblesse. L'assassin s'illustrait par le nombre de ses victimes et s'enrichissait tout a la fois de leurs dépouilles.

Certes ce ne sont pas la des hommes, et surtout des hommes qu'on se contente d'exiler comme le lit Cicéron ; ce sont des êtres féroces en dehors de l'humanité, tels que le juif de Malte et Shylock.

La tragédie de Ben-Jonson est loin, du reste, de manquer de mérite. Il s'est servi avec art de tous les incidents historiques, depuis le sang de l'esclave versé dans une coupe d'or, et qu'on accuse Catilinad'avoir offert en libation à la sombre Hécate, jusqu'aux ambassadeurs des Allobroges dont se servit Cicéron pour obtenir contre Catilina des preuves plus fortes que la dénonciation d'une courtisane. Cicéron se montre dans la pièce comme il a été dans l'histoire , voué tout entier à la conservation du sénat. César se comporte avec cette adresse qui prépare les voies à sa dictature, et Caton y fait tonner la sévérité de ses accusations.

Ben-Jonson porla dans la comédie un vif et jo\ eux esprit. Le dialogue est en général piquant, la répartie est nette et franche; mais l'action laisse beau-

coup à désirer. La comédie intitulée Chaque homme dans son caractère montre qu'il avait étudié les comédies de Plaute et de Térence. Il y a mis un père raisonneur, vantant le temps passé aux dépens du temps présent, un fanfaron, un miles gloriosus, une espèce de Dave, prompt à se travestir et servant les amours de son jeune maître. Mais, parmi ces personnages de convention, il s'en trouve un vraiment original, celui de M. Kitely , jaloux sans avoir des raisons de l'être, et cherchant à se persuader à tout instant que sa femme le trompe, quoiqu'on lui prouve le contraire. Une -scène très bien faite est celle où il n'ose confier ses soupçons à son domestique , au moment de sortir de chez lui. Cette vieille comédie est restée au théâtre, avec quelques modifications dues à Garrick.

L'intrigue de Volpone, ouïe Renard, est plus compliquée que celle de Chacun dans son caractère ; elle offre aussi des scènes fort décousues, mais une verve poétique 1 anime constamment. La donnée en est excellente. Un homme qui passe pour être considérablement riche, et dont la richesse s'entretient par les cadeaux qu'il extorque des coureurs d'héritages, sous prétexte que sa santé ne vaut rien et qu'il va mourir d'un jour à l'autre , est assurément un bon type de comédie. Volpone et son parasite Mosca , taillé sur le patron des parasites grecs et latins , sont deux drôles amusants, dont les tours variés et les déguisements soutiennent la curiosité. Volpone est un misanthrope, mais un misanthrope égoïste et gai; il jouit libéralement de sa fortune, acquise par des moyens répréhensibles : il la prodigue pour ses plaisirs. L'avarice n'est pas de son côté , elle est chez ceuxlà qui envient sa succession, et dont l'un va jusqu'à vouloir que sa femme devienne la Betzabée de ce vieux

David, car il passe pour vieux , mais il est jeune, ardent, plein de passions. Ses goûts voluptueux sont même beaucoup trop librement accuses. Nous n'intesterons pas sur les qualités et sur les défauts de cette pièce, que nous sommes étonné de n'avoir pas vue reproduite encore sur la scène française. Quel rôle que celui de Volpone pour un comédien comme Frederick Leniaîlrc! Tantôt vieillard accablé de rhumatismes et de catharres, tantôt lovelace aux passions aventureuses, Volpone change à toute minute, comme un caméléon, de physionomie et de couleur, et peut fournir a un grand acteur les figures les plus diverses.

L'intrigue de l'Alchimiste consiste dans les expédients qu'emploie le principal personnage pour tirer de l'argent des imbéciles qui viennent le consulter. Cet autre Renard promet de les rendre riches et les dépouille de ce qu'ils ont. Ben-Jonson s'est moqué de cette avidité qui nous fait courir après des biens imaginaires, au lieu de jouir de ceux que nous possédons. L'alchimie est devenue de nos jours actions industrielles, entreprises de toutes sortes, destinées a doubler, a tripler les capitaux. La pièce de Ben-Jonson ne manquera jamais d'a-propos. La modération dans les désirs estime chose rare en tout temps. On a vivement critiqué, et à juste titre, le jargon pédantesque et inintelligible qui déligure une grande partie de celte comédie, long-temps conservée néanmoins au théâtre.

Le dialogue et l'action de la Femme silencieuse rappellent toute l'impureté des premières comédies italiennes. On dirait que Ben-Jonson a voulu lutter avec la Mandragore de Machiavel. Le divorce entre le seigneur Morose et la femme silencieuse, divorce

pour cause d'impuissance, renferme une satire violente des théologiens.

Chacun hors de son humeur , la Foire de Saint-Barthclemy, ne sont guère qu'une série de scènes plus ou moins comiques, et souvent d'un goût équivoque , assez mal liées entre elles. Dans cette dernière pièce, Ben-Jonson a mis en scène un puritain pour le ridiculiser. On en trouve aussi deux dans l'A /chimiste. Les principes austères de Calvin faisaient de nombreux prosélytes ; une révolution était prête a en sortir, et les puritains devaient se venger cruellement du théâtre. Ben-Jonson n'a pas l'air de s'en douter. Il ne pressentait pas cette secousse qui allait ébranler l'Angleterre et le monde. Tout classique qu'il était, il n'avait rien du vates.

Ben-Jonson fit preuve dans toutes ses pièces de beaucoup de sens et d'esprit, jamais d'imagination poétique, si ce n'est dans le Triste berger, sa dernière production.

Ben-Jonson composa beaucoup de masques, divertissements mêlés de chant, de danse, pour la cour du roi Jacques, a son avènement au trône d'Angleterre ; ce qui ne l'empêcha pas d'aller en prison, comme nous l'avons mentionné dans sa biographie. Ben-Jonson ne respectait aucunement les mœurs. Sa comédie intitulée le Cri de l'est, satire dirigée contre les Écossais, a laquelle Chapman et Maslon avaient coopéré, fut la cause principale de sa réclusion; ils faillirent y perdre leur nez, comme John Goventry, a qui Charles II fit subirplus tard cette dure punition. Il vint à Paris, et rendit visite au cardinal Duperron , curieux de le voir. Ben-Jonson a écrit plus de cinquante pièces de théâtre, et il est impossible de donner ici une analyse de toutes ses productions. Il fut nommé poète-

lauréat du roi Jacques, avec un salaire de cent marcs d'argent par année ; il fut nommé, de plus, maître des arts par l'université , dignité des plus rar< s. Charles 1er continua a Jonson sa pension île poète-lauréat; il lui accorda mémo cent livres sterling par an, il la suite de cette requête singulière :

Au meilleur des maîtres et des hommes , le roi Charles.

« Le poète de Sa Majesté lui représente humblement que son illustre père Jacques Ier, de glorieuse mémoire, en protégeant les muses, les a faites ses créancières. Il m'accorda cent marcs d'argent pour mes services auprès des neuf sœurs ; mais, pour fermer la bouche aux envieux, ou les autoriser à clabauder davantage, qu'il plaise à Votre Majesté de convertir ces marcs en livres sterling: une faveur aussi précieuse, en nourrissant les muses de mets plus friands, réchauffera le génie du poète, déliera sa langue et donnera plus de force à sa lyre. »

Par malheur, son génie était éteint : il ne se réchauffa pas. Le poète mourut quelque temps après, âgé de soixante-six ans; on l'enterra à l'abbaye de Westminster.

Drummond , ami de Ben-Jonson, a tracé de lui ce portrait peu séduisant :

« Admirateur de son propre mérite, il méprisait et rabaissait celui des autres ; il préférait la perte d'un ami à celle d'un bon mot. Jaloux des actions et des paroles de ceux qui l'environnaient, surtout lorsqu'il avait trop bu, défaut auquel il était très sujet; dissimulé sur les connaissances qu'il possédait, et s'altribuant des qualités qu'il n'avait pas, il n'approuvait rien que ce que lui et ses amis particuliers

avaient fait ; bon, mais colère à l'excès, négligent pour acquérir et prodigue de ce qu'il avait acquis, viudicatif et s'offensant de la moindre résistance, il interprétait souvent à mal les paroles et les actions les plus innocentes. Il était très versé dans les deux religions, et très zélé pour chacune d'elles. Souvent la vivacité de son imagination entraînait sa raison. Sa mémoire était prodigieuse: il pouvait, disait-il, dans sa jeunesse, répéter des livres entiers et les poèmes de quelques uns de ses amis dont il trouvait les productions dignes d'avoir part dans son souvenir. » Grifford a fort malmené Dummond a propos de ce portrait.

Nous signalerons Heyvood , qui à lui seul a composé près de deux cents pièces. Sa Femme tuée par la bonté contraste, par l'idée morale, avec la plupart des pièces de cette époque. Une femme a été séduite par un homme dont son mari n'aurait dû attendre que de la reconnaissance. La faute vient a se découvrir. Le mari, profondément affligé de trouver coupable une épouse qu'il adorait, ne se venge néanmoins que par le silence et par le pardon. La femme, touchée de ce généreux procédé, saisie d'un vif remords, sentant bien que tout charme est rompu entre elle et son mari , meurt de regret de l'avoir trompé : la bonté avec laquelle il a agi à son égard l'a tuée. Cette conclusion est plus élevée que celle du fameux drame de Kotzebue , Misanthropie et Repentir.

Beaumont et Fletcher se distinguèrent par leur amitié, qui rappela les beaux modèles de l'antiquité. Tous les deux avaient été destinés au barreau , qu'ils désertèrent pour le théâtre. Ils fréquentaient ordinairement une taverne où leur imagination s'échauffait en construisant le plan de leurs pièces. Un jour, Fletcher, cherchant un dénoûtnent tragique , s'écria qu'il

fallait se débarrasser du roi; un domestique aux écoutes crut qu'il s'agissait d'un comptai contre le souverain de l'Angleterre : il se hâta de dénoncer les deux poètes au juge de paixj qui les incarcéra immédiatement; par bonheur, leur fidélité était connue, l'explication se termina en riant. Itcaumont mourut dix ans avant Fletcher, que la peste enleva en lti"2;>. Ils avaient du génie tous les deux.

Beaumont et Fletcher ont composé cinquante-deux pièces; nous en désignerons plusieurs : les Chances, Roi et pas roi, la tragédie de la Purcllc, Philaster, le Fat, le Capitaine , la Belle fille d'hôtellerie, le Petit avocat français , le Pèlerinage des amants, M. Thomas, la Fille au moulin, Potion, Thierry et Théodore!, Valentuncn , le Curé espagnol, le Père sanglant , une Femme pour une nuit, le Frère aine, la Coutume du pars, le Loyal sujet, le Buisson du mendiant, la Dédaigneuse. Fletcher composa seul la Fidèle bergère , et en collahoration avec Shakespeare, dit-on, les Deux nobles cousins, imitation de Palémon et Arcite . de Chaucer.

Les Chances, imbroglio a la manière espagnole, n'ont rien de très piquant, si ce n'est la position de Don Juan, qui se croit en bonne fortune, et entre les bras duquel on dépose un enfant nouveau-né, dont il ne sait que faire. L'intrigue roule sur une erreur de nom. Deux femmes s'appellent Gonstantia : l'une s.si enfuie de chez son père, elle est mariée secrètement au duc de Naples ; l'autre s'est enfuie de chez un homme qu'elle n'aimait pas, non sans prendre ave. elle l'or et les bijoux qu'il devait lui donner. Ces deux dames courent la nuit les rues de Naples; elles BOnt recueillies par deux jeunes gentilshommes espagnols. Le père de l'une, l'amant de l'autre, sont sur pied. Le duc est, de son coté, a la recherche de sa femme

ol de son enfant, car l'enfant lui appartient. Il se donne dans l'ombre de grands coups d'épée qui ne tuent personne, et tout finit au mieux par la déclaration du mariage du duc et par l'union de la seconde Constantia avec Don Juan.

Dès l'époque de Beaumont et Fletcher, on n'accordait pas aux épiciers un sentiment très éclairé des arts. Dans une comédie dirigée a la fois contre l'abus de la poésie etla stupidité du prosaïsme, les deux amis ont fait assister un épicier et sa femme a la représentation d'une oeuvre dramatique. Les braves gens interrompent à chaque instant la pièce par les observations les plus vulgaires. Ils n'entendent rien aux fictions romanesques. On a souvent depuis , et Shéridan l'a fait dans son Critique, usé de ce moyen de parodie , ingénieux et facile , mais on l'a rarement mis en œuvre avec un si bon esprit.

La tragédie de la Pucelle et d'autres productions de Beaumont et Fletcher, ou de Fletcher seul, comme la Bergère fidèle , sont tellement en dehors de toute ebasteté d'action et de langage, que la lecture n'en saurait être conseillée a tout le monde. Ces auteurs rendent impudique la pudeur elle-même , lorsqu'ils entreprennent de la célébrer.

Ce qui les distingue spécialement, c'est leur essor lyrique toujours soutenu. Dans quelques unes de leurs productions, une grâce champêtre se fait sentir, on respire avec eux un souffle pastoral ; on vit au milieu des faunes et des nymphes dans une sorte d'Arcadie. Leur poésie semble un ruisseau castalien qui coule toujours, en donnant la vie sur son passage à une multitude de fleurs. Les abeilles du Parnasse se sont posées pour ainsi dire sur leurs lèvres

— ut —

comme sur celles de l'Iaton , et il sorl de leur bouche des paroles pleines de douceur. Ils font de l'amour un enchantement. La nature se revêt de toutes ses magnificences pour plaire et obéir à cette passion. Tout ce que la jeunesse , au moment où le cœur s'éveille, peut rêver de séductions, se retrouve dans leurs vers sympathiques. Tel est le caractère de ces deux charmants poètes, les plus mélodieux, les plus enivrants après Shakespeare, lorsqu'ils évoquent par leur magie une existence idéale. Il arrive pourtant quelquefois que l'excès des métaphores et des images fatigue et éblouit l'esprit, mais on se laisse bientôt ressaisir de leur aimable ivresse; pourquoi la morale a-t-elle si souvent droit de s'offenser de leurs libertés comiques? ce fut un de leurs torts, mais nous verrons la comédie de la Restauration pousser ce tort-la bien plus loin qu'eux.

Ils prennent quelquefois un vol plus élevé, et rencontrent dans la tragédie des traits à la Shakespeare. Dans une imitation d'Antoine et Cléopâtrc , César tient des discours que n'eût pas désavoués leur maître. César s'écrie en parlant de Pompée, qu'on vient d'assassiner lâchement, et dont on lui présente la tète: « 0 toi! conquérant, toi qui fus la gloire du monde et qui en es maintenant la pitié; toi, la terreur des nations, pourquoi es-tu tombé ainsi? Quel misérable destin t'a conduit et t'a engagé à confier ta vie sacrée à un Égyptien ? La vie et la lumière de Rome aux mains d'un aveugle étranger, a qui une honorable guerre n'a pu enseigner la générosité, a qui aucune noble cjrc nstance n'a pu faire connaître ce que c'éta t qu'un homme! 11 n'avait entendu prononcer ton nom que dans des banquets, au sein des plaisirs lascifs. — Tu

— U3 — t'es remis à un enfant qui n'avait rien en lui pour comprendre ta grandeur, qui, ne connaissant pas ta vie, ignorait ta valeur. Égyptiens! croyez-vous que vos plus hautes pyramides, bâties pour durer plus long-temps que le soleil, je suppose, et où reposent les cendres de vos indignes rois, croyez vous que ces monuments soient dignes de lui! Non, race du Nil, pour couvrir sa haute renommée il n'y a que la voûte du ciel. »

On dira peut-être que c'est de l'emphase, on dira peut-être que c'est du mauvais goût; je répondrai que c'est de la poésie pour moi, puisque mon âme et mon imagination sont ébranlées par ce langage!

Massinger essaya d'unir, comme Walter-Scott s'est plu à le reconnaître , l'art de Ben-Jonson au génie de Shakespeare , et souvent il ne fut inférieur ni à l'un ni a l'autre. 11 a composé seize pièces, dont le Douaire fatal, la Nouvelle manière de payer de vieilles dettes, et le Duc de Milan, sont les priucipales. Les drames de Ben-Jonson , de Beaumont et de Fletcher, de Massinger, remplacèrent sur la scène les drames de Shakespeare jusqu'à ce que la guerre civile arrêtât complètement l'essor dramatique. Une phase nouvelle s'annonça dans la littérature anglaise, et cette transformation exige quelques développements historiques, surtout relativement à Milton.

11 y a des gens qui croient encore que les révolutions ne sont que des accidents dans la vie des peuples; qu'elles éclatent comme un orage au milieu d'un beau jour d'été ; que la foudre gronde , qu'une pluie torrentielle s'échappe des nuages subitement accourus des divers points de l'horizon , et tout cela par un caprice du ciel. Ils n'ont jamais vu comment se forment et se développent ces tempêtes politiques ou sociales

— lit — dont le bruil laisse dans l'histoire un long retentissement. La révolution d'Angleterre remonte jusqu'à la grande charte jurée parle roi Jean, et que les successeurs de ce monarque tâchèrent toujours d'amoindrir par de funestes ordonnances. Les ordonnances et les chartes ne sont pas faites pour vivre en paix. La réforme religieuse vint en aide a la grande charte; el l'ombre de Luther, voila, si Ton nous permet celle image, l'homme masqué que Charles 1er rencontra debout auprès du billot fatal.

Charles Ier aurait pu sauver dix fois sa tète, cl même von trône, s'il l'avait voulu, mais aux dépens de ce qu'il croyait sa dignité royale. Si Louis XVI s'est perdu, comme on l'a dit souvent, mais à tort, à force de concessions, Charles I"" s'esl perdu pareequ'il n'a pas voulu en l'aire. Jamais peuple n'a montré plus de respect à son roi et ne l'a mis plus fréquemment en demeure de céder aux nécessités du temps el de vivre en bonne intelligence avec lui; mais Charles Ier se flatta jusqu'au dernier instant de dompter les rebelles par la force ; il succomba victime de son orgueil, ou plutôt de ses illusions. Encore est-ce moins au peuple qu'il dut sa catastrophe qu'au parti militaire et ambitieux.

La révolution d'Angleterre était immanquable, formée de longue main , conduite par une logique évidente , et l'on dirait (pu» la fatalité antique a présidé aux destinées du roi et qu'elle a voulu qu'il mourût comme il est mort. C'est lui qui, il l'époque où beaucoup de sectaires allaient chercher dans l'Amérique septentrionale la liberté de conscience, empêcha de partir un vaisseau sur lequel se trouvaient Pym, llarlerig, llampden, Cromwel, qui devaient être ses plus rudes adversaires.

On ne peut taire néanmoins que Charles Ier ne fût homme de cœur, en même temps qu'il était homme d'esprit, car toutes les paroles de lui qui ont été conservées portent l'empreinte d'une vive et spirituelle'humeur. Il avait la repartie prompte et nette, et dans son procès il déploya beaucoup de sang-froid et d'a-propos; mais, par son obstination a ne pas reconnaître la compétence du tribunal qui le jugeait, il perdit l'occasion de s'expliquer en face de l'Angleterre.

L'acte des communes d'Angleterre, assemblées en parlement, est une des plus grandes pages de l'histoire contemporaine. On prouva parfaitement au roi qu'il avait tort, et que son empiétement sur les droits de la nation ne pouvait se justifier ; qu'il était «plus » grand qu aucun de ses sujets , mais moindre qu'eux » tous ensemble » ; que, si le roi veut abuser de son autorité, les sujets doivent lui mettre un frein, debent ci ponerc frenum, d'après les anciennes lois.

« Nous savons», dit le président avant de prononcer la sentence, et nous empruntons ici une vieille traduction publiée en 1650, deux ans après la mort du roi, « nous savons très bien les histoires du temps » passé et ce qu'elles disent de ces guerres que l'on » appeloit les guerres des barons, es quelles la no- » blesse d'Angleterre se souleva pour la défense de la » liberté publique et des droits des sujets, ne voulant » pas souffrir que les rois, qui empiétoient et usur- » poient sur eux , fissent les tyrans à leur volonté , » mais leur fit rendre compte de leurs injustices; nous » savons bien aussi qu'alors elle leur donna une bride; » mais, si ceux d'à présent manquent à leur devoir » et ne sont pas si soigneux de leur propre honneur

» cl du bien du royaume ' | n< - les barons anglais l'ont » été autrefois, certainement la communauté d'Angle- » terre m w€n\ pas négliger les eboses nécessaires » pour sa conservation et pour sa sûreté. ■■

Plus loin, le président ajoule ces paroles remarquables :

« II vous |>lut de dire l'autre jour que N"ii^ étiez » ro\ par naissance et par droit de succession, et je ne » vous contredis pas a l'heure; niais, quoi que c'en «soit, vous ne pouvez, nier que vous n'ayez été admis » roy d'Angleterre. Et, quant à ce qu'il vous plut allè- » guer alors, les histoires vous pourront dire comme » cela s'est fait tout autrement durant presque mil « ans, si \ous remontez au temps de laconqueste ; et, « si vous descendez à ce qui s'est faicl depuis la con- ■> queste, vous trouvères que vous êtes le vingt-qua- » trième roi depuis Guillaume le Conquéreur, et que » la moitié d'iceux ont été admis et eslablis par le » royaume, et non pas seulement par droit de nais- » sance, ce qu'il seroit aisé de vous prouver; mais » nous ne devons pas perdre le temps la-dessus. »

Le roi n'avait pas de bonnes raisons adonner : aussi chércha-t-il d'abord à se tirer d'affaire par des subtilités; mais, voyant la sévère attitude de la chambre des communes, il changea de batterie, et il espéra renouer les anciens arrangements. Il était prêt alors a accéder aux propositions qu'on lui avait renouvelées sept ou huit fois; mais il était trop tard : le parti qui voulait que sa tête tombât avec la couronne dessus, — ri c'était le parti de Cromwell, comme nous l'avons — précipita le dénoûment.

Cromwell appartenait a la race îles ambitieux impitoyables; il allait à son but sans s'inquiéter des

moyens. Voyez-le, général de la république, au siège de Drogheda. Il écrivait au président du conseil d'état et à l'orateur du parlement :

« Dans la chaleur de l'action, j'ai défendu qu'on épargnât aucun de ceux qui seraient trouvés en armes dans la place. Le gouverneur, sir Arthur Aston, plusieurs officiers considérables, et, je crois, environ deux mille hommes , ont été passés cette nuit-là au fil de l'épée. Le lendemain, nous avons sommé les deux tours. Dans l'une se trouvaient cent vingt ou cent cinquante hommes, qui ont refusé de se rendre; nous avons compté sur la faim pour les contraindre, et nous avons placé des gardes pour les empêcher de s'évader jusqu'à ce que leurs estomacs se fussent rendus. Ils ont tué ou blessé quelques uns de mes hommes. Quand ils se sont soumis, les officiers ont été mis à mort et les soldats décimés; le reste a été embarqué pour les Barbades ; tous leurs prêtres et leurs jnoines ont été mis à mort indistinctement . Je ne crois pas que, de toute la garnison, trente hommes se soient échappés vivants. Je suis persuadé que c'est un juste châtiment de Dieu sur ces barbares, qui ont trempé leurs mains dans tant de sang innocent. Cela préviendra, je crois, l'effusion du sang- à l'avenir. Ce sont là des motifs satisfaisants pour de telles actions, qui , autrement, ne manqueraient pas d'inspirer du remords ou du regret. » •

Cromwell se révèle tout entier dans cette lettre. On y voit en plein sa barbarie militaire, qui, loin de lui reprocher le sort de deux mille hommes passés au fil de l'épée, lui permet de plaisanter sur les estomacs de ceux que la faim forcera de se rendre, et l'on reconnaît en même temps sa profonde hypocrisie au retour

— us — qu'il semble faire vers l'humanité : il espère prévenir V effusion du sang a l'avenir par une si terrible exécution. Cromwell, après avoir donné un libre essor à la dureté de son cœur, se drape dans un manteau relin\ : il l'ait semblant (l'apaiser les remords qu'il aurait pu avoir. Est-ce que Tartufe ne périr pas la mu;. Cromwell? Il est de ces gens dont parle le poi le, de ces francs charlatans

Qui, pour perdre quelqu'un, couvrent insolemment De l'intérêt du ciel leur fier ressentiment.

Cromwell continua ses massacres satisfaisants en Irlande; ce fut le sanglant piédestal sur lequel s'éleva sa grandeur.

Il rendit de nouveaux et terribles services à la cause du parlement. La saignée qu'il avait faite à Drogheda n'en fit pas éviter d'autres : l'effusion du sang continua. On fêta son retour d'Irlande; mais il ne s'abusa pas sur le degré de popularité dont il jouissait. Un témoin des honneurs qu'on lui rendait lui ayant dit: « Quelle foule pour le triomphe de votre seigneurie ! — Il y en aurait bien davantage pourme voir pendre», répondit Cromwell.

Il est incontestable que Cromwell, par sa réputation de grand capitaine et par les qualités d'un esprit judicieux et prudent, consolida la révolution d'Angleterre, et fit respecter et reconnaître par les cours étrangères la république dont il était le protecteur. LouisXIYne dédaigna pas de lui écrire, el il entretenait une correspondance presque familière avec Ma/arin. Il sut imposer au dehors une considération qu'il n'ob tenait pas toujours au dedans. Cromwell, après avoir pris possession «lu gouvernement, sentait que la sym-

pathie de la nation lui manquait. Il passa le meilleur de son temps a essayer des parlements, prompt aies dissoudre au fur et à mesure qu'ils montraient quelque velléité de résistance. Il se jetait dans tous les chemins de traverse pour arriver au trône, et ce fut un spectacle bien étrange que de le voir chanceler et défaillir au moment d'atteindre l'objet de ses désirs! Après tant de fatigues et de travaux, il n'osa porter la main sur cette couronne qui était tombée avec la tête de Charles Ier.

Sir Philippe Warwick , cavalier, nous a conservé des détails assez curieux sur Cromwell. «Je l'avais vu pour la première fois, dit-il , au commencement du parlement assemblé en novembre 1640, aune époque où je faisais assez de cas de mon élégance : car, nous autres courtisans, nous nous estimions beaucoup par nos beaux habits. J'arrivai donc un jour à la chambre fort élégamment vêtu; je vis un homme qui parlait et que je ne connaissais pas. 11 était, lui, très simplement vêtu, et de la façon de quelque mauvais tailleur de province; ses habits et son linge étaient tout unis e.t peu propres. Il portait un chapeau sans bordure. Je me souviens qu'il avait une ou deux taches de sang sur sa cravate. Il était d'une taille assez élevée ; son épée se collait à son côté; il était gros et d'un teint fort rouge; sa voix était aigre et discordante, et son élocution avait une chaleur qui suppléait à la raison dans la question dont il s'occupait"! » Ainsi parut Cromwell au brillant cavalier; mais plus tard il avoua que le protecteur avait un port majestueux et un abord très agréable. Il ne prit plus garde a ses habits.

Tel fut Cromwell. Quant a Monk , qui restaura la

monarchie, ce l'ut un soldat brutal et dissimulé à la fois, li\ ré ;i des amours de caserne, prenanl bb femme dans la plus honteuse classe de la galanterie, servant tous les partis pour les trahir tous , constamment hypocrite et menteur. Lui qui osa faire mettre sur une médaille qu'on frappa en son-honneur ces mots : Victor sine sanguine, il avait fait passer des villes au fil de l'épéc, absolument comme Cromwell. 11 n'y a rien de si méprisable que la vie du général Monk. Il disait ii Ludlow : « 11 nous faut vivre pour et avec la république » , et déclarait que, malgré son respect pour le parlement, il ne souffrirait jamais qu'on reçût dans son sein un seul des mernbresexclus.il mentait. Perfide et lâche, il ne mérite aucune estime. Honte au général qui préfère aux honneurs dont une république l'a comblé le titre de duc d'AIbermale et une délation qu'un fils dissipé jettera aux quatre vents du ciel! Voilà le chaos au milieu duquel nous allons voir apparaître la grande ligure de John Milton !...

Page 1