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CHAPITRE IX

MlLTON.

John Milton naquit a Londres le 9 décembre 1608, Bread-Slreel; il fut baptisé le 20 du même mois. Son nom de baptême provenait de son grand-père. Sa famille, autrefois opulente, figura dans les guerres civiles d'York et de Lancastre , et subit des pertes considérables. Son grand-père John possédait néanmoins une fortune honorable ; mais, rigide papiste , il désbérita son fils , parceque celui-ci s'était attaché aux doctrines de la réformation. Il était garde de la forêt de Shotover. Son fils, étant donc forcé de pourvoir a son existence, s'abandonna a la littérature, pour laquelle il avait beaucoup de penchant , et, quoiqu'il eût reçu une éducation de gentilhomme, se fit notaire, gagna de l'argent a dresser des contrats, en prêta selon l'usage des notaires , et ne tarda pas a être en état de faire jouir ses enfants de tous les avantages qu'on lui avait si cruellement refusés. Il eut deux fils et une fille : John, Christophe, Anne. Leur mère, de son nom de demoiselle, s'appelait Caston, et sa famille était originaire du pays de Galles. Milton a parlé , dans une de ses défenses latines , du caractère exemplaire

et particulièrement détachante de sa mère; il a célébré aussi, dans un poème latin, la bonté et les talents île son père, et tous 1rs témoignages s'accordent à montrer son heureuse enfance entourée d'une tendre affe< tion qu'il rendait avec usine. Parmi les talents de son père, on doit compter celui de la musique, dans lequel il était assez, initié pour composer des airs qui lui attirèrent, entre autres laveurs, une chaîne et une médaille d'or de la part d'un prince de Pologne. Milton puisa donc dans la maison paternelle non seulement le goût de la littérature, mais encore le goût de la musique, qui le charma jusqu'en ses derniers jours. Millon a donné lui-même des détails sur sa première éducation. « Mon père, dit-il, me destina, dés l'enfance, a l'étude des belles-lettres , et je m'y attachai avec tant de passion que, dès l'âge de douze ans, je quittais rarement mes livres avant minuit. Ce fut la première cause de la perle de mes yeux, a la faiblesse naturelle desquels se joignaient de fréquentes douleurs de tête ; mais, tous ces obstacles ne pouvant surmonter mon désir d'apprendre, mon père me fit instruire par différents professeurs, à l'école et ii la maison. » Son précepteur particulier fut Thomas Young, qui, obligé de s'expatrier, par suite de ses opinions religieuses, devint ministre des négociants anglais de Hambourg , et avec qui Millon entretint une correspondance latine d'un grand intérêt ; il lui adressa aussi une élégie latine, dans laquelle on remarque ces vers :

Primus ego aonios illo jira'iinte recessus Lustrabam, et bifidi sacra viretajugi,

Pieriosquc bausi latices, Choque favente, Caslalio sparsî lata ter ora mero.

On voit que le jeune Milton remerciait avec effusion son professeur de lui avoir ouvert les sources de l'inspiration.

Milton n'avait que quinze ans lorsque son précepteur Thomas Young quitta l'Angleterre, en 1623. Cet homme supérieur, dont Milton se plaît a exalter la vertu et la constance, revint quelques années après dans son pays, et fut nommé professeur au collège du Christ, a Cambridge. Le jeune écolier continua ses études a Saint-Paul, sous la direction de M. Gill et de son fils, et passa ensuite, comme pensionnaire, au collège de Cambridge. Johnson reconnaît qu'il était, dès cette époque, très versé dans la connaissance de la langue latine; mais il ajoute que Cowley et plusieurs autres de ses contemporains surpassèrent encore sa facilité juvénile a composer des vers latins. Ces compositions classiques n'empêchaient pas Milton de traduire ses pensées en vers anglais, et d'assouplir, au gré de son imagination, sa langue naturelle, qu'il devait si puissamment illustrer; il paraphrasa quelques psaumes, et écrivit, entre autres morceaux, un poème sur la mort d'un enfant de sa sœur. Il est a remarquer que les vers qu'il fit alors sont tous rimes, et que, si, dans le Paradis perdu, il a dédaigné la rime , ce n'est pas parcequ'il craignit de la rencontrer trop indocile, mais parceque , Homère et Virgile n'ayant pas connu cet ornement des vers, il ne jugea pas à propos de s'en servir; il avait fini par la regarder comme l'invention d'un âge barbare et une entrave pour la pensée dans un long ouvrage. 11 résolut de s'en affranchir, quoiqu'il se fût habitué de bonne heure a son joug.

On trouve dans les premières élégies latines de Milton l'éloge de la vie sobre et frugale dont il donna

l'exemple constamment, el qui lui paraissait convenir avanl tout au développement des facultés poétiques:, il eut toujours horreur de l'intempérance, et un de ses giands griefs contre Charles Ier, c'était la licence qui régnait ii la coin-. Il prescrit aux portes le régime <le Pythàgore; il aurait voulu même que tous les hommes l'observassent connue lui. A vingt et un ans, il composa son odesur la nativité, qui est pleine d'imagination et d'enthousiasme, et qui surpasse, au dire d'un de ses commentateurs, celle que Lopez de Vega composa sur le même sujet. Milton était bien fait de sa personne, d'une figure charmante, et 1rs poitrails qu'on a de lui dans sa jeunesse en font foi. Doué d'avantages personnels, bien reçu dans le monde el d'un esprit si précoce, il ne pouvait manquer de sentir l'amour et de l'inspirer. H dépeint dans une de ses élégies le pouvoir de la beauté, et retrace l'impression que font sur les cœurs ces apparitions, pour ainsi dire célestes, qui éclairent les premiers beaux jours de la vie et laissent de longs souvenirs dans l'âme des jeunes gens rêveurs.

11 songea d'abord a entrer dans la carrière ecclésiastique; mais il se sentait trop disposé il se mêler aux querelles de son temps et trop attaché aux vanités du monde : ce noble scrupule l'arrêta. Après être sorti de Cambridge, à l'âge de vingt-quatre ans , il revint chez ses parents, qui s'étaient récemment retirés à llorton, dans le Buckingbamshire, et pendant cinq années poursuivit dans la retraite le cours de ses travaux intellectuels; il étudia l'histoire et la philosophie. Dans une lettre écrite vers cette époque à un de ses amis, Charles Diodali , Italien , qui avait rejoint sa famille h Gênes, il s'exprime ainsi sur les disposi-

lions de son esprit, a Je ne sais, dit-il , quels sont les desseins de Dieu sur moi; mais ce que je sais, c'est que, s'il a jamais mis dans le cœur d'un homme un profond amour de la beauté morale, il l'a mis dans le mien. Cérès, dans la fable, n'a jamais cherché sa fille avec plus d'ardeur que moi , jour et nuit, je ne cherche l'idée de la perfection : aussi, toutes les fois que je rencontre un homme qui méprise les fausses appréciations du vulgaire, et qui ose aspirer, dans ses sentiments, dans son langage, dans sa conduite, à ce qu'il y a de plus excellent d'après la sagesse des âges, je m'unis à lui d'un attachement invincible ; et si la nature et ma destinée ne me permettent pas, par une fâcheuse influence, de m'élever moi-même à ce degré d'honneur et de vertu, il n'y a pas du moins de pouvoir, ni dans le ciel ni sur la terre , qui puisse m'empêcher de vouer mon respect et mon affection à ceux qui ont atteint cette gloire ou qui sont engagés dans sa poursuite. »

Telle était la noblesse des pensées de Milton. Il avait déjà le sentiment de l'immortalité, et sentait s'agiter des ailes capables de le ravir un jour jusqu'au ciel.

Quelques légères et agréables productions avaient occupé déjà ses loisirs. Il avait écrit Cornus , scènes diâloguées pleines de grâce , qui furent représentées au château de Ludlow par les enfants du comte de Bridgewater et devant ce haut personnage. Il fit aussi l'Arcade pour la comtesse douairière de Derby. Milton fréquentait beaucoup, près d'Uxbridge, la maison de cette dame distinguée. On prétend que Milton avait emprunté les événements de son Cornus à une aventure récemment survenue dans la propre

famille du comte : la<lv Alice Edgerlon s'était perdue dans une forêt, comme l'héroïne desa pastorale. On assigne encore au Béjour d'Horton la composition de I.) ndas, peinture ra\ issante de la \ ie des champs, et de l'Allégro et du Penseroso , caractères de l'homme gai et de l'homme mélancolique, ingénieusement tracés. Milton apprenait de plus, avec beaucoup d'ardeur, le français et l'italien, d'autres langues encore, et venait de temps en temps a Londres pour acheté des livres, ou se perfectionner dans les mathématiques et dans la musique, dont il menait l'élude de front.

Il perdit sa mère dans Tannée 1G37, et, vivement affecté de celte perte , demanda a son père la permission de voyager. Il avait depuis long-temps le décide visiter le continent, surtout l'Italie, et de rapporter même une collection de musique italienne. Son père, décidé peut-être par ce dernier motif , le laissa partir. Il arriva a Paris en 1638; il obtint de lord Scudamore, alors ambassadeur d'Angleterre en France, une lettre d'introduction pour le célèbre Grolius, ambassadeur de Suède, résidant alors à Paris, et qu'il désirait vivement connaître. Grotius était auteur d'un Adam exilé : Ton a conjecturé que Milton avait, dans cette entrevue , où il parla sans doute a Grotius de cet Adam, conçu lui-même la première idée de son Paradis perdu ; mais ce n'est qu'une supposition toute gratuite. De Paris, Milton se rendit a Nice , et s'embarqua pour Gènes; il visita Pise, et s'arrêta deux mois à Florence, où il vit l'infortuné Galilée , alors emprisonné par l'inquisition , et compatit a ses souffrances, s'indignant de voir ce noble vieillard dans les [fers pour l'amour de la science et de la rai-

son. 11 se lia, en Italie, avec un grand nombre de personnes distinguées. Ces communications littéraires éveillèrent dans son esprit l'idée de quelque grande composition. Ce fut dans ce voyage qu'il réfléchit que l'Arioste et le Tasse avaient trouvé la popularité en se servant de leur propre langage , et non de la langue latine, et qu'il résolut , quoique le latin lui fût devenu aussi familier que l'anglais, de suivre l'exemple de ces deux grands poètes ; mais il n'avait pas encore de plan arrêté, de sujet préconçu. A Rome, où il résida deux mois, il fut singulièrement captivé par les charmes de Léonora Baroni , musicienne renommée, a laquelle il adressa plusieurs sonnets italiens, et qu'il chanta même dans un poème latin. 11 voulait être le Tasse de cette Léonore !

ANaples, Milton fut présenté à Baptiste Manso , marquis de Villa, gentilhomme accompli, ami et biographe de deux poètes éminenls , le Tasse et Marini , qui tous deux avaient célébré dans leurs vers ses hautes qualités. Le marquis avait près de quatrevingts ans lorsque Milton devint son hôte , et s'entretint avec lui des malheurs du Tasse et de l'immortalité que donne la poésie. Milton adressa un poème latin a ce Nestor de l'Italie pour le remercier de son bienveillant accueil et de ce qu'il avait fait pour les lettres. Il souhaite, dans ses vers , d'écrire un poème sur les rois et les héros de son pays natal, Arthur et ses chevaliers, et de rencontrer, pour lui fermer les yeux et pour honorer sa mémoire, un ami comme le marquis Baptiste Manso:

0 mihi si mea sors talem concédât amicum Pliœbeos décorasse \iros qui tam bene noril ,

Si quando indigeoaa revocabo in carmin Arthurumque etiam sub lei i is bella moi entem ! Aut dicam invictaa sociaJi fœdere Heosa Magnanimos heroas...

Ces vers prouvent évidemment que Milton ne s'était pas encore occupé du sujet de son Paradis perdu, et que Y Adam exilé de Grotius n'avait pas laissé de souvenir dans sa mémoire.

Milton avait l'intention de passer de Naples en Sicile et en Grâce; mais, lorsqu'il apprit que la guerre civile venait d'éclater en Angleterre , il ne crut pas qu'il fût permis à un bon citoyen de voyager pour son plaisir, tandis que ses compatriotes débattaient leur vie et leurs droits dans cette grande révolution. C'était l'heure où , selon Milton, chacun devait prendre énergiquemeni un parti, et servir, selon ses convictions, les intérêts de son pays. « Turpe enim existimaèam, dit-il, dum i»ci cives domi de libertate dimicarent , me anirni cotisa otiose peregrinari. »

Il revint donc en Angleterre, et ici se termine la première période de la vie de Milton. Il était âgé de trente-deux ans. La muse avait favorisé ses premiers essais, et Ton a vu qu'un immense désir de gloire remplissait son cœur, qu'il cherchait a rencontrer dans l'histoire un grand sujet qui pût l'illustrer comme le Tasse; mais, a la voix de son pays, il renonce à toutes ces séductions. Milton va se lancera corps perdu , ou plutôt ;i génie perdu , dans toutes les discussions politiques et ecclésiastiques de celte époque ; il va aborder les questions les plus irritantes et les plus dangereuses, s'exposer nuit et jour sur la brèche, vif il l'attaque et non moins prompt a la défense, rendre l'injure pour l'injure et le mépris pour

le mépris , perdre les yeux , enfin , a force de travaux multipliés entrepris en faveur de la cause qu'il adopte. Il sait ou il pressent touL cela, lui, l'heureux voyageur, que des dames italiennes avaient, dit-on, embrassé, en le trouvant endormi au pied d'un arbre, tant sa figure était charmante a voir! Plus de poésie! plus d'amour! plus de loisir! plus de voyages ! Il n'existe plus qu'une chose pour Milton : la cause de. l'Angleterre !

On ne saurait s'empêcher d'admirer ce caractère, de reconnaître qu'il y avait la un homme sous le poète, et un homme d'une trempe d'esprit peu commune. Voyons donc Milton a l'œuvre dans cette ardente fournaise d'une révolution. Si nous le préférons vieillard, lorsque le souffle qui passait sur la harpe des Hébreux murmure a son oreille et le tient éveillé dans la nuit profonde , il n'en est pas- moins curieux de suivre sur ce fleuve orageux la barque qui porte sa fortune a cette époque décisive de la vie. C'est d'ailleurs dans ce monde où se heurtaient tant d'intérêts différents, c'est dans l'exercice de ses puissantes facultés , dans cette lutte où la Bible jouait un si grand rôle, dans cette conscience du devoir accompli, qu'il a puisé la vigueur dont son poème est empreint.. 11 n'aurait pas imprimé tant de fierté au front de Y Ange déchu s'il n'avait pas été témoin de la violence des passions des hommes , et s'il n'avait pas pris une part si active lui-même a ces énergiques débats. Il avait vu de près ce qu'il faut louer, ce qu'il faut blâmer.

« J'ai été confirmé dans cette opinion, a-t-il écrit admirablement, que celui qui ne veut pas être frustré de l'espoir d'écrire un jour des choses dignes d'éloges doit être lui-même un véritable poème, c'est-à-dire

une composition et un modèle d'honorables chos Ou'il m' présume pas chanter les hommes héroïques el les cites fameusi s , - il n'a en lui-même l'expérience cl la pratique <lc tout ce qui mérite d'être loué. »

!>>• retour à Londres, Milton j Gxa sa résidence. I! choisit un appartement où pussenl tenir ses livres et lui, comme il nous l'apprend, et son premier soin lut d'instruire les deux 61s de sa soeur, John et Edouard Philips, dont le dernier, un de ses biographes, nous a laissé sur son oncle des renseignements très précieux. Il adjoignit à ses deu\ élèi es quelques enfants d'autres personnes de ses amis, ce qui lui attire les sarcasmes de Johnson. Milton maître d'école ! Kli bien! où donc est le mal? qu'y avait-il donc de si fâcheux à ce que Milton formât des hommes comme lui? Johnson semble se moquer de ce que Milton, après un retour si déterminé d'Italie, ne se soit pas jeté dans le combat l'épée a la main. Milton avait sa plume, qui valait mieux qu'une épée : il attendait l'occasion de le faire voir. Milton a répondu d'avance, d'une manière ferme et catégorique, aux railleries malséantes de Johnson. ((Ce fut, dit-il, la juste défense des lois et de la religion qui lit naître la guerre civile. On se délivra de la servitude par les plus honorables moyens. Je ne réclame pas d'éloge, pour ma part, dans celte grandi1 cause; mais je puis aisément repousser tout reproche de timidité ou d'indolence, si on alléguait un tel grief contre moi : car, si j'ai é\ité les fatigues et les dangers de la vie militaire, c'était pour rendre mon assistance plus utile encore a mon pays, et sans courir moins de périls, montrant un esprit que l'adversité n'abattit jamais, que les indignes terreurs de l'exil ou de la mort ne purent in-

fluencer. Comme, depuis mon enfance, j'avais été adonné à des études littéraires, et que j'étais plus fort d'esprit que de corps, je déclinai les devoirs des camps, où les muscles de l'homme le plus vulgaire l'auraient emporté sur les miens, et je me vouai tout entier au genre de service pour lequel j'avais le plus d'aptitude, afin qu'avec la meilleure partie de moimême je pusse peser de tout mon poids dans la balance. »

Voila sa justification, dont certes il n'avait pas besoin, bien que Johnson ait ramassé dans les pamphlets du temps cette attaque , qui ne fait pas le moindre tort a Milton. Le premier coup d'essai de l'auteur, dans cette nouvelle carrière, fut une controverse ecclésiastique : il écrivit contre les évêques avec toute la chaleur du zèle puritain. La réformation avait élevé un toile général contre l'épiscopat, dont les vexations avaient forcé tant de ministres a chercher un asile en pays étranger, et entre autres l'ancien précepteur de Milton, Thomas Young.

Une controverse domestique vint aussi troubler le repos de Milton. Il épousa, dans l'année 1 643 , à l'âge de trente-quatre ans, Marie Powell, fille de Richard Powell, gentilhomme qui résidait a Forest- Hill, près de Shotover, dans Oxfordshire. Lady Milton, après avoir passé quelques semaines avec son mari, demanda a retourner voir son père, et ne voulut plus revenir sous le toit conjugal. On attribue cette résistance à la différence des opinions politiques. Richard Powell et les siens appartenaient au parti du roi, et, en voyant Milton s'engager de plus en plus dans le parti contraire, ils se repentirent du mariage. Grande fut la colère du poète : il jura de ne recevoir

jamais chez lui l'ingrate qui l'abandonnait, serment qu'heureusement il ne tint pas, comme ou le verra. Ce fui dans cette disposition d'esprit qu'il publia en liili sa discipline du divorce, où il proclamait la liberté pour les conjoints de briser une chaîne de\ i nue insupportable , au nom de toutes sortes de raisons tirées des saintes Ecritures... Un traite sur l'éducation, un autre traité sur la liberté de la presse, succédèrent a son écrit sur le divorce, qui avait causé quelque scandale. Il résolut de mettre sa doctrine en pratique, et fit la cour à la fille du docteur Davies, qui possédait autant d'esprit que de beauté. Milton était bien accueilli par elle, et il la pressait de consentir a lui donner sa main, lorsque sa première femme, un jour qu'il était en visite chez un de ses amis, ouvrit la porte de la chambre, et vint repentante se jeter a ses pieds et implorer son pardon. Il était bon, généreux : il fut ému , il pardonna.

Fenton remarque avec justesse que l'impression que cette entrevue avait faite sur le cœur de Milton contribua beaucoup à la peinture de la scène pathétique du Paradis perdu dans laquelle Eve adresse à Adam une supplication pareille. Voici la traduction de ces vers par M. de Chateaubriand :

«Ne m'abandonne pas ainsi, Adam! le ciel est té- » moin de l'amour sincère et du respect que je te » porte dans mon cœur. Je t'ai offensé sans intention, » malheureusement trompée! Ta suppliante, je men- » die ta miséricorde et j'embrasse tes genoux. Ne me » prive pas de ce dont je vis, de tes doux regards, de » ton secours, de ton conseil, qui, dans cette extrême )> détresse, sont ma seule force et mon appui. Délais- » sée de toi, où me retirer'.' où subsister './ Tandis que

» nous vivons encore (à peine une heure rapide peut-

)> être), que la paix soit entre nous deux !

» Elle finit en pleurant, et son humble

» posture, dans laquelle elle demeuraimmobile jusqu'à » ce qu'elle eût obtenu la paix pour sa faute reconnue » et déplorée, excita la commisération dans Adam. » Bientôt son cœur s'attendrit pour elle, naguère sa » vie et son seul délice, maintenant soumise a ses » pieds dans la détresse ; créature si belle, cherchant » la réconciliation, le conseil et le secours de celui à » qui elle avait déplu. Tel qu'un homme désarmé, » Adam perd toute sa colère. »

Milton se laissa désarmer aussi, et, peu de temps après, poussa la générosité jusqu'à accorder dans sa maison un asile à ces fiers cavaliers qui, croyant un moment que la cause du roi triompherait, s'étaient montrés dédaigneux de son alliance en éloignant sa femme de lui. Il avait, de plus, recueilli son vieux père, lequel mourut après avoir eu la satisfaction de pouvoir bénir la première fille de Milton, Anne, née le 29 juillet 1646. Son père étant mort, et lorsque les parents de sa femme furent partis de chez lui (son intervention avait éloigné d'eux tout danger), il prit un appartement moins considérable, où il vécut de la manière la plus retirée. Trois années se passèrent sans qu'une nouvelle publication sortît- de sa plume. En 1649 il fit paraître un traité sur l'état des rois et des magistrats ; mais son plus grand travail alors, celui sur lequel il fondait l'espérance de sa renommée, c'était l'histoire de son pays depuis les temps les plus reculés, histoire qu'il avait entrepris d'écrire, et dont quatre livres étaient composés, quand il fut appelé, à la constitution de la république, comme secrétaire du conseil

d'état, chargé de la rédaction latine dans les rapports avec l'étranger.

La lète de Charles 1er étail tombée sur l'échafaud; les partisans du roi employaient ave< soin tout ce qu'il \ avait i u de touchant dans sa mort pour exciter la haine contre le parlement et préparer une restauration. On publia sous le nom Au feu roi le li\ re intitulé : EIKiiN BAZ1AIKH (Jn Royale image), afin de passionner les esprits en faveur de la cause loyaliste; et Miilon reçut l'ordre de répondre il cet ouvrage, dans lequel le roi étaiteensé développer les plans qu'il avait formés pour le bonheur de l'Angleterre. On a depuis attribué ce livre au docteur Gauden. La réplique, confiée ii Milton, fut terrible; elle parut sous le nom d'EIKONOKAASTHZ (Briseur d'images). Elle produisit un grand effet. Ce livre est un monument de logique et d'éloquence , a part toutes les subtilités scolasliques en usage encore dans les discussions de cette époque.

Milton, par exemple, dans son Iconoclaste, reproche au feu roi d'avoir eu toujours ouvert auprès de lui, dans ses solitudes, William Shakespeare. Le reproche est singulier dans la bouche d'un poète; il est vrai que Milton l'ait allusion à Richard III, qui parlait de piété et d'humilité, quoiqu'il n'eût pas ces vertus dans le coeur. Il lui reproche encore avec amertume d'avoir dérobé une prière à VArcadie de Philippe Sidney, et en l'ait un énorme grief contre la dévotion du roi. Aller prendre ses prières dans une fiction, et encore dans une fiction païenne! quel crime! quoiqu'il reconnaisse, d'ailleurs, que VArcadie de Sidney est pleine de mérite et d'esprit dans son genre. Ce sont là des puérilités indignes d'un esprit sérieux comme celui de Milton,

mais quiontla date de leur temps. En revanche, que de mâlessentiments ! que de raisonnements profonds distinguent celte œuvre étonnante, dans laquelle, ilsehâle de le dire dès le début, son intention n'a pas été d'insulter a l'infortune d'une personne tombée d'une si haute dignité ! Miltonne laisse subsister aucun des arguments misdanslabouchedu feu roi ; il prouve avec une grande force que le pouvoir qui n'a pour lui qu'un droit héréditaire, et non l'assentiment des peuples, est un pouvoir impie. Il publia en lt>51 sa Défense du peuple ,1a pi us travaillée de ses compositions latines, celle a laquelleil dut, hélas ! decommenceraêtre privé de la vue. En vain les médecins s'opposèrent-ils à ce que Milton conlinuâtson labeur, il regardaitce travail comme un devoir de conscience, et il l'accomplit jusqu'au bout. Milton accepta ce sacrifice avec résignation ; il n'éleva aucune plainte vers la divinité. L'honneur de passer pour un des meilleurs défenseurs de la nation anglaise lui apportait une douce consolation. Rien ne manqua a sa gloire. Il eut pour antagoniste le fameux Saumaise, dont le latin fut obligé de baisser pavillon devant le sien ; ils se dirent l'un et l'autre de grosses injures et se souhaitèrent mille maux. On a reproché a Milton d'avoirfaitun grand éloge de Oomwell ; maisCromwell n'était pas apprécié de ses contemporains comme il l'a été de la postérité , et d'ailleurs les éloges de Milton sont mêlés des plus sages conseils. Il s'était attaché à Cromwell parcequ'il avait vu en lui le protecteur delà révolution.

Le poète, a moitié aveugle déjà, perdit en 1652 sa femme, qui mourut en donnant le jour à son quatrième enfant. Il resta veuf, a l'âge de quarante-quatre ans, avec trois fiîles, dont la [dus âgée, qui n'avait

guère que six ans, riait contrefaite et affligée d'un embarras de prononciation. Il B'occupa d'un dictionnaire de la langue latine, et acheva de perdre les

yeux. Dans col étal , Millon eut naturelle ni la pen-

sée de se remarier : les soins d'une femme riaient nécessaires ii ses enfants non moins qu'à lui. Il épousa la tille du capitaine Woodcock , Catherine , qu'il paraît avoir beaucoup aimée. Mais les malheurs commençaient a s'appesantir sur Mil ton : Catherine mourut un an après ce mariage. Le poète l'a immortalisée dans un de ses sonnets. « Il lui semble toujours la voir, dit-il, pâle comme Alceste , lorsque Hercule ramena des enfers cette princesse à son époux ; il cherche a embrasser cette ombre, mais elle s'enfuit rapidement. » Le triomphe de la cause royaliste vint ajouter la crainte des persécutions aux infortunes de Millon : l'un de ses écrits fut brûlé par la main du bourreau , et, s'il échappa a la mort, il ne le dut, assure-t-on , qu'à son infirmité et a l'intercession du poète Davenant, dont il avait été lui-même le sauveur quelques années auparavant. Il en fut quitte pour un emprisonnement, et là se termine sa \ ie politique, qui , ainsi qu'on l'a vu, n'a pas été sans honneur.

A la restauration , on lui proposait de le réintégrer dans l'emploi qu'il avait occupé sous le protecteur; sa troisième femme l'engageait à accepter. <( Vous voudriez bien , lui dit-il, ainsi que toutes les femmes, aller en carrosse. Mon unique désir, à moi, c'est de vivre et de mourir en honnête homme. » Belle parole et belle conduite de Milton!

Au commencement du septième livre de son Paradis pert lu , Millon, après avoir invoqué Uranie, s'è-

crie : « La moitié de mon sujet reste encore a chanter, mais dans les bornes plus étroites de la sphère diurne et visible. Arrêté sur la terre , non ravi au dessus du pôle, je chanterai plus sûrement d'une voix mortelle : elle n'est devenue ni enrouée ni muelle , quoique je sois tombé sur de mauvais jours, oui , sur de mauvais jours, et parmi de mauvaises langues, dans les ténèbres, dans la solitude, dans les périls. Je ne suis pas seul lorsque la nuit tu visites mes sommeils, ou lorsque le malin empourpre l'Orient. »

Ces vers démontrent qu'il avait commencé son poème lors du retour de Charles II , et l'on pense qu'il y travaillait déjà depuis deux ans. Malgré la vivacité de ses regrets a la mort de sa seconde femme, la solitude lui parut trop pesante : il épousa donc en troisièmes noces Elisabeth Minshall, fille d'un gentilhomme du Cheshire, dont il eut à se louer plus que de ses filles, fâchées sans doute de voir cette nouvelle belle-mère entrer dans la maison. Un critique anglais compare le vieux Mil ton avec ses filles au vieux roi Lear avec les siennes; mais il est permis de croire que la facilité de la métaphore a entraîné cet auteur dans une exagération. La fille favorite du poète fut la plus jeune, Deborah, celle qui avait coûté la vie a sa mère. Un jeune quaker, nommé Ellewood, que Milton avait pris en affection, et qui lui servait quelquefois de secrétaire en même temps que ses filles, eut des premiers communication du manuscrit du Paradis perdu, et, d'après lui, comme d'après Philippe son neveu, ce magnifique poème était terminé en 1665. Quelle en a été l'origine? Nous avons écarté Y Adam exilé de Grolius, en faisant voir que le sujet d'Arthur et des chevaliers de la table ronde préoccupait Milton posté-

— lus —

rieuremcnt à son entrevue avec le célèbre Suédois ; Voltaire prétend que Milton, lors de son voyage en Italie, avait vu à Florence une comédie appelée Adam , écrite par un certain Andreîni, comédien, et dédiée ii Marie «le Médicis, reine de France. On retrouve eu effet dans cette pièce tous les personnages du poème de Milton ; niais, sans former des conjectures, quoique celle-ci ait quelque rondement, il est probable que la lecture assidue de la Bible a d'abord disposé l'imagination du poète a peindre les scènes encbanlées du monde à sa première aurore, et la chute fatale de l'homme. Milton eut d'abord la pensée de donner la forme dramatique ace sujet.

On dirait que l'auteur est entré dans les conseils de Dieu aux jours de la création, tant il est animé d'un souffle sublime. Le monde se développe devant lui dans toute sa grâce et dans toute sa fraîcheur. Il semble que le poète ait été témoin de la curiosité de la femme, de la faiblesse de l'homme et de la ruse du serpent, comme un des gardiens du céleste séjour. Dne chose digne de remarque et qui frappe tout d'abord, c'est l'unité de ce vaste poème. Avec quel art Milton n'a-t-il pas rattaché la mythologie aux mystèri s de la foi chrétienne, en indiquant le* rôles que la plupart des anges déchus joueront sous le nom des dieux du paganisme, afin de pervertir et de damner les hommes! On voit aussi, dès le commencement, le fils de Dieu, assis à la droite de sou père, se proposer pour le rachat de l'homme, si l'homme succombe, et le Christ est annoncé. Le théologien Milton a transporté dans son poème sa puissante dialectique et ménagé toutes les transitions.

Les personnages du Paradis perdu méritent tous

une analyse particulière; nous citerons le portrait de Satan, ainsi reproduit par Chateaubriand :

« Cette armée des esprits, loin de comparaison avec toute mortelle prouesse, respectait son redoutable chef. Celui-ci, au dessus du reste par sa taille et sa contenance, superbement dominateur, s'élevait comme une tour. Sa forme n'avait pas encore perdu toute sa splendeur originelle; il ne paraissait rien moins qu'un archange tombé, un excès de gloire obscurcie : comme lorsque le soleil nouvellement levé, dépouillé de ses rayons, regarde a travers l'air horizontal et brumeux; ou tel que cet astre , derrière la lune dans une sombre éclipse, répand un crépuscule funeste sur [a moitié des peuples, et par la frayeur des révolutions tourmente les rois. Ainsi obscurci brillait encore au dessus de tous ses compagnons l'archange; mais son visage est labouré des profondes cicatrices de la foudre , et l'inquiétude est assise sur sa joue fanée; sous les sourcils d'un courage indompté et d'un orgueil patient veille la vengeance. Cruel était son œil; toutefois il s'en échappait des signes de remords et de compassion quand Satan regardait ceux qui partagèrent ou plutôt qui suivirent son crime (il les avait vus autrefois bien différents dans la béatitude) condamnés maintenant pour toujours a avoir leur lot dans la souffrance ! millions d'esprits mis par sa faute a l'amende du ciel et jetés hors des éternelles splendeurs pour sa révolte, néanmoins demeurés fidèles, quoique leur gloire soit flétrie. Comme quand le feu du ciel a écorché les chênes de la forêt ou les pins de la montagne, avec une tête passée à la flamme, leur tronc majestueux, quoique nu, reste debout sur la lande brûlée. »

Lorsque Napoléon lirait Millon sur son rocher de Sainte-Hélène, ce portrait du chef, dont les joues sont fanées par l'inquiétude, dont les yeux sont près de se remplir de larmes à la vue de son armée vaincue par la puissance du ciel, fidèle et courageuse

nrai tins, ce magnifique portrait ne rappelait-il pas

ii l'empereur la terrible campagne de Moscou?

Après avoir composé ce poème, Milton le donna à lire au quaker Ellewood, qui lui lit ce jeu de mots en lui rcmetlant son manuscrit : « Tu en as tant dit sur le paradis perdu, qu'il ne te restera rien adiré du paradis retrouvé.» Cesparoles demeurèrent gravées dans l'esprit de Milton. 11 écrivit un second poème , tout rempli également de beautés, mais que le premier a éclipsées. Ce fut en 1671 qu'il publia son Paradis regagné, et son Samson agoniste, dans lequel se déploie toute la force de son génie. L'aveugle Milton se peignit dans l'aveugle Samson.

Depuis quelques années le pauvre aveugle souffrait encore beaucoup de la goutte, et il mourut le samedi 15 novembre 1674 ; dans son testament, il ne laissait à ses filles, dont il se montrait très mécontent, que la portion de fortune qui avait appartenu à leur mère; le reste de ses biens, il le donnait à sa femme Elisabeth. Les filles de Milton s'opposèrent aux dernières volontés de leur père et obtinrent de sa veuve chacune une somme de cent livres.

Il eût fallu citer avant Milton Donne, poète satirique et amoureux plein de concettij Jean Taylor, batelier de la Tamise, qui se fit une réputation sous Jacques Ier; Finea Fletcber, auteur de l'hic de Pourpre,,-lîro\vn,Denham. Nous nous bornons a les signaler, notre cadre étant trop restreint pour les y faire entrer.

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