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CHAPITRE X

Samuel Butler. — Abraham Cowlev. — Waller.

Nous venons de voir la vie du poète puritain et d'analyser son œuvre, d'un sentiment si élevé et si pur; voici maintenant les poètes cavaliers, et en tête le poète satirique Samuel Butler. C'est la petite pièce après la grande, la farce après la tragédie; Butler à côté de Milton est comme un bouffon du T*oi à côté de Cromwell.

lîHudibras , de Samuel Butler, poème macaronique très renommé en Angleterre pour ïhumour dont il est largement pourvu, offre un genre de gaîté moins appréciable pour nous, quoique Voltaire se soit plu à en faire l'éloge. « C'est, de tous les livres que j'aie jamais lus, dit Voltaire, celui où j'ai trouvé le plus d'esprit; mais c'est aussi le plus intraduisible. » Il le compare a Don Quicbotte fondu avec la Satire Ménippéc ; c'est trop d'enthousiasme de moitié. La Satire Ménippée , soit; mais de Don Quichotte a Hudibras, il y a toute la différence d'une œuvre de génie à un badinage de société. Les aventures de Don Quicbotte sont véritablement comiques et bien appropriées au

sujet; celles d'Hudibras ne sonl que grotesques , et (oui l\ spril de l'auteur consiste dans Bon >iv!e el dans es malicieuses observations. Les situations du poème ne méritaient pas , à coup sûr, l'honneur que leur a l'ait le célèbre Hogarth en leur consacrant l'immortalité de ses dessins. Le succès iïHudibras a été dû a la satire politique des opinions qui avaient déterminé la guerre civile en Angleterre. C'esl une moquerie perpétuelle des doctrines des presbytériens, Ars indépendants, et un retour de la littérature aux idées monarchiques, retour salué avec acclamations par le parti victorieux.

Les entretiens d'Hudibras, presbytérien , et de son écuyer Ralpho, indépendant, et les disputes que cette discordance élevé entre eux, voila Punique intérêt du poème; les deux sectes et le parlement y sont tournés à la fois en ridicule. Les Anglais eux-mêmes ne peuvent guère lire cet ouvrage sans commentaires. Quelques mots résumeront Faction. Hudibraselson écuyer, comme don Quichotte etSancho l'aura, se travestissent en chevaliers errants, et, pour premier exploit, livrent bataille à des montreurs d'ours. Ils triomphent el enferment le ménétrier de la troupe dans une prison de bois; mais la victoire ne leur reste pas longtemps. Le prisonnier est délivré par ses camarades; lludiluas, prisonnier il son tour, subit le sort qu'il avait inlligé a son adversaire. Lue vieille dame, à laquelle lludiluas fait la cour, moins par amour pour ses beaux yeux que pour les beaux veux de sa cassette, vient à son secours et le tire de l'espèce de boîte où il était serré, en lui imposant la condition déshonorante de se fustiger lui-même, comme preuve de son amour. Hudibras promet de se donner le fouet; mais

Hudibras trouve toutes sortes de raisons pour manquer à sa promesse. Il veut se faire remplacer par son écuyer; celui-ci se refuse à la substitution. Hudibras interroge un devin, avec lequel il se bat, puis se brouille avec son écuyer, qui apprend a la veuve la déloyauté du chevalier. A bout d'expédients, Hudibras veut faire un procès à la dame et va consulter un avocat; enfin il écrit a cette Dulcinée une tendre et subtile missive, et obtient d'elle une réponse non moins subtile. Telle est, en somme, l'intrigue de ce poème si vanté, intrigue que Scarron lui-même eût dédaignée, et qui, si elle n'était relevée par beaucoup d'esprit et par une grande facilité de style, n'aurait certainementpas vécu. Le poème de Butler est rimé, très aisément rimé; mais la rime est insuffisante où la raison n'est pas. Le Paradis perdu, quoiqu'il ne soit pas rimé , sera l'éternel honneur de l'Angleterre et la lecture du monde entier, tandis que le poème de Butler n'amusera qu'un petit nombre de curieux. Butler, en prenant le parti d'une cour licencieuse, a composé un ouvrage sans imagination et sans dignité; Charles II et ses courtisans lui firent bon accueil, et ce fut là même sa seule récompense.

Abraham Cowley compte aussi parmi les serviteurs de la royauté. Ce n'est pas sa naissance qui dut lui inspirer ce zèle monarchique et le style métaphorique, quintessencié, dont il fit usage comme un grand seigneur. Son père était un épicier de la Cité , ce qui n'empêcha pas le fils de devenir le confident des rois et des reines. La première manifestation du talent de Cowley se manifesta à la lecture de la Reine des fées. Cowley, bien jeune encore, se prit d'admiration pour Spenser, et transporta à l'école de Westminster, où il

fui enyojé, son enthousiasme pour la poésie. Comme LopedeVega, il composa des poèmes de bonne heure, et, dès l'âge de treize ans, il en publia un. VHistoire tragique de Pjrrame et Thisbé, Constance et Phîletus, figurent parmi ces juvéniles productions, où l'on trouve d'heureuses idées et un vif sentiment de l'harmonie des vers. Ce fui encore au collège qu'il écrivit une comédie intitulée Love' s riddle (l'Enigme de l'amour), comédie danslegenre pastoral. Lord Falkland, secrétaire d'état , devint le patron du poète; Cowley suivit la reine à Paris, lors de la révolution; attaché a lord Jermyng, il fut principalement chargé de déchiffrer les lettres du roi et de la reine; il passait deux ou trois nuits par semaine sur ces chiffres.

Ce travail n'occupa pas tellement Abraham Cowley qu'il ne songeât h sa réputation poétique, et, en 1617, il fit imprimer la Maîtresse, recueil de vers, nous ne dirons pas amoureux , mais sur l'amour. Cowley a avoué que sa maîtresse était un être idéal, une maitresse d'imagination , un prétexte à stances. Cowley se regardait comme obligé de payer sa dette de galanterie, et il fabriqua celte espèce d'anthologie afin de n'être pas chassé par l'Amour du temple d'Apollon. Tout poète d'alors, comme loul chevalier errant , devait avoir une dame de ses pensées, et la Dulcinée d'un grand nombre d'entre eux était élevée , comme celle de Don Quichotte, au rang d'illustre et noble dame. 11 est curieux de suivie le labeur d'esprit de Cowley, qui, avant aimé une fois , mais sans avoir osé faire de déclaration , se donne , avec sa maîtresse imaginaire, les airs d'un don Juan, et s'accorde toutes sortes de bonnes fortunes, décrites avec une rare complaisance. On doit bien penser qu'aucun cri parti du

cœur ne s'y fait entendre , et il a beau prendre pour épigraphe ces mois de Virgile :

Haeret lateri lethalis arundo ,

on sent qu'il n'est pas blessé à mort. Aussi a-t-il vécu jusqu'à quatre-vingt-deux ans.

Il débute par une pièce de versinlitulée la Requête; il demande à l'Amour de lui faire voir une beauté quelconque : il n'est pas difficile, il veut aimer. — Que l'Amour vienne avec ses flammes les plus vives, peu lui importe ; depuis que la zone torride est habitable , on peut supporter un très haut degré de chaleur. — Cemment l'Amour, qui dompte les lions et les sangliers, le laisserait-il tranquille, lui qui ne demande pas mieux d'être subjugué? — C'est l'Amour qui fait chanter les oiseaux. Que l'Amour l'atteigne, il chantera aussi, bien loin de se plaindre. — A quoi s'occupe ce Dieu ? A poursuivre peut-être les poissons sous les eaux? C'est bien la peine! Quelle gloire lui en reviendra-t-il ? Qu'il prenne garde de se faire un ennemi du poète , lequel trouverait peut-être moyen de guérir les hommes des maux causés par l'amour. — Telle est sa requêle, qui ne manque pas d'être entendue, et il change bien vite de ton. — Une légion de diables lui est entrée dans le corps ; il invoque le trépas. L'Amour n'est plus qu'un tyran d'Egypte, qui condamne les hommes a élever une tombe. — Cowley est capable de tout faire pour plaire a sa maîtresse , jusqu'à devenir puritain. — Il l'engage à se donner, car aucun trésor ne pourrait la payer. — C'est aussi une méchante pensée papiste de croire que le ciel peut être acheté au prix de l'or. Les prières, les hym-

nos cl 1rs louang< s . \ oilà i e qui doit gagner la beauté. — Qu'il snii aimé, el sa maîtresse aura le sort de Sacharissa, immortaliser par Waller !...

Le printemps vient et la maîtresse est absente; le poète ni veut aux arbres qui se couvrent de feuilles, h la terre qui se couvre de verdure: — pourquoi toutes ces richesses quand elle n'est pas là? <> nature insensible! ce printemps ne peul convenir qu'aux animaux stUpîdes, qu'aux choses inanimées; pour les hommes, c'est la maîtresse qui est le printemps. — Il lui écrit avec du jus de citron, en lettres que l'approche du feu rendra seules lisibles. Ses strophes d'amour auront la destinée des martyrs, elles se réjouiront dans les flammes. — Il s'abandonne a l'inconstance; sa maîtresse lui a adressé des reproches , il se défend ainsi : « II y a cinq ans (ainsi va l'histoire) , je vous aimais, et pour cela vous m'appelez inconstant aujourd'hui. Pardonnez-moi, Madame, vous vous méprenez : je ne suis pas ce que j'étais alors; vous pourriez aussi bien appeler ce jour inconstant pareeque le temps n'est pas le même qu'hier, et blâmer l'année parcequ'elle produit les fleurs du printemps et les fruits de l'automne. » C'est ainsi que le poète se justifie. Il est impossible de pousser le ridicule plus loin. Voilà où le conduisait l'abus de ce que Johnson appelle, je ne sais trop pourquoi, la métaphysique, ou plutôt l'incessante torture de l'esprit pour varier les images sur un même sujet, jeu puéril qui exclut tonte passion. On ne saurait se faire une idée du degré d'affectation et de préciosité auquel peuvent arriver les écrivains qui, croyant être originaux, s'abandonnent a ce travers.

Le poète huit par se fâcher tout a fait sur un soup-

çon d'infidélité, et par dire à sa maîtresse qu'elle n'est pas belle, que sa trahison la rend noire comme le plus noir des Africains, et que toulle monde, en sachant sa conduite, la haïra, comme les puritains détestent le pape et comme les papistes détestent Luther. L'amour platonique lui pèse, et il rejette sur toute chose sa mauvaise humeur. Il cherche, en retombant aux pieds de sa maîtresse, à lui persuader que le corps et l'âme, étroitement unis, ne sauraient se donner l'un sans l'autre. Malgré son retour, il s'écrie que la malice, l'inconstance et l'orgueil sont logés au fond du cœur de sa belle ennemie. — Un jour elle lui apparaît vêtue de blanc; il se demande si ce n'est pa-< sa blanche peau qui fait la blancheur du vêtement en rayonnant au travers. Cette vue le rassure d'ailleurs: elle ne prendrait pas le costume de l'innocence si elle avait l'intention de le tuer. Cependant il ne tarde pas à l'accuser de l'oublier et d'en aimer d'autres, et son empire, comme celui d'Alexandre, est divisé entre une foule de lieutenants.

11 résulte des quelques faveurs que la maîtresse de Cowley a accordées au poète qu'il revient plus épris d'elle que jamais. Son transport a quelque chose de gracieux. « Si mes yeux osaient déclarer qu'ils ont vu rien d'aussi beau que ta beauté, mes oreilles qu'elles ont entendu une musique aussi harmonieuse que ta voix, mon goût qu'il y a quelque chose de doux après ton baiser, mon toucher que l'on peut trouver un corps aussi moelleux que le tien , si toutes les émanations du printemps étaient capables de persuader a mon odorat qu'il y a un parfum aussi pur que ton haleine, je consentirais à te sembler aussi peu digne d'intérêt que tout ce qui n'est pas toi me semble

misérable! » — 11 continue ainsi, par voie d'énumêration. In sentiment naturel se révèle au milieu des constantes exagérations dcCjpwlej . Il a\ ait le désir de la vie de campagne; il ne convenait pas a la lutte des partis; le poète, qui chanta plus tard les plantes, paraît souhaiter ardemment la tranquillité domestique: il est certain que ce n'était pas un poète <le i él olution. Le passage suivant a du charme: » Ah! avant que je descende dans le tombeau , puissé-je posséder une petite maison et un grand jardin , quelques amis et quelques livres également sincères, sages et agréables, et, puisque l'amour ne veut pas me quitter, une mailiesse d'une beauté raisonnable, aussi bonne que le sont les anges gardiens , aimante autant qu'aimée.» La petite maison et le grand jardin, les amis et les livres de choix, la douce maîtresse, combien de poètes ont fait ce vœu !

Cowley ne se maintient pas long-temps dans cet excellent caractère, et il va reprendre sa phraséologie alambiquée. Sa maîtresse a encore des rigueurs nonpareilles, malgré les tendres baisers dont il a fait la confidence. — Elle condamne son amour a une diète d'autant plus cruelle qu'il ne demande pour vivre qu'un peu de pain et d'eau. — « Un soupir suffit pour me faire vivre un an, dit-il; une larme me vaudra vingt années, un regard m'en assurera cinquante; une bonne parole, ce sera cent ans; si l'inclination s'en mêle, j'irai jusqu'à mille, et, si toute la personne est enfin a moi, l'éternité m'appartient! » — Cowley tombe ensuite dans toute la démence du malade imaginaire; il adresse ces singuliers reproches à la rebelle : « Touchez doucement, doucement, ô Madame ! la blessure que vous avez faite ; il faut que ma douleur

soit bien forle pour que je craigne votre main. Donnez-moi maintenant le cordial de la pitié, car je suis trop faible pour prendre des purgatifs.» — Dans son dépit, il avoue qu'il a aimé déjà trois ou quatre fois, et qu'il aimera trois ou quatre cents fois encore, jusqu'à ce qu'il ait trouvé une belle qui lui rende amour pour amour. Il cherche sa terre deChanaan. Pourquoi sa maîtresse n'imite-t-elle pas même le tonnerre, qui ne frappe pas toujours les grands arbres, et descend quelquefois sur. les arbrisseaux? — Il compare son cœur à une grenade : « Malheur à son cœur rebelle si le mien se trouve à côté du sien ! Il déchirera et fera sauter tout ce qui sera près de lui, comme une grenade tombant sur un magasin de poudre. L'amour alors réunira les cendres et les débris de nos deux cœurs brisés; des deux il en composera un nouveau, il prendra l'alliage du sien, et du mien le métal. »

Tout à coup Cowley entonne un chant de joie : il a retrouvé son cœur, qu'il compare a l'enfant prodigue, et dont il fête le retour. Il lui demande compte de ses voyages. — « iN'as-tu pas trouvé le cœur de chaque femme (terre où tu as voyagé) ou possédé par des sauvages, ou désert et inhabité? Quelle satisfaction pouvais-tu ressentir, ou quel repos pouvais-tu goûter, dans ces pays où il n'y a aucune civilisation? Ici la concupiscence, canicule brûlante, produit une chaleur immodérée, tandis qu'ailleurs le dédain, pôle glacé du Nord, expose à un insupportable froid, et, lorsque la température est ordinaire, le sol n'est que rocs ou sables stériles. » — Mais le poète a beau dire, malgré la réception brillante faite à son cœur, l'ingrat l'abandonne de nouveau pour recommencer ses courses vagabondes. Le pauvre Abraham se compare à

Didon, qui voit fuir Enée, ou ii Ariane, trahie par Thésée; encore celte dernière, Ariane, fut-elle consolée par Bacchus, el Bacchus ne peut rien sur lui.

Il soupçoi qu'il a un riche rival, el le maudit,

sans trop le redouter néaiiinoins. Il s'en prend à l'Espérance, qu'il attaque comme trompeuse chimère, et qu'il invoque ensuite en lui demandant pardon de ses injures. L'énergie de ses désirs se manifeste à la longue: il voudrait serrer sa belle dan- ses bras, comme la mer entoure des siens la blanche Alliion. Il devient un enfant d'Epicure, il veut que ses tendresses, sans contrôle et sans frein, aillent jusqu'il l'âme de sa maîtresse. La nuit'seule, la nuit aveugle et silencieuse, connaîtra leurs plaisirs. Qu'on ne craigne pas qu'il les révèle. Ne sera-ce pas pour lui une joie indicible? — dette pièce, assez chaudement colorée, est une des meilleures du recueil. Il continue du reste a se plaindre que Cupidon a établi sa forge dans son cœur, el il ne demande qu'un trait, un seul, pour en frapper sa maîtresse; mais le dieu fait la sourde oreille, il refuse ce dard. Cowley est résolu malgré cela d'aimer plus que jamais. Il s'emporte contre les graves et les sages, qui ne connaissent ni l'amour ni ses effets, et n'entendent rien aux soupirs ni aux larmes. — a Un d'entre ciik me vit l'autre jour toucher la chère main que j'admire; mon àme se fondit ii ce contai i. comme la cire devant le feu. Cet homme sage, qui prétend tout connaître, me demanda pournoi j'étais pâle, pourquoi je tremblais. Un antre me ' euil de ma maîtresse el me vil les yeux pleins de larmes; ne pouvant s'expliquer pourquoi je pleurais, il pensa que l'appartement était rempli de fumée. Une telle ignorance venait de son

impassible savoir: il connaissait les larmes que produit la fumée, il ne connaissait pas celles que cause la flamme. »

Le poète pleure son pauvre cœur brisé, son cœur que l'amour a rompu comme le poison fait éclater en mille morceaux un verre de Venise; son cœur qui ressemble encore a un serpent coupé, dont chaque partie vit et souffre toujours. Quel tyran que l'Amour !

— Le poète s'indigne, quoique bon royaliste, qu'un pouvoir suprême s'établisse ainsi dans une monarchie élective. L'amour veut être à la fois pape et empereur!

— La maîtresse, malgré les faveurs accordées, triomphe dans sa virginité, et le poète attaque vigoureusement celte chasteté obstinée , qui lui paraît ridicule; il accumule les raisons et les preuves capables de la décider à renoncer à ce trésor imaginaire dont elle est si orgueilleuse, a cette vertu qui n'est qu'un nom. Enfin, dans un dialogue avec elle, le poète nous apprend qu'elle a cédé a ses conseils. La maîtresse regrette son honneur ravi ; mais le poète lui répond que l'honneur n'est jamais ravi par l'amour; il ne l'est que par l'indiscrétion, et lui sera le plus discret des hommes. Sa maîtresse se baigne, il envie aussitôt le sort des poissons, silencieux comme il l'est. — «Les poissons se rassemblaient en foule autour d'elle , ainsi qu'ils se réunissent à la lumière trompeuse dont se servent les perfides pêcheurs. Tous auraient pu être pris aussi facilement qu'elle m'a pris : car jamais lumière aussi éclatante ne parut dans l'onde, quoique le soleil lui-même s'y couche tous les soirs. »

Abraham Cowley, a l'imitation des Italiens et des Espagnols, de Donne, de Brown, mettait l'érudition et l'esprit a la place des sentiments , et faisait de la ga-

lanterie une étude. Il poursuivait une idée jusque dans ses moindres détours et \ rattachait les comparaisons 1rs plus éloignées. Boileau avait en vue ces autours lorsqu'il parlait «les Iris et des Philis en l'air, chantées par îles portes sans amour. .Nous n'avons pas du reste, dans notre langue , des exemples d'une persévérance poétique du genre de celle de Cowle] ; nos poètes se sont bornés, en général, à quelques sonnets prétentieux. On trouve chez Ronsard, chez Segrais, des accents plus véritables, et, dans les élégies de Parny, on sent qu'Eléonore a existé. L'abbé Cotin, dans ses Enigmes et descriptions énigmatiques , représente plutôt en France ce langage hyperbolique, qui se plaisait à se faire deviner.

Cowley, après la Restauration , vécut dans la retraite, selon le vœu qu'il avait exprime dans ses vers. Il s'occupa d'un poème sur les plantes, et d'un autre sur David. Quelques uns de ses biographes assurent qu'il se résigna a ce calme domestique par suite de l'ingratitude de la cour. Charles Ier et Charles II lui avaient promis des places qu'il ne vit pas venir, et, dans son désappointement, il rechercha la solitude. Sprat rapporte cette résolution de Cowley dans les termes suivants : « Las des vexations et des futiles devoirs d'une vie agitée , ennuyé d'avoir si long-temps plié ses propres habitudes aux mœurs de l'étranger, rassasié des artifices d'une cour où sa vertu ne courait aucun danger sans doute, mais dans laquelle il ne pouvait espérer aucun repos, il se décida à suivre ce penchant naturel qui l'entraînait vers la campagne. H ne put résister davantage à celle douce inclination, qui. au milieu même des tourbillons des affaires et du grand monde, n'avait cessé de lui montrer les

charmes de l'étude , le plaisir pur d'une existence médiocre et retirée, comme bien au dessus des vaines illusions et des caprices de l'inconstante fortune. »

Cowley fut-il aussi heureux que le dit le docteur Sprat, et ne trouva-t-il aucune déception dans la vie de campagne? Le docteur Sprat aurait pu répondre à cette question différemment s'il avait pris au sérieux une lettre que Cowley lui écrivait de Chertsey le 21 mai 1665, et dans laquelle il lui disait : « La pre mière nuit de mon arrivée ici, j'ai attrapé un si gros rhume que je me suis vu forcé de garder la chambre pendant dix jours. Deux jours après, je me suis tellement froissé les côtes en tombant, que je ne puis encore ni me tourner ni me remuer dans mon lit. C'est ainsi que commence ma nouvelle vie aChertsey. » Il est probable qu'Abraham Cowley se fit à tous ces petits désagréments, et que la fin de sa vie s'écoula tranquillement. Il mourut en possession de sa renommée poétique, et fut enterré a l'abbaye de Westminster, entre Chaucer et Spenser.

Denham consacra à Cowley ces vers, en guise d'épitaphe :

«Aucun auteur ne lui était inconnu; cependanl tout ce qu'il a écrit lui appartient. L'esprit d'Horace et la noblesse de Virgile, il ne les a point pillés , il les a égalés, et, lorsqu'il a voulu leur ressembler, il a pris leur manière d'être , il n'a pas pris leur façon de s'habiller. »

Je préfère, comme justesse de pensée, ce quatrain de Denham sur la Tamise :

« Quoiqu'elle ne ressemble pas a ces rivières dont l'écume est l'ambre et dont le sable est l'or, si vous voulez connaître sa richesse naturelle , richesse bien

plus' innocente, ne regardez pas son lit, regardez sur ses bords. »

Cela, du moins, est \ rai.

\\ aller, poète courtisan, et qui le fut trop, a connu aussi le style figuré mis à la mode par Donne, « | n < ■ i — qu'où trouve chez lui quelques accents naturels et sentis. Jeune, veuf et riche a vingt-cinq ans, il s'éprît de la belle lady Dorothée Sydney, et la chanta sous le nom de Sacharissa, nom tiré du latin taecharum (sucre), et cependant Waller, pour employé! le langage de Cowley, ne trouva que de l'amertume dans cet amour. La belle Sacharissa se montra d'une cruauté inexorable.

Waller soupira pour sa belle.

Les sons les plus mélodieux ; 11 parlait la langue des dieux, Et Sacharissa fut cruelle,

a dit l'arny.

Waller, comme Cowley, ne mourut pas de chagrin. Son désespoir ne l'empêcha pas de se remarier avec une beauté moins sévère, et qui le rendit père de huit enfants. Les vers galants de Waller peignent , d'après leurs titres mêmes, toute l'afféterie du temps. Voyons les titres de quelques unes de ces bagatelles poétiques, occupation sérieuse de la cour : A une dame qui peux faire tout te qu'elle veut, excepté de dormir; — À une thune qui dort quand clic veut; — A une (hune sur son passage à travers la foule. Puis c'est une épîlre Sur une tresse de différentes couleurs faite par quatre daines ; — ensuite, des vers sur une découpure de papier représentant un arbre ; — ou bien une autre épîlre A une dame qui avait envoyé à l'auteur des ven

écrits sur cette même découpure de papier représentant un arbre, et que l'on avait perdue depuis plusieurs années.

Waller, dans une pièce de vers adressée a une autre dame qui jouait du luth, et dont les regards enflammaient d'amour ceux qui l'écoutaient, la compare à Néron la harpe en main pendant l'incendie de Rome. C'est du Cowley tout pur.

S'il faut l'en croire, « les plantes admirent sa maîtresse , comme elles admiraient autrefois les accords de la lyre d'Orphée; si elle s'asseoit , les plantes se groupent autour d'elle en formant des faisceaux avec le sommet de leurs tiges inclinées; si elle marche, elles se tiennent sur deux rangs comme une troupe hien ordonnée et dansante. »

Une autre fois, Waller veut prendre son repas sur les joues de sa maîtresse :

And banquet sometimes on thy face.

Ce mot banqueter n'a rien de très délicat.

Mentionnons deux autres petites pièces de Waller, qui compléteront l'idée qu'on peut se faire de la manière de ce poète.

A une dame qui cliantait une chanson de l'auteur.

« Chloris , vous vous surpassez tellement quand votre voix soupire mes vers, que , comme un esprit, je suis ensorcelé dans le charme que j'ai moi-même enseigné.

» Mon destin est pareil a celui de l'aigle, qui, dans la flèche dont il est atteint, reconnaît une des plumes avec lesquelles il s'élevait si haut.

— iSli -

» Si l'écho avait répété avec lanl de grâce les plaintes de Narcisse, il ne sciait pas mort pour a\ oir \ u Be réfléchir son visage, mais pour avoir entendu se réfléchir sa voix. »

Tels sont 1rs jeux de mois habituels et les subtilités amoureuses de Waller.

L'autre pièce, d'un sentiment un peu plus vif, n'est pas moins ridicule.

Sur une ceinture.

« Ce qui resserrait sa robe légère va ceindre désormais mon joyeux front. Il n'est pas de monarque qui ne donnât sa couronne, si ses bras pouvaient faire ce que ceci a fait.

» Elle était pour moi la dernière sphère des cieux, la ceinture qui entourait cette biche sauvage! Ma joie, ma peine, mon espoir, mon amour, tout se mouvait dans ce cercle adoré!

» Circonférence étroite! Là cependant résidait tout ce qui est bon, tout ce qui est beau! Donnez-moi seulement ce que renfermait ce ruban ; prenez le reste des choses que le soleil enserre dans son cours. »

Ainsi disait Waller, lorsqu'il ne flattait pas Cromwell ou Charles II : car, après avoirchanté les louanges du premier, il n'en célébra pas moins le retour du second; il avait même mieux réussi dans ses vers républicains, et le roi lui en lit le reproche. Waller, qui avait la repartie vive, répondit : <• Sire, les poètes réussissent mieux dans la fiction que dans la vérité. » Charles II trouva la réponse bonne. Elle l'était en effet, au point de vue de L'esprit. Il avait subi la prison sous le parlement, et n'en était pas sorti avec honneur.

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