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CHAPITRE XI

DrYDEN. — ÛTWAY. — SAFSTBURY. — BuCKINGHAM. R.OCHËSTER.

Les puritains, dont le théâtre s'était si souvent moqué, avaient porté, dès qu'ils eurent le pouvoir, un décret terrible contre les comédiens. Les juges de paix reçurent un jour l'ordre de jeter à bas toutes galeries, toutes loges de théâtre, et les acteurs se virent contraints de discontinuer leur profession, sous peine d'être fouettés publiquement. L'enthousiaste Harrison allait plus loin, il les assommait, en disant « que l'œuvre du Seigneur ne devait pas se faire négligemment. » Ils guerroyèrent pour la plupart au service du roi. Tout individu convaincu d'avoir assisté à un spectacle était condamné à une amende de 5 schellings. On cite un seul comédien, Raben Cox, qui trouva moyen d'éluder la sentence, en mêlant à des danses de cordes des farces qu'il composait lui-même.

Charles II rétablit le théâtre et l'encouragea. II l'aurait fait, ne fût-ce que pour contrarier le puritanisme, si son goût personnel ne l'y avait pas invité. Le caractère des œuvres sous le règne de Charles II fut la

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glorification du sentimenl que les anglais appelaient

alors lovnlty, c'est à-dire un sentiment exagéré (le

flatterie pour la royauté. On trouve a tout instant dans les pièces de cette époque «les expressions comme celles-ci : « Les rois sont sacrés; les dieux seuls peu- » vent juger et punir leurs crimes. — Les anges, voilà » les gardiens des rois. — C'est un sacrilège que de » toucher a un roi. — Le droit d'un monarque est un » roc inébranlable. — Un prince ne saurait mal agir; » qu'il ait confiance dans son génie: quand le Ciel )> fait un roi, il le fait juste. »

Davenant avait composé une pièce intitulée l'Amour et 1 Honneur : amour et honneur, les deux grands mots de la restauration !

Davenant établit un théâtre, y joua Topera, la comédie, la tragédie, et remit en honneur quelques pièces de Shakespeare, ce grand poète au sang duquel il se glorifiait d'appartenir. On rendit alors a la scène Roméo et Juliette, et, ce qui est assez singulier, avec deux dénoûmenls, l'un heureux, l'autre malheureux un jour l'un, un jour l'autre : on pouvait choisir selon son goût. Mais Shakespeare en général, sous le règne de Charles II, se vit négliger. Les pièces de Beaumont et Fletcher, de Ben-Jonson, de Massinger, avaient plus de crédit que les siennes auprès du public.

Ihyden commença par sacrifier au mauvais goût de la même façon que Cowley et Waller, il conserva même toujours des réminiscences de style exagéré, il se plut aux subtilités île l'esprit; mais il possédait le souffle poétique et harmonieux; la langue anglaise lui doit des progrès. Il avait consacré une élégie à la gloire de Cromwell, comme Waller; il s'en repentit sous le nouveau gouvernement, dont il adopta les

principes avec une véhémence qu'on lui reprocha ironiquement. Ce changement d'opinions un peu brusque ne donna pas pour son caractère une haute estime a ses contemporains; il se jeta, en effet, dans le parti royaliste sans aucune espèce de ménagements. Au reste, la plupart des muses contemporaines saluèrent la Restauration , comme l'aurore de la restauration des lettres, tenues long-temps dans l'ombre par la rigidité puritaine, poussée jusqu'à l'absurde.

Les théâtres, fermés pendant la guerre civile, venaient donc d'être rouverts, et Dryden s'empressa d'y entrer. Charles II avait rapporté de son exil le goût de la tragédie française; l'Angleterre, sous le nom de pièces héroïques, abandonna les libertés de Shakespeare. En revanche, la comédie garda d'abord son allure irréguliôreetdevintdeplus en plus licencieuse : <*ar Charles II etses courtisans n'offraient pas l'exemple de mœurs sévères ; le libertinage de l'esprit souriait à leur vie déréglée. Le roi avait des relations avec Nelly- Cynn , actrice du temps ; le comte d'Oxford , sir Howard, I*. Rupert, le comte Dorset, et d'autres seigneurs, fréquentaient publiquement, et même épousaient quelquefois des comédiennes. L'apparition des f mimes sur la scène est due, en Angleterre, a la Restauration. Si l'art y trouva son profit, les mœurs n'y gagnèrent pas.

Dryden, malgré ses écrits monarchiques, se brouilla avec quelques courtisans, entre autres avec Buckingham, Rochester, esprits brillants, dont nous esquisserons plus tard la biographie; c'étaient les compagnons de plaisir du roi Charles II. Buckingham, dans une pièce intitulée la Répétition, attaqua Dryden

sur le théâtre même de ses succès, el Rochesli r le lit battre par ses gens, après une satire qu'on lui attribuait, el dans laquelle la maîtresse en titre du roi, la duchesse de Portsmouth, n'était pas épargnée. Dryden eut beau faire, il oe put obtenir une réparation, ni dés tribunaux, ni du roi; il n'en resta pas moins long-temps encore loyal sujet.

Les pièces <le Dmlen offrent quelque régularité dans le plan, avec une grande inconvenance dans le langage et une effervescence extrême dans les sen timents. Les femmes, les reines elles-mêmes, quoique leurs amants y soient des espèc es de che\ aliers errants, soumis à leurs moindres volontés, y tiennent des discours que la pudeur la moins sévère a droit de leur reprocher. L'Empereur Indien, la Conquête de Grenade, pièce en deux parties, dont la seconde n'était représentée que le lendemain; Tout pour l'amour ou le Monde perdu, le Mariage à la mode, Aureng-zebe, Don Sébastien, le Moine espagnol, tels sont les principaux ouvrages dramatiques de Dryden. Dans tous les mêmes défauts, dont la citation suivante peut donner une idée ; on trouve, dans une de ces pièces, cette curieuse définition de l'honneur : <( L'honneur est, dans un jeune sang, une démangeaison qui pousse l'homme à faire des choses extravagamment bonnes. »

L'honneur poussa Dryden il faire des pièces plus extravagantes que bonnes; mais le lyrisme y brille ça et là avec force, avec éclat.

Dryden composa un essai dialogué sur le poème dramatique; cet essai renferme parfois de très justes observations, que l'auteur n'a pas mises lui-même à profit dans ses œuvres théâtrales.

Voici le jugement qu'il porte de ses prédécesseurs :

«Beaumont et Flelcher avaient reçu, dit-il, de grandes qualités de la nature , qualités singulièrement développées par l'étude. Beaumont surtout possédait en matière de théâtre un goût si sûr que Ben-Jonson lui communiquait le plan de tous ses ouvrages. Tous deux saisissaient d'une façon admirable la conversation des gentilshommes; aucun poète n'a reproduit comme eux les reparties promptes et hardies des Merculios de leur temps. Ils représentaient avec beaucoup de vérité et de charme toutes les passions, et surtout l'amour. Ben-Jonson, lui, était un écrivain judicieux et savant, un juge sévère de ses ouvrages comme de ceux des autres; il ne manquait pas d'esprit, mais il n'en était pas prodigue; il conduisit l'intrigue du drame avec plus d'habileté que ses contemporains. Pour Shakespeare, jamais àme plus compréhensive n'a pénétré les beautés de la nature; les plus abondantes images s'offraient à son imagination; il faisait voir et sentir ce qu'il décrivait. Il n'est pas toujours égal à lui-même; il tombe par moments dans le trivial, par moments dans l'emphase; mais, toutes les fois que l'occasion d'être sublime lui est fournie par son sujet, il s'élève au dessus des autres poètes , il grandit avec la situation. »

L'opinion de Dryden a été approuvée par le temps.

La satire d'Absalon et d'Achitophel, dirigée contre Monmouth et Shaftsbury, au moment même où ce dernier, accusé de haute trahison, était envoyé à la tour de Londres, obtint une vogue immense. Après l'acquittement de Shaftsbury, il ajouta à sa satire un autre poème contre la sédition.

Dryden, qui avait changé si facilement d'opinion politique, changea de foi religieuse avec le mêmeaban-

don; il se fil catholique, et l'on croit que ce lut pour plaire à Jacques 1 1 plus que pour obéir a sa conviction. La pension qu'il recevait de la cour comme poète-lauréal fut augmentée ; il est \ rai que soi) génie augmenta, puisqu'il écrivit sa Fête d'Alexandre Tode a Sainte- Cécile); mais ses ennemis attribuèrent la générosité du roi ii la condescendance du poète. Bref, la vie de Dry d en, continuellement tourmentée par la nécessité, explique toutes ces transformations sans les justifier. D'après un relevé de Walter Scott, la publication de la première pièce de Dryden est de 1669, et la dernière de 1694. Dans cet espace de 25 ans , il publia 27 pièces, qui renferment certainement de grandes beautés lyriques, mais qui sont presque toutes gâtées par la frénésie des passions et par le manque de naturel dans l'expression. Ce fut en 1697 qu'il lit paraître sa traduction de Virgile, aux applaudissements de toute l'Angleterre lettrée. Disons néanmoins que le véritable sentiment de l'antiquité n'a pas été rendu par Drydèn; c'est une traduction appropriée aux mœurs

anglaises.

Enregistrons une réclamation des comédiens, adressée contre Dryden au lord chambellan. Dryden avait promis d'écrire trois pièces par an, h la condition qu'il recevrait sa part dans les bénéfices du théâtre, et cette part s'élevait, année commune, a trois et quatre cents livres; il fut exact a la toucher, mais moins exact a donner les ouvrages convenus. Les comédiens n'en reçurent aucune pendant quelques années: les paris diminuèrent, et Dryden se plaignit plus haut que les autres de cette diminution ; mais de pièces, il n'en livrait pas davantage! Enfin il se décida à apporter sa comédie de Tout pour l'amour ; encore ne fût-ce pas

sans exiger une de ces gratifications que nos auteurs modernes appellent primes. Une fois la prime dansla poche de Dryden, il se mit a écrire un OEdipe pour la compagnie du Duc, compagnie rivale, etles comédiens lui reprochèrent, non sans raison, ces divers procédés.

S'il faut un dernier trait au caractère de Dryden, le docteur Johnson le donnera : « Ses dédicaces, dit-il, étaient écrites avec un tel luxe et une telle abondance d'éloges, qu'il était impossible a toute hauteur ou a toute avarice d'y résister. Lorsqu'il entreprenait de faire un compliment, il mettait de côté la pudeur et il en dépouillait également son patron. »

Ajoutons qu'il avoua, sur la fin de sa carrière, qu'un grand nombre des vers qu'il avait rimes pour plaire à la cour criaient vengeance contre lui. 11 a fait cet aveu dans la préface du Moine espagnol. Dryden revint aussi à des sentiments démocratiques après avoir perdu sa position, par suite de l'avènement des wighs.

Nous ne quitterons pas Dryden sans traduire ici la pièce si célèbre de la Fête d'Alexandre, afin de caractériser son génie.

La Fête d'Alexandre.

« C'était à la royale fête en l'honneur de la conquête de la Perse par le vaillant fils de Philippe. Audessus de tous, dans une auguste attitude, le héros, semblable aux dieux, était assis sur son trône impérial. Ses courageuxcompagnonsse tenaient a ses côtés: des couronnes de myrthes et de roses ornaient leurs fronts. L'aimable Thaïs s'épanouissait près de lui comme une fiancée orientale, dans la fleur de sa jeunesse et dans l'orgueil de ses charmes. Heureux couple! Au brave appartient la beauté.

» Thimothée, placé sur un endroit élevé au milieu du chœur harmonieux, touche la lyre « I « * sea doigts logera; les Dotes tremblantes montent vers le ciel et inspirent de divines joies. Le chant commence par Jupiter qui abandonne les liantes et bienheureuses demeures (tel est le pouvoir irrésistible de l'amour!); le diou se cache sous la forme redoutable d'un dragon; magnifique, il déploie ses anneaux radieux autour de la belle Olympias , et, cherchant son sein de neige, enlace sa taille légère. 11 veut laisser une image de lui, un maître de l'univers. La foule attentive accueille avec transport ces sublimes accents, et applaudit le fils de Jupiter. Les voûles retentissent du bruit des acclamations. Le monarque, l'oreille ravie, sent qu'il est Dieu, lève la tête, el semble ébranler les sphères.

» Le mélodieux chanteur poursuit en faisant l'éloge île Bacchus, de Bacchus toujours beau, toujours jeune; le dieu joyeux s'avance triomphant., au son des trompettes et des tambours; il montre sa ligure gracieuse et empourprée. Soupirez, hautbois : il vient, il vient, le dieu toujours beau, toujours jeune ! C'est lui qui le premier a enseigné l'ivresse aux mortels. Les bienfaits de Bacchus sont un trésor; boire est le plaisir du guerrier, riche trésor, doux plaisir, bien doux plaisir après la peine !

» Le roi s'enivre de ces paroles; il croit recommencer ses batailles; son imagination s'élance au travers de ses ennemis, il les tue de nouveau. Thimothée voit naître son délire ; il voit ces joues chaudement colorées, ces yeux ardents, et se plaît a abattre l'orgueil d'Alexandre, cet orgueil qui déliait le ciel et la terre. Il change de ton et module des notes mélancoliques

destinées à éveiller la pitié ; il chante Darius grand el bon, précipité par un sort fatal du haut de ses grandeurs, et tout couvert de son sang, délaissé dans ce pressant danger par ceux que sa bonté a comblés autrefois; Dariusest couché sur la terre, sans ami pour lui fermer les yeux. Le vainqueur, que la tristesse gagne, baisse la tête en réfléchissant sur les vicissitudes d'ici bas; il laisse échapper un soupir de son sein, une larme de sa paupière.

» Le maître harmonieux sourit, il va chanter l'amour; le cœur du roi sera facile à toucher : rien ne dispose à l'amour comme la pitié. Sur le mode lydien, il invite au plaisir: la guerre n'est que fatigue et trouble ; l'honneur n'est qu'une vaine chimère. Toujours combattre! toujours détruire! La conquête du monde vaut-elle une heure d'amour? La charmante Thaïs est près de toi, dit-il : jouis du bonheur que le ciel t'accorde. Toutes les mains battent; l'amour obtient le prix que la muse a gagné. Le prince, ne pouvant dissimuler son émotion , contemple sa belle compagne ; il la regarde et soupire; il soupire et la regarde, et, sous l'influence de l'Amour et de Bacchus , repose enfin sa tête sur le sein de sa maîtresse.

» Le poète fait résonner aussitôt sa lyre d'or avec force; il prend un ton plus élevé, il arrache le héros au sommeil en égalant le bruit du tonnerre. Voyez, voyez : ces sons terribles ont réveillé Alexandre; on dirait qu'il renaît et s'élance du tombeau. Il roule autour de lui des regards foudroyants. Vengeance ! vengeance! s'écrie Thimothée : voici, voici les Furies ! Oh! quels serpents s'agitent et sifflent dans leur chevelure'....Quels éclairs sortent de leurs yeux! Chacune porte une torche dans sa main!... D'où viennent ces

ombres? Ce sont les ombres des Grecs qui l'ont suivi , roi , des Grecs qui onl péri dans les batailles , et dont les corps non ensevelis gisent dans les plaines. La vengeance pour ces braves! Ils agitent aussi des lor- « lies , f indiquant les palais de la Perse et les temples des dieux ennemis. — Les chefs ont frémi d'une joie furieuse; le roi saisit un flambeau, poussé par un désir de destruction. Thaïs l'éclairé et le conduit, comme une autre Hélène, pour brûler une autre Troie.

» Ainsi, autrefois, avant que les cloches eussent appris a sonner, lorsque l'orgue était silencieux , Tliimothée, avec' les soupirs de sa flûte, avec les accords de sa lyre , pouvait faire éclater la rage ou inspirer un doux désir. .Mais la divine Cécile vint; elle inventa l'orgue, aux ravissantes harmonies; la tendre enthousiaste fit sortir l'art de ses bornes étroites, la nature lui livra des sons encore inconnus. Que le vieux Thiniolhée cède le prix, ou du moins qu'il le partage! S'il élevait un mortel aux nues, elle fait descendre un ange du ciel. »

Cette ode a du mouvement, de la chaleur; le rhythme en est vif, musical, et, quoique sainte Cécile, la patronne, n'y joue pas le rôle principal , et que le poète ait beaucoup trop imité Simonide (hantant Castor et Pollux à la place de son héros, la littérature anglaise compte peu de morceaux mieux réussis. Pope fit à son tour une ode a sainte Cécile pour remplacer celle de Dryden , mais elle ne la vaut pas.

>Valter Scott, dans son poème de Marmion, a attribué au temps où vivait Dryden quelques uns de ses défauts. « Les maîtres de notre lyre, dit-il, ont aimé les légendes ; un les retrouve encore dans les chants de

féerie de Spenser; elles se mêlent aux fictions célestes de Milton, et Dryden eut, dans un ouvrage immortel, relevé la Table-Ronde; mais un roi et une cour débauchés dédaignèrent les nobles inspirations du poète , préférant lui acheter a vil prix des satires , des chansons et des comédies licencieuses. Le monde fut privé de ce glorieux projet; le feu sacré de la muse fut profané et le génie avili. »

Otway se mit aussi au service de la cour, sans obtenir, plus que Dryden, les faveurs de la fortune ! Otway avait du génie dramatique. Venise sawée, qui jouit d'une grande célébrité, fut une attaque contre les wighs. L'intention de l'auteur était d'insinuer que les personnes qui faisaient opposition a la cour n'avaient pas plus de principes que ses conspirateurs. Davies suppose , avec quelque probabilité , qu'Otway s'était proposé de rendre ridicule le comte de Shafstbury , sous le nom d'Antonio. Dans sa dédicace a la duchesse de Portsmouth , Otway la félicite d'être la maîtresse du roi.

Nous allons donner une idée de la Venise sauvée. Otway avait emprunté son sujet à la Conjuration des Espagnols contre Venise, de Saint-Réal ; mais avec quelle puissance il a rendu , non pas une conspiration d'Espagnols, une conspiration faite au profit de l'ambition d'un peuple ou d'un chef quelconque , mais une conspiration d'opprimés contre de violents et superbes oppresseurs! Jamais la souffrance humaine résultat de la domination d'une classe privilégiée ne s'est exprimée dans un langage plus énergique. En vain a-t-il dédié sa pièce à la duchesse de Portsmouth , en vain se vante-t-il de sa loyauté pour son prince , en vain espère-t-il que l'enfant de la duchesse, cet enfant

illégitime, croîtra pour défendre les droits du roi contre l'envahisseinenl des républicaine dans le sénat. Otway avait souffert de l'indigence, dont il devait mourir; de l'aristocratie, dont il a\ ait eu a subir l'insolence, 1 1 il est impossible qu'il n'ait pas pris paît, au fond de laine, pour ses sombres conspirateurs : il ne les aurait pas dessines avec cette mâle vigueur. Ce sont des gens perdus de dettes et de débaui hes ; mais les nobles Vénitiens qu'ils veulent renverser n'ont ni plus d'ordre, ni plus de vertu. Et quelle différence entre lea hommes ! Qu'il y a loin de Pierre , si brave et si grand, de Jaffier lui-même, malgré la faiblesse qui lui fait trahir ses amis , à l'orgueilleux Priuli, et au stupide Antonio ! On sent (pie cette pièce est venue après une révolution dans laquelle s'étaient manifestés de puissants caractères; on retrouve quelques rayons de l'auréole dont Milton a entouré le front de Lucifer.

La scène s'ouvre entre Priuli, sénateur, et Jaffier, son beau-fils. Jaffier a séduit Belvidera, tille de Priuli, ou plutôt Belvidera, qu'il a retirée des flots, s'est donnée par reconnaissance et par amour à son sauveur; elle a voulu consacrer a Jaffier les jours conservés par lui. Jaffier, après trois années, se voit en proie a la misère; il souffre pour Belvidera, habituée à l'opulence, pour le fils qu'il a d'elle, et, refoulant sa fierté naturelle, il ira solliciter le pardon de son beau-père, et demander îles secours. Priuli le reçoit avec mépris; Priuli accable d'imprécations lui, sa femme et son fils; le sénateur les verra avec joie expirer de faim ii la porte de son palais; il le renvoie comme un misérable mendiant. Jaffier, le cœur brisé, rencontre alors Pierre, un île ses amis, un homme qui aurait pu s'offrir à la lanterne de Diogène. Pierre s'est pris d'af-

feclion pour Jaffier, comme les natures fortes pour les natures faibles; ils se content réciproquement leurs malheurs. Pierre a vu sa maîtresse Aquilina tomber dans les mains d'un vieux sénateur, seigneur dépravé, toujours ivre, comme Rochester. Pierre engage de plus Jaffier à ne pas retourner chez lui, car il vient de passer devantsamaison : on y vend sa vaisselle a l'encan, etsa Belvidera a été honteusement chassée. Ce coup est terrible pour Jaffier. Pierre s'empare de l'émotion de son ami pour lui révéler son complot formé contre Venise. — Sommes-nous donc faits, lui dit-il, pour mourir de faim comme de pauvres enfants qui, par le froid de l'hiver, ne savent que pleurer leur mort au coin d'une haie ? — Jaffier se relève et promet de se rendre à minuit au Rialto, pour entendre le reste de la confidence de Pierre. A celte conversation succèdent, entre Jaffier et Belvidera, des plaintes sur leurs destinées, plaintes mêlées de douces tendresses et de poétiques transports.

Le second acte nous montre d'abord Aquilina et Pierre. La courtisane veut conserver l'amant de son cœur, mais Pierre lui répond avec un sombre dédain : Quand une femme vend sa beauté à des sots, elle n'a plus de beauté pour moi; les sots, partout où ils passent, laissent une tache ou une souillure. Je ne puis prendre goût a rien de ce qu'un sot a flétri. — Pierre échappe aux caresses d'Aquilina pour aller au Rialto, où Jaffier l'attend. Celui-ci s'y trouve en effet. Pierre lui révèle son projet, qui est la destruction du sénat.

Pierre. — Oui, Jaffier, c'est une cause comme tu dois les aimer, car elle repose sur les plus nobles bases, nos libertés, nos droits naturels; il n'y a point la dedans de religion ni d'hypocrisie. Nous ferons

< elté affaire-là Bans prier el sans jeûner; nous accomplirons ouvertement une action qui jettera l'univers dans l'étonnenient, el qu'on enviera quand elle sera faite.

Jaffier. — Pour la liberté !

Pierre. — Pour la liberté, mon ami !

C'est ainsi que Pierre exalte l'esprit de Jaffier, et il présente son compagnon à l'assemblée des conjures. La se trouve un aventurier français, nommé Kcnault, et l'ambassadeur d'Espagne lui-même, le marquis de Bedmar. Le marquis et Renault représentent les ambitieux prêts às'emparer des bénéfices de toute conspiration qui réussit. Les vrais conspirateurs sont les dix mille Vénitiens que Pierre a derrière lui, et dont le souille échauffe ses discours. Jaffier est accueilli sur la recommandation de Pierre; mais il croit devoir donner un gage a la conjuration, et il remet, comme otage, sa bien-aimée Belvidera dans les mains de Renault.

Le troisième acte nous ramène a la maison d'Aquilina. La courtisane refuse de recevoir Antonio, le vieux sénateur; il se glisse dans l'appartement, en dépit des efforts que l'on fait pour le renvoyer, et la scène qui a lieu, et que la liberté du théâtre anglais tolère , est une peinture hardie , mais vraie, de l'excès de débauche et de sottise auquel peut arriver, dans sa \ ieillesse, un homme riche, sensuel, dont rien n'a jamais contrôlé les désirs. Le sénateur Antonio était pour Otway une image vivante d'un grand nombre de membres de l'aristocratie anglaise, et la courtisane elle-même, dont le creur remue encore, se sent prise d'un profond dégoût devant l'imbécillité corrompue de son illustre prolecteur. Le pouvoir de

l'argent n'a jamais paru plus odieux, plus vil. Aquilina, afin de se venger de ses honteuses condescendances, humilie autant qu'elle peut ce sénateur, qui, pour faire l'aimable, court après elle en beuglant comme un bœuf, ou en aboyant comme un chien. Cette scène, à part quelques expressions indécentes qu'Otway ne ménageait guères, n'est pas à retrancher de son œuvre, qu'elle complète à merveille.

Mais Belvidera, que nous avons laissée sous la garde de Renault, autre vieillard non moins débauché qu'Antonio, quoique d'une trempe plus énergique, Belvidera a été obligée de repousser les entreprises de son gardien contre sa vertu. Elle résiste, mieux que Lucrèce, sous le poignard de Renault, et elle raconte à Jaffier ce qui s'est passé ! Voilà donc les hommes avec qui Jaffier conspire ! l'un d'eux a déjà essayé de porter atteinte à son honneur!... C'est pour leur profit qu'il s'est engagé à immoler les sénateurs, y compris le père de Belvidera ! Jaffier laisse échapper son secret, sans penser au courageux Pierre et à tant d'autres gens de cœur auxquels il s'est associé, sans penser à son serment ! Une fois maîtresse du mystère qu'elle n'avait fait que soupçonner, Belvidera emploie toutes les séductions d'une femme aimée pour arracher Jaffier au complot. Pierre a beau soutenir l'âme chancelante de Jaffier, la trahison a déjà pénétré dans le cœur du faible époux, et, lorsqu'il se retrouve en face des con jurés, il a peine à supporter même l'œil de Renault, de ce Renault qui a voulu le déshonorer, et que tout a l'heure il provoquait au combat.

Les femmes, mauvaises conseillères en matière de serments, et qui placent avant toutes choses les sentiments de famille, sont admirablement peintes dans

le caractère de Bell tdera, qui se roule, pour ainsi dire, avec la soupir--.' du serpent, autour de Jaffier, et l'enlace dans les nœuds de smi amour. Belvidera a son père a sauver, et Jaffier lui-même, car, avec son instinct féminin, elle prévoit bien le danger : Jaffier et les conspirateurs en vinssent-ils à obtenir un triomphe momentané, tisseraient accables tôt ou lard. Beh idera s'irrite d'ailleurs contre le pillage et l'assassinat qui suivront la victoire , et elle ébranle le cœur incertain de son mari ; elle fait passer devant ses veux l'image des familles désolées ; elle trouble son imagination, et Jaffier, cédante un entraînement involontaire, se laisse conduire devant les sénateurs. Jaffier dépose contre ses amis; mais il a déjà compris l'horreur de la délation. Lorsque le doge lui demande qui il est, il répond :

Un traître!

Jaffier s'est nomme.

C'est un traître, en effet. Dans toute langue humaine, le mot traître est appliqué au dénonciateur qui a adhéré, ne fût-ce qu'un instant, à une conspiration. Jaffier, voulant colorer son indignité à ses propres yeux, demande, pour prix de ses révélations, qu'on accorde la vie aux principaux conjurés; mais ceux-ci, lorsqu'ils se trouvent en sa présence, repoussent son bienfait, et Pierre l'accable de son mépris. Pierre traite les sénateurs avec la même amertume.

Curs'd be your senate — Curs'd your Constitution .'

s'écrie-t-il : malédictions qui , en 1 "!*.'>, firent suspendre la pièce, a cause des applaudissements qu'elles excitaient dans le peuple. Jaffier arrête les pas de Pierre, qui demande où est le cachot; mais Pierre

soufflette Jaffier, et sort fièrement, après lui avoir reproché sa conduite infâme ! Belvidera essaie de consoler son mari; il n'y a point de consolation pour lui. Jaffier s'avoue la lâcheté qu'il a commise ; il saisit son poignard, il est prêt a tuer Belvidera et lui-même; mais il change de pensée : il espère encore sauver son ami. Il supplie Belvidera d'obtenir de son père la grâce de l'héroïque Pierre.

Belvidera, voilée, pénètre, au cinquième acte, dans le palais de Priuli; elle se fait bientôt reconnaître, et, après avoir subi la colère paternelle, finit par la calmer. Pierre se rend au sénat. Aquilina, employant le poignard au lieu des larmes, a décidé le sénateur Antonio à demander aussi la grâce des coupables; mais l'inflexible conseil ne cédera pas a ses prières. Quanta Jaffier, lorsque Belvidera l'appelle « sa vie », il l'appelle « son fléau » ; il la fuit, elle le retient. Jaffier retrouve encore des accents d'amour, mais une mélancolie profonde est empreinte dans ses paroles ; ce sont les adieux d'un mourant, adieux passionnés, derniers soupirs d'une âme aimante décidée a quitter la terre. Le fond du théâtre s'ouvre, et l'on découvre l'échafaudet la roue, qui ont été préparés pour le supplice du condamné. Jaffier est a côté de Pierre, qui lui a pardonné et qui lui demande un service. Pierre éprouve quelque répugnance a mourir de la mort des criminels : il prie Jaffier de lui percer le cœur d'un coup de poignard ; ce que fait Jaffier, sans hésiter, avant de se poignarder lui-même et de racheter la honte de sa vie par la gloire de sa mort.

N'est-ce pas là une œuvre d'une grande hardiesse, où l'auteur a tracé de vivants caractères et mis en mouvement d'impétueuses passions? Johnson s'élève con-

Ire u l'immoralité de l'intrigue et les ignobles scènes de comédie dont l'action tragique esl entremêlée. » Johnson se montre trop sévère. L'énergie du sujet emporte l'immoralité des détails, et nous avons fait voirque l'ignoble dontse plaint Johnéoo esl relevé par la réalité de la satire.

VOrphclirir d'Otw a y repose sur la que relie amoureuse de deux frères. Un hymen secret nuit Castalio à l'orpheline. Polydore, qui s'imagine que le champ esl libre a son amour, se glisse une nuit dans la chambre de Monimia, et, par une invraisemblance qui ne se voit qu'au théâtre, se substituant il son frère attendu, ravit tous les droits d'un époux; il se croit un amant heureux, lorsqu'il apprend la secrète union de Castalio et de Monimia; il force son frère a se battre avec lui, et se jette sur l'épée qui menace sa poitrine; il meurt; Monimia s'empoisonne ; Castalio se poignarde ; c'est un conflit de morts sanglantes et prématurées. SiOlway n'avait composé que TOrphetine et Don Carlos, autre production du même genre, il n'aurait pas laissé un nom à la littérature anglaise. Dans ce Don Car/os, tragédie remplie des mêmes horreurs, on rencontre une position assez comique. Rui-Comez, qui joue auprès de Philippe II le rôle d'Iago, amène le prince près de l'appartement de la reine : il a vu don Carlos avec elle, el il pense que le roi surprendra les amants. Le fond du théâtre s'ouvre, et on aperçoit la duchesse d'Eboli, Gemme de Rui-Gomez, dans les bras de don Juan d'Autriche.

Otway avait été acteur, mais sans succès; il avait servi en Flandres; il avait quitté l'état militaire pour se faire auteur, il vécut et mourut misérablement. On dit qu'ayant manqué de pain pendant quelques

— 20§ — jours, il on mangea trop avidement un morceau obtenu enfin de la charité publique, et que ce fut la cause de sa mort. Olway a laissé neuf pièces : Alcibiade, tragédie ; Titus et Bérénice, tragédie ; Don Carlos prince d'Espagne , tragédie ; l'Orpheline , tragédie ; Gains Marins, tragédie; Venise sauvée, tragédie; la Fortune du soldat, comédie; l'Athée, comédie; l'Amitié du grand monde, comédie.

Nous avons parlé de Safslbury stygmatisé par Dryden et par Otway; cette curieuse physionomie mérite qu'on s'arrête devant elle un instant. Safstbury appartient à la galerie de ces grands hommes d'état dont l'existence n'était qu'une longue intrigue, et qui passaient sans remords d'un parti a l'autre, selon leurs intérêts. Dans leur histoire, à quelque page que ce soit, vous y trouvez des trahisons et des palinodies; ils n'avaient qu'un but, le pouvoir; y monter, s'y maintenir; y remonter lorsqu'ils en étaient descendus, voila leur jeu. Le bien public était ce dont ils se préoccupaient le moins, bien que ce fût l'étoffe brillante avec laquelle ils drapaient leurs discours. Safstbury comprit tout de suite qu'il avait la vocation du genre. Souple et adroit, plein d'artifices, sans scrupules, il se mit de bonne heure a l'œuvre, détruisit la république pour relever la monarchie, et sitôt qu'il eut restauré celte monarchie, travailla a la renverser.

Safslbury passait au travers de tous les partis, grâce a son esprit. Un bon mot le tirait d'une mauvaise position. Tantôt c'était un piquant à-propos, tantôt c'était une expression hardie. Le chroniqueur Popy lapporle que, lorsqu'on sut que Monk se détachait de l'assemblée dite le Croupion, il y eut des réjouissances a Londres de tous les côtés. « C'était, dit-il, une chose

qui passe l'imagination. Sur le pont du Strand des brasiers étaient au nombre de trente el un; Dans King-Streel il \ en avail sept ou buit. Partout des croupions it la brocbo tournaient et grésillaient devant la flamme. A Maypole, dans le Strand, lea bouchers en rôtissant leurs croupions Frappaient en cadence leurs couteaux sur leurs assiettes. Safstbury et un dises amis, curieux de ce spectacle, parcoururent la ville en carrosse. On les reconnut pour membres du parlement, et le peuple allait leur faire un mauvais parti ; Safstbury le désarma par un jeu de mots. Il fut même porté en triomphe par cettle foule mobile. Quelques membres du parlement, connaissant ses menées secrètes et ses relations avec la femme de Monk, voulurent le forcer à s'expliquer. Un d'eux alla vers lui, et lui dit : « Le sang coulera, monsieur. — Le vôtre, si vous voulez » , répondit Safstbury sans se déconcerter.

Tel était l'homme. Il possédait cet heureux don de l'esprit qui supplée a tant de qualités supérieures. Il encensait par dessus tout cette déesse inconstante qu'on nomme la popularité. Elle ne tarda pas h abandonner le roi ; Safstbury lit comme elle : il suivait le vent du succès. Use jeta dans l'opposition. Il vit que le protestantisme était la grande question du temps, la question la plus sympathique à la foule, et il se montra fougueux adversaire de la religion romaine; il alla même, quand le pouvoir lui échappa, et pour se mettre tout à fait bien avec le peuple, jusqu'à profiter d'un prétendu complut papiste. Ce fut une chose inouïe ; beaucoup d'innocents périrent sur des dénonciations mensongères. Il se trouva des hommes, et entre autres un certain Titus Oates, qui vinrent exposer en plein parlement tous

les détails d'une conspiration imaginaire, destinée a faire pendre quelques jésuites, non coupables cette fois. Des calomniateurs se prétendirent sauveurs de l'état, et obtinrent des applaudissements et des pensions.

On regrette de voir Saflsbury, l'homme d'esprit, côte à côte avec l'infâme Titus, si peu digne de son nom , ce Titus dont les journées se passaient a signer des accusations sanguinaires. Mais Saftsbury se disait homme d'état; tous les moyens lui étaient bons; faire tomber ses ennemis dans un guet-apens lui paraissait un devoir de général d'armée. A la guerre, est-ce qu'on y regarde de si près ? est-ce qu'on a jamais compté les morts? Piège, embuscade, sacrifices sanglants, qu'importe ! La victoire, tel est le résultat qu'il faut obtenir a tout prix. Avec celte infernale logique, Saftsbury aurait fait étrangler la moitié de l'Angleterre pour dominer l'autre. II donna la main a Titus Oates, qui tient du capitaine Paroles, de Falstaff, et des autres drôles que la muse de Shakespeare a rencontrés dans les bas fonds de la nature humaine.

Saftsbury, bientôt jeté en prison pour en sortir nouveau triomphateur, mourut en entrevoyant l'avénement du prince d'Orange , que tous ses efforts tendaient a couronner, Guillaume III, qui fut un des plus sages rois d'Angleterre. Dryden, dans un magnifique langage, dressa ainsi l'oraison funèbre de Saftsbury : « C'était l'homme des desseins profonds et des intrigues tortueuses , intelligence turbulente et sans repos, impatiente de tout; dans le pouvoir, mécontente ; hors du pouvoir, inquiète: âme de feu qui brûlait ce faible corps. Quel besoin d'action ! Le péril et la tempête ne trouvèrent jamais de plus sûr pilote. 11 cherche l'orage afin de le braver ; il aime le danger

pour le danger; il désire recueil et se plaît à passer sur les récifs. Riche et puissant . pourquoi donc empêche-t-il le monde de dormir? C'est qu'il veut gouverner l'étal ou l'ébranler. Cet homme, malade et chétif, est implacable dans ses daines ou redoutable dans ROH amitié. Tour à tour courtisan et populaire, il défait ce qu'il a fait, il refait ce qu'il a défait; il se dit citoyen. Sachez comhien ce mot seul efface de crimes! Ne l'avez-vous pas vu se cacher derrière les masses et confondre ses intérêts avec ceux de la foule? Le peuple pardonne les erreurs qu'il partage ; quiconque approuve ses vices est sûr d'être approuvé de lui. Cependant ne croyez pas Saflsbury sans vertu. Lorsqu'il siégea sur un tribunal , ce fut un juge intégre. C'est un monstre et un grand homme. ».

Le théâtre s'empara plusieurs fois de cet homme d'état. Dans le Siège de Constàntinople, Payne introduisit un alderman et un chancelier. Le chancelier est un subtil politique et un véritable traître. Ce caractère semble avoir été dirigé contre Saflsbury.

Rochester, le protecteur d'Otway et le détracteur deDryden; Rochester, dont la vie ne fut pas moins licencieuse que la poésie, a fait une satire sur l'homme dans laquelle on remarque des traits d'une grande vérité : la misanthropie s'élève jusqu'à la philosophie. Sa satire contre le mariage est une débauche d'esprit qu'il a écrite sans doute dans une heure d'ivresse. L'esprit ne peut sauver le cynisme des idées et des expressions.

Cette satire débute ainsi : « Mari ! ô malheureux sot qu'on ne plaint pas! toi qui es marié au bruit, à la misère, au besoin; toi qui as vendu ta liberté pour ta vie, éternel vassal, obligé de caresser et de haïr ta femme, va, souffre a tes dépens jusqu'à la fin, paie

ton imbécille folie, répète chaque nuit ton rôle par devoir, et non par amour; va porter tous les ans sur les fonts baptismaux un marmot qui te déshonore...» Il est impossible de suivre plus loin Rochester dans ses formidables imprécations et dans les étranges conseils qu'il donne pour éviter les désagréments nécessairement attachés, selon lui, au mariage. Uochester ne s'en maria pas moins.

Tombé dans la disgrâce de Charles II , il partit pour l'exil, et s'arrêta, sur la roule de Newmarket, dans une auberge qu'il acheta de concert avec le duc de Buckingham, banni comme lui et son compagnon d'infortune. Cette auberge, où tout se donnait presque pour rien, fut bientôt le rendez-vous des habitants et des habitantes des environs. La galanterie des deux aubergistes amena des scènes qui sont devenues du ressort de l'opéra-comique, mais qui, dans la réalité, étaient du ressort de la justice. Rochester mourut ivre: on peut dire qu'il s'enferma lui-même dans le tonneau de vin de Canarie où le duc de Clarence se vit condamné a périr.

Georges Villiers , duc de Buckingham, fils de ce fameux Buckingham qu'assassina Felton , avait, comme nous l'avons vu , attaqué Dryden dans une comédie intitulée la Répétition. Dryden se vengea en le faisant figurer, sous le nom de Zimri, dans son poème ÏÏAbsalon et d'Achitophcl. Le portrait qu'il en trace est celui d'un homme aussi méchant qu'étourdi. Après avoir dévoré une fortune considérable, Buckingham mourut dans une auberge de campagne, que Pope a célébrée dans ses vers, auberge qui, d'après la description de Pope, ne ressemblait guère à celle où il s'était livré a tant de folies dans la société de Rochester. Ces deux types de dissipation, ces représentants réels du

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vice élégant et joyeux, donl aucun frein, aucun remords n'arrêtait la fougue déréglée, nous conduisent naturellement aux personnages de la même espèce imaginés par la comédie de la Restauration, miroir trop fidèle de cette époque.

L'amour et l'honneur, tant célébrés parles vers héroïques, ne régnaient guère, comme on a pu on juger, à la cour de Charles II; au lieu de l'amour c'était le plaisir, au lieu de l'honneur c'était le courage. Si l'on en croitunepièce intitulée le Changement de ronronnes, la probité n'était pas non plus a l'ordre du jour. On y voit un gentilhomme campagnard qui abuse de ses relations avec cette cour pour vendre des places et rendre toutes sortes de services à prix d'argent. Charles II s'en offensa, il est vrai, et fit mettre en prison l'auteur, qui jouait le rôle de gentilhomme, quoiqu'en général il tolérât sans colère et sans peine les critiques les plus impertinentes.

Lorsqu'en 1672 il cherchait un prétexte pour déclarer la guerre a la Hollande, il se plaignit à Bore), ambassadeur de ce pays, qu'on y souffrait des rebelles anglais. Borel lui lit observer que les Hollandais avaient pour maxime de ne pas inquiéter les étrangers. Le roi lui rappela aussitôt la forme discourtoise dont les Hollandais en avaient usé avec lui et son frère au temps de sa proscription. Borel répondit avec une grande naïveté : « Ah! sire, Cromwell était un grand homme; on le craignait sur terre et sur mer. » Le roi, piqué de la réponse peu flatteuse de Borel, répliqua : « Je me ferai craindre à mon tour. » Mais Un moment après il n'\ pensa pas, et n'en voulut pas plus a L'ambassadeur qu'il n'en vendait a Waller et ii DrVden d'avoir chanté Cromwell.

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