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CHAPITRE XII

La Comédie anglaise sous la Restauration. — Wicherley. — Congrève. — John Vanbrlgh. — Farquhar. — Critiques anglais. — Jeremy Collier. — Rhymer.

Nulle modestie chez les femmes, nulle délicatesse chez les hommes, coquetterie, galanterie, dissipation, tel est le caractère de la comédie de larestauration. Tandis que la tragédie se perd dans les nuages du sentiment, la comédie rase de trop près la terre, et mérite tous les reproches que Boileau adressait à la muse de Régnier. Jamais la fidélité conjugale n'a été hattue en brèche avec plus d'insistance que dans la comédie de cette époque. Macaulay a fait remarquer que le séducteur y joue constamment le beau rôle, et que la femme volage s'y montre sous un jour favorable. On dirait un système de démoralisation. Ce n'est plus le temps où Falstaff était berné par les joyeuses commères de Windsor. Pendant quarante ans, ce jeu plut a la partie la plus élevée de la nation anglaise. Wieherley, Congrève, Vanbrugh, Farquhar, mirent toutes les séductions de leur esprit a représenter l'adultère, puisqu'il faut dire le mot, comme le complément d'une bonne éducation : c'était l'effet naturel de la réaction antipuritaine. Il se passa en An-

gleterre ce qui se passa en France après la mort <le Louis \IY : on se vengeail par la débauche d'un régime qui avail voulu imposer ii tous les citoyens une moralité excessive, officielle, et qui n'avait créé que l'hypocrisie.

Wicherley passa quelques années de sa jeunesse en France. On l'admit à l'hôtel Rambouillet: ce fut son début dans le monde. Il prit des habitudes d'élégance qui, s'allianl a un air distingué, a une physionomie remarquable, tirent de lui un de ces cavaliers sur lesquels se fixe volontiers l'attention des daines. A son retour en Angleterre, il conquit, sans beaucoup de difficulté, les bonnes grâces de la duchesse de Cleveland , maîtresse du roi, qui l'introduisit a la cour. La manière dont celte liaison s'établit ne fait pas un grand honneur a la duchesse, et, si nous la racontons, c'est pour signaler un de ces types rie femmes que Wicherley eut sous les yeux, et qu'il transporta dans ses ouvrages. Le carrosse de la duchesse rencontra le sien dans le parc de Saint-James, et la duchesse, mettant la tète a la portière, cria a l'auteur, qui venait de faire représenter sa première comédie (l'Amour dans un bois) : « Monsieur Wicherley, vous êtes un coquin , vous êtes un vilain , vous êtes un... » On assure qu'elle ajouta une de ces grossières injures que Sosie murmure entre ses dents, et qui lui valent des coups de bâton de la part de Mercure, dans la comédie d'Amphitryon. Wicherley, moins délicat que Mercure, s'enorgueillit d'être interpellé de cette façon par la duchesse : la conversation s'engagea; on se donna rendez-vous pour le soir au théâtre, et la duchesse devint bientôt ouvertement la protectrice du poète. Le roi n'en prit aucun ombrage, car il était,

même dans ses relations amoureuses, de très bonne composition.

La seconde comédie de Wicherley, le Gentilhomme maure de danse, imité de Calderon, eut moins de succès que l'Amour dans un bois; la Femme de province, imitée de l'Ecole des maris et de l'Ecole des femmes, en eut davantage, et l'Homme franc, imité du Misanthrope, fonda sa réputation.

Cette comédie de Wicherley vaut beaucoup mieux que celle de Molière, disent les Anglais. La pièce française est bien écrite, mais ce n'est guère qu'un dialogue sans plan et sans incident, ajoutent-ils.

Ce jugement est gros d'erreurs, non seulement au point de vue français, mais au point de vue de l'élévation des sentiments, des convenances théâtrales et de l'idéal de la bonne compagnie, que Molière a atteint, et dont Wicherley ne paraît pas se douter. Wicherley donne assurément la plus mauvaise opinion des mœurs dissolues de son temps. On va juger, par l'analyse suivante, de la différence qu'il y a entre cette comédie et celle de Molière, différence tout a l'avantage du Misanthrope.

Manly, le misanthrope de Wicherley, est un brave marin qui a fait couler bas son vaisseau plutôt que de le laisser aborder et prendre par les Français. C'est bien ; mais Manly se comporte toujours comme s'il était a bord, et c'est mal : il jure et tempête au moindre mot. Ce n'est pas, du reste, ce qui choque le plus chez Manly. Qu'il éconduise un peu brusquement lord Plausible , on ne saurait le trouver trop mauvais : lord Plausible est un flatteur aussi misérable qu'un parasite de ïérence ou de Plaute; qu'il maltraite un peu Freeman , c'est le privilège que les maîtres, au

— 21 i — théâtre, é'accordenl vis-a-vis de leurs serviteurs; mais

qu'il n'ai i que des procédés violents et '1rs paroles dédaigneuses pour le gracieux volontaire dont les services désintéressés vrulcnl l'accompagner à terre comme sur le vaisseau, voila ce <|ifon ne lui pardonne pas. Pourquoi lui reprocher si cruellement SOU \ îsage efféminé, et lui dire qu'il ait a faire son chemin en se recommandant a quelque valet de chambre de grand seigneur, ou bien en recherchant les bonnes grâces d'une vieille dame amoureuse? Manly, en ne reconnaissant pas dans ce jeune volontaire une charmante femme, Fidelia, éprise de lui, ne fait pas preuve d'ailleurs d'une grande perspicacité. La perspicacité n'est pas le côté fort de Manly. Avant son départ, n'at-il pas remis sa fortune dans les mains d'une maîtresse sur la foi de laquelle il a la bonhomie de compter? Or, Olivia est une maîtresse de la plus basse espèce, dont le métier est digne de toute la surveillance de la police et de toute la correction de la loi. Celte Olivia s'est mariée, pendant l'absence de Manly, avec un coquin nommé Varnih, de la catégorie masculine correspondante à la sienne, et le seul homme dans lequel Manly, par suite de la justesse de son coup d'oeil, ail mis une confiance illimitée. Ce couple intrigant s'est entendu pour dépouiller Manly de son dépôt.

Notre capitaine, a peine débarqué, n'a rien de plus pressé que de courir chez Olivia, qui, embarrassée de rendre ses comptes, le reçoit fort mal, et se voit obligée de lui avouer son mariage. Manly est atterré du coup; cependant il ne prend pas le parti de renoncer ii Olivia. Il apprend que Fidelia, toujours habillée en homme, ;i plu à cette créature, et qu'elle a invité le

jeune volontaire à un rendez-vous nocturne. Manly, loin de se détacher tout à fait de sa Marion Delorme, force Fidelia a lui donner une clef bien connue, la clef du jardin. Il va remplacer au rendez-vous la jeune fille, pour laquelle la position, du reste, aurait été assez inquiétante. Celte scène, le spectateur n'ignorant pas que Fidelia est une jeune fille, a quelque chose de choquant, bien qu'en général le caractère dévoué de Fidelia ne soit pas sans charme. Que résulte-t-il de la visite de Manly a Olivia? 11 résulte que Manly ne se fait pas reconnaître, et profite de toutes les faveurs dont Fidelia n'aurait su que faire. Trouvera-t-on encore là une haute dignité? Non, à coup sûr. Enfin, a un second rendez-vous où Fidelia s'aventure, Olivia, de plus en plus amoureuse, voulant fuir le retour de son mari, remet au prétendu volontaire les bijoux de Manly, très décidé à les enlever. Manly, se montrant tout à coup, reprend son bien, et Fidelia, reconnue pour une femme, est chassée par lui.

De bonne foi, est-ce Je Misanthrope ?

La fortune ne larda pas a abandonner Wicherley, quoiqu'elle parût lui sourire encore sous les traits d'une riche et aimable veuve, la comtesse de Drcgheda, rencontrée chez son libraire, et qu'il épousa secrètement : le roi venait de le nommer précepteur du duc de Richmond ; Wicberley craignait que ce mariage ne déplût a la cour. Il perdit en effet, lorsque son mariage y fut connu, sa place et son crédit. Vraisemblablement d'autres motifs concoururent a celte disgrâce; mais Wicherley eut de plus le malheur de ne pas trouver le repos chez lui. Sa femme était si jalouse, qu'elle lui laissait h peine la permission de se

réjouir avec ses amis dans nue ta\ erne située vis-a-\ i< de son hôtel; elle exigeait même que les fenêtres de la taverne demeurassent ouvertes, afin de voir si des Imitnes du genre de celles que son mari plaçait dans ses comédies se mêlaient ii ces parties de plaisir. Klle mourut : il reprit sa liberté ; mais des procès le ruinèrent. Ses amis disparurent, et son libraire, qui s'était enrichi de la vente de ses œuvres, refusa de lui prêter vingt livres. Il devint triste et se relira du mande. Jacques II, heureusement, payases dettes et lui lit une pension. Il perdit la mémoire, et continua néanmoins à écrire des vers dans le goût des poésies de Rochesler et de Buckingham; mais ces derniers vers, quoique corrigés par Pope , achevèrent de déconsidérer sa vieillesse désordonnée. A l'âge de soixante-quinze ans, il lui prit fantaisie de se remarier avec une toute jeune personne, dans le but de déshériter son neveu. Dix jours après, il cessa d'exister.

L'enfance et la jeunesse de Gongrève se passèrent en Irlande; il y reçut une excellente éducation. On l'envoya a Londres pour étudier les lois. Il y prit le goût de la littérature, au lieu d'y prendre celui du barreau. La politesse de ses manières et la vivacité de son esprit le tirent admettre dans les meilleures compagnies. Après avoir publié un roman, il donna au théâtre le Y irai Garçon, pièce dont le plan n'a ni vraisemblance ni intérêt, mais dont le dialogue étincelle de traits heureux et piquants. Le lord-trésorier Mon tagu, après le succès de cette comédie, accoida à Gongrève un emploi avantageux. Lord Montagu no ressemblai! pas a lord Burleigh, que nous avons vu i hostile à Spenser du temps de la reine Elisabeth; La seconde pièce de Gongrève fut l'Homme à double

face; c'est Tartuffe transporté dans la société anglaise sous le costume d'un intrigant de bas étage, qui séduit la femme de son bienfaiteur, essaie de lui faire déshériter son neveu, et se flatte d'épouser la fiancée de celui-ci. Outre le caractère de ce personnage, Maskwell, caractère d'une rare impudence, les mœurs sont traitées dans cette comédie avec une incroyable liberté. La double passion de lady Touchwood pour Maskwell et pour son neveu ne connaît pas de mesure ; les transports de Phèdre ne sont rien à côté des transports de lady Touchwood ; et deux autres créatures du même ordre, lady Froth et lady Pliant, ne mettent pas plus de discrétion dans leurs amours. La fidélité conjugale est trois fois attaquée et vaincue dans le cours de cette pièce, et l'honnête tendresse de Mellefont et de Cynthia ne suffit pas pour justifier ces graves atteintes à l'ordre sur lequel reposent les sociétés.

La comédie intitulée Amour pour amour est généralement regardée comme la meilleure de Congrève, et l'une des plus amusantes du théâtre anglais. Elle est en effet fort gaie ; les caractères en sont moins odieux que ceux de l'Homme à double face, mais non moins immoraux. Mistress Foresigth, mistress Frail, miss Prue, ignorent toutes les grâces de la décence, et la fière Angelica elle-même, l'héroïne sans tache, tient souvent un langage en désaccord avec les plus simples règles de la bienséance. L'intrigue est assez bien conduite. Angelica aime sirValentine, dont elle est aimée ; mais elle ne veut pas avouer son amour jusqu'à ce qu'elle ait bien éprouvé la passion de son adorateur. Fils de famille, il s'est ruiné pour lui plaire. Son père, courroucé, a pris le parti de faire passer son héritage

sur la tête de son socoiul iils; il tâche d'arracher a sir Valentinc une renonciation a ses droits; a celle condition il paiera ses dettes. Sir Valentinc contrerait la folie pour échapper a la contrainte de son père, et garder cette fortune sans laquelle peut-être il perdrait l'espoir d'obtenir sa maîtresse. Ângeliéa est sur le point de se trahir à la première nouvelle de la folie de son amant; mais, découvrant la vérité, elle se ravise et continue l'épreuve. Klle propose au père luimême sa main, que celui-ci accepte avec empressement. Sir Yalentine, désespéré, se montre alors disposé à souscrire aux volontés de son père. Angelica, touchée de son dévouaient, se déclare enfin , et se moque du vieillard amoureux et de tous ceux qui ont cru a leur mariage.

M. Tattle, qui affirme être le plus discret des hommes et qui en est le plus bavard; M. Scandai, dont le nom indique les principes; M. Foresigth, livré a des éludes astronomiques, mais incapable de voir ce qui se passe dans sa maison, sont des personnages assez plaisants. Pour donner une idée du style de Congrève et des sentiments qu'il se plaît à exprimer, nous détacherons un passage d'une scène entre M. Tattle et miss l'r ne, scène que nous ne pourrions reproduire en entier, tant les privautés en sont étranges. Tattle a entrepris de faire, par passe-temps, l'éducation de miss Prue, assez bien disposée pour lui, et voici dans quels termes il parle a celle jeune tille :

« Toute personne bien élevée ment; — de plus vous êtes femme : il ne faut jamais dire ce que vous pensez ; vos paroles doivent contredire vos sentiments, et vos actions vos paroles : ainsi, lorsque je vous demande si vous m'aimez, vous devez me* repondre non, —

mais vous devez m'aimer. — Si je vous dis que vous êtes belle, vous devez faire semblant de ne pas me croire, et me répondre que je vous flatte, — mais vous devez vous estimer cent fois plus belle encore que je ne le dis, et me témoigner de l'affection pour la beauté que je vous trouve, comme si j'avais moimême cette beauté en partage. — Si je vous prie de m'embrasser, montrez de l'humeur, mais ne me refusez pas. »

Ainsi de suite. Congrève pousse la scène aussi loin qu'elle peut aller sous les yeux du spectateur, aussi loin même qu'elle peut aller hors de leur vue. Hazlitt, un peu égaré par son admiration pour le style de Congrève, trouve que cette scène a beaucoup de couleur : elle en beaucoup trop.

Deux ans après il Ht une tragédie. Sa Mourningbride est remplie de ces exagérations qu'on retrouve souvent dans les tragédies anglaises de cette époque, ainsi que dans notre vieux théâtre français. Collier a blâmé avec justesse l'emphase de Zara, qui, trouvant le corps inanimé de son amant, s'écrie : « Que mon sang sorte de mes veines et se précipite vers le sien; qu'il résulte de la rencontre de leurs courants des vagues écumantes, dont les cimes empourprées se confondent avec les nuages. » «On croirail vraiment, dit Collier, que Zara a assez de sang dans les veines pour remplir la baie de Biscaye ou le golfe de Lyon; s'il en était ainsi, un homme ferait sortir la Tamise de son petit doigt. Est-ce là de la poésie ? Les images et les imaginations des poètes sont hardies, mais elles doivent toujours s'appuyer sur la nature, être justes et ne peindre que des effets proportionnés aux causes. »

Congrève revint a la comédie. Le Train du monde

ost, selon nous, inférieur a son Amour pour Amour. Congrève, dans le caractère de Mrs. Millamani, a peint, non sans charme il est vrai, la Célimène de son temps, la grande coquette, entonrée d'une foule d'adorateurs qui épient son sourire et applaudissent à ses bons mois; mais celui qu'elle a distingué en secret, Mirabell, est loin d'avoir la dignité de noire Alceste, etd'attirer, comme lui, l'intérêt sur ses amours. L'intrigue manque de vivacité et de netteté; les personnages secondaires sont ridicules ou peu sympathiques; le dialogue seul a de la valeur. Les mœurs n'y sont pas plus respectées que dans les autres productions de l'époque, et si c'était le train du monde de la haute société anglaise au commencement du dix-huitième siècle, elle a dû rougir quelquefois en se voyant représentée si fidèlement. Cette comédie fut du reste reçue avec froideur, et Congrève s'en offensa au point de ne plus vouloir exposer sa réputation aux chances du théâtre. Après avoir vécu long-temps dans l'intimité de Mrs. Bracegirlde, charmante actrice du temps, il fut accueilli par la fille de Malborough, la comtesse Godolphin , qui se montra sa constante amie jusqu'à ses derniers jours, et lui fit faire de magnifiques funérailles.

Le docteur Johnson a exprimé celte opinion sur Congrève :

« Il est oiseux de discuter si ses qualités ont élé » plutôt comiques que tragiques; il importe avant » tout d'admirer cet auteur, en se souvenant que ses » quatre premières pièces ont été écrites avant qifil » eût atteint l'âge de vingt-sept ans; il est rare qu'à » cet âge, la plupart des écrivains', même ceux qui » jettent plus lard un grand éclat, aient l'ait d'ordi-

» naire leurs preuves en littérature. Congrève traita » les muses avec ingratitude par suite de ses relations .» avec la haute compagnie ; il ambitionna bien plus » d'être considéré comme un homme a la mode que » comme un homme d'esprit; et, lorsqu'il reçut une » visite de Voltaire, il le choqua par cette manie, au » point que Voltaire se vit forcé de lui dire que, s'il » n'avait été qu'un gentilhomme , il ne se serait pas » dérangé pour le voir. »

Voltaire ne tint pas rancune à Congrève. Dans ses lettres sur les Anglais il a imprimé sur lui cet éloge étourdissant : « Celui de tous les Anglais qui a porté le plus loin la gloire du théâtre comique est feu M. Congrève. Il n'a fait que très peu de pièces, mais toutes sont excellentes dans leur genre... Vous y voyez partout le langage des honnêtes gens avec des actions de fripon ; ce qui prouve qu'il connaissait bien son monde et qu'il vivait dans ce qu'on appelle la bonne compagnie. » Les lignes de Voltaire sont spirituelles, mais le langage des honnêtes gens est bien fort ; on en rirait, si l'on ne savait que du temps de Voltaire on appelait honnêtes gens ceux qui jouissaient d'une certaine fortune et avaient reçu une certaine éducation. Les véritables honnêtes gens, relativement à la morale, n'ont jamais tenu les discours des personnages les plus honnêtes de Congrève.

John Vanbrugh descendait d'une ancienne famille d'origine française. Il fut architecte en même temps qu'auteur dramatique. Il a prouvé, comme Sédaine, que l'art de bâtir des maisons n'est pas sans analogie avec celui de bâtir des pièces; entre autres édifices, il construisit Blcinheim, pour le duc de Marlborough. On reprochait de son temps à ses maisons d'être

extrêmement lourdes; on ne peul faire le même reproche ii ses comédies. Moins poète que Wicheriey, moins brillant écrivain que Congrève, il n'est pas moins amusant; il ;i plus d'invention comique, pins d'imprévu dans les situations. La Femme poussée à haut, la Rechute, la Ligue, abondent en traits plaisants, poussés quelquefois jusqu'au grotesque. Il n'est pas plus chaste que ses prédécesseurs. Le vice ne le choque pas plus que Wicheriey et Congrève, et il en trace la peinture sans la moindre contrainte, comme si c'était l'état normal du monde. Ses caractères de femme ignorent ahsolument la pudeur.

Dancourt a exercé une grande influence sur le théâtre de Vanhrugh. Ses caractères de femmes dépensières s'y retrouvent a chaque instant, et jusqu'à ses expressions. Dans la Ligue, lady Clarisse, qui sort pour dépenser de l'argent aussitôt qu'elle en a, est une véritahle bourgeoise de Dancourt, singeant la grande dame. La satire des femmes de qualité est faite dans cette pièce par lady Clarisse sur le ton de la bonne comédie. Elle se plaint ainsi de son sort: «Je n'abuse personne, dit-elle; je n'ose pas injurier les gens dont les visages ne me plaisent pas, ni ruiner leur réputation , quoiqu'ils m'y engagent par le soin qu'ils mettent à la conserver; je n'ose pas calomnier un homme quand il néglige de me faire la cour, ni dire à une femme qu'elle est folle lorsqu'elle est plus belle que moi. En un mot, tout ce que j'ose faire, c'est de commander a mon valet de chambre de mettre a la porte les personnes qui viennent me réclamer ce que je leur dois. » Tous ces privilèges, lady Clarisse les aurait si elle était femme de qualité. Cette comédie de Vanhrugh est intitulée la Ligue parecque deux

femmes s'y liguent entre elles pour dépouiller l'une par l'autre leurs maris, dont elles ne peuvent plus obtenir d'argent. C'est, d'un bout a l'autre, une réminiscence de Dancourt. Mais l'ingénue Corinna appartient bien à l'auteur anglais. Elle ressemble beaucoup a miss Prue , et il ne tient qu'a Dick , son amoureux, d'être aussi favorisé que sir Tattle. Cette comédie est de 1705, et Dancourt avait fait représenter a cette époque ses plus importantes comédies.

La pièce la plus morale de Vanbrugb est le Mari poussé à bout; encore est-ce Cibber qui, après la mort de l'auteur, se chargea d'y glisser ces nuances d'honnêteté. La pièce de Vanbrugh devait porter le titre de Voyage à Londres. Cette comédie aurait dû prendre le titre de la Joueuse , comme une comédie de Dancourt. Lady Townley est possédée de la fureur de jouer. Les querelles de cette dame avec son mari viennent en partie de là. Lady Townley est une de ces femmes qui croient du grand air de passer la nuit à une table de jeu ; elle ne rentre qu'à trois heures ou à cinq heures du matin, et de très mauvaise humeur lorsqu'elle a perdu. Lord Townley, lassé enfin de l'attendre, non moins qu'irrité du peu de tendresse qu'elle lui témoigne , et des folles dépenses qu'elle ne cesse de faire, car il n'a pas encore de plus grave reproche à lui adresser, se décide à se séparer d'elle. L'heure de la séparation amène une réconciliation entre les époux. Tel est le fond de cette comédie, il est de Cibber; la broderie de la pièce, le voyage de la famille Wronghead à Londres (1), appartient à

(1) Wronghead , absurde. La plupart des anciennes comédies anglaises, à l'imitation de Plaute et de Térence, indi-

— S24 — Vanbrugh. C'est la partie amusante a côté de la partie sentimentale. Sir Francis, sa femme et ses enfants, arrivent de la campagne, el tombent dès leur arrivée entre les mains d'un chevalier d'industrie, qui se propose de les exploiter. Les projets du comte de la Bassette sont déjoués par Manly, l'honnête homme de la pièce. Le comte allait épouser clandestinement la tille de sir Francis, et marier de même le fils du gentilhomme compagnard à une de ses maîtresses. Un constante, comme l'exempt du Tartuffe, sur l'invitation de Manly, met fin a ses coupables entreprises. Manly, qui a aidé aussi à la réconciliation de lord Townley, obtient pour prix de ses bons services la main de lady Grâce, personne raisonnable, sœur de lord Townley. Sir Francis offre un assez bon caractère. Il a été nommé par son bourg membre de la chambre des communes , où il ne doit pas rester, son élection , heureusement pour lui, étant contestée; niais il y siège a l'ouverture, et, quoiqu'il ait été le malin voir le ministre et qu'il lui ait promis sa voix en toute circonstance, il se laisse emporter par les arguments de ses adversaires, et vote avec l'opposition.

Ce personnage rappelait, dit-on, Harley, qui, avant d'être comte d'Oxford , était un des favoris de Charles II. Il avait volé contre la Cour dans une importante question, et le roi lui en lit de sévères reproches; le jour suivant il vota selon les intentions du roi. Le roi lui dit, a son retour du parlement : Vous n'avez pas été contre moi, aujourd'hui. — Non Sire, répondit Harley : j'ai été contre ma conscience. Le mot

quent d'avance les caractères des personnages dans la composition de leurs noms.

eut du succès à la cour. La conscience de Harley importait [peu au roi, et Harley en faisait lui-même bon marché; lorsqu'il était mécontent de son souverain, il avait coutume de dire : Je voterai selon ma conscience; ce qui était plus spirituel que consciencieux. Vanbrugh mourut en 1726; on fit sur lui cette plaisante épilaphe : « Terre, sois lui pesante, car il t'a chargée de plus d'un fardeau. » Cette oraison funèbre est la contrepartie d'un charmant souvenir de Martial, à propos d'une jeune fille enlevée avant le temps, an te diem :

a Terre, sois lui légère : elle le fut pour toi. »

Georges Farquhar, né en Irlande, après avoir fait de bonnes études au collège de Dublin, s'engagea, comme acteur, dans la troupe théâtrale de cette ville. Il n'y demeura que peu de temps; il en sortit a la suite d'un fâcheux accident, qui fit une profonde impression sur son cœur, naturellementsensible. Il lui arriva, en jouant le rôle de Guyomar, dans l'Empereur indien de Dryden, de blesser grièvement, en scène, celui de ses camarades qui représentait le général espagnol, dont les assistants faillirent, cette fois, voir la mort véritable. Il quitta le théâtre pour l'armée, où il avait obtenu un brevet de lieutenant; il servit en Irlande dans le régimentdu comte d'Orrery. Mais le goût de la comédie lui était resté; il fut appelé à Londres par son ami, le comédien Wilks. 11 mourut jeune, en léguant deux enfants a ce même Wilks, qui le soutint pendant sa courte carrière, et qui joua les principaux rôles de ses ouvrages.

Farquhar composa d'abord l'Amour et la bouteille, pièce qui eut une engageante réussite. La variété des

incidents el i\cs caractères, la vivacité du dialogue, annoncèrent une poète comique. Le Couple constant ou un Tour </u Jubilé tint ce qu'il avait promis au public anglais; nous ajouterons au public anglais d'alors. Dans aucun temps la comédie de Farqubar n'aurait «'•té possible sur la scène française. Le caractère de lady Lurewel, comme celui d'Olivia de VHomme franc t est en dehors de toutes les convenances. Séduite a l'âge de douze ans, et ne se souvenant même plus du visage de son séducteur, elle a juré haine aux hommes, et comme la Phénice de Lope de Véga, elle l'ait de ses charmes des amorces pour attirer et dépouiller ceux qui lui font la cour. Le colonel Standard, brave militaire, son séducteur, qui ne la reconnaît pas plus qu'elle ne le reconnaît ; sir llany Wildair, un beau, un petit maître, d'un esprit charmant d'ailleurs; un alderman, et quelques autres encore, sont les dupes de cette syrène,dontl'auteiirs'estplii ii dépeindre la beauté. Farqubar la métaux prises, comme Célimène, avec deslettres qu'elle écrit aux uns et aux autres, mais entre elle et Célimène il y a ht différence de lacoquetterie, sinon permise du moins tolérée, à la dépravation. Ce n'est rien encore, l'auteurnes'estpasarrêlélà : Unejeune et honnête personne, vivant avec sa mère, et nommée Angelica, a refusé les hommages du débauché Yizard, et celui-ci pourse venger, envoie chez elle sir llarry Wildair, comme chez une femme dont on peut acheter les faveurs. La manière dont sir llany se comporte dans cette tranquille et honorable maison, qu'il prend pour une maison de liberté et de plaisir, dépasse toutes les bardiesses de la comédie antique. Elle amène une belle scène, il est vrai, et un retour de sir Harry a la morale, mais a quel prix !

Nous demandons pardon a nos lecteurs de la citation suivante ; mais rien ne peut mieux faire connaître le théâtre de cette époque. Nous traduisons, en adoucissant les expressions , la scène où sir Harry Wildair rentre, à moitié ivre, chez Angelica, après lui avoir déjà fait des offres d'argent qu'elle n'a pas comprises.

Sir H. — 0 joie de l'amour et du Bourgogne! — Madame , j'ai bu de suite quinze rasades a votre santé.

Angel. — Eh bien , Monsieur!

Sir H. — Eh bien ! Madame, le vin a écbauffé ma tête, et l'amour mon cœur, et, à moins que vous n'apaisiez ma flamme et ne soulagiez ma souffrance, je suis un homme perdu, Madame.

Angel. — Je vous prie de considérer, Monsieur, que vous prenez un ton bien familier avec une femme qui peut appeler a l'occasion une douzaine de serviteurs.

Sir H. — Oh ! Madame, douze femmes de chambre conviendraient mieux. — Venez, venez, Madame; quoique le vin me fasse bégayer, il m'a donné le courage de parler librement. Par la poussière de mes ancêtres, je veux vous embrasser.

Angel. — Alors, y a-t-il quelqu'un la? (Un serviteur entre.*) Jetez cet homme à la porte.

Sir H. — Alors, foi de Bourgogne, il y aura du carnage. {Plusieurs serviteurs entrent.) Arrêtez; ne voyez-vous pas, coquins, que jai bu du Bourgogne, du victorieux Bourgogne? (Il jette de l'argent aux serviteurs, qui s'empressent de le ramasser. Il les pousse dehors, ferme la porte et revient.) Gredins ! poltrons ! J'ai charmé le dragon, et maintenant le trésor est a moi.

Angel. — Oh! misérables mercenaires ! c'était un complot contre moi.

Sir II. — J'ai mis toute l'armée en déroute, et maintenant je yeux fain le général prisonnier. (// s' approche (telle.*)

\m;i:i.. — Je vous en conjure, Monsieur, par le nom sacré de l'honneur, par le nom «le votre père mort, par la chaste réputation de votre mère, ne me tondiez pas. Vous m'avez déjà offensée au delà de toute mesure.

SlR 11. — Vous êtes une inconcevable créature.

Angkl. — Quelle démence, sir Harry ! quel délire vous pousse a une si basse action? Examinez-moi bien. Tout en moi devrait vous éclairer, et vous montrer que \ nus vous trompez. J'aurais cru qu'assez d'innocence brillait sur mon visage pour me faire respecter du vice. Ne pensez pas que je sois sans défense pareeque je suis seule. Vous-même vous me défendrez contre vous. Je suis sûre que votre âme est généreuse. Mes paroles sauront la toueber. Mes yeux auront le pouvoir de vous rendre à vous-même.

Sir, H. — Tal , ti dam, ti dam , tal , tal , ti didi, didam! Un million qu'elle vient de lire les Reines rivales

A.ngel. — Regardez-moi, Monsieur; ebacun de mes regards annonce un profond ressentiment, et un vertueux orgueil qui tient le déshonneur a l'égal de la mort.

Sir H. — (A pari) Héroïque, héroïque en vérité. (Jlaut) So\e/ persuadée, Madame, (pie nous n'aurons pas de querelles en ce qui concerne votre vertu; vous pouvez être la femme la plus vertueuse d'Angleterre, vous pouvez dire vos prières nonobstant. Mais je vous en prie, Madame, ayez la bonté de considérer ee que c'est que cette vertu dont vous faites tant de

bruit. Voire vertu vous procurera-l-elle une loge de premier rang au spectacle? Non : car la vertu ne fait pas vivre les comédiens. Votre vertu vous donnera-telle un carrosse à six chevaux ? Non, non : les femmes vertueuses vont a pied. Votre vertu achètera-t-elle un banc a l'église? Le bedeau vous dira que non. Votre vertu metlra-t-elle pour vous l'enjeu au piquet? Non. Alors, quel besoin une femme a-t-elle de vertu? — Venez, venez, Madame; je vous ai offert cinquante guinées. En voila cent. Diable ! toujours vertueuse. J'ai dit cent; beau prix, cent guinées!

Aingel. — 0 indignation ! Si j'étais un homme, vous ne me parleriez pas ainsi; mais la façon odieuse dont vous me traitez ne fait tort qu'à vous. Notre sexe inspire du respect au plus brave; il n'y a que les lâches qui insultent une femme.

Sir H. — Je vous insulte, moi, Madame! Cent guinées peuvent tenir la banque à la bassette ; cent guinées peuvent remplir votre logement de chinoiseries; cent guinées vous donneront un air de qualité; cent guinées vous achèteront un riche secrétaire pour vos billets doux, ou un superbe livre de prières pour votre vertu ; cent guinées vous rapporteront une foule de belles choses, et les belles choses sont faites pour les belles dames, comme les belles dames pour les beaux gentilshommes , et les beaux gentilshommes sont... Dieu me pardonne, ce Bourgogne me fait parler comme un ange. Venez, Madame, prenez les cent guinées et faites-en ce que vous voudrez.

Angel. — J'en ferai ce que je voudrais faire du misérable qui me les offre. (Elle prend la bourse, qu'elle jette sous ses pieds.")

Sir H. — Elle foule aux pieds cette divinité que

le monde adore. () noble orgueil de dix-huil ans ! Je ne ven\ pas lui parler davantage. Je m'arrangerai avec la vieille dame : elle connaît mieux le prix de l'or. »

Cette scène, assurément, est pleine de ven e : mais, malgré la vertu d'Angelica", elle blesse le sens moral par l'ardeur et l'infamie des propositions. Elle paraissait si naturelle à Earquhar et au monde où il vivait, qu'Angelica, un instant après, épouse volontiers sir Harry. Une autre scène, qu'on a retranchée au théâtre, et qu'lla/litt a reproduite dans ses Essais, n'est pa> moins admirablement conduite. Lady Lurewell veut inspirer h sir Harry des soupçons sur la vertu de sa femme : elle est irritée du ravissant et poétique éloge qu'il en fait. Celte méchante créature — il se moque d'elle — insiste, et sir Harry, pour ne pas l'entendre, se bouche les oreilles, se livre a toutes sortes de bouffonneries, et finit par s'écrier qu'il voit une souris courir dans l'appartement, ce qui termine la scène d'une manière très plaisante. Ajoutons, afin de compléter ce que nous avons a dire sur cette étrange comédie, que lady Lurewell, grâce à un anneau qu'elle avait donné autrefois a son séducteur, arrive enfin a une reconnaissance dont ils paraissent l'un et l'autre tort heureux. Est-ce pour cela que Earquhar a intitulé sa pièce le Couple constant'/

Earquhar avait pratiqué les opérations du recrutement dans le Strophsire, et il y vit le sujet d'une comédie. Il crut pouvoir tourner en plaisanterie les séductions employées pour enrôler de pauvres diables, qui, la plupart du temps endormis par l'ivresse, se réveillent soldats. Le capitaine Plume met d'abord un enfant naturel de lui, venu la veille au monde, au nombre de ses grenadiers, et lui accorde la paie d'un

soldat. Ce personnage fort comique n'est pas plus moral que les autres héros dont nous avons parlé. Le langage de Sylvie et de Mélinde, dès le premier acte, est le plus choquant du monde. Sylvie, jeune demoiselle amoureuse de Plume, déclare qu'il n'y a rien de plus ridicule que la constance chez les hommes, et que, si elle avait appartenu a ce sexe le plus noble, elle aurait voulu avoir une liste de bonnes fortunes égale a celle de Don Juan ; Mélinde, plus prude, la gronde a cet égard , mais dans des termes tels qu'ils messiéraient même a la bouche d'un homme ivre comme sir Harry. La scène d'enrôlement a beaucoup d'entrain. Rien de plus gai que de voir le capitaine Plume battre avec sa canne son sergent, qui a trompé deux honnêtes paysans, en leur faisant accepter des guinées comme le portrait du roi, et puis cajoler si bien ces animaux qu'ils ne peuvent résister à ses avances. Le tour est fait. Le capitaine et le sergent se frottent les mains. Les paroles finales du sergent aux deux imbécilles: «En avant, canailles», achèvent de peindre la situation.

Sylvie, envoyée par son père a la campagne, se déguise en homme pour se mettre a la recherche du capitaine Plume, et les discours qu'elle tient sous ce costume, on peut les pressentir d'après les principes qu'elle a émis. Elle trouve le capitaine fort empressé auprès de Rose, jeune villageoise très éveillée. Sylvie ne s'émeut pas des légèretés de son amant ; elle l'épouse sans difficulté lorsqu'elle est forcée de renoncer a son déguisement. Peu jalouse, elle prend même Rose à son service. A partir du déguisement de Sylvie, le resle de la pièce n'est qu'un long tissu d'invraisemblances, d'événements romanesques : des

équivoques, bonnes tout au plus dans les garnisons, font le principal esprit du dialogue. On rencontre au milieu de ces divagations une scène èpisodique assez drôle : le sergent, travesti en sorcier, continue ses enrôlements sous la robe magique. Il n'oublie pas son métier. Farquhar a fait ressortir à merveille les abus qui accompagnent presque toujours ces engagements prétendus volontaires au moyen desquels se recrute l'armée anglaise.

Afin de corriger un peu sans doute sa peinture si peu tlattée des femmes, Farquhar fait dire par le capitaine Plume à Worthy, en parlant de Sylvie : Pour l'amour d'elle, je renonce à la mauvaise opinion que j'ai de son sexe ; et il ajoute en vers (t) :

« Le beau sexe est blâmé par quelques uns à la légère; c'est une vaine censure comme la vôtre, comme la mienne. Ce sont des saillies d'esprit, des fumées du vin que nous buvons. D'autres attaquent le jugement des femmes parcequ'ils manquent de mérite pour acquérir leur estime. Ils croient cacher leurs défauts en censurant les leurs. Mais elles, confiantes dans leurs charmes vainqueurs, elles se rient de nos folles et fausses attaques. Celui-là atteste le mieux leurs conquêtes qui se plaint le plus haut, car personne ne se débat à moins d'être dans les chaînes. »

Une des grâces du théâtre anglais, c'est l'amour de la beauté, et l'enthousiasme qu'elle inspire à ses adorateurs, malgré la conduite légère et les discours encore plus légers de ses héroïnes, que nous ne saurions admirer, surtout lorsque nous comparons ces femmes

(1) Les auteurs comiques terminent presque toujours leurs actes par des vers.

de Wicheriey, de Congrève, de Vanbrugh, de Farquhar, aux Célimène, aux Henriette, aux Marianne, aux Agnès de notre théâtre, types de grâce, de modestie, d'innocence; le souffle de Molière a pourtant passé sur tous ces auteurs. On le retrouve dans l'intrigue non moins que dans les caractères; mais ces caractères subissent les modifications apportées par la société anglaise, ils reflètent toute la corruption aristocratique du temps.

Remarquons chemin faisant une imitation de Tartuffe en 1670, sous ce titre Tartuffe, ou le Puritain français. Le second titre est assurément spirituel. Cette œuvre est de M. Melbourne , serviteur de sa hautesse royale. Le Tartuffe de Molière a été ajusté trois fois a la scène anglaise, la première fois par Melbourne, la seconde par Cibber, la troisième par Biekerstaffe. Shadwell arrangea au goût de sa nation l'Avare, en ajoutant a cette comédie huit nouveaux personnages, la pièce française n'étant pas jugée avoir assez d'acteurs. L'Etourdi, Georges Dandin, le Bourgeois gentilhomme et Monsieur de Pourceaugnac , dont Havenscroft n'a fait qu'une pièce, et les autres comédies de Molière, ont subi le même sort. Kn 1693 , les Femmes savantes parurent avec succès sur le théâtre anglais.

Le Stratagème du beau passe pour la meilleure pièce de Farquhar. Les plaintes de lady Sullen sur le mariage en général et sur son mari en particulier ont un tour original dans une matière si rebattue. Son désir d'aller à Londres et de ranimer la tiédeur de M. Sullen est exprimé avec une franchise comique qu'on ne retrouve plus jusqu'à Sheridan. Il est regrettable que la scène du catéchisme de l'amour, très

vivo mais très piquante, n'ait pas lieu entre des personnages de pins liante volée qu'une Bile d'auberge extrêmement friponne et un valet de chambre fort libertin. Archer, du reste, o'esl pas un valet de chambre ordinaire; c'est un compagnon plutôt qu'un serviteur de son maître Aimwel, espèce d'aventurier comme lui. Aimwel, cadet de famille, prend le nom et les titres de sou frère aîné, pour se faire bien venir d'une riche héritière, et le stratagème qu'il emploie pour entrer dans la maison de la belle donne le nom il la pièce.

Il feint un évanouissement a la porte de Dorinda, qu'il a vue à l'église avec Mrs. Sullen, etse trouve introduit dans la place, où l'on s'empresse autour de lui. Archer, malgré son rang subalterne, se montre très galant pour Mrs. Sullen, et lui tourne la tète. Une scène d'amour entre cette dame et lui, mêlée a une scène de voleur, dans laquelle il joue un vaillant rôle, produit un grand effet. Le maître et le valet arrivent a un heureux résultat. Le premier épouse Dorinda, le second Mrs. Su lien, que son m a ri lui cède volontiers, grâce a la loi du divorce. L'antipathie de M. Sullen pour sa femme et de sa femme pour lui est tracée avec une énergie singulière; jamais l'incompatibilité des humeurs et la baine que peuvent se porter deux époux mal assortis n'ont été mises en relief plus vigoureusement. .Notons en passant que les auteurs comiques rencontraient dans la législation de leur pays une grande facilité pour leurs intrigues. Il suffisait du premier piètre venu pour marier les amants, en quelque endroit que ce fût. On se démariait ensuite très aisément, et l'amour de Mrs. Sullen pour Archer, amour qui est bien près d'être coupable, devient légitime au dénouement. Farquhar, pour ménager toutes

les susceptibilités de la tendre Dorinda, fait mourir à propos le frère aîné d'Aimwel : elle sera grande dame, comme elle ambitionnait de l'être.

1/ Inconstant de Farqubar, comédie imitée de Fletcber, et ses Rivaux jumeaux , sont loin de manquer de mérite , quoique ces pièces n'aient pas eu des cbances favorables. Le décorum, comme disent les Anglais, n'y était pas observé davantage, et cependant le célèbre ouvrage de Jérémy Collier était venu donner une forte leçon à Wicberley et a Congrève.

Jérémy Collier attaqua vivement, en 1697, l'immoralité de la scène anglaise. Après la publication de ce livre, les dames n'osaient plus s'aventurer au théâtre; elles attendaient la seconde représentation des pièces : il fallait qu'elles eussent acquis la certitude que leur modestie n'avait pas de dangers a courir. Collier avait raison , mais il allait souvent trop loin. Dans ses attaques, surtout en matière d'impiété, il poussait la critique jusqu'à accuser Dryden de prendre des libertés avec Jupiter, Mahomet et le diable. 11 poursuivait l'impiété dans ses dernières limites , et il citait gravement cette vieille plaisanterie dirigée contre le théâtre : Un prêtre, exorcisant une femme qui avait le diable au corps, demanda a l'ennemi du genre humain, lorsqu'il fut forcé de quitter la place, pourquoi il s'était logé chez une chrétienne. « Ce n'est pas à moi qu'il fauts'en prendre, répondit le diable; je l'ai trouvée sur mon terrain : elle était au théâtre. »

Un autre critique contemporain avait réprimandé le théâtre anglais, Rymer; mais celui-ci s'était attaqué à l'ancien théâtre seulement, et dans un but littéraire. Il est curieux de voir quelle était l'opinion du dix-septième siècle sur Shakespeare.

— S 36 — Rymer a compost'' deux traites; l'un est intitulé :

Les tragédies modernes considérées et examinées selon la pratique des anciens, Rymer choisissait le point de vue le plus éloigné, et s'exposait à mal discerner les

beautés de ses compatriotes. « Un Anglais, dit le judicieux auteur auquel nous empruntons ces détails, n'est pas plus tenu d'observer les lois du théâtre athénien que de stî conformer a celles de Solon. » MiltOQ lui-même ne trouvait pas grâce devant Rymer. Les réflexions de l'aristarquc sur le Paradis perdu, que quelques personnes, dit-il, appellent un poème, sont extrêmement sévères. L'autre ouvrage de Rymer a pour titre : Essai sur la tragédie, son excellence et sa corruption, a\'cc quelques réflexions sur Shakespeare et sur les autres auteurs écrivant pour le théâtre. C'est dans ce dernier ouvrage que, prenant a partie surtout Othello et Jules César, il frappe d'estoc et de taille.

« La fable d'Othello, dit-il, est tirée d'une nouvelle italienne. Shakespeare altère l'original en beaucoup de points, et toujours d'une façon malheureuse. Rien n'est plus antipathique qu'un mensonge invraisemblable, et certainement il ne saurait exister de drame plus pétri d'invraisemblance qu'Othello. Dans le hennissement d'un cheval et dans l'aboiement d'un dogue, il ya, la plupart du temps, plus d'expression humaine et même plus de charme que dans les tragiques transports de Shakespeare. — Kst-il rien de plus insipide, de plus pesant, que le plaidoyer d'Othello?— Au troisième acte se trouve la scène célèbre dans laquelle lago, par ses haussements d'épaules, par ses demi-mots, par ses réflexions ambiguës, fait entrer la jalousie dans le cœur d'Othello. D'où vient que celte scène est celle qui place cette tragédie au

dessus des autres tragédies? — Cela vient des gesles, des contorsions, des grimaces des acteurs. De telles scènes ont fait long-temps courir la foule après Arlequin et Scaramouche. — La donnée de cette pièce est monstrueuse, et la constitution en est pleine d'incohérences qui, au lieu d'exciter la pitié eu tout autre passion tragique et raisonnable, ne peuvent produire que l'horreur et l'aversion. Desdemona dit : « 0 bon lago! comment ferai-je pour regagner désormais mon mari? » Aucune femme, à moins d'avoir été élevée dans une étable à cochons, ne s'exprimera d'une manière si basse. — Il y a dans celte pièce, on doit le reconnaître, quelque idée du burlesque, duplaisant, du comique même, un certain sentiment des parades et des bouffonneries propres à divertir le gros des spectateurs; mais quant a sa partie tragique , ce n'est qu'une farce sanglante, sans sel et sans saveur. »

On comprend après cela les critiques de Voltaire. Rymer accumule ainsi une foule d'injures en peu de mots. Othello et lago, transformés en Arlequin et Scaramouche! Desdemona, cette poétique Dulcinée, changée en gardeuse de pourceaux ! tout cela ne laisse pas d'êlre assez singulier! Si les classiques l'avaient su lors de leur grande guerre contre les romantiques, quel avantage ils en auraient pris ! Il est vrai qu'on aurait pu répondre que Rymer est oublié, et que Shakespeare vit et vivra toujours.

Voyons maintenant ce que Rymer pense de Jules César. «Shakespeare, dit-il, pouvait en user familièrement avec lago et Othello, personnages à sa portée; mais Jules César est au dessus de sa sphère. Travestir les héros romains en habits de fous et en faire des paillasses est un sacrilège. Le fait est que la tète de

fauteur était farcie d'images grotesques, extravagantes, et que l'histoire ne lui a fourni que des noms

pour recommander ses pières.

« Le génie de Shakespeare était tourné vers la comédie, vers V humour, hans la tragédie, il esl hors de

son élément; son cerveau est en délire; il divague et s'égare, sans qu'aucun éclair de raison le remette en son chemin, sans qu'aucune règle pose une limite à sa frénésie. Ben-Jonson connaissait bien mieux les hommes et les mœurs. Lorsque quelque conte frivole, comme Othello, ou quelque histoire altérée, indigeste, embarbouillèc, comme Jules César, prend avec une audace impie sur notre théâtre le nom sacré de tragédie, il n'est pas étonnant que ce théâtre n'offre plus que corruption et scandale, et que la poésie tombe du haut de sa renommée et de sa majesté au dernier degré de l'avilissement et de la dérision. »

llymer est, comme on le voit, impitoyable. Cela lui porta malheur... Après avoir tant vanté la pratique des anciens, après avoir fait un procès si sévère à ses compatriotes , Kymer voulut écrire à son tour pour le théâtre : il se crut capable de donner l'exemple en même temps que la leçon; mais Edgar ou le Monarque anglais ne répondit pas a l'attente de Rymer. Celte tragédie, plus que médiocre, fit beaucoup rire aux dépens de son auteur. On y trouva des enflures telles que Shakespeare n'en comptait pas de pareilles. Le roi Edgar, empoisonné et s'écriant : i* Quelles pestes, quels océans, contient donc ce petit verre ! » parut d'un ridicule achevé.

Rymer, de plus, s'était avisé de tracer des règles dramatiques qui eurent une triste influence sur le théâtre anglais au dix-huitième siècle. Selon lui, la

comédie devait être au dessous de la vérité, la tragédie au dessus; a l'histoire seule appartient toute la vérité, c'est-à-dire que la comédie avaitmission de représenter les hommes pires qu'ils ne sont, la tragédie meilleurs qu'ils ne sont, l'histoire comme ils sont. Rymer ajoutait a ces remarques, qu'il puisait chez les anciens, ces observations particulières : «Si je ne me trompe, une femme ne peut tuer un homme a moins qu'elle ne lui soit supérieure; un serviteur ne peut tuer son maître, un particulier le roi, ni le roi un particulier. La décence poétique exige que des gens auxquels les lois du duel interdisent de se battre ensemble ne s'immolent pas les uns les autres. » Voila où l'abus de la critique avait amené l'art!

Nous n'achèverons pas ce chapitre sans dire quelques mots des changements politiques qui survinrent en Angleterre. Charles II mourut en 1685. Jacques II lui succéda. «Jacques II a moins de capacité que son frère, et n'a guère plus de vertus», écrivait Bonrepaux, agent français à Londres. Ce fut sous le règne de ce prince que Jeffreys, jugeodieux,continuatoutesses iniquités. JacquesII prétendait que son père, Charlesler, s'était perdu par les concessions qu'il avait faites, et il avait toit : car on ne peut appeler concessions ce qui est arraché forcément par la nécessité. Papiste, et par conséquent en désaccord avec l'église anglicane, il devait succomber dans la lutte qu'il poursuivit obstinément contre les opinions religieuses de son pays. L'adultère régnait a la cour de Jacques II comme a celle de Charles II. Après miss Arabella Churchill, Jacques 11 avait pris pour maîtresse Catherine Sedley, iîlle de Charles Sedley, un des hommes les plus spirituels mais les plus débauchés du temps, celui-là

même que Drydeu fait figurer comme un des interlocuteurs de son dialogue sur la poésie dramatique. CatberiDe avait plus d'effronterie et d'esprit que de beauté. Elle se demandait à elle-même quel était le charme qui lui soumettait le cœur du roi. « Ce ne peut être ma beauté, disait-elle, car il doit bien voir que je n'en ai pas; ce ne peut être mon esprit, car il n'en a pas assez pour s'apercevoir que j'en ai.» Il se forma, pour détacher le roi de Catherine Sedley, des intrigues plus compliquées et plus dissolues que celles qu'inventaient les auteurs de comédies. Comme pour précipiter sa ruine, Jacques II se livra aux jésuites; ses ministres se vendaient a la France, vis- à- vis de laquelle il subissait lui-même une position de vassal. Cuillaume d'Orange, qui haïssait Louis XIV et qui avait soutenu tant de guerres contre ce roi, surveillait les dissensions de l'Angleterre d'un œil ambitieux. Le trône de Jacques devait lui revenir par sa femme, héritière présomptive, la princesse Marie. En politique profond, il s'arrangeait pour s'emparer de l'autorité avant le temps. En 1688, Guillaume d'Orange opérait sa descente en Angleterre, et assurait h la constitution un libre développement; mais, cette main puissante une fois fermée, sous la reine Anne et sous les Georges, des ministres voués à la cour allaient joindre l'immoralité politique à l'immoralité des lettres.

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