CHAPITRE XIII
Robert Walpole. — Horace Walpole. — Chatterton.
— Richard Savage. — Johnson. — Gray. — Littleton.
— Pope. — Lady Montague. — Chircuill. — Prior. Swift. — Thompson. — Young. — Parnell. — Le Jubilé de Shakespeare.
Le champ de bataille était changé ; il ne s'agissait plus de vaincre par la force des armes, mais de conquérir des voles par la surprise ou par l'intérêt. Whigs et torys devaient se disputer le gouvernement, peu scrupuleux les uns les autres sur les moyens de parvenir. Au plus fort de cette lutte apparut un ministre merveilleusement doué pour l'achat des âmes, et qui exerça une grande action sur le dix-huitième siècle : ce fut Robert Walpole.
La vie de Robert Walpole est celle d'un homme d'état dont l'adresse se soutint vingt-cinq ans au pouvoir, et dont le nom rappelle tout de suite à la pensée la corruption politique dans ce qu'elle adeplus éhonlé. Walpole achetait les votes dont il avait besoin, et son cabinet était un comptoir où il faisait sa majorité. Le premier roi sous lequel Walpole arriva au ministère,
Georges I,r, n'était pas scrupuleux; il «lisait a son ministre : <i Vole comme les autres, Fais ta part; ne te gêne pas. » De semblables conseils n'étaient certes pas faits pour entretenir dans l'âme de Robert la sévérité d'un Caton. Georges 11, plus avare que son père, n'en laissa pas moins aWalpole la disposition des fonds nécessaires pour marchander les consciences. Georges II était un singulier homme, amoureux secrètement de sa femme et ayant des maîtresses , pareeqifil croyait que le trône d'Angleterre exigeait ce royal hommage à la beauté: il n'eût pas été a ses yeux un parfait gentilhomme s'il n'eût suivi les traces de ses prédécesseurs. Robert Walpole démêla bien vite celle faiblesse, et en usa. Tandis que tous les courtisans se prosternaient devant les maîtresses du roi, lui , Robert, faisait tranquillement sa cour à la reine Caroline, et, par son influence cachée, obtenait toutee qu'il désirait. Cette comédie, qui serait charmante à rétablir sur la scène, se joua long-temps a l'insu du roi luimême, lequel s'imaginait être un don Juan a l'égard de la reine et le maître absolu de ses ministres. On assure que ce personnage de Georges II, ne voulant pas passer pour être amoureux de sa femme, a fourni le type du Philosophe marié de Destouches. Le poète français, pendant son ambassade a Londres, avait tic témoin de ce ridicule, fort répandu du reste alors , et qu'on pourrait même rencontrer de nos jours , car la vanité , je ne dis pas l'amour des maîtresses, trouble encore bien des ménages bourgeois.
Il faut lire, dans les Mémoires d'Horace \\'a/polc,\o. spirituel et insouciant Horace, qui préféra aux orages politiques la douce vie de château, et le commerce <\i'> lettres au commerce ^(^ voles, une page char-
mante sur les relations de son père Robert et de la reine Caroline: «La reine entrait chez son mari, et, quand elle y apercevait sir Robert, elle faisait la révérence et se retirait humblement. Le roi la suppliait de rester; elle prenait un siège, semblait ne faire aucune attention aux affaires qui se traitaient, et s'occupait de toute autre chose. Quelquefois Georges II lui demandait son avis. — Je n'entends rien à la politique, s'écriait elle. — Cette modestie ravissait le soldat, qui ne craignait rien tant que d'être mené, crainte commune a tous les hommes faibles. Le roi insistait, et, sur certains signes convenus entre elle et mon père, continue Horace, elle parlait ou se taisait, s'avançait ou s'arrêtait, se tenait sur la réserve ou hasardait son opinion. Tout cela était si bien concerté , que ni le roi ni les assistants , quand par hasard il y en avait, ne devinèrent jamais la scène arrangée entre la reine et le ministre. Mon père jouait avec son chapeau , prenait son épée, tirait son mouchoir, plissait son jabot : chacun des détails de celte télégraphie avait un sens précis. En général , les matières disculées par le roi et le ministre avaient été , la veille même , passées en revue par la reine et sir Robert. Mais ce qui m'amuse infiniment, ajoute Horace, c'est la bonhomie des contemporains et des historiens, qui ont été dupes comme le roi : ils ont imaginé que la reine ne se mêlait jamais des affaires de l'état. Le fait est qu'elle menait l'Angleterre de concert avec mon père. »
Robert Walpole ne manquait non plus ni de présence d'esprit ni de sang- froid. Un jour, un jacobite furieux, qu'il avait reçu en particulier, quoiqu'il le sût fort mal disposé pour lui, tourmentait dans son gilet,
où il avait mis la main, la lame d'un poignard, que l'œil exercé de Walpole venait d'apercevoir sans qu'aucune crainte se lut manifestée sur le visage du ministre. Son interlocuteur se leva tout à coup et lui dit : — Je ne sais pourquoi je ne vous tue pas! — Pareeque je suis plus jeune et plus fort que vous, répondit Walpole. Donnez-vous la peine de vous rasseoir. — Et il continua tranquillement la conversation avec son adversaire confondu. Cela n'est pas d'un caractère médiocre. Walpole était un homme politique dans toute la force du mot, comme Sbaftesbury.
Horace Walpole ne suivit pas la carrière politique de son père ; après avoir débuté avec honneur dans la chambre des communes en défendant sir Robert, vivement attaqué par les tory s , il se relira à Strawberry-Hill, et se fit homme de lettres amateur. Il eut son imprimerie', consacrée a l'impression de ses ouvrages et de ceux de quelques amis. Il publia une ode à Gray, qui avait été son compagnon de voyage en Italie, et avec lequel il s'était tnôme brouillé chemin faisant. Sa Mère mystérieuse, tragédie., eut peu de succès; le Château d'Otrantc , petit roman dans le genre merveilleux, reçut un meilleur accueil Les Doutes historiques sur Richard III sont curieux, nous les avons analysés; mais son ouvrage le plus remarquable, Y Histoire des dix dernières années de Georges II, ne vit le jour qu'après sa mort, selon les propres dispositions de son testament. Il a laissé aussi des Rémi-, niscences, d'une lecture agréable, mais bien inférieures aux Mémoires du chevalier de Grarnmout, par Hamillon. Il avait peu de sympathie pour les auteurs de profession, et l'histoire de Chatterton va le prouver.
Nous avons déjà parlé de ce poète. Il avait espéré
trouver un protecteur généreux dans Horace, et il lui envoya un de ses pastiches; mais Walpole le montra a quelques érudits, qui devinèrent l'innocente supercherie du jeune écolier. Le grand seigneur, l'homme riche, eut la barbarie de répondre a l'enfant: « Continuez l'étude des lois, c'est le parti le plus sage; restez dans la situation où vous êtes ; travaillez pour soutenir votre mère dans la vieillesse, ce sera pour vous une grande consolation. 11 est d'ailleurs plus difficile de s'enrichir a Londres qu'a Bristol. Si jamais vous devenez riche, qui vous empêchera de suivre votre inclination? Quant au poème que vous m'avez adressé, -c'est un pastiche qui ne soutient pas l'examen. »
Cette cruelle ironie devait produire sur l'imagination ardente, sur le caractère fier, sur l'esprit ambitieux de Chatterton, l'effet contraire à celui qu'on paraissait attendre. Qui peut se refaire au gré d'un raisonnement, etsurtout quand ce raisonnement vient d'une manière blessante contrarier un sérieux instinct? Le cœur plein d'amertume, Chatterton résolut de partir pour Londres et d'y tenter la fortune dans les journaux. Il se berçait de l'espoir de jeter un nom glorieux a la face de Walpole. Il avait établi quelques relations avec un Magazine et se croyait sûr du succès. Il quitta donc sa mère et sa sœur, avec la ferme conviction que ses travaux allaient l'illustrer, et enrichir sa famille. Il est a plaindre plus qu'à blâmer. Les lettres de Chatterton sont d'hier. Il n'y a pas de jeune poète qui n'en écrive autant encore, tous les jours, de Londres ou de Paris, a sa mère ou à sa sœur. A peine arrivé, il voit tout en beau. — Il reçoit quatre guinées par mois d'un seul Magazine. — Il est comme chez lui au café du Chapitre , et il y rcn-
contre lous les beaux esprits. — Il a déjà quelques
petits cadeaux pour sa mère, pour sa sieur. — Il recommande a toute la ville de Bristol de lire le Freeholder'a Magazine. — Il l'ait des romances, content de voir son nom gravé sur le cuivre. — \\ a failli accompagner le duc de Norlhumberlaud dans un voyage projeté sur le continent. — Il se trouve a toutes les fêtes publiques, ce qui lui est aussi nécessaire que la nourriture. Il va vivre de pair et compagnon avec un gentleman frère d'un lord. — Il a suivi une brillante
lady, qui lui a jeté un gracieux coup d'oeil
Ainsi se groupent les illusions de Chatterton, mais ce sont autant de feux follets qui le mènent vers un précipice. Le revers delà médaille commence bientôt a se montrer. — Il ne tarde pas a être victime des ruses de son éditeur. Les Magazine tombent en déconfiture ; il cesse de se rendre au café du Chapitre, n'ayant plus a dépenser ses quatre guinées; nulle lady ne le regarde. — Il attrape un rhume de cerveau; il a froid dans son humble chambre; la faim , la pâle faim, le poursuit a travers les sinuosités de la grande ville, et le suicide, V obstiné suicide, comme on l'a dit de nos jours, s'assied a son chevet. Cependant Chatterton cherche encore à tromper sa mère et sa sœur, a se tromper lui-même. Il est si dur de mourir à dix-huit ans, dans toute la force de l'âge, dans toute l'énergie du cœur, dans toute sa fleur poétique ! Il veut s'embarquer comme chirurgien, quoiqu'il sache à peine tenir une lancette; mais cette dernière espérance échoue. Il se retire dans un quartier éloigné, chez une hôtesse charitable, madame Angel, et c'est là qu'à la suite d'une lutte terrible contre la misère, il met fin à son existence, après avoir. brûlé ses derniers écrits.
Walpole eut le tort de ne pas deviner sous l'enveloppe de vétusté dont Chatterton recouvrait son style un des grands poètes de l'Angleterre; il aurait dû lui tendre la main, au lieu de lui dire amèrement: « Si jamais vous devenez riehe », sans lui donner les moyens de le devenir; il aurait dû l'engager a jeter le masque du vieux Rowlie, en continuant de retremper à la source saxonne la poésie étiolée de son siècle. Les essais de Chatterton , de ce jeune homme de dix-huit ans, sont infiniment supérieurs a tout ce qui se publiait alors; ils sont supérieurs aussi, et de beaucoup, à la poésie du XVe siècle, qui, après Chaucer, Gower et Lydgate, ne brilla que d'un pâle éclat jusqu'à Spenser. La fraude du poète se trahit même par la vigueur de ses conceptions plus encore que par l'harmonie de la versification, dont l'allure était moderne sous ses vieux vêtements. Si le poète Rowlie eût existé, il aurait probablement suivi les errements de ses prédécesseurs, et se serait livré a l'imitation étrangère (1).
La Bataille d'Hastings, l'Execution de sir Charles Baivdin , la tragédie d'OElla , ont un caractère de force et de grandeur qui rappelle l'énergie des anciens scaldes et des bardes bretons. Le poète, dans la Bataille d'Hastings, comme un autre Aneurin, un autre Taliésin, semble avoir recueilli le dernier souffle des héros. La ballade de sir Charles Bawdin est noble et louchante. Jamais l'inébranlable fermeté d'un homme courageux qui meurt pour son pays, pour son roi, et dont la conscience élève l'échafaud jusqu'à l'autel du martyr, n'a reçu une plus mâle expression.
La tragédie d'OElla a de l'intérêt. OKI la était un gou-
(1) Voir le chapitre III, page 37.
verneur du château de Bristol, au commencement du Xe siècle. Il repoussa vaillaa atde nombreuses agressions danoises. Le poète donne à OEUa une belle et tendre fiancée; le bonheur est dans le château de Bristol. OEUa nu épouser Berthe, celle qu'il aime, et les ménestrels chantent sur tous les tons, en passant de l'idylle a rode, avec une grâce charmante ; mais la fête es! troublée par l'annonce d'une invasion des Danois. OEUa quitte l'habit de noces pour l'armure du combat, la main de sa fiancée pour l'épée teinte si souvent du sang des Danois II s'élance à la rencontre de l'ennemi. OEUa est blessé; Celmond, le rival d'OEIla, Celmond, qui a tressailli de joie en voyant le mariage ajourné, profile de la blessure du chef. II s'empresse de retourner au château de Bristol. Il dit à Berthe qu'OEIla, près d'expirer, la réclame pour adoucir ses derniers instants, et il emmène en croupe sur son coursier rapide l'amante abusée Celmond déclare bientôt a sa compagne la passion qui le dévore; mais l'indignation et le mépris répondent a ses transports. Celmond est prêt à demander à la violence ce qu'il ne peut obtenir de l'amour, lorsque des Danois fugitifs l'empêchent de commettre l'infâme action qu'il médite. Ces Danois eux-mêmes, dont OEUa a ménagé les jours, rivalisant de générosité, lui ramènent sa fiancée , malheureusement il est trop tard. OEUa, rentré au château de Bristol, et n'y retrouvant plus sa maîtresse, l'a crue infidèle et s'est poignardé. Il ne reste plus a Berthe qu'à mourir.
Ainsi se développe simplement, mais avec un langage des plus poétiques, la tragédie d'OE/la , qui serait, si elle appartenait au moine Rowlie,la première tragédie anglaise existante. 11 était impossible de ne pas l'attribuer à une civilisation plus avancée que
le XVe siècle. Elle était évidemment de Chatterton. Warton cite avec éloge, et il a raison, la ballade que soupirent lesménestrelspendant que Berthe, ignorant l'issue du combat, attend avec mélancolie le retour de son fiancé. Citons en entier cette ballade , dont le refrain est comme un souvenir de la romance du Saule.
v Oh! chantez mon triste lai; versez des larmes avec moi. Ne dansez plus aux jours joyeux; soyez comme la rivière qui s'écoule.
» Mon amour est mort , mon amour est couché dans son lit funèbre, sous le saule.
» Noirs étaient ses cheveux comme la nuit d'hiver, blanc était son cou comme la neige d'été ; vermeille était sa figure comme la lumière du matin ; il gît froidement dans sa tombe.
» Mon amour est mort, mon amour est couché dans son lit funèbre, sous le saule.
» Douce était sa voix comme la note de l'alouette ; légère sa danse comme l'est la pensée ; du tambourin, il en jouait avec grâce ; et il dort sous le saule.
» Mon amour est mort, mon amour est couché dans son lit funèbre, sous le saule.
» Écoutez, le corbeau remue ses ailes dans les ronces de la vallée ; écoutez, le hibou sinistre évoque par ses cris les sombres esprits des songes.
» Mon amour est mort, mon amour est couché dans son lit funèbre, sous le saule.
» Voyez, la blanche lune brille la-haut. Plus blanc qu'elle est le linceul de mon bien-aimé ! et plus blanc aussi que l'aube naissante, et plus blanc encore que le nuage du soir !
» Mon amour est mort, mon amour est couché dans son lit funèbre, sous le saule.
» Ici, sur la tombe de mon fidèle amour, on mettra de brillantes fleura. Aucun saint n'a donc daigné protéger le bonheur d'une jeune lille !
» Mon amour est mort , mon amour est couché dans son lit funèbre, sous le saule.
» De mes mains je veux planter des églantiers autour de sa tombe sacrée. Fées malicieuses, faites briller vos feux ; ici mon corps doit reposer.
» Mon amour est mort, mon amour est couché dans son lit funèbre, sous le saule.
» Venez avec une coupe faite d'un gland et avec une épine tirer le sang de mon cœur; je méprise la vie cl ses joies, les danses de nuit, les festins du jour.
» Mon amour est mort, mon amour est couché dans un lit funèbre , sous le saule.
» Sorcières des humides demeures, aux fronts couronnés de roseaux , emportez-moi dans vos funestes ondes. Je meurs... je vais... Mon bien-aimé, attends! Ainsi parla la demoiselle, et elle mourut. »
Cette citation suflit pour faire apprécier le sentiment poétique attribué par la jeune muse de Chatterton au vieux Row lie, et il y aurait à citer encore, parmi les ballades détachées, celle de/« Charité, ballade inspirée peut-être par l'indifférence de YValpole.
Après Chatterton, dont M. de Vigny a dramatisé le triste sort, faisons connaître Richard Savage , autre poète malheureux, que, dans l'ordre chronologique, nous aurions dû placer avant lui.
C'est encore une lamentable histoire :
Une singulière lutte eut lieu à la face de l'Angleterre, celle d'un fils qui réclame sa mère avec une persévérance infatigable, et d'une mère qui le repousse constamment loin d'elle , et cela malgré l'orgueil hu-
milié du fils , malgré la honte qui rejaillissait sur la mère ! Un pareil combat ne s'est pas renouvelé. Trop souvent les fruits d'illégitimes amours ont été ensevelis dans l'ombre; trop souvent des mères coupables ont voulu jeter le voile d'un silence éternel sur les conséquences de leurs fautes ; mais, presque toujours, lorsque le monde a commencé à pénétrer leur secret, elles ont accepté leur position , ou l'enfant généreux s'est dévoué a leur repos. Les choses se passèrent autrement entre Richard Savage et sa mère , la noble comtesse de Macclesfield.
D'abord, dans l'année 1697, Anne, comtesse de Macclesfield , après avoir vécu quelque temps assez mal avec son mari, pensa que le meilleur moyen d'obtenir sa liberté était une confession publique d'adultère. Se trouvant enceinte, elle osa déclarer que le comte de Rivers était le père de l'enfant qu'elle portait. Macclesfield , peu flatté d'une telle confidence , demanda et obtint une séparation. La comtesse accoucha pendant les instances du procès, et lord Rivers sembla effectivement regarder l'enfant comme le sien ; mais il eut le tort de le laisser aux mains de sa mère. L'arrêt du parlement dépouilla cet enfant de son titre; il ne fut plus qu'un bâtard. La comtesse ne tarda pas à l'éloigner de sa maison; elle le remit aux soins d'une pauvre femme , a laquelle elle enjoignit de ne jamais révéler le nom de ses parents. Poussée par une haine dont les motifs ne sont pas connus, elle ne voulut plus rien avoir de commun avec son fils, et son inimitié se manifesta d'une façon cruelle. Lord Rivers, étant tombé malade, songea a réparer les erreurs de sa jeunesse. Il prétendait disposer d'une part de sa fortune en faveur de Richard : il demanda à le voir
avanl de mourir. Anne Maeclesfield lui fit répondre quecel eu fant n'existait plus. Elle avait naguère privé
son (ils d'un nom : elle le privait actuellement d'une fortune. Plus lard , après avoir essayé <le lui ravir la liberté, on la rit solliciter l'exécution d'un arrêt qui devait lui ôter la vie. On reste stupéfait de rencontrer chez une mère un caractère si odieux.
Que devenait le jeune Richard? 11 était condamné à l'obscurité. Au sortir d'un collège où il avait fait de brillantes études, la noble comtesse, pour qu'il ne soupçonnât jamais de qui il était fils , le lit placer chez un cordonnier (a Shoe-Maker), et il se vit contraint de faire des souliers au lieu d'aligner des vers; a la place d'une plume , on lui mit une alêne a la main. Sur ces entrefaites, sa nourrice mourut. Il prit soin naturellement, lui élevé comme son fils, de mettre en ordre les objets qu'elle laissait, et qu'il croyait à lui. Ce fut en fouillant ses papiers qu'il trouva des lettres de lady Mason, la mère de la comtesse de Maeclesfield. Il apprit ainsi le secret de sa naissance.
Savage n'eut pas plutôt découvert ce mystère qu'il voulut se faire reconnaître de sa mère. Il chercha à éveiller sa tendresse par des lettres respectueuses , il tâcha de pénétrer jusqu'à elle; elle refusa de lire ses billets, elle lui lit fermer sa porte. « Savage, dit un de ses biographes anglais, était si touché de se savoir encore une mère, qu'il se promenait, dans les sombres soirées, devant le seuil de lad\ Anne, dans l'espérance de la voir paraître un moment il la croisée, ou même traverser son appartement un flambeau a la main. » — Toute cette tendresse, toutes ces assiduités, ne produisirent aucune impression sur ce cœur de marbre: cette femme l'aurait fait expirer de faim ou de froid
sur une borne de la rue, au coin de son hôtel. Savage, réduit à la plus grande misère, sans appui, sans profession, se fit auteur. L'indignation développa son génie.
Savage changea bientôt de procédé à l'égard de sa mère ; il ne se crut pas obligé au silence envers une créature dénaturée qui le traitait si indignement, et qui, elle-même, avait osé plaider l'adultère pour se séparer de son mari. La comtesse de Macclesfield avait épousé, a la mort de lord Rivers, un certain M. Bret. Richard Savage , en publiant ses Mélanges (a Miscellany-), écrivit une préface dans laquelle il raconta la cruauté de lady Anne avec une verve satirique dont la gaîté est empreinte d'une vive amertume. Nous avons cette préface de ses poésies sous les yeux. L'auteur, en choisissant pour épigraphe ces deux vers de Virgile :
Crudelis mater magis, an puer improbus Me , Improbus Me puer, crudelis lu quoque maler !
semblait s'accuser un peu du scandale qu'il allait produire; mais il le rejetait avec énergie sur sa mère. Voici, du reste, dans quels termes il s'exprimait sur le compte de celle qu'il appelait alors mistress Bret, tandis qu'il signait pompeusement : Richard Savage, fils du dernier comte de Rivers.
« Pour en revenir a ma mère , s'écrie Richard , si le célèbre M. Locke avait eu connaissance de-sa conduite, il eût certainement ajouté quelque chose a son chapitre contre les idées innées; il aurait mentionné un exemple de plus parmi les suivants. « N'y a-t-il » pas eu, dit 1VL Locke, des nations entières, parve-
» nues ii un très haut degré de civilisation , chez les- » quelles exposer des enfants pour les laisser périr de » besoin ou dévorer par des hèles féroces a été un )> usage aussi peu condamnable, aussi peu sujet à » scrupule, que l'action d'engendrer?» Si je voulais être sérieux, je prouverais aisément que mistress Bret m'a traité à la façon de ces peuples; mais, pour peu que l'on trouve ceci trop étranger a ma position, je trouverais une image plus juste. « Il est familier, con- » tinue le même auteur, aux Mingréliens qui profes- » sent le christianisme, d'ensevelir leurs enfants tout » vivants, sans le moindre remords. » Ma mère ne professe-t-elle pas et ne pratique- tr-elle pas le christianisme ii la manière des Mingréliens? >>
Voilà ce que les Anglais appellent humour. Certes, il y a une sanglante ironie; dans ce cynisme, dont la conduite de la mère justifie en quelque sorte l'excès. Non content de cette préface, Savage composa un poème qu'il intitula le Bâtard, et qu'il dédia, avec tout le respect qui lui était dû, à mistress Bref, autrefois comtesse de Macclesfichl. Ce poème , qui consiste en une centaine de vers, est écrit avec une prodigieuse énergie. Commencé gaîment, il finit sur un ton mélancolique. On sent que l'auteur s'efforçait vainement de rire : des larmes roulaient dans ses yeux. Après avoir vanté la destinée du bâtard, qui brille comme une étoile à travers des espaces inconnus, qui, fils de l'ardent amour, et non de l'hymen placé, s'élève dans toute la force et dans toute l'indépendance humaine, Richard fait un triste retour sur lui-même : il se rappelle sa vie malheureuse, que l'absence de sa famille a rendue dissipée, vagabonde; cette existence qui, dans les désordres d'une nuit d'orgie, a été souillée
même d'un meurtre, car, a la suite d'une querelle, il avait eu le malheur de tuer un homme, et la justice s'était emparée de lui.
Voici ces vers, pleins de sensibilité, qui attendrirent toute l'Angleterre, excepté lady Macclesfield :
« En des heures plus gaies, lorsque mon imagination prenait un essor élevé, ainsi chantait ma muse triomphante :
» Heureuse la naissance du bâtard! Comète excentrique, il brille à travers des routes irrégulières. Ce n'est pas un fruit de complaisance, lui! La nature l'a créé dans un moment d'extase; il reçut le jour pour fonder une race , et non pour en continuer une. Le bâtard généreux n'est pas un dixième portrait de famille avec la figure stupide de ses aïeux. Aucune tradition n'arrête l'élan de ses espérances; aucun préjugé n'étouffe ses lumières naturelles; sa flamme est en lui, il n'a pas besoin de celle des autres; il se glorifie de son nom étincelant de bâtard.
» Né pour lui-même, ne connaissant aucun empire, réchauffé par la liberté, nourri par la fortune, aucun guide, aucune règle, ne contrôlent son choix ! Son corps est indépendant comme son âme. Il peut choisir dans les vastes rangs du monde le rang qui lui convient; personne ne lui fixe le but, ne lui prescrit de devoir, ne lui assigne un nom. Qui donc le gêne, ce libre enfant de la nature? Il vit seul; son cœur n'obéit qu'a lui; son esprit lui appartient. Vive le bâtard!
» 0 ma mère ! — que dis-je ! ô vous qui ne voulez pas être ma mère! combien je dois vous remercier des avantages que vous me procurez! Vous avez dégagé mon âme de tous les devoirs du sang et de la famille ,
de tout lieo maternel , moral et divin ; vous avez poussé mon esquif loin du rivage; vous Pavez jeté sur
l'océan de la vie sans lui donner de gouvernail. Combien j'aurais perdu si, restée fidèle à votre époux, respectant ses droits, tout en le haïssant du plus profond du cœur, vous eussiez cédé a ses froides caresses et donné l'être à une créature chétive, avorton légal, conçu sans transports ! Alors, enfant d'un hymen glacé, j'aurais été votre héritier, regardé comme \n\ fardeau, il est vrai , mais élevé avec soin dans votre maison. Peut-être, misérablement riche et mesquinement grand , on m'eût vu l'esclave de la pompe ; j'aurais été un chiffre de plus dans la population. J'aurais paru glorieux d'une valeur inconnue; j'aurais sommeillé dans un fauteuil dû au hasard de ma naissance... Mais l'enfant de l'amour ardent , le bâtard , ne s'élance-t-il pas dans la vie aussi fort que la nécessité, à travers les obstacles, malgré la volonté des cœurs? Bienheureuse est la destinée du bâtard !
» C'est ainsi que dernièrement, prophète de malheur, poète mal inspiré , je ebantais ! L'espérance me souriait. Confiant en moi-même, méprisant le danger, iebelle à la voix de la sagesse, je marchais sans voir les abîmes ouverts sous mes pas; je me figurais que la pensée et l'action n'étaient qu'une même chose; je ne remarquais pas de combien d'entraves est embarrassée la route de celui que la prudence ne protège pas et que la fatalité conduit. Mais à présent, battu par tous les vents et près de défaillir, je cherche un abri pendant la tempête. Ma muse a changé de Ion : les chants de la gaîté ont fait place aux soupirs de la douleur.
» 0 mémoire ! toi âme de la joie et du chagrin , toi
qui nous représentes les actions passées, pourquoi viens-tu aggraver la position d'un malheureux ? pourquoi mets-tu sans cesse un aiguillon dans ma plaie? Peu nombreuses sont mes félicités, hélas ! et comme elles tombent vite dans l'oubli! Pourquoi donc ne pas me les rappeler, plutôt que de me replacer à toute heure mes tristes souvenirs sous les yeux? Tu te plais, en vérité, à répéter ceux-ci, a les multiplier comme un miroir !
» Le hasard est-il un crime pour que mon cœur désolé gémisse éternellement sur un malheureux événement que je n'avais pas prémédité ? Est-on coupable de défendre sa vie? — Oh ! cesse de plaider ainsi en ta faveur ! Ce que tu as fait sans malice ne t'en a pas moins souillé. Si le Ciel avait veillé sur toi, tu n'aurais pas été provoqué, ou tu aurais été la victime au lieu d'être le meurtrier.
» Quelque éloignée qu'ait été la pensée du crime, le sang versé sous le toit domestique crie, et sa vengeance s'exerce contre moi. Le pâle mort revit, revit pour mes yeux, et me condamne à le voir d'un œil attendri. Sans colère, il me reproche d'avoir brisé de belles destinées ; il se plaint que la pitié est descendue trop tard dans mon cœur. Jeune et imprudent alors, qui sait? un jour il eût été plein de vertus. La Folie , sa compagne , serait morte dans la honte , et la Sagesse l'aurait remplacée; elle l'eût guidé vers la Renommée ; il serait devenu un ami de son pays , noble , généreux, loyal et aimé de tous. Il aurait pu sauver des infortunés près de périr, et, en le tuant, lui, peut-être en ai-je immolé d'autres !
» 0 tardif repentir ! repentir toujours inutile ! tes remèdes ne font qu'endormir l'incurable peine ! Où
reposer mon espérance?... Les soins d'une mère n'ont pas abrité sous l'égide de la prière mon enfance innocente; la main d'nn père n'a pas maintenu ma jeunesse, développé mes vertus et corrigé mes vices. Mère, toi que j'ai tort d'appeler ainsi, adieu ! Mes malheurs arracheront des larmes aux cœurs les plus durs. Tout ce (pie j'ai eu de déplaisir, c'est a loi que je l'ai dû ; tout ce que j'aieu de bonheur m'est venu des étrangers.»
Ce poème de Richard Savage, cri d'angoisse et signal de détresse, força sa mère a quitter Bath , où elle s'était retirée pour éviter la présence de son fils. A chaque pas qu'elle faisait, elle entendait murmurer ces vers vendeurs.
L'homme dont Richard Savage avait versé le sang dans une rencontre nocturne, la tête échauffée par le vin, se nommait James Sainclair. Les coupables, ils étaient plusieurs, avaient été saisis ; le procès fit beau coup de bruit, et Richard Savage fut condamné à mort. On remarqua l'acharnement d'un Daniel Page, espèce d'avocat général, qui semblait jaloux de l'esprit et de la réputation du prévenu. Ce M. Page le traita avec une insolence et une sévérité tout a fait étranges; il termina sa singulière harangue par ces mots :
« .Messieurs du jury, considérez, s'il vous plaît, que » M. Savage est un très grand homme , beaucoup plus » grand que vous et moi, messieurs du jury, qu'il a de )> l'argent dans sa poche, beaucoup plus que vous et moi, » messieurs du jury (Savagcn'eut pas toujours cette su- » périorité) ; mais, messieurs du jury, ce n'est pas une )> raison pour que M. Savage ait la permission de tuer » vous ou moi. Qu'en dites-vous, messieurs du jury? >->
Richard demanda sa grâce au roi. Il trouva la en-
core sa mère contre lui. Sa mère assurait qu'il n'avait pénétré autrefois clans ses appartements que pour la tuer, lorsqu'il était guidé, comme on le sait, par un sentiment de tendresse. Heureusement pour Richard, la comtesse d'Hertfort le protégea, intéressa la reine à lui et obtint sa grâce. Peu de temps après môme, il reçut une pension de cinquante livres sur la cassette de la reine, comme son lauréat volontaire, car un autre que lui avait obtenu la place officielle.
Richard Savage , lié avec tout ce que l'Angleterre renfermaitde plus distingué etdeplusopulent, nourri, logé, vêtu tour à tour, suivant l'usage des poètes du temps, par un grand nombre de seigneurs, aurait assuré son avenir et se fût mis au dessus de l'indigence, s'il avait eu plus de prudence et d'économie ; mais ces qualités lui manquaient complètement. L'or s'échappait de ses doigts comme l'eau , il ne pouvait jamais en retenir une parcelle pour le lendemain. C'était sans cesse à recommencer de la part de ses amis, qu'il fatigua par ses importunités, et encore plus par son caractère. Railleur a l'excès, il faisait des épigrammes (et quelles épigrammes! #n en va juger) contre ses bienfaiteurs. Dans le temps où il vivait auprès d'un de ses amis du nom de Dennis, il parla de lui dans ses vers de cette façon :
« Si Dennis publiait que vous avez poignardé votre frère, satirisô votre monarque ou débauché votre mère , quelle vengeance pourriez-vous tirer de Dennis? N'est-il pas trop stupide pour qu'on rie, trop insensé pour qu'on réponde? La loi pourrait-elle vous donner quelque avantage sur une si sotte espèce? et ne rougiriez-vous pas de tirer votre épée contre un homme de son âge ? Laissez donc le monstre, incapa-
hle de nuire , se démener dans sa bêtise , dans sa folie el dans sa vieillesse. »
Richard Savage ne mena pas une vie des plusestimables: il écrivit souvent ce qu'il ne pensait pas; il
lit dos pamphlets pour Robert Walpole ; il se mêla de toutes les querelles politiques, mettant la plume a la main a tout propos. 11 était de l'école de Richard Steele, qui souvent, pour dîner, taillait sa plume comme Figaro, demandait de quoi il était question, et envoyait quelques pages à son libraire, tantôt pour la cour, tantôt contre la cour. Ils furent liés , mais leur amitié ne dura pas. Richard Steele crut avoir à se plaindre de l'humeur railleuse de Savage : il le bannit de sa maison.
MistressOffield, célèbre cantatrice du théâtre royal, se montra une des plus constantes amies du poète; elle lui fit sa vie durant une pension. Quelle différence entre la noble comédienne el la comtesse de Maccleslield! Richard Savage a chanté sa bienfaitrice ; il a laissé sur elle de beaux vers en témoignage de sa gratitude. Dans une épître qu'il lui a adressée, il parle ainsi du rôle de^léopâtre, dans lequel elle excellait : « Cléopâtre revit dans tes charmes; elle existe, elle parle, elle brille d'un éclat incomparable, belle comme elle fut, plus belle môme; en toi resplendissent son esprit , son savoir, sa grâce, son élégance, ses attraits. César, le maître du monde, admirait la grandeur de son âme dans celle de cette reine, et Antoine se consolait de la perte de l'empire en pensant qu'il possédait un tel trésor. Oh ! si ces héros, ces pâles ombres, pouvaient sentir ta lumineuse influence! s'ils pouvaient entendre les accents sonores qui sortent de tes lèvres, ravi au mystérieux séjour du repos éternel par ce
charme puissant, chaque fantôme voudrait recommencer a vivre et à aimer ! »
Le chef-d'œuvre de Richard Savage, est the Wanderer (l'Homme errant). Ce poème, en cinq chants, est rempli d'admirables descriptions et de nobles pensées. Richard Savage s'explique ainsi lui-même sur le but de cet ouvrage : « Je fuis tout soin public, toute lutte vénale, pour mettre en contraste la vie tranquille et la vie active, pour prouver dans ces vers que les enfants des hommes peuvent faire briller un rayon de bonheur à travers les sinistres nuages du chagrin ; que l'infortune enfin, grâce au prestige de l'imagination, élève et orne l'esprit humain. » Le poète s'est inspiré de cette pensée, que le bien naît du mal. 11 rencontre sur les montagnes un ermite qui lui offre l'hospitalité ; cet ermite lui enseigne les bienfaits de la solitude, qui rapproche l'homme de la divinité par la contemplation. C'est après avoir perdu une femme qu'il aimait, Olympia, que l'ermite est venu demander un doux fantôme aux nuages qui roulent sans cesse autour de sa tête, Olympia a répondu a ce tendre appel : elle apparaît a l'ermite ; elle le console, en attendant le moment où Dieu lui permettra de la rejoindre. Le poète et l'ermite s'entretiennent des misères de l'humanité et des grandeurs de Dieu, des amertumes du vice et des douceurs de la vertu. Enfin , l'ermite arrive au terme de ses désirs : il sent la mort approcher, une mort heureuse. Soudain, délivré de ses maux, il se transfigure aux yeux du poète : c'est un ange qui monte aux cieux en laissant son exemple a suivre aux hommes misérables. Aussi Savage a-t-il nommé ce poème Vision.
Richard Savage profita mal, pour son compte, des
enseignements de son ermite. Chassé de presque toutes les maisons où il avait eu accès, par suite de son caractère susceptible et de ses menées \ agabondes, qui se plièrent mal aux usages des autres, il vécut longtemps au jour le jour, empruntant quelque argent à ceux de ses amis que le hasard lui faisait rencontrer, sans avoir souvent môme de domicile. Une chose singulière, c'est que Richard Savage disparaissait aussitôt qu'il avait quelques guinées dans sa bourse ; on ne savait où il allait, mais ce n'était pas sur la montagne. Si on avait pu suivre ses traces, on l'aurait trouvé accoudé sur la table de quelque taverne. Il fut enfin arrêté pour dettes et conduit a Newgate , où il mourut huit mois après. Ainsi s'éteignit un des beaux génie-, de l'Angleterre. Savage avait une taille moyenne, un long visage, des traits fortement prononcés; il était maigre et d'une faible complexion. Un air mélancolique, une grande dignité de maintien, imposaient d'abord ; mais cet aspect grave et solennel ne tardait pas ii prendre un caractère de douceur, ses manières devenaient insinuantes; sa démarche était lente, et sa voix presque plaintive ; il souriait volontiers, il riait lavement. Son esprit s'élevait a un haut degré de vigueur et d'activité ; son jugement était sûr, son intelligence vive, sa mémoire fidèle. H donnait aux moindres choses une extrême attention; il s'instruisait dansla conversation des autres, en ne perdant jamais un mot de ce qui était digne d'être retenu. Il recueillit dans les cafés qu'il fréquentait, en se mêlant aux entretiens que son esprit animait, plus de connaissant es qu'il ne s'en acquiert dans le silence de l'élude et dans la poudre Acs bibliothèques.
Nous avons déjà inscrit plus d'une fois dans ces
pages le nom de Johnson, auteur de la biographie des poètes anglais, judicieux critique, dont le caractère tranche avec celui de quelques uns des poètes dont il a écrit la vie, et qu'il avait le droit de j uger sévèrement. 11 était plus fortement trempé que Savage. Il donna une forte leçon a lord Chesterfield, dont il avait sollicité vainement la protection a son début. Quelques années plus tard , les rôles étaient changés : la réputation de Johnson s'était élevée comme un astre éclatant; elle attirait les regards de toute l'Angleterre. Lord Chesterfield , habitué à encenser le soleil levant, se fit lui-même un des courtisans de Johnson ; il sollicita l'honneur qu'on avait voulu lui faire autrefois, et écrivit même dans un journal (Je Monde) plusieurs articles excessivement élogieux sur le dictionnaire de Johnson. Voici de quelle façon l'auteur y répondit :
« Mylord,
» J'ai été informé dernièrement, par le propriétaire du journal (Je Monde), que deux articles où l'on recommande mon dictionnaire au public sont l'ouvrage de votre seigneurie. Etant très peu accoutumé aux faveurs des grands, une semblable distinction est un honneur que je ne sais bien ni comment recevoir ni de quelle manière reconnaître.
» Lorsque de faibles encouragements me décidèrent à visiter votre seigneurie, je fus maîtrisé, comme le reste des hommes, par le charme de vos discours. Je conçus, malgré moi, le désir de pouvoir me nommer
» Le vainqueur du vainqueur de la terre. » J'espérai obtenir de vous cet intérêt dont je
voyais le monde jaloux ; mais vous reçûtes mes avances • l'une façon tellement glaciale, que ni la fierté ni la modestie ne me permirent de continuer.
» L'attention que vous avez la bonté d'accorder maintenant a mes travaux, si elle avait été moins tardive, m'eût touché comme une preuve de sympathie; mais vous avez trop attendu. »
Ainsi répondit Johnson, et cette lettre, dont nous ne citons qu'une partie, est pleine d'indépendance et de dignité; elle mérite d'être lue en entier. Vous avez trop attendu, nous semble d'un noble et dramatique effet. Trop d'auteurs, par la servilité de leurs dédicaces, ont discrédité leur profession, témoin Dryden. On aime à rencontrer des esprits de cette force-la.
Johnson est l'auteur de Rassclas. Ce petit chefd'œuvre nous rappelle un événement qui fut bien douloureux pour l'écrivain. Dans l'indigence où il vivait, ce fut pour payer les frais d'enterrement de sa mère qu'il composa en huit jours l'histoire du jeune prince abyssinien. Jonhson avait connu Savage; il avait partagé sa vie bohémienne; ce fut lui qui le vengea le premier de l'abandon de la comtesse de Macclesfield el imprima un terrible signe de réprobation sur le front d'une mauvaise mère.
Johnson, dans le Rôdeur, a donné des préceptes de morale, d'économie, et même d'hygiène; mais il a quelquefois manqué de goûtdans ses développements. Il aime avoir, dit-il dans un de ses articles, les petites demoiselles occupées aux travaux de l'aiguille , il se croit à une école de vertu ; c'est bien, mais il ajoute : « Ovide et Cervantes leur apprendront que l'amour n'a d'empire que sur celles qu'il rencontre oisives. » Si les demoiselles vonlchcrcher, comme Johnson semble
le leur recommander, des enseignements dans Ovide et dans Cervantes, je crains bien que l'instruction qu'elles peuvent en tirer ne soit plus dangereuse qne l'ignorance.
L'élégie sur un Cimetière de campagne, de Gray, a été traduite dans toutes les langues, et souvent en français. C'est un des chefs-d'œuvre de la poésie anglaise. 11 y a beaucoup de mélancolie, beaucoup de philosophie dans cette courte appréciation de la simple destinée dupaysan, qui apassé ducalmedelaviechampêtre dans celle du tombeau, sans connaître les orages du monde. Quelques vers ont suffi pour rendre Gray immortel. Le Barde, du même auteur, est une énergique imprécation d'un des descendants de Taliésin contre le roi Edouard Ier, qui, ne pouvant soumettre le pays de Galles, ordonna le massacre général des bardes, dont les chants belliqueux soutenaient l'exaltation de leurs compatriotes. Le poète suppose que le dernier barde, monté sur un rocher, a le temps de maudire le vainqueur avant de se précipiter avec sa harpe dans le torrent, où il va chercher la liberté de la mort.
Continuons de passer en revue rapidement quelques poètes qu'il importe de signaler aux amateurs de la poésie anglaise. Nous ne saurions passer sous silence lord Ly ttleton , qu'on a surnommé le Tibulle anglais, et qui a chanté en vers charmants miss Lucy Fontescue, qu'il épousa plus tard. Lord Ly ttleton a droit d'être rangé plus que tout autre parmi les poètes de l'amour.
Voici la première pièce qu'il composa pour miss Lucy :
«Autrefois, inspiré seulement par les Muses, je
soupirais mes amoureuses chansons; nulle ardeur curieuse n'enflammait mon cœur. Cependant, plus d'un étendre beauté déçue croyait aux plaintes qu'exhalait ma tristesse mensongère el pleurai! de mes pei-
nes imaginaires.
«Mais Vénus maintenant, pour me punir d'avoir si long-temps use de feinte, m'a rendu tellement amoureux de toi que la troupe entière de l'Annie ne pourrait m'inspirer des accents assez doux pour exprimer ma réelle flamme. »
Nous ne consacrerons que peu de mots a Pope, il est trop connu pour que nous analysions ses œuvres en détail. Les maîtres de Pope dans l'art des vers furent Spenser, Waller, Dryden, qu'il étudia profondément dès l'âge de douze ans , car ses idées se tournèrent de très bonne heure vers la poésie. Il aperçut un jour le vieux Dryden dans un café où se réunissaient les beaux esprits pour causer des affaires du temps; il s'écria avec enthousiasme : Virgilium tantum vidiJ A quinze ans il savait le grec et le latin. Pope, qui avait habité avec sa famille un petit village de la forêt de Windsor, crut devoir célébrer celte forêt, déjà fameuse dans l'histoire poétique de l'Angleterre. Elle avait été célébrée par Cowley et par Denham ; il les surpassa. A vingt ans il écrivit un Essai sur la Critique qui annonce une grande maturité d'esprit et donne dès lors la mesure de son talent élégant et correct. La Boucle tic cheveux enlevée est le poème le plus ingénieux et le plus original de Pope. Ce charmant badinage a survécu à la plupart de ses autres compositions.
Une aventure arrivée en 1712a la belle Fermor, dont lord Petre coupa un jour une boucle de cheveux, inspira ce petit poème a Pope, qui n'avait alors que
vingt ans. C'est à cette dame qu'il dédia ses vers, en l'avertissant, dans la préface, qu'elle y figurait sous le nom de Belinde. Pope, et ce fut une nouveauté, remplaça la vieille mythologie par les gnomes et les sylphes, et tous les esprits élémentaires que venait de mettre a la mode le Comte de Gabalis. La houcle , mal défendue par les sylphes et enlevée par l'audacieux lord, est changée par Pope en comète étincelante. Elle devient un astre dans le ciel de la galanterie. Le ton de Pope est fin, léger, et Belinde, quoiqu'elle criât si haut pour sa boucle ravie, n'était pas assurément une prude.
Le talent du poète se montre avec plus de force et de sentiment dans l'épîlre d'Héloïse à Abailard. Leur histoire a été racontée bien des fois ; les philosophes , les historiens , les poètes, se sont emparés de ce sujet , qui parle en même temps a l'esprit et au cœur.
Ce qui est vraiment curieux dans les lettres d'Héloïse et d'Abailard , c'est moins les regrets douloureux des amants après leur séparation, que la peinture des mœurs du treizième siècle, et l'opinion qu'on se faisait du mariage relativement à la philosophie. Héloïse elle-même refusait d'être la femme d'Abailard après la découverte de leurs amours par le chanoine Fulbert, et lui citait une infinité de textes sacrés et de maximes tirées de Sénèque et des autres écrivains renommés de l'antiquité , pour lui prouver que l'état d'homme marié etcelui de philosophe sont absolument contradictoires, et qu'il valait mieux pour lui qu'elle restât sa maîtresse. Une femme a domicile , et le soin des enfants, dans la pensée d'Héloïse, ne s'accordent en aucune façon avec l'étude exclusive des lettres. Elle s'exprime là-dessus dans les termes les plus
formels. « Quoique le nom d'épouse, dit-elle, soit jugé plus sain et plus fort , ou autre aurait toujours été plus ilon\ à mon cœur, celui de votre maîtresse, espérant que plus je me ferais humble et petite , plus je m'élèverais en grâce et en faveur auprès de vous, et(|ue, bornée à ce rôle , j'entraverais moins vos glorieuses destinées. »
Ce fut donc, pour ainsi dire, malgré elle, qu'Abailard la conduisit à l'autel , atin de satisfaire le chanoine Fulbert, qui ne voyait pas les choses avec le même sang-froid. Une fois mariés, il fut convenu entre les époux que le mariage demeurerait secret, de peur d'entraver, comme il est dit plus haut, les glorieuses destinées d'Abailard, qui , rougissant lui-même un peu de son hymen , se trouvait dans la disposition d'esprit où Walpole vienlde nous montrer Georges II. Mais ce n'était pas le compte du chanoine vindicatif. Furieux de voir que la réputation de sa nièce, par ce silence des deux époux, était aussi compromise qu'auparavant , il résolut de se venger. On sait comment il le lit.
Tous les malheurs vinrent accabler le pauvre philosophe vieillissant. Lorsque lléloïse , continuant sa vie de dévoûment, eut pris le voile pour épargner au moins à Abailard les tourments de la jalousie , il se rejeta dans les disputes théologiques, et vit condamner et brûler ses livres. Il se retira dans l'abbaye de Saint-Gildas , au bord de l'Océan, voulut établir dés lois sévères dans le couvent, et s'attira l'inimitié des moines, moins détachés que lui des passions d'icibas. Il végéta cruellement jusqu'à ce que les lettres d'Héloïse, qu'il avait établie au Paraelet, apportassent un peu de courage ;i son aine abattue.
Pope a louché tous ces points dans sa célèbre épître ;
il s'est surtout occupé de l'état de la pauvre Héloïse , dont le cœur avait conservé toute l'énergie qui manquait désormais à Abailard. Il est entré fort avant dans cette psychologie amoureuse. Une flamme assez brûlante , bien que ce ne soit encore qu'un reflet adouci du texte latin, échauffe la lettre anglaise. Quand Héloïse désespérée s'écrie , en appelant Abailard :
Give ail thou canst — et let me dream the resl !
Belinde elle-même et les autres dames de la société de Pope ont dû se voiler le front.
Après la traduction de l'Iliade, qui établit sa fortune, comme la Henriade , publiée en Angleterre, établit cfdle de Voltaire , par suite de nombreuses souscriptions , Pope déclara la guerre aux mauvais poètes de son temps, qu'il comptait parmi ses ennemis. Il fit la Dunciade , satire contre les sols, dont nous ne pouvons pas bien apprécier le mérite , mais dont le résultat fut de jeter du discrédit sur les lettres en général. Pope aimait a faire la satire des autres ; il n'aimait pas qu'on fît la sienne: la moindre critique lui agaçait le système nerveux, qu'il avait, comme Voltaire, très susceptible. Il se laissa emporter à ses ressentiments. Placé à la hauteur où il était, il n'aurait pas dû descendre si bas. Voltaire eut son Desfontaines, Pope eut son Dennis , et les deux poètes firent tort a la dignité de l'art en s'abandonnant à leurs animosités personnelles. Lorsque Boileau s'attaquait aux Cotins de son temps , il n'avait que l'amour des bons vers et l'horreur du faux goût.
Pope publia enfin son Essai sur l'homme, œuvre capitale qui l'a rangé parmi les philosophes. «Lais-
sez, dit-il à la lin de s;i troisième épîtrc , laissez les fous disputer sur la forme du gouvernement : le mieux administré est le meilleur ; laisse/, les gens qu'un zèle inconsidéré entraîne à disputer sur les modes de la foi : celui qui vit bien ne saurait être que dans la bonne voie. Quels que soient les jugements du monde en ces matières, la charité, voila la grande affaire du genre humain. Tout ce qui s'oppose a cette grande fin doit être faux , et tout ce qui contribue au bonheur ou à l'amélioration de notre nature vient de Dieu. L'homme, de même que la vigne, a besoin de support: il acquiert la force qui le soutient de l'objet qui l'embrasse. » Un pourrait répondre a Pope que du mode de gouvernement dépend la bonne administration, et (jue la liberté, au sujet de la foi, conduit a l'absence de religion ; mais il faut lui savoir gré de l'intention qui a dicté ses vers : il prêche la concorde et la charité.
Pope était plus un artiste qu'un poète. Il polit, il cisela souvent les idées des autres, mais toujours avec un travail exquis. Bien qu'il eût été peu favorisé de la nature, et que sa personne n'eût rien de ce qui peut séduire et éblouir les dames, il aima, dit-on, lad y Montagu , qu'il devait haïr plus lard et traiter fut durement, lorsque son amour-propre de poète et d'amant se trouva offensé par un solennel abandon. Cette dame, du reste, le lui rendit bien.
On a de lady Montagu quelques odes gracieuses, où la discrétion habituelle à son sexe, et surtout aux Anglaises, n'est pas complètement observée. Lady Montagu avait, si l'on en croitles chroniqueurs, couru quelques aventures dans lesquelles sa pudeur s'était nécessairement aguerrie. On rapporte qu'ayant suivi son mari, ambassadeur en Turquie, comme ses lettres
spirituelles en font foi, elle témoigna vivement au chef des eunuques le désir de pénétrer dans le sérail, malgré la sévère défense des lois musulmanes a ce sujet. Le chef des eunuques y consentit; mais, en serviteur fidèle, il fit part a son seigneur et maître des intentions de l'aimable Anglaise. Achmet III lui ordonna de se laisser gagner. Lady Montagu fut introduite dans le sérail sous un costume oriental. Le sultan parut tout a coup au milieu de ses femmes, fit semblant de la prendre pour une esclave achetée au bazar, et lui jeta le mouchoir significatif. Il y allait de la vie de lord Montagu, et lady Montagu se dévoua; mais on assure que lord Montagu ne lui en sut aucun gré, et qu'il se sépara d'elle à l'amiable lorsqu'il eut connaissance de cette fantaisie de sa femme, qui transpira dans l'ambassade, quoique lady Montagu n'ait jugé à propos d'en parler ni a ses amis ni a ses lecteurs. Outre ses lettres, elle a publié une réponse aux critiques de Voltaire sur Shakespeare.
Churchill se fil poète satirique, à l'imitation de Donne, de Dryden, de Pope. L'ouvrage qui commença sa réputation a pour titre la Rosciade. C'est une revue piquante des querelles théâtrales de son temps. Cette oeuvre, qui n'a plus d'intérêt pour nous, eut un grand succès. Churchill y joignit bientôt des satires politiques. Il avait du talent; mais il mourut a trente-trois ans, dans toute la force de ce talent hardi et moqueur. La vie de Churchill a été vivement attaquée par ses ennemis. Il quitta sa femme et sa cure, car il était entré dans les ordres, pour venir à Londres, et s'y livra a la dissipation. On cite néanmoins un trait d'humanité de lui qui suffit à racheter ses erreurs. Un soir, il rencontra dans les rues de Londres une
jeune Bile d'une grande beauté que la misère forçait a mendier; son père, sa mère et deux jeunes enfants,
mouraient de faim. Au prix même de sa beauté, elle demandait du pain. Churchill, quoiqu'il moitié ivre, la respecta et soulagea toute cette pauvre famille.
Prior, disciple d'Horace, a fait de très jolis vers. Lorsque Chloé lui reproche son inconstance, il lui répond :
« Le dieu de nous autres poètes, tu sais, enfant, le » soleil, tu sais comme, après son voyage, il cherche » le repos ! S'il aime à courir pendant le jour sur la » surface de la terre, la nuit il lui plaît de s'endormir » sur le sein de Thétis.
» Ainsi, lorsque, fatigué d'avoir erré tout le jour, je » reviens le soir vers toi, ô mon trésor! peu importent » les beautés que j'ai rencontrées en chemin : elles » ont eu mes visites ; mais toi, tu es ma maison.
» Terminons donc, chère Chloé, celte guerre pasto- » raie; tombons d'accord comme Horace et Lydie, » car tu as cent fois plus de beauté qu'elle, et moi, j'ai » beaucoup moins de génie que lui. »
Si cette petite pièce n'est pas très régulière au point de vue de l'astronomie, ni même très rassurante au point de vue de l'amour, elle est du moins très ingénieuse comme poésie.
Thomas Moore, ainsi que le remarque un critique anglais, a retrouvé depuis cette veine charmante.
Prior tourne aussi fort bien l'épigramme gracieuse. Voici ce qu'il écrivit sur le MU ton de lady Dursley : Si la jeune beauté que le démon surprit .trait eu les vertus qui décorent votre âme , Le serpent sans succès aurait tenté la femme, Adam n'eût point jiéché, M Mon n'eiU point écrit.
Prior, garçon de taverne primitivement, avait été distingué par lord Dorset, qui se chargea de son avenir. Il fut nommé secrétaire d'ambassade à La Haye, puis ambassadeur à Paris , et succéda à Bolingbroke. Il eut une vie heureuse. Sa muse ne fut pas toujours chaste : il a laissé quelques imitations de La Fontaine plus licencieuses que l'original , car, lorsque la musc anglaise dénoue sa ceinture, elle le fait avec une liberté de bacchante. Rochester, Armstrong, auteur de F Economie de l'amour, Prior, Swift, ont offensé la pudeur bien plus encore que Wicherley elCongrève.
Swift, l'ecclésiastique Swift, a été un des poètes les plus erotiques de la Grande-Bretagne. Son conte de Strephon et Chloé ne peut pas se traduire. Chloé est une merveilleuse qui voudrait qu'on la crût au dessus des imperfections de l'humaine nature; mais dès la première nuit de ses noces la déesse s'évanouit aux yeux de Strephon. Swift n'avait rien de séduisant dans sa personne, et cependant deux femmes charmantes, Stella elVanessa, se prirent d'amour pour lui jusqu'à en mourir de chagrin. Il vécut long-temps encore après elles, mais a moitié fou. Il est l'auteur du conte du Tonneau, violente allégorie dirigée contre le papisme et le charlatanisme littéraire. Il est l'auteur aussi des Voyages de Gulliver , modèle de verve satirique. Swift, comme Rabelais, aime trop a descendre dans des détails que les bienséances sociales les moins exigeantes commandent de voiler. Voltaire l'a lu et étudié, peut-être même un peu trop. La misanthropie de Candide, amère raillerie de l'humanité, est sortie de cette source corrompue.
Thompson arriva a Londres l'Hiver à la main, et ce fut son introduction auprès des Mécènes du temps.
On reconnut dans cette œuvre des qualités poétiques, un vif sentiment de la nature, un rare talent descriptif. Ainsi encouragé, il lit paraître les autres saisons. Thompson a le coup d'oeil du peintre, il sait disposer ses tableaux. Outre plusieurs pièces de théâtre, il a écrit un poème intitule la Liberté ; niais son plus beau titre a la gloire sera toujours son poème des Saisons, éternel comme le sujet.
Youngne connut la célébrité que fort tard etaprèsles épreuves du malheur. Il avait soixante ans lorsqu'il publia ses Nuits. La perte d'une fille adorée fit sortir de son âme les plus mélancoliques regrets. Il a, selon ses belles expressions, communiqué sa tristesse à l'univers entier ; il a obtenu les pleurs du genre humain. » Young,en effet, a su donner du charme à l'horreur (1rs tombeaux. La lampe sépulcrale qui veille auprès des morts a été pour lui le flambeau de la poésie. C'est le poète des gens affligés, qui recherchent la solitude et les ténèbres, et les sombres pensées qu'elles engendrent. Malgré la monotonie des accords, il faut considérer les Nuits comme une immense symphonie , dont le crescendo finit par vousemporter dans un monde idéal.
Moins triste est Parnell. L'œuvre capitale de Parnell est le petit poème de l'Ermite, que Voltaire a imité dans Zadig. L'auteur y montre d'une manière assez étrange les voies de la Providence ; il essaie d'y prouver que toutes les calamités qui arrivent sur la terre ne sont que des bienfaits, et qu'il serait résulté de plus grands malheurs pour Tordre moral si ceux-là n'avaient pas eu lieu. Cette philosophie, quelque consolante qu'elle soit, n'est guère admissible pour ceux qui éprouvent des pertes douloureuses comme Young. En 17(59 eut lieu la célébration du jubilé de
Shakespeare, à Stratford-sur-Avon, cérémonie dont l'honneur revient à Garrick, le comédien célèbre dont nous parlerons plus amplement dans le chapitre suivant. Une circonstance assez singulière donna naissance a cette fête. La maison de Shakespeare appartenait à un ecclésiastique, ainsi qu'un mûrier planté par le poète et l'objet de la vénération publique. Le propriétaire, trouvant que ce mûrier lui interceptait les rayons du soleil, jugea a propos de le faire abattre. L'indignation éclata de tous côtés ! Un charpentier, à qui l'arbre avait été vendu, en lira toutes sortes de petits ouvrages, qu'il livra aux enthousiastes du génie du poète, comme des reliques, et en si grand nombre, que ces morceaux réunis auraient représenté une forêt de mûriers ; mais l'enthousiasme ne raisonne pas. Le charpentier y trouva la fortune , et l'ecclésiastique une disgrâce complète ; les voisins lui rendirent la viesidure qu'il se vit obligé de quitter la maison et le pays. Une boîte fabriquée avec le bois du mûrier avait été envoyée à Garrik par la corporation de Stralfort, avec une invitation d'envoyer àl'Hôtel-de-Yilleson buste, pour qu'on le plaçât a côté de celui de Shakespeare. Garrick imagina son Jubilé, et composapour cette occasion solennelle l'ode suivante, dont on se moqua beaucoup, mais qu'il faut pardonner à l'exaltation.