CHAPITRE III
JoiI?< GoWER. — LyDGATE. — Le PrÉIENDB MOiKE RoWLIE.
— Le comte de Surrey. — Wyatt. — Tisser. — Sackville. — Sydney.
John Gower, que Chaucer appelle the morallGower, pareequ'il conserve en général, même dans les plus aimables sujets, un ton scolastique et sermonneur, naquit deux ans avant l'auteur des Contes de Cantcrbury, auquel il survécut quelque temps. Ce fut un homme d'une vaste érudition , et possédant également bien le français , le latin , l'anglais. Son principal ouvrage est composé de trois parties, écrites dans ces trois langues, mais dont les titres appartiennent tous trois au latin : Spéculum meditantis , Vax clamantis , Confessio amantis. Le Spéculum meditantis, en vers français, contient dix livres. « Ce traité, qui n'a jamais été imprimé, dit Warton , expose la nature générale de la vertu et du vice, énumère les joies de la fidélité conjugale a l'aide d'exemples tirés de divers auteurs, et trace la route que doit suivre le réprouvé pour reconquérir la grâce divine. » L'ouvrage intitulé Vox clamantis, qui n'a jamais été imprimé non plus, renferme
dix livres d'élégies latines. Le poème portant le nom de Confesaio amam.Ua est le poème anglais de Gower. (le poème lut écril d'après l'invitation de Richard 11, qui , rencontrant un jour le poète sur la Tamise, le lit monter dans la barque royale, et, après avoir causé avec lui , l'engagea à écrire quelque nouvelle chose (jo f>ook somc new thin<i).
Ce dernier poème a seul fondé la réputation de Gower. C'est un dialogue entre un amant et son confesseur, prêtre de Vénus. Le poète, selon l'habitude de son temps , a mêlé le rituel de la religion catholique à l'Art d'aimer d'Ovide. Nous avons déjà vu chez Chaucer les idées modernes et antiques se confondre ; nous avons vu les usages de la chevalerie s'ajuster tant bien que mal aux temps héroïques t t Fabuleux; l'Évangile et la mythologie se prêtaient mutuellement secours. La renaissance des lettres opérait ces rapprochements bizarres, qui n'étonnaient personne ; ils ne paraissaient pas même a la cour de Rome une profanation. Toutes les fêtes royales n'étaient remplies que de nymphes, de satyres, de divinités païennes. La poésie anglaise, oubliant les chants de ses aïeux et sa vigueur native , se modelait sur les mœurs et sur les coutumes de l'époque. Telle était la puissance du grec et du latin ; chacun voulait faire parade de ses connaissances. On verra plus lard Elisabeth , cette reine qui ne marcha jamais dans les solennités publiques qu'accompagnée des Muses et des Grâces, et qui savait et écrivait parfaitement le grec et le latin, encourager elle-même, par amour de la science, toutes ces mascarades de la poésie.
Gower personnifie les viees et les vertus, constate les progrès de la chimie, explique la philosophie d'A-
ristole ; en un mot, c'est un cours de sciences et de politique, à propos des affections du cœur humain qui peuvent empêcher ou contrarier les succès de l'amour. Les histoires qu'il raconte à ce sujet, il les a extraites pour la plupart des auleurs classiques ou des chroniques. Le roman de Colonna sur la destruction de Troie, si fameux au moyen âge, le roman de sirLancelot, et le recueil de Gcsta Romanorum, autre source abondante, inspirèrent également Gower.
Gower a bien moins d'invention que Chaucer. Les deux poètes se sont imités tour a tour, et la palme est restée à l'auteur des Contes de Canterbury, dont l'imagination plus heureuse et plus vive fécondait mieux son sujet. Mais Gower n'en doit pas moins être cité immédiatement après lui comme un des fondateurs de la langue anglaise. Nous avons lu quelques uns de ses vers français, qui ne manquent ni de charme, ni de grâce, et entre autres une de ses ballades, dont le refrain est :
Qu'encontre amour, n'est qui poet dire nai.
Le triple ouvrage de Gower est représenté par trois volumes sur sa tombe, au sein de l'église de Sainle- Marie-Overée , dans le Southwark , église qu'il avait aidé a rebâtir de ses propres deniers.
Lydgate forme avec Gower et Chaucer un véritable triumvirat poétique. C'était un moine de l'abbaye bénédictine de Bury, dans le Suffolk. Après avoir commencé son éducation à Oxford , il voyagea en France et en Italie, et revint très versé dans la langue et dans la littérature de ces deux pays. Dante, Boccace, Alain Chartier, avaient été ses auteurs favoris. Lydgate ouvrit dans son monastère une école où il
i i Beigna aux enfants nobles l'art de versifier et les élégances de la composition. Ce n'était pas seulement un poète, ajoute Wartbn ; il était encore phifologui . rbétoricien, géomètre, astronome, théologien, de plus nu infatigable traducteur. Il rapporta de France la célèbre danse macabre, qu'il avait Iroqvèe sur les murs du'cloître des Innocents a Paris , et qu'Hol- 1m in devait immortaliser bien mieux que lui. Rien deplus philosophique que cette danse des njorls, «lont M. Fortoul, actuellement ministre de l'instruction publique, a fait ressortir supérieurement la beauté, dans une édition populaire des œuvres d'Holbein. La danse des morts est une des grandes moralités du moyen âge où dominait l'allégorie, la muse moderne, qui avait plané sur Guillaume de Loris et Jean de Meung, auteur du célèbre Roman delà Rose. On rencontre dans ce roman presque tous les caractères de la poésie de Chaucer et de Gower, jusqu'à la satire cruelle des moines. Aussi le chancelier Gerson disaitil : « 11 y a un certain Jean de Meung qui écrivit un livre appelé le Roman de la Rose, lequel livre, si je l'avais eu en ma possession et qu'on m'en eût offert 500 livres, j'aurais préféré le brûler que de le vendre a ce prix. Si l'auteur ne s'est pas repenti avant si mort, je ne voudrais pas plus prier pour lui que pour Judas, qui trahit Jésus-Christ.»
Lydgate a mis en vers plusieurs sujets religieux; mais ses principaux poèmes sont la Chute des Princes, le Siège de Thèbes et la Destruction de Troie. La Chute des princes est tirée de l'ouvrage latin de Boccace . D< casibus virorum et feminarum illustribus , qui commence par Adam et Eve chasses du paradis terrestre. Le Siège de Thèbes est donné par Lydgate comme un
conte additionnel aux Contes de Cantcrburyj il a même été imprimé à leur suite. On prétend que Chaucer avait écrit cette histoire en latin, et que Lydgate n'a fait que la mettre en vers anglais. La Destruction de Troie est la paraphrase du roman de Colonna dont nous venons de parler, oeuvre plus connue alors que Ylliade d'Homère, et qui plaisait d'autant plus à la nation britannique, que cette nation faisait remonter son origine a Brutus, un des descendants d'Enée. Colonna avait écrit son histoire d'après Dares Pkryg-ius et Dictys Cretensis , en y blâmant Homère de sa partialité pour les Grecs. Colonna, auteur du XIIIe siècle, n'avait pas manqué de métamorphoser en véritables chevaliers errants tous les héros de Ylliade.
Nousdevons mentionner ici, a cause du langage dans lequel ces poèmes sont écrits, les prétendus ouvrages du moine Rowlie, dont le nom servit à Chatterton lorsqu'il inventa, au XVIIIe siècle, d'étonnantes poésies qui mirent en émoi le monde savant. Chatterton, qu'un beau drame de M. de Vigny, joué sur la scène française, a fait connaître dans notre pays, avait nourri sa studieuse jeunesse de la lecture de Chaucer, de Gower et de Lydgate. La découverte de quelques manuscrits qui provenaient d'un coffre long-temps gardé intact dans l'église de Sainte-Marie -Redcliffe à Bristol, et que le père du jeune poète, sacristain de cette église, avait emportés chez lui, cette découverte, insignifiante en elle-même, lui donna l'idée de sa fraude littéraire, à l'imitation de Macpherson, dont YOssian venait de réussir. 11 reconstruisit la vieille langue de ses auteurs favoris, et publia, en les attribuant au moine Rowlie, des poèmes étincelants de
génie, sur lesquels il fonda l'espérance de sa fortune. On sait comment cette espérance fui trompée. Nous raconterons la vie et la mort de Chatterton.
Revenons a la véritable poésie du quinzième siècle et du seizième, poésie cultivée par les grands seigneurs bien plus que par les pauvres écoliers. Le comte de Surrey, avec un train magnifique, se présente à nous riche et puissant, vivant a la cour; il est vrai que cette fortune aura des retours cruels. Henri Howard, né en 1520, était tilset neveu de deux ducs de Norfolk , qui furent l'un et l'autre trésoriers de l'état. Tout jeune il montra une grande vivacité d'esprit. II passa la première partie de sa jeunesse au château royal de Windsor, dans la société d'Henri Fitïroy, duc de Richemond, fds naturel d'Henri VIII. Il étudia ensuite avec lui a l'université d'Oxford , et les deux jeunes gens se lièrent d'une étroite amitié , que la mort vint rompre au moment où le duc de Richemond en resserrait encore les nœuds par un mariage avec la sœur de son ami. Ces souvenirs de jeunesse et de bonheur ont inspiré plus tard à lord Surrey une de ses meilleures élégies, lorsqu'il subissait la prison à Windsor même, pour avoir mangé de la viande en carême, comme Marot. On pense bien qu'il ne resta pas plus sans amour que son noble compagnon. Il s'éprit de la belle Géraldine, fille de Gérard Fitzgerald, comte de Kildar, et la chanta clans ses vers. Elle était d'origine italienne ; il s'établit le Pétrarque de cette Lame nouvelle, et composa aussi des sonnets en son hon. neur. Il fait connaître , comme son maître , le lieu où il eut le bonheur de voir pour la première fois l'objet de ses soupirs. Géraldine imita la sévérité de Lame, et cependant elle prenait plaisir a être célébrée dans les
vers du poète. Il prétend qu'à la cour de l'empereur de Germanie, pendant le cours de ses voyages, le fameux Cornélius Agrippa lui fit voir, au moyen d'un miroir magique , Géraldine couchée sur un sofa , toute languissante, et lisant un de ses sonnets. Cette vue l'enflamma au point qu'arrivé à Florence , pays de sa maîtresse, il porta un défi, comme un chevalier errant, contre quiconque contesterait a la dame de ses pensées le prix de la heauté. Le duc de Florence, galant prince, permit un tournois, et la victoire demeura au comte de Surrey.
Comment se fait-il que Géraldine n'ait pas récompensé par le don de sa main tant de vers amoureux et de si beaux coups de lance et d'épée en faveur dé ses charmes? Elle la donna trois fois, cette main si désirée , et trois fois elle fit un autre choix que le noble poète. Il aurait pu en mourir ; il préféra se marier lui-même avec une femme moins incomparable, sans doute , mais plus accessible , la fille de lord Oxford. Le comte de Surrey se servit bientôt de l'épée ailleurs que dans les tournois, dont la mode durait encore ; il combattit vaillamment contre les Ecossais. En 1534, il était maréchal de camp de l'armée anglaise dans l'expédition de Boulogne; le roi le nomma ensuite gouverneur de celte ville. Mais le soupçonneux et jaloux Henri VIII lui préparait un terrible revers. Il l'impliqua, ainsi que son père, le duc de Norfolk, dans un complot imaginaire de haute trahison, et le fit, selon sa coutume expédilive , décapiter à la Tour de Londres, le 19 janvier 1547. La hache du roi s'était déjà trempée dans le sang des Howard, en tranchant la tête de Catherine ; il est certain même que, depuis la conduite de cette reine, Henri VIII
— *0 — gardait une sorte de rancune au reste de la famille. Ce monarque inquiet s'imagina que lord Surrey, quoique] ne fût pas veuf, aspirait a la main de la princesse Marie et nourrissait le projet «le régner un jour. Ce fut la cause de la mort du comte de Surrey. Que devint la belle Géraldine? Epousa-t-clle un quatrième mari? Eut-elle onze enfants, comme la Laure de Pétrarque? Après cela, tout est incertain. Laure et Géraldine ont-elles existé ? Ne sont-cc pas des maîtresses imaginaires?
Les critiques anglais félicitent beaucoup lord Surrey d'avoir introduit le vers blanc dans leur littérature, ce qu'il lit non dans ses chansons, ses sonnets et ses élégies, mais dans la traduction du second et du quatrième livre de V Enéide. Nous ne partageons pas leur avis, et, quoique le Va radis perdu de Milton et les Saisons de Thompson aient rejeté la rime , nous pensons que la rime est une condition essentielle des vers, en Angleterre aussi bien qu'en France.
Wyalt, qui fut ami du comte de Surrey, faillit avoir le même sort. Wyalt, gentilhomme et courtisan , était reçu dans l'intimité d'Anne Boleyn ; il lui adressait des madrigaux, et Henri VIII, qui en faisait lui-même pour celte reine, s'offensa peut-être comme poêle et comme époux.. Wyatt parvint, à force de prudence, à éviter cette hache fatale qui tomba sur la tête d'Anne de même que sur celle de Catherine Howard. Wyatt composa des satires et traduisit Virgile.
Thomas Tusser a fait un poème didactique sur l'agriculture. Ce poème ressemble beaucoup moins aux Géorgique* de Virgile qu'à un almanach
Shakvillc , né en 1536, et qui prit en 1587 le litre de lord liuckurst, après avoir voyagé , selon l'usage,
en France et en Italie, se fil distinguer d'Elisabeth, qui l'appela a son conseil et lui confia des ambassades et des affaires d'état. Il figura dans le procès de Marie Stuart, et ce fut lui qui lut à cette princesse infortunée la sentence de mort. Il prit également part au procès contre lord Essex. Ses poésies furent les œuvres de sa jeunesse , mais il continua toujours a aimer les lettres et les arts. Shakville , avant d'assister à ces sanglantes tragédies historiques, en avait composé une , Gordobuc , que nous analyserons dans le théâtre anglais. Celte tragédie , écrite en vers blancs , n'est qu'un véritable tissu de meurtres ; on dirait que Shakville a voulu se moquer de la tragédie en y accumulant toutes les horreurs possibles. Le Miroir des magistrats , dont il conçut le plan d'après le livre de Boccace De casions virorum illustrium , est l'histoire de tous les grands hommes malheureux, depuis la conquête jusqu'au XVe siècle; il écrivit l'introduction de cet ouvrage et une légende qui contient la vie d'Henri Stafford, duc de Buckingham. Détourné de ces occupations littéraires par son ambition , il fit travailler a ce recueil plusieurs auteurs et créa un monument où Shakespeare trouva des scènes tragiques. Ce fut peut-être ce même recueil qui détermina le grand poète anglais à faire vivre dans ses drames l'histoire de son pays, histoire qui jusque là, écrite en latin , n'était guère connue que des érudits. Shakville avait même voulu suivre l'exemple de Dante. Le poète anglais, sous la conduite de la Douleur, comme le Florentin sous celle de Virgile, descend en enfer et y converse avec les personnages célèbres qu'il rencontre, et qui lui racontent leurs malheurs.
Philip Sidney, qui fut le protecteur de Spenser,
l'ami d'Elisabeth et son ambassadeur ii Venise , et qui faillit être roi de Pologne, imita YArcadie de Sannazar et donna dans ce faux goûl pastoral, prie de tant d'ouvrages ridicules. Ce lut , du reste , un chevaleresque caractère. Sidney mourut noblement en Flandre, en combattant pour l'indépendance religieuse et pour la liberté de la Hollande. Sa vie vaut mieux que ses ouvrages. Sa mort fut un deuil public. C'est ;i lui que Spenser dédia son premier poème , le Calendrier du berger, qu'il composa dans le ton de VArcadiey avant de s'élever à la conception de la Reine des fées.
Dans Astrophel et Stella, de sir Philip Sidney, on trouve l'histoire de son amour avec lady Rich, sœur de lord Essex. Ces chansons et ces sonnets, malgré l'hommage rendu par Sidney a la vertu de sa maîtresse, renfermaient des détails assez vifs, peu faits sans dmile pour plaire au mari de cette dame; il eut la disgrâce de les voir publier de son vivant.
Voici deux charmants sonnets de notre auteur, justement remarqués par (maries Lamb, un des critiques modernes les plus ingénieux :
« Je n'ai jamais bu a la fontaine aganippide ; je ne me suis jamais assis sous les ombrages de Tempe, et les Muses dédaignent d'habiter les cerveaux vulgaires; je ne suis qu'un profane non initié aux rites sacrés; j'entends dire que les poètes sont saisis d'une fureur divine, mais je ne sais ce qu'on entend par la. Je jure par le fleuve le plus noir de l'enfer que je n'ai jamais volé les idées d'autrui. Comment se fait-il donc que, malgré L'insouciance où je vis, mes pensées se fassent jour et se modulent en vers, et que mes vers plaisent aux meilleurs esprits? Dites m'en la cause. Pourquoi
cela est-il ainsi ? Oh ! sûrement , en voici la raison : mes lèvres sont douces , embaumées par le baiser de Stella ! »
La chute de cet autre sonnet n'est pas moins amoureuse, soit dit sans y mettre la complaisance du Philinte de Molière :
« De tous les rois qui ont régné en Angleterre, Edouard , le quatrième du nom , est celui que je prise le plus, non pour la grâce de sa personne, non pour la rectitude de son jugement, — quoique de moindres qualités aient donné des ailes a la Renommée — , non pareequ'il sut, jeune et sage, sage et vaillant, venger son père , conquérir un royaume et victorieux apprivoiser la victoire, de telle façon que la balance de la justice pesât ce que I'épée avait obtenu; non pareequ'il fit trembler la Fleur de lys , bien qu'elle fût fortement soutenue par les griffes du Lion, non pareeque le prudent Louis lui paya un tribut, mais seulement pareeque ce digne chevalier eût préféré perdre son royaume que de trahir son amour. »
Depuis Chaucer, nous n'avons pas eu à citer un homme de génie, puisque Rowlie n'est autre que Chatterton , enfant du dix-huitième siècle. Cet espace de deux cents ans n'est rempli que par des lalenls secondaires. Chaucer, ainsi qu'Alexandre, semble avoir laissé son empire a d'obscurs lieutenants. Spenser se lève enfin. L'allégorie lui souffle d'ingénieuses fantaisies ; son style, plein d'harmonie, abonde en images ; la rime n'a pas de difficultés pour lui. Il excelle dans les descriptions. Spenser appartient à la grande famille des poètes.