FÊTES, JEUX POPULAIRES, ET LUXE DE L'ITALIE AU MOYEN-AGE
Le XIV. e siècle m'a toujours paru devoir être regardé comme la véritable époque de la renaissance au liei du XVI. % apogée de Fart, que devait suivre de si prèi la décadence. Le premier et le plus grand maître de l'art au XIV.e siècle, Giotto , avait trouvé de dignes successeurs et des émules dans Nicolas et Jean de Pise est dans Orgagna , tandis que le génie poétique et littéraire de l'Italie se reposa un siècle, comme épuisé par le triple enfantement de Dante , de Pétrarque et de Boccace.
La splendeur merveilleuse, le luxe des fêtes, expression des arts et de l'industrie , annoncent une civilisation forte , riche et active dès son berceau. Certes , a n'est point à une époque grossière qu'appartient cei élégant et curieux tableau de l'appareil des tournoi! napolitains , tracé par Boccace dans sa Fiaimnetta :
« Notre ville, dit la Fiammetta, plus que toutes les « autres villes italiennes, abonde en fêtes charmantes « et réjouit tous ses citoyens, non seulement par les « noces, les bains et les rivages de sa baie , mais par <( le grand nombre et la variété de ses jeux. Elle doit « sur-tout sa splendeur à ses fréquents tournois. Dès « que le mauvais temps de l'hiver est passé, et que le « printemps avec les Heurs, l'herbe nouvelle, a rendu « ;ifi monde ses beautés perdues, que les jeunes esprits, « réchauffés par ces beautés et la qualité du temps,
FÊTES, JEUX POPULAIKES. 1/jl)
« sont, plus qu'à l'ordinaire, prompts à montrer leurs « désirs, c'est un ancien usage d'inviter, les jours les « plus solennels , aux loges des chevaliers les dames « nobles qui s'y rendent ornées de leurs plus précieux « joyaux. Je ne crois pas que les belles fdles de Priam, « suivies des autres femmes phrygiennes, quand elles « allaient fêter ce roi , offrissent un plus brillant aspect « que celui que présentent , en divers lieux, nos dames « napolitaines. Si un étranger instruit survenait à nos « théâtres quand elles y sont réunies en grand nombre « (toutes faisant de leur mieux pour se rendre belles ) , « et qu'il considérât le maintien altier , les toilettes « remarquables et les atours qui conviendraient plutôt « à des dames royales qu'à d'autres , je ne doute point « qu'au heu de les juger des femmes modernes , il ne « les regardât comme les magnifiques femmes de l'an- " tiquité , revenues au monde. »
Après une longue digression dans laquelle Boccace compare ces dames aux beautés antiques d'Homère et de Virgile , il poursuit ainsi au nom de la Fiammetta : « Je dis donc que nos princes arrivent sur des che- « vaux si légers à la course qu'ils surpasseraient . non « seulement les autres animaux, mais encore le plus « rapide des vents. La jeunesse, la beauté merveilleuse, « le courage qui se montrent en ces princes, les rendent « d un aspect on ne peut plus gracieux. Ils paraissent, « ainsi que leurs chevaux, couverts de pourpre et de « tissus de l'Inde de diverses couleurs, brochés d'or et « garnis de perles et de pierres précieuses. Leur « blonde chevelure tombant sur de très blanches « épaules est arrêtée au-dessus de la tête par un mince « cercle d'or ou par une petite guirlande de feuilles « nouvelles '. »
Quelques-uns de ces tournois napolitains offrent un
' Fiammetta, chap. V.
singulier contraste de pompe et de barbarie. Pétrarque rapporte qu'il avait assisté , sur ia place Saint-Jean- Carbonara , à de véritables combats de gladiateurs renouvelés du cirque des anciens, et exécutés en présence de la reine Jeanne, du roi André, de la cour, de l'armée et du peuple qui applaudissaient avec enthousiasme à ces égorgements. Il vit tomber à ses pieds un très beau jeune homme , percé du glaive ; glacé d'horreur il donna de l'éperon à son cheval et s'enfuit de cet infernal spectacle \
Le goût des tournois s'était accru à Naples depuis la domination angevine. Le superbe fondateur de cette dynastie était passionné pour ces jeux où son adresse le faisait briller. Les annales du temps rapportent qu'une des causes pour lesquelles saint Louis le vit avec plaisir entreprendre l'expédition de Naples , était ipi 'il bouleversait la France par sa fureur des tournois .
Le grand roi Alphonse d'Aragon, ami des vers et de la musique, donna, sur cette même arène de Saint-Jean-Carbonara, un brillant tournoi. Les chevaliers de Sicile et de Catalogne combattirent en costumes d'anges contre ceux de Capoue , vêtus en démons. Après la fête , un éléphant de bois monté sur des roulettes, parcourut la ville, ayant dans sa tour un grand nombre de musiciens qui chantaient et jouaient de divers instruments.
Quoique Rome fut, au commencement du XIV. % siècle en proie aux factions de ses grands, cependant elle ne manquait ni de luxe ni de fêtes.
Quelques détails sur un combat de taureaux donné au Colyséele 3 septembre 1332, sont curieux. L'amphi-
• Epist.9 lib. V, 37.
3 Anonymi salcrnilani Paralipomcna. Muhatori^ llcrum Ital. rip. t. li.
théâtre de Vespasien était garni de loges ornées de pourpre, et les plus belles, les plus nobles Romaines y figuraient. Les combattants, outre les grands de Rome, étaient les fds des seigneurs de Rimini et de Ravenne. Leurs devises ont de l'originalité par le mélange des souvenirs de l'antiquité et de l'esprit sentimental ou galant de la chevalerie.
Voici les couleurs et les devises de plusieurs des champions. Sur le casque de fer de Gaîeotto Malatesta de Rimini, on lisait : « Je suis seul comme Horace, » Solo io corne Orazio. La devise de Cicco délia Valle était : « Je suis Enée pour Lavinie , » Io sono Enea per Lavinia; Lavinie était le nom de la fille de Messer Jovénal, dont Cicco était éperdument épris. La devise du jeune Mezzo Stallo, portant le deuil de sa femme, était : « Je vis inconsolable , » Cosi sconsolato io vivo. Caffarello, jeune homme imberbe , vêtu de la couleur fauve du lion, avait la devise : « Qui est plus fort que moi? » Cki pià forte di me? Un fils du seigneur délia Polenta de Ravenne , habillé de rouge et de noir, avait cette terrible devise : « Si je meurs noyé clans le sang, quelle douce mort ! » Se rnoro annegato nel sangue ,, oh dolce morte! Savello d'Anagni, en costume jaune, couleur des fous, avait la devise : « Que chacun se garde de la folie d'amour, » Ognuno si guardi dalla pazzia di amore. Jean-Jaccpies Capoccio , en habit couleur de cendre : « Sous la cendre je brûle, » Sotto la, cenere ardo. Cecco Conti , en couleur d'argent : « Ma foi est aussi blanche, » Cosi bianca è la fede. Pierre Capoccio, en incarnat : « Je suis l'esclave de la Lucrèce romaine , » Di Lucrezzia romana sono lo schiavo. Jacques Altieri, en habit jaune parsemé d'étoiles : « Aussi haut que l'on peut, » Tanto alto quanto si puote, devise composée quand cette famille commençait à s'élever par un oncle d'Altieri qui était lettré. Franciotto de Mansini portait un costume de la couleur verte des femmes
évanouies [corne una donna smorta), selon l'historien, ce qui semble indiquer que les dames romaines de ce temps avaient des vapeurs , comme les petites maitresses d'autrefois , ou des nerfs comme celles d'aujourd'hui , et que leurs attaques étaient d'une énergie extraordinaire. Mansini avait pour devise : « J'eus une vive espérance qui déjà se meurt, » Ebbi speranza viva^ ma già si muore. Celle d'Agapit Colonna était moins sentimentale, et présente une sorte de sarcasme politique assez subtil. L'habit d'Agapit était couleur de fer parsemé de flammes , et sur son collier en cire , on lisait : « Si je tombe , vous qui regardez tombez aussi , » Se io cascOj, cascate voi cite vedete^ paroles par lesquelles il voulait dire que la maison Colonna était le soutien du peuple, tandis que les autres n'étaient que les suppôts du pape.
t Après avoir salué pompeusement les belles et le peuple , les champions attaquèrent les taureaux. Quelques traces des fureurs du cirque se retrouvent jusque dans ces jeux de la Rome nouvelle, car il y eut dixhuit morts et neuf blessés. La perte des taureaux n'avait été que de onze1.
La consécration et le couronnement des Papes, ainsi que le cortège avec lequel ils se rendaient de Saint- Pierre à Saint-Jean-de-Latran , appelé Possesso^ était pour Rome l'occasion d'autres pompeux et parfois d'assez désordonnés spectacles. Au Possesso de Boniface VIII , le 16 janvier 1295, Charles II, roi de Sicile, et sonfds Charles-Martel, roi de Hongrie, allaient à pied, le premier à droite, le second à gauche de la haquenée blanche du pontife ; les plus grands seigneurs de France tenaient le frein , le clergé en tête chantait des hymnes et la foule du peuple fermait la
1 Annati di Lodovico Monaldesco. Mviutori, Herum ItaL Scrip. t. XII.
marche. Des arcs de triomphe avaient été élevés , et des jeux 5 des spectacles furent donnés par les nobles romains. Les deux rois 5 la couronne sur le front, servirent le pape à table ; ils dînèrent ensuite avec les cardinaux. Mais la fête fut troublée par un violent orage et par une rixe barbare entre les hommes du peuple qui se disputaient l'argent qu'on jeta, et dans laquelle quarante périrent.
A l'exemple des puissants citoyens de l'ancienne Rome , les grands de cette époque donnaient aussi des fêtes au peuple. On lit dans une ancienne chronique en dialecte romain, les détails de celle que fit célébrer, au mois de mai de l'année 1342, Etienne Colonna. Il y eut, selon l'usage, des illuminations, des courses de chevaux et des combats de taureaux. Les bassins desséchés des fontaines de Campo di Fiore, de Saint- Marc et d'autres places furent chargés de mets , et après que le peuple eut tout dévoré , le vin coula abondamment des fontaines.
Mais la première de toutes ces fêtes de Rome était celle du mont Testaccio , qui s'ouvrait à la fin du carnaval , et dont il ne reste plus aujourd'hui qu'une faible et frivole imitation. Les jours qui la précédaient, chacun des treize gonfaloniers faisait promener par les rues de son quartier (rione), un beau taureau couronné de fleurs , escorté par ses gens qui s'appelaient du nom imposant de connétables (connestabili). On peut remarquer ici la singulière et authentique étymologie du titre des deux premières charges militaire et civile des monarchies modernes, le connétable et le chancelier , qui vient de mots signifiant un huissier et un homme d'écurie. Les connétables romains se faisaient accompagner de portefaix qui recueillaient les jambons , les fromages, les gâteaux , les fiasques de vin et les autres dons offerts par les plus riches habitants.
Le dernier dimanche de carnaval , les plus nobles
Romains, magnifiquement parés, se réunissaient au Capitole et prenaient pompeusement ensemble la route du Testaccio. Chaque quartier avait sa bannière placée sur un quadrige triomphal attelé de chevaux blancs , suivi de dix jeunes jouteurs montés sur des chevaux richement bardés , qu'escortaient six estaffiers en brillantes et uniformes livrées. L'honneur du pas appartenait au quartier des Transtéverins qui ouvrait la marche. Venaient ensuite les chefs de quartier [caporioni); chacun avec dix estaffiers somptueusement vêtus et précédés de tambours et de trompettes ; les maîtres justiciers ; les réformateurs des études ; les deux juges du sénat ; le capitaine d'appel ; l'enfant de justice (putto di giustizia) ; les deux chanceliers du peuple ; les conservateurs et le sénateur qu'escortaient trois cents fantassins avec leur capitaine à cheval. Le cortège se fermait par la foule des gentilshommes romains et étrangers , tous à cheval , en costume écarlate , avec ganse d'or. Dès qu'il était rendu à la prairie du Testaccio , on lâchait de la colline treize chars tirés par des taureaux et dont chacun , outre sa bannière rose , contenait quatre porcs. Aussitôt les jouteurs se précipitaient dessus afin d'enlever les porcs et la bannière. Ils luttaient les uns contre les autres et offraient l'image d'un combat véritable dans lequel il y avait de nombreux blessés et même parfois des morts. Après cette joute périlleuse, commençaient les jeux plus innocents des mâts de cocagne. A ces mâts glissants , auxquels le peuple s'efforçait de grimper, pendaient les comestibles que les connétables avaient précédemment quêtes par la ville. La fête se terminait par la course des chevaux du Testaccio à l'Aventin, et le prix était trente cannes de ce joli drap rose des bannières.
Le programme de ce jeu variait quelquefois; mais toujours on y admirait la même magnificence. Dans ces immenses fêtes du moyen-âge, les grands comme
le peuple étaient acteurs passionnés. Aujourd'hui, dans les pays même où ces fêtes ont le moins décliné , une partie du peuple seule est restée acteur ; les grands ne sont que spectateurs et curieux. La foi faisait, assurait la gaîté de ces jeunes sociétés : « Le cœur n'est gai, a dit M. Saint-Marc Girardin, que lorsqu'il croit encore à quelque chose. »
De telles pompes ne s'arrêtaient point aux pays de cours et d'aristocratie. La démocratie de Florence avait aussi ses solennités dont le caractère annonce une civilisation plus douce et plus raffinée. Les fêtes de la Saint-Jean sont encore aujourd'hui les premières de la ville. Le célèbre jeu de ballon fut très peu justement appelé du calcioj, puisqu'on y usait beaucoup moins du pied que des poings ; mais la délicate population florentine craignit qu'en se servant du mot propre, on ne la prît pour une population de boxeurs. Les fêtes de mai étaient splendides. Marchands et artisans se formaient en compagnies ; ils se revêtaient d'habits uniformes, et chaque compagnie prenait un titre différent. Les titres étaient celui d'Amour, de Bacchus, de la Fortune et d'autres semblables. Ces compagnies parcouraient joyeusement la ville en chantant et dansant au son des instruments et des trompettes. On se faisait mutuellement des présents d'habits, de mets, en s'invitant à dîner et à souper. Jean Villani rapporte qu'à la Saint-Jean de l'année 1333 , deux bandes d'artisans se formèrent, l'une dans la rue Ghibellina, l'autre au cours des Teinturiers. La première, de trois cents hommes, était vêtue de jaune; la seconde, de cinq cents, était en blanc. Pendant un mois entier ces joyeux compagnons allèrent ensemble deux à deux par les rues avec celui qu'ils avaient élu le roi de la fête , lequel portait majestueusement une couronne , tandis que ses heureux sujets n'avaient sur la tête que des festons de fleurs. Arrivés sur la place, ils dansèrent
au son des instruments et des tambours, et chantèrent d'erotiques refrains. Cette fête d'ouvriers montre quelle devait être alors l'aisance de la population industrielle de Florence ; les villes de fabriques les plus opulentes de France et d'Angleterre, trop souvent en proie à l'émeute ou à la faim , sont aujourd'hui bien loin d'offrir de tels spectacles.
C'est à l'une de ces fêtes du mois de mai de 1304, qu'eut lieu la catastrophe du pont alla Carraja. Les Florentins avaient voulu se surpasser cette fois pour faire honneur au cardinal Nicolas da Prato, envoyé par le bon pape Benoît XI, afin d'arranger leurs différends, mission dans laquelle il échoua. Les habitants du bourg de Saint-Fredian , renommés pour la beauté et l'originalité de leurs jeux , publièrent que ceux qui voudraient savoir des nouvelles de l'autre monde , n'avaient qu'à se rendre au pont. Ils disposèrent à cet effet plusieurs tréteaux , construits au-dessus de barques, et y allumèrent des feux qui représentaient l'enfer. Une foule de gens costumés en démons y sautèrent , et suppliciant les damnés tout nus , ils offraient les uns et les autres, par leurs gestes et leurs cris, une scène épouvantable. L'étrange convocation du bourg Saint- Fredian avait attiré une affluence si extraordinaire , que le pont trop chargé, et qui n'était alors que de bois , se rompit. Une grande quantité de personnes furent blessées , estropiées , et beaucoup périrent dans l'Àrno; malheur, qui selon la remarque ironique et dure de Jean Villani , mit à même les spectateurs noyés de savoir, ainsi qu'on l'avait annoncé, ce qui en était de l'autre monde. Mais ce qui est plus cligne d'intérêt, c'est que l'appareil infernal de ce spectacle frappa tellement l'imagination de Dante , qu'il lit naître en lui, comme une première inspiration, comme une pensée anticipée de l'œuvre immense de sa Divine Comédie, que la solitude de l'exil devait plus tard accomplir.
A Sienne , le jeu des coups de poings [délie pugna) , était très en faveur ; mais il n'était permis que pendant le carnaval et sur la grande place. 11 avait remplacé en 1291 un rustique combat à coups de massue, trop meurtrier, appelé deiïElmora. Les citoyens se divisaient en deux troupes , et comme les anciens , ils se servaient du ceste. Au premier son de la trompette qui retentissait du palais public , les adversaires s'avançaient ; et s'attaquant, se défendant, ils présentaient l'image d'un vrai combat. Après la bataille , le parti reconnu vainqueur allait piller les boutiques du parti vaincu, et y prenait ce qu'il trouvait de plus joli et déplus cher. Nobles et magistrats pouvaient sans déroger descendre à ces luttes, tant l'opinion les soutenait. Quand on a pu observer la douceur actuelle, l'honnêteté des Siennois, leur esprit d'ordre et de paix, le genre de leurs anciens et violents divertissements cause une extrême surprise.
Le fameux jeu du pont (ciel ponte) , célébré tous les trois ans à Pise , a été donné comme une tradition de la Pise antique ; mais je préfère à son origine olympique , celle qui le fait remonter avec plus de vraisemblance, à l'exploit de la noble Chinzica Ghismondi. Cette Jeanne-d'Arc italienne s'était vers l'an 1000, mise à la tête du peuple, et avait repoussé sur ce pont la descente nocturne des Sarrasins , venus de Sardaigne , qui avaient surpris la ville en l'absence de ses guerriers. Ce jeu paraît un véritable combat qui se livrait entre les deux quartiers de Pise , celui du nord et celui du midi , séparés par l'Arno. Les deux armées étaient chacune de six compagnies , et d'à peu près cinq cents hommes. Telle était l'ardeur de la mêlée , que parfois elle devenait sanglante, bien que l'espèce de bouclier pointu d'un côté et rond de l'autre , dont on se servait pour attaquer ou se défendre , ne fût que de bois , et que les champions fussent revêtus de pied en cap d'armures de fer.
Le jeu du pont, abandonné depuis long-temps, fut, pour la dernière fois, repris au mois de mai 1807. Il avait eu pour Pindare, Alfieri, qui Ta peint spirituellement et avec fidélité dans ce sonnet :
« Aujourd'hui s'accomplit Tannée où du rivage de « l'Arno, je voyais, sur un pont olympique, dans un « feint combat , des prodiges de valeur et d'art , pour « lesquels la seule Pise vit en Italie. J'entends encore « les frémissements que j'entendais à Pentour; je vois « les terribles chocs, les armes éparses, et je ressens « ce même frisson dans mon ame que la crainte et « l'espoir me faisaient sentir en ce jour. Oh! combien « mon cœur incertain bat vite ! Je tremble pour le « fort guerrier du Nord qui ne combat qu'avec sa « seule valeur. La sagesse, l'obéissance et le comman- « dément sont au Midi. Hélas! combien de nations « furent défaites pour avoir eu un capitaine plus or- « gueilleux qu'habile ! »
Compie oggi l'anno, ch'io dell'Arno in riva Sovra olimpico ponte y in finto marte Vedea prodigi di valore e d'arte , Per cui Pisa in Italia è sola viva.
Odo ilfremere ancor, ch'io intorno udiva; Veggo i terrihili nrti , e l'armi sparte ; E quello stesso gel l'aima or mi parte, Ch'io fra sperne e timor quel dï senliva.
O corne ralto il dnbbio cor mi batte ! Trcmo pel forte aquilonar guerriero, Dal cui lato virtù nuda combatte.
Senno è dalC Anstro, e obbedlenza, e impcro. — Ahi , quante già ne fur genti dis fat te > Per duce avcr, piii assai che dofto , altero !
Ces jeux du moyen-âge, qui devaient leur origine à des exploits guerriers ou à des actions mémorables, formaient par leurs vigoureux exercices le peuple à l'art]
de la guerre. Alors on n'avait point encore eu recours à l'emploi vénal des Condottieri ^ et les milices italiennes étaient pleines de courage et de patriotisme.
A Bologne, le 2/j. août, jour de la Saint-Barthélémy, se célébrait avec allégresse la fête dite de la Petite Truie [délia Porelietta). Elle n'avait ni l'éclat ni la grâce des fêtes de Naples , de Rome et de Florence; mais, dans sa bizarrerie, elle n'est pas sans intérêt, puisqu'elle rappelle la punition de maîtres insolents et de tyrans. Le cuisinier du podestat, avant de la cuire, promenait de la grande rue à la porte, l'héroïne de la fête enfilée dans la broche ; puis, tenant un épervier sur la main gauche, il retournait par la même route au palais public. Venait ensuite la course des chevaux, dont le prix était un cheval bardé, un épervier, deux chiens de chasse, une carnassière, et un bâton qui était attaché à l'arçon du cheval. La course terminée , et dès que les trompettes sonnaient, la petite truie rôtie était jetée des fenêtres du palais public, au peuple qui l'attendait avec impatience et la recevait avec des cris de joie. Ce genre de réjouissances peut sembler étrange ; mais il s'explique et devient respectable par son origine. La famille des Lambertazzi , du parti Gibelin, chassée de Bologne par les Guelfes , s'était retirée , en 1281 , à Forlî et à Faenza. Les réfugiés de cette dernière ville, gens hautains et turbulents, traitaient leurs hôtes comme s'ils eussent été leurs esclaves. De tous ceux qu'ils molestèrent, nul ne fut plus révolté que Tibaldello Zambrasio, personnage influent et considéré, auquel les Lambertazzi avaient dérobé une petite truie. Plusieurs fois il l'avait redemandée, mais on ne lui avait répondu que par d'insultantes moqueries. Après avoir longuement songé aux moyens de se venger, il prit le parti de feindre la folie. Il courait par les rues, se livrant à de telles extravagances, qu'il sembla insensé, non seulement aux Lambertazzi et à ses corn-
patriotes , mais à sa propre famille. La ville entière ne pouvait se défendre de pitié envers cet homme, autrefois cité pour sa prudence et sa sagesse , et qui était tombé dans un tel état. A la suite d'une multitude de folies , Tibaldello amena d'une de ses fermes une jument très maigre, et l'ayant tondue, il la lançait à travers la rue aux cris des petits garçons ; ce qui excitait partout du tumulte et des risées. A ce bruit les Lambertazzi s'armaient , mais à la vue de la jument ils s'en allaient et riaient comme les autres. La nuit même , Tibaldello avait coutume de faire du train en courant , en criant aux armes et en frappant aux portes à coups de marteau, facéties dont les Lambertazzi avaient menacé de le châtier sévèrement. Quand le moment d'agir lui parut venu , ce Brutus bouffon convint avec un ami de se trouver le lendemain dans un bois voisin, et d y revêtir des robes de frati. Le même jour, a vingt-deux heures d'Italie (une heure et demie avant le coucher du soleil), il sortit de Faenza travesti en oiseleur, avec deux chiens et un épervier sur le poing, après avoir le matin redoublé de folies. Arrivé dans le bois, il y laissa les chiens et l'épervier, et prenant, ainsi que son ami, la robe convenue, tous deux se rendirent à Bologne. Tibaldello se présenta à la seigneurie ; il démontra la facilité de détruire pour toujours leurs superbes ennemis. Son projet fut approuvé par la seigneurie et le podestat, et s'étant concerté avec eux, il revint sans être vu à Faenza. Il y retrouva son père et ses frères inquiets de son absence , et leur exposa îe fait et le secret de sa feinte démence. Ranimés par ses paroles , ceux-ci convoquèrent dans leur maison ur grand nombre de parents et d'amis. Tibaldello, par un harangue habile, leur confia l'entreprise, et les remplit pour sa cause de bonne volonté, et d'ardeur de vengeance contre ses ennemis. L'armée de Bologne, partie le soir du 23 août , se trouva il la pointe du jour
devant Faenza, et y fut introduite par une porte que les conjurés avaient laissée ouverte. Leur chef, faisant son train ordinaire, frappait à coups redoublés aux portes des maisons, tandis que par la ville retentissaient les cris de «Vivent les Guelfes! meurent les traîtres! » Les Lambertazzi accourent , prennent les armes , font sonner le tocsin et rejoignent leurs partisans, qui déjà étaient réunis sur la place sous le gonfalon de l'empereur Frédéric ; mais ayant rencontré les Guelfes prêts , armés, et que soutenait la présence des troupes bolonaises , ils se jetèrent dans les rues , s'y battirent vaillamment , et furent massacrés après avoir perdu leur étendard. Les Bolonais reconnurent pour concitoyens Tibaldelloet ses parents, qui furent ramenés triomphalement à Bologne. La victoire sembla pouvoir être attribuée aussi à la petite truie, à la jument, aux chiens et à ï'épervier; et dans la fête qui en consacrait le souvenir, il parut convenable de faire figurer les bêtes qui avaient contribué et aidé au succès de la conspiration libératrice.
Les jeux populaires étaient nombreux à Venise. On pouvait juger de l'inépuisable fond de la gaîté indigène à ces vives régale 3 courses en barque où les premiers arrivés gagnaient le prix.
Le legs du doge du X.e siècle, Pierre Orseolo I.e\ vénéré comme saint, qui affranchit ses concitoyens de la tyrannie de Pierre Candiano IV, auquel il succéda, qui rebâtit le palais ducal et la basilique Saint-Marc , incendiés ainsi qu'une partie de la ville pendant l'insurrection , grand homme qu'on peut regarder comme un second fondateur de Venise ; ce legs singulier montre à quel point les fêtes étaient passées dans les mœurs. Touché des prédications de saint Romuald et de son acolyte français, l'abbé Guérin, Orseolo abdiqua, et, abandonnant de nuit le palais, sa femme, ses enfants, il alla passer les dix-neuf dernières années
de sa vie dans un cloître de Catalogne. Au moment de quitter le monde, il fit trois parts égales de ses biens : Tune pour sa famille , l'autre pour les pauvres , et la troisième pour les divertissements publics h
La fête des mariages, ou délie Marie j, était une des plus brillantes. Les premiers Vénitiens, comme les anciens Romains , attachaient une grande importance politique au mariage. Chaque année, le jour de la Purification, presque tous les mariages de la ville se célébraient à la fois et dans la même église; c'était celle de la petite île d'Olivolo , aujourd'hui Sainte-Marie- Formose. Lorsque la constitution eut été fixée, le dogat établi, et que la population et les richesses se furent accrues, on décréta que douze jeunes filles, choisies parmi les plus vertueuses et les plus belles , seraient dotées aux frais de l'Etat , et conduites à l'autel par le doge en costume , suivi de son cortège. Le gouvernement poussa la délicatesse et l'attention jusqu'à les parer d'or, de perles et de diamants , afin que l'amourpropre de ces rosières ne fût point humilié par la riche toilette des autres fiancées ; mais, après la cérémonie, elles devaient déposer cet éclat emprunté et ne garder que la dot.
Une catastrophe arrivée en 944, vint encore ajouter par la suite à la solennité de cette fête. La veille, pendant la nuit , des pirates triestains , indignes précurseurs de Jean Sbogar, se mettent en embuscade derrière l'île d'Olivolo, et le matin, traversant avec rapidité le canal , ils s'élancent à terre , le sabre à la main , pénètrent dans l'église au moment de la bénédiction nuptiale, saisissent les jeunes filles couvertes de leurs brillants habits, et portant leurs arcelle (nom du petit coffre qui renfermait leur dot), les traînent à leurs barques, s'y jettent avec elles, et
1 De .suis quiclem facultatibus mille librarum nummorum ad solatia in palatio largivit , mille in pauperes^ etc. Sagornino, Chron.
fuient à toutes voiles. Cet enlèvement ne tourna point toutefois comme celui des Sabines , et le Romulus forban de l'Adriatique , n'eut point le même succès que le fondateur de la ville éternelle. Les ravisseurs atteints clans les lagunes de Caorlo par les époux vénitiens, le doge Candiano III à leur tête, lorsqu'ils se partageaient déjà les femmes et le butin , furent attaqués , défaits , et tous jetés à la mer. Le petit port de la côte du Frioul , où ils avaient été détruits , prit aussitôt le nom de Ponto délie Donzelle. (port des Pucelles), qu'il a conservé. La fête délie Marie \ à laquelle donna lieu le retour des fiancées et leur aventureux hymen , s'est célébré annuellement à Sainte-Marie-Formose , jusque dans les derniers temps de la République. Mais il n'y avait plus de mariages : le doge se rendait simplement à l'église avec la seigneurie ; le curé allait à leur rencontre, et leur offrait, au nom de ses paroissiens, des chapeaux de paille dorés, des flacons de vin de malvoisie et des oranges.
L'origine de ces présents est une scène touchante du moyen-âge. Lors de l'enlèvement des fiancées, le corps des amé?//tfW,espècedemenuisiers, qui formaient laprincipale population de la paroisse de Sainte-Marie-Formose, ayant fourni le plus grand nombre de barques et particulièrement contribué au succès de la poursuite , on offrit à ces braves gens la récompense qu'ils pourraient désirer. Ils sollicitèrent seulement du doge l'honneur de le recevoir dans leur paroisse le jour de la fête qui venait d'être instituée. Le doge, frappé lui-même d'un tel désintéressement, et voulant leur donner occasion de
1 L'origine du nom délie Marie est inconnue ; peut-être vient-il, selon la conjecture de M.me Michiel, fauteur du livre instructif sur Y Origine délie Feste veneziane (Venise, 1817, t. III, p. 226) , de ce que la plupart des filles enlevées s'appelaient Maria* nom encore très commun à Venise, et qui Tétait davantage autrefois, ou bien de ce que leur délivrance eut lieu le jour de la Purification de la Vierge, et se célébrait à Sainte-Marie-Formose.
demander davantage , feignit d'élever des difficultés sur la possibilité de sa visite , et avec la naïveté du temps, il leur dit : « Mais s'il venait à pleuvoir? — Nous vous donnerions des chapeaux pour vous couvrir. — Et si nous avions soif? — Nous vous donnerions à boire. »
Les douze cuirasses d'or garnies de perles, qui jadis composaient la parure des fiancées, n'existent plus; elles furent vendues en 1797, afin de pourvoir aux besoins pressants de l'époque. Les perles, gardées avec soin au trésor pendant l'administration française , ont servi depuis à payer l'entretien de l'église Saint-Marc, et sont passées dans les écrins des grandes dames de Vienne, qui ne les ont pas achetées trop cher. Ainsi ont disparu jusqu'aux dernières traces de la fête nationale et poétique délie Marie. Elle eût été digne, comme l'événement qui la fit naître, d'exercer le pinceau des grands peintres vénitiens.
Les courses dites du Palio semblent générales en Italie. Le palio est une pièce d'étoffe donnée depuis le moyen-âge à ceux qui gagnent le prix. Outre les chevaux on faisait aussi courir les hommes, les ânes et jusqu'aux femmes. Dante a chanté les courses à pied des hommes , à Vérone , et il a comparé au vainqueur son maître Brunet Latin :
« Il parut de ceux qui courent le palio vert à Vérone par les champs, et il parut comme un de ceux qui le gagnent et non qui le perdent. »
E parve di coloro
Cfw corrono a Verona 'l drappo verde Ver la campagna; e parve di costoro Queglicfie vince , e non colui clie perde \
Le palio à cheval avait lieu à la guerre devant les
i Inf, can, XV.
remparts des villes assiégées ou devant les lignes de l'ennemi que l'on affectait ainsi de braver. Le grand capitaine Castruccio Castracani 9 le Napoléon de Lacques , dont Machiavel n'a écrit qu'une incomplète et romanesque histoire , ayant repoussé les Florentins jusque dans leur ville, donna sous leurs remparts trois courses: la première, de chevaux; la deuxième, d'hommes à pied; la troisième , de courtisanes.
Si la scène italienne ne devait se relever que plus d'un siècle après avec la Soplwnisbe du Trissin ou la Rosmonda de Ruccellai, d'informes et curieux essais dramatiques apparaissaient sur divers points de l'Italie. On eut d'Albertin Mussato1, poète padouan, homme d'Etat , ambassadeur et historien , né en 1261 , deux tragédies à l'imitation de Sénèque ; YEccelin. le véritable tyran de Padoue, donné par Muratori, et Y 'Achille s resté inédit, dont l'action est la mort du héros; de Pétrarque, la Philologie , titre bizarre d'une comédie de sa première jeunesse, aujourd'hui perdue , et qu'il regardait comme peu digne de lui2; deux pièces conservées à la Laurentienne , la Prise de Césène par le cardinal Àlbornoz , en 1357, et une Médée ; enfin de Jean Manzini, écrivain de la Motta de la Lunigiane, la tragédie de la Chute d'Antoine délia Scala chassé de Vérone. Toutes ces compositions, écrites en latin, ne paraissent point avoir dû attirer de nombreux spectateurs. Les mystères joués sur la place publique, et représentant la Passion, la Pénitence de Madeleine, la vie de quelque saint ou des sujets sacrés, étaient plus du goût du peuple, tandis
1 Le mari de la mère de Mussato s'appelait Jean Cavallerio , selon une histoire inédite de Jean Buono Moto , possédée par les familles Papafava. Mussato prit ce nom parce que Cavallerio entendit un jour sa femme, qui se confessait, avouer qu'elle avait eu Albertin du fait de Viviano da Musso.
*J5pi^lib.VII,16.
que la classe moins grossière assistait à des ballets pantomimes.
Le moyen-âge , comme la Grèce , avait de nombreux couronnements poétiques. On peut citer le couronnement du fervent et éloquent acolyte de saint François , le frère Placide , par l'empereur Frédéric II ; celui que décernèrent à Mussato , pour son Eccêlin} les Padouans, qui naguère avaient proscrit l'auteur; celui de Zanobida Strada, surnommé ironiquement par Boccace , le Corydon du grand sénéchal Aceiajoli1, qui l'obtint , à Pise , des mains de l'empereur Charles IV; et le couronnement , bien plus éclatant, de Pétrarque , au Capitole , que la majesté des souvenirs lui fit préférer aux offres de Robert, roi de Naples , et d'un autre Robert, son compatriote et son ami, chancelier de l'université de Paris. Quelques traits de cette scène poétique peignent aussi les mœurs et les idées du temps* Douze jeunes gens de quinze ans , vêtus de rouge, fils de gentilshommes et de citoyens romains , débitèxxnt un grand nombre de vers composés par Pétrarque en l'honneur du peuple. Ils précédaient six nobles en robe verte , ayant sur la tête des couronnes de fleurs , et suivis du sénateur entouré de la foule des Romains. Le sénateur assis , Pétrarque fut appelé au son des flûtes et des trompettes. Il se présenta en robe longue et prononça par trois fois ces paroles : « Vive le peuple romain , vive le sénat, et que Dieu les maintienne en liberté » ; puis il s'agenouilla devant le sénateur, lequel dit : « Je couronne la première vertu. » Il ôta le laurier dont sa tête était ceinte , et le mit sur celle de messire François, qui récita un beau sonnet en l'honneur des anciens Romains. Cela finit avec beaucoup de gloire pour Pétrarque, car tout le peuple criait : « Vive le Capitole et le poète 2. » Mais il est un accident bi~
J Epist. a Messer Francesco Priore di S. Apostolo de Florence. \Ii iiatom , lierum liai. Scrip. , t. XII.
zarre que l'annaliste de ce triomphe, Louis Bonconte Monaldeschi , a omis ou ignoré , dont Fauteur du Ganzoniere s'est plaint dans ses lettres latines. Le laurier du Gapitole [iaurea capitolina) lui avait attiré une telle multitude d'envieux , que le jour même de la solennité, au lieu de l'eau odorante qu'il était d'usage de répandre, il reçut sur la tête une eau corrosive qui le rendit chauve le reste de sa vie. Son historien , Dolce , raconte même , qu'une vieille lui jeta son pot de chambre rempli d'une acre urine, gardée peut-être pour cela depuis sept semaines (servata in sabbata septem). La fête que Can-Grande délia Scala, souverain de Vérone , donna en 1338 pour la réunion de Padoue à son état , dura un mois. Des chevaliers, des bouffons, y accoururent de toute l'Italie et d'au-delà des monts, et ils y furent tous honorablement reçus et traités. Boccace a cité Can-Grande comme un des plus magnifiques seigneurs qu'ait vus l'Italie '. Sa cour, immortalisée par la retraite de Dante , qui dédia à ce prince les premiers chants du Paradis, et par ses amers regrets d'exilé2, était l'asile des poètes et écrivains proscrits. Un des réfugiés qu'il accueillit a rapporté le détail de sa noble et ingénieuse hospitalité : « Divers appartements, selon leurs diverses conditions, leur étaient assignés dans le palais ; à chacun il avait donné des domestiques et une table servie avec abondance. Les appartements étaient indiqués par des symboles et des devises : la Victoire pour les guerriers ; l'Espérance pour les exilés ; les Muses pour les poètes ; Mercure pour les artistes ; le Paradis pour les prédicateurs. Pendant le repas, des musiciens, des bouffons et des joueurs de gobelets parcouraient ces
1 Giorn., I.ancw., 7.
2 V. les vers admirables du chant XVII du Paradis :
Quai si parti Ippolito d'Atene.
appartements ; les salles étaient ornées de tableaux (peints parle Giotto), qui rappelaient les vicissitudes de la fortune (probablement d'après les inspirations de Dante son ami); et le seigneur délia Scala appelait quelquefois à sa propre table quelques-uns de ses hôtes , sur-tout Guido de Castello, de Reggio, que pour sa sincérité on nommait le simple lombard, et Dante Alighieri, homme alors très illustre , et qui le charmait par son génie l. »
Au mariage de Gonzaga, prince de Mantoue, en 1340, la noce dura huit jours. Les présents offerts par lui à tous les invités étaient des pierreries , des chevaux, des habits, des étoffes, des vases d'or et d'argent, et d'autres objets précieux.
Il est difficile d'imaginer de plus splendides fêtes que celles qui furent célébrées à Milan, lors du mariage de la fille de Galéas Visconti , Violante , avec le comte de Clarence, Lionel, un des fils nombreux du roi d'Angleterre, Edouard III, qui par la noblesse de ses penchants, n'était indigne ni de son père, ni de son glorieux frère aîné le Prince Noir. Le banquet de noces ne comptait pas moins de dix-huit services qui étaient entremêlés de riches dons de pierreries, d'habits, d'étoffes d'or et de soie , et même de chiens et de chevaux , présents faits aux convives ; six barils d'argent doré contenaient les vins de malvoisie et la vernaccia , agréable vin blanc de Toscane, cité par Dante2. Cet énorme repas prouve que déjà les Milanais méritaient le vers d'Alfieri , qui vante leur goût pour la bonne chère :
I Veneziani han gusto a lasciar fare> I buoni Milanesi a banchettare s.
1 V. les fragments conservés de l'histoire de Sagacius Mucius Gazata, insérés t. XV1ÏT de llerum Ital. Script., et cités en partie par M. de Sismondi, llist. des liép. ItaL, chap. 28.
2 Pnrg.9can. XXIV,
3 Son. CXL1TT.
Pétrarque, invité à ce banquet, avait été admis à la première table où se trouvaient Lionel , un comte de Savoie , un grand nombre de barons et d'autres personnages importants. Mais les jouissances de son amourpropre furent cruellement troublées par la nouvelle qu'il reçut le jour même du banquet, de la mort arrivée à Pavie , d'un enfant de sa fille naturelle , mariée à l'inspecteur des bâtiments de GaléasViscont^Brossano1. Il composa, au sujet de cette mort, les vers suivants qu'il fit graver en lettres d'or sur le tombeau de l'enfant, et qui, par le sentiment et la tristesse, contrastent avec les joies de la fête au milieu de laquelle ils furent inspirés.
« Hôte nouveau du monde , à peine d'un pied faible « encore, étais-je entré dans la route pénible d'une « vie fugitive ; François fut mon père , Françoise ma « mère , et de là j'eus à mon baptême le même nom : « bel enfant naguère , douce consolation de mes pa- » rents, maintenant objet de leur douleur ; en cela seul « je suis moins heureux , je le serais pour tout le reste , « moi qui viens d'obtenir si aisément et si vite les joies « de la véritable vie, de la vie éternelle. Le soleil avait « deux fois et la lune quatre fois achevé son cours , « quand la mort , je me trompe , quand la vie vint « me trouver : Venise me donna, Pavie m'enleva à la « terre ; je ne m'en plains point , c'est de là que je de- « vais retourner au ciel. »
Vix mundi novus hospes vitœque votantis
Attigeram tenero limina dura pede ; Franciscus genitor, genitrix Francisco,, secutus
H os, de fonte sacro nomen idem tenui. Infans formosus, solamen dulce parentum,
TSunc dolor, hoc uno sors mea Iceta minus; Cœtera sum felix, et verœ gaudia vitce
ISactus, et œternœ, tam cita, tam facile.