‹ Curiosites et anecdotes italiennes--Chapitre 11 sur 53 · V. les Voyages, iiv. IV, chap · texte numérisé non relu

V. les Voyages, iiv. IV, chap

Sol bis, lima quater flexum peragraverat orbem, Obvia mors, fallor, obvia vita fuit.

Me Venelum terris dédit urbs, rapttitque Papia, Née queror, hinc cœlo reslitucndus eram.

Diverses compagnies d'hommes et de femmes , conduites par Bernabo, le farouche et débauché frère de Galéas Visconti *, et par Blanche de Savoie , mère de l'épousée , vinrent complimenter le prince anglais. Une compagnie de trente demoiselles toutes vêtues de robes blanches brodées d'or et ornées de franges et de bandelettes d'or , précédait le frère de Violante , Galéas Visconti , qui devait le titre de comte de Vertus à son mariage avec Isabelle de Valois, fille du roi Jean. 11 marchait à la tête de trente chevaliers et de trente écuyers , vêtus d'habits uniformes , et montés sur de superbes palefrois , tout équipés pour la joute et le tournoi, dont la selle et la housse brillaient d'or et de pierreries. Tel fut enfin l'éclat de cette solennité que l'exact et minutieux historien milanais , Bernardin Corio, remarque avec enthousiasme que cette noce était un véritable et magnifique triomphe.

Plaisance , cette ville aujourd'hui si déserte, si désolée , qui ne s'est point relevée de l'affreux pillage auquel la livra, en 1448, François S force , avait, le siècle précédent, de somptueux festins. D'abord on offrait des vins blancs et rouges et des sucreries. Chaque convive trouvait à son couvert une imitation de quelque viande, composée de sucre, d'amandes et d'autres douceurs , comme nos habiles confiseurs exécutent des jambons si ressemblants. Ensuite on servait des chapons, des poulets, des faisans, des perdrix, des lièvres,

1 Dans un même temps , dit M. Sismondi , on avait compté que Bernabo avait trente-six enfanls et dix-huit femmes enceintes de lui. llist. des Rép. IlaL , chap. LU.

FETES, JEUX POriJLAIRES. 171

des sangliers, des chevreuils et d'autre gibier, selon la saison. Des tourtes , du lait caillé et sucré, et des fruits formaient le dessert. Après le lavement des mains et avant que les tables ne fussent enlevées , on offrait de nouveau du vin, des dragées et encore du vin. Dans ces prétendus siècles de misère , tout le monde buvait du vin , et l'on y était si habitué que le chroniqueur plaisantin de l'année 13/i8 remarque bachiquement que sans le vin il est impossible de vivre. L'été on avait à souper, de la daube (gclatina) de poularde , de chapon , de veau , de chevreau, et de la chair de porc et de poulet à la gelée de poisson. L'hiver : de la gelée de gibier , de chapon , de poularde , de veau et de poisson. A ces gelées on joignait du poulet, du chevreau, du veau, de l'oie, du canard, selon la saison. Aux repas de noces on ajoutait des bâtons de pâte dans lesquels il entrait du fromage, du safran , du raisin de Gorinthe et autres épiceries. En carême, le dîner avec les internes libations avant et après , se composait de gros poissons assaisonnés de poivre, de figues et d'amandes ; d'anguilles salées , de brochets avec une sauce au vinaigre et à la moutarde ou courbouillonnés au vin cuit et avec des épices, que les Vénitiens avaient tirés de l'Orient et qui étaient un condiment très usité. Le potage au riz avait pour bouillon du lait d'amande sucré, et aussi épicé. Le dessert était des noix et des fruits 4. Le menu de tous ces repas montre des estomacs très sains, très vigoureux, et l'abondant usage du vin, des têtes de même force.

La rentrée de Castruccio Castracani à Lucques en 1328 après ses victoires sur les Florentins , a quelque chose à la fois de capitolin , d'impérial et de grotesque. Il avait sur la tête une couronne de lauriers ; quatre

1 Johannis de Mus sis Chronicon placentinum. Muratorï, llerum JtaL Scrip, U XVI,

ïl"2 FETES, JEUX POPULAIRES.

chevaux blancs tiraient son char; devant lui, marchaient enchaînés, la tête et les pieds nus , les captifs de Florence et de Pistoie, parmi lesquels les commissaires florentins et leur capitaine Ramondo de Cardona avec son jeune fils attiraient tous les regards. Il était environné de ses principaux capitaines, et suivi de ses soldats qui chantaient des airs joyeux. Les fenêtres des maisons étaient tendues, les rues parées, et le peuple , tenant des branches d'olivier et jetant des fleurs « ajoutait à l'éclat du spectacle. Le Carroccio florentin figurait dans ce triomphe. Le Carroccio. cette arche sainte , ce palladium des cités du moyen-âge , est un emblème caractéristique de la magnificence religieuse et guerrière du temps. C'était un char porté sur quatre roues, et traîné par quatre paires de bœufs. Il était peint de rouge ; les bœufs qui le traînaient étaient couverts jusqu'aux pieds de tapis rouges; une antenne, également peinte en rouge, s'élevait du milieu du char à une très grande hauteur. Un globe doré la surmontait; au-dessus , entre deux voiles blanches , flottait l'étendard de la commune. Plus bas encore, et vers le milieu de l'antenne , un Christ placé sur la croix , les bras étendus , semblait bénir l'armée. On tenait les conseils de guerre sur le Carroccio ; on y serrait la caisse militaire , la pharmacie , et une partie du butin. Il ne pouvait sortir que d'après un décret public, et toujours accompagné de quelques centaines de vétérans armés de hallebardes et de lances. Une espèce de plate-forme était réservée sur le devant à quelques-uns des plus vaillants soldats destinés à le défendre; derrière, une autre plate-forme était occupée par les musiciens avec leurs trompettes. Les saints offices se célébraient sur le Carroccio avant qu'il sortît de la ville, et souvent un chapelain y était attaché et l'accompagnait sur le champ de bataille. La perte du Carroccio était considérée comme la plus grande ignominie à laquelle une cité

pût être exposée. Aussi, tout le nerf de l'armée était-il choisi pour former la garde du char sacré. Les coups décisifs se portaient autour de lui ; c'était le rem esse ad triarios des Romains, ou rengagement de la vieille garde. Le Carroccio avait été inventé par l'archevêque de Milan , Eribert , pendant la guerre des Milanais avec l'empereur Conracl-le-Salique. Ce singulier étendard compléta le système militaire des Lombards à cette époque ; il fallait rendre redoutable l'infanterie des villes et relever son importance, afin de l'opposer à la cavalerie des gentilshommes. Le Carroccio atteignit ce but : l'infanterie, obligée de subordonner ses mouvements à ceux du char pesant, attelé de bœufs, acquit plus de poids , d'aplomb et de confiance en elle-même ; la retraite dut être plus lente et se faire en meilleur ordre ; la fuite , à moins d'être honteuse, devenait impossible. « Il n'est pas hors de propos de remarquer, fait observer M. de Sismondi, que les bœufs ont en Italie une allure bien plus légère et bien plus prompte qu'en France ; en sorte que leur marche s'accorde mieux avec celle de l'infanterie •. » L'emploi de l'artillerie fut une des causes principales de l'abandon du Carroccio s qui n'a plus figuré que dans quelques cérémonies. On trouve dans la Secckia rapita de Tassoni , une peinture poétique et exacte du Carroccio :

« Voici le Carroccio qui sort de la porte tout couvert « d'or. »

Ecco il Carroccio nscir fuor délia porta Tutto coperto d'or 2.

Le Carroccio de Florence , conquis par Castruccio , était ignoblement attelé de buffles ; sa devise était à l'envers, et le battant de sa cloche, la fameuse marlinella, arraché; les étendards guelfes traînaient à terre,

x Hist. des Rép. Ital. au moyen-âge , chap, VI. 2 Cant. V.

les capitaines ennemis étaient sans épée, et les palefreniers sans éperons. Un escadron de jeunes gens montés sur des chevaux de guerre portait les casques , les panaches et les cottes d'armes 9 dépouilles opimes enlevées aux vaincus.

Castruccio est comme un météore pour sa patrie. Après lui elle semble disparaître de l'histoire, et elle ne brille plus que dans la statistique par sa population, une des plus compactes , des plus industrieuses et des plus productives de la terre.

Quand le tribun romain du moyen-âge , Rien/i , que sa parole populaire avait élevé à la souveraineté, voulut recevoir l'ordre de chevalerie , les fêtes furent magnifiques. Elles se célébrèrent clans le palais du pape, à Saint- Jean-de-Latran , disposé ou plutôt bouleversé à cet effet, ainsi que les dépendances. On alla jusqu'à démolir les murs de plusieurs pièces afin d'agrandir les salles du festin. Rome entière s'était portée à Saint* Jean-de-Latran et inondait les portiques. Les habitants des villes voisines et même les tilles , les femmes , les veuves et les vieillards s'y étaient rendus. Une foule de barons et de bourgeois en habits de taffetas (zendado); et tenant des bannières , montaient des chevaux garnis de sonnettes et galoppaient joyeusement. D'innombrables bouffons donnaient de la trompette, ou jouaient du chalumeau, de la cornemuse et d'autres instruments. La femme de Rienzi , avec sa mère \ s'avançait à pied accompagnée de respectables matrones ; deux garçons bien parés portaient devant elle u\\ superbe frein de cheval doré, et autour retentissait le bruit de nombreuses trompettes d'argent. Le tribun avait a ses côtés le vicaire du pape et un cortège considérable de nobles. Il était précédé de deux hommes! l'un tenant une épée nue levée au-dessus de la tèh*, l'autre sa bannière. À sa main était une baguette d'acier, et il portait une robe de soie d'une éclatante blan-

cheur, avec des franges d'or. Au crépuscule du soir, il monta à la chapelle du pape Boniface , et dit au peuple : « Apprenez que cette nuit je dois devenir chevalier ; revenez demain , et vous entendrez des choses qui plairont à Dieu dans le ciel , et aux hommes sur la terre » ; paroles reçues par cette multitude avec une joie calme et recueillie. Le peuple parti , le clergé célébra l'office , et Rienzi eut la vanité de prendre le bain dans la cuve vénérée où Ton croyait alors que Constantin avait été baptisé par le pape saint Sylvestre, laquelle était d'une belle pierre de touche. Un citoyen de Rome , chevalier, messer Vico Scuotto , lui ceignit l'épée , puis il entra dans un lit superbe. Mais comme il y montait , oh ! présage funeste de sa chute future , la couchette toute neuve se rompit, et le nouveau chevalier qui ne voulut point faire de bruit, et qui craignait peut-être l'effet de ce fâcheux accident sur l'opinion, dut assez mal dormir. Le lendemain matin il mit un habit d'écarlate , fourré de petit-gris , et messer Scuotto lui ceignit de nouveau l'épée et lui attacha les éperons d'or. C'est ainsi qu'il se montra aux regards des chevaliers , des bourgeois et du peuple de Rome accouru pour le contempler1.

La chevalerie de Rienzi est rappelée avec grâce et pathétique par Pétrarque , à la fin de la patriotique canzone Spirto gentil clie quelle membra reggl qu'il lui adressa , lorsqu'il dit à sa canzone : « Sur le mont Tarpéien tu verras, ô ma chanson, un chevalier qui honore toute l'Italie , plus occupé des autres que de lui-même. Annonce-lui qu'un homme qui ne l'a point encore vu de près , et qui n'est épris de lui que sur la renommée, dit que de ses sept collines, Rome, les yeux baignés de larmes et flétris de douleur, invoque son appui. »

1 Vita di Cola de Rienzo. Bracciano, 1631.

Sopra 7 monte Tarpeo, canzon, vedrai Un cavalier cli' Italia tut ta onora, Pensoso più d'allrui clie di se stesso. Digli : un, clie non ti vide ancor da presso, Se non corne per fama nom s'innamora, Dice, clie Borna ogni ora Con gli occhi di dolor bagnati e molli Ti chier mer ce da tutti selte i colli.

x\ cette époque de passions populaires, qui vit éclater à la fois la conspiration démocratique du doge vénitien Marino Faliero, les massacres de la Jacquerie de France , la grande émeute des Ciompi à Florence , l'insurrection de Guillaume-Tell , la révolte d'Artevelle en Flandre et celle de Wat Tyler et de Jack en Angleterre, le peuple faisait lui-même les chevaliers, et les Ciompi créèrent aussi chevaliers quelques-uns de leurs meneurs, parmi lesquels le cardeur de laine, Guiclo Bandira et un Sylvestre de Médicis.

Boccace , dans sa longue et curieuse lettre au prieur des Saints-Apôtres de Florence , a tracé un vivant tableau de la somptueuse maison d'un grand de ce siècle. Il y peint le faste insolent du grand sénéchal deNaples, Nicolas Acciajoli, favori de la reine Jeanne; la multitude de ses flatteurs et de ses parasites, les lambris dorés, les tapisseries à personnages , tirées de France , l'ivoire des compartiments, la richesse du mobilier, l'abondance de la chère , la négligence , le gaspillage des valets et l'orgueil du maître. Voici quelques-unes des allures de cet homme d'Etat. Parfois, affectant d'être accablé de travaux, il s'enfermait dans son cabinet, et faisait dire à la porte, tantôt qu'il tenait conseil, tantôt qu'il récitait l'office divin , tantôt qu'il se reposait un peu des affaires publiques, ou autres raisons semblables; tandis que, le plus souvent, il ne faisait rieii du tout, ou que, sur sa chaise percée, entouré de femmes qui ne sont ni ses parentes ni ses maîtresses (c'étaient les femmes politiques du temps) , il distribue

les préfectures [le prefetture si disegnano) , donne verbalement des arrêts , ou dicte , écrit , corrige les lettres aux princes étrangers, au souverain pontife et autres alliés.

Mais c'est dans la toilette des femmes que le luxe du moyen-âge paraît excessif. Les femmes alors n'usaient pas moins abondamment de la chimie cosmétique que les dames de l'Orient ou de l'ancienne Rome , pour se peindre le visage et se blanchir la peau *. Dante, encore grand satirique, a violemment attaqué la parure des dames florentines , dans ces vers :

« Autrefois elles ne portaient point des chaînettes , « des colliers , des brodequins ornés et des ceintures « qui sont plus à voir que celles qui les porte. »

Non avea catenella, non corona, Non donne contigiate , non cintura Ciw fosse a veder più cke la persona^.

Il est difficile d'imaginer un ameublement plus riche, plus somptueux et de meilleur goût que celui de la Sicilienne mystifiée par le jeune marchand florentin Salabaetto, de la nouvelle de Boccace 3. Son indécent Corbaccio , satire contre les femmes, montre dans le cabinet de toilette de la veuve surannée qui l'avait dédaigné , deux glaces en pied, des fioles, des cristaux et mille autres bagatelles. Sa tête, chargée de fleurs, imitait la queue du paon, étincelante d'yeux.

La toilette des dames de Plaisance, respire un luxe oriental , et conviendrait à des odalisques de Damas ou de Bagdad. Sur la tête , elles portaient de précieux joyaux , des couronnes d'or massif ou d'argent doré

1 V. ci-dessus, à ce 'sujet, la colère risible du vieux florentin Ange Pandoifini contre sa femme , p. 122 et suiv.

2 Parad. can, XV.

5 Décam. giorn. VIII , nov. 10.

enchâssées de perles et de pierreries; des diadèmes à triple étage chacun de cent grosses perles ; des voiles brodés de perles ; et elles remplacèrent dans leurs cheveux les tresses d'or et de soie, par certains réseaux, aussi d'or et de soie , entrelacés de perles. Leurs colliers étaient formés d'énormes grains d'ambre et de corail ; d'autres , en or massif, passés par dessus larobe, ressemblaient à des colliers de levrettes. Ces dames du XIV. e siècle paraissent avoir déjà quelque teinture de la mythologie ; car elles avaient donné le surnom de Cypris à l'une de leurs parures les plus riches, les plus galantes, mais qui se ressentait un peu trop des mœurs de la déesse et de celles de son île *.

Afin de prévenir la ruine des familles , les diverses villes d'Italie étaient obligées de recourir à des lois somptuairesqui ne tardaient pas à tomber en désuétude comme celles des législateurs grecs et romains , et qu'il fallait renouveler; car, ainsi que le remarque pour Florence l'historien Jean Villani, « la raison et le bon « sens des hommes demeuraient vaincus par les appétits « désordonnés des femmes. » Les économes maris florentins devaient être au supplice , car le prix des étoffes paraît fort élevé. On trouve dans un compte de partage d'une famille florentine , de Tannée 1425 , l'estimation d'habillements donnés à une femme, en cadeau de noces. Une robe de soie et or est évaluée à 100 florins d'or (1,250 francs) ; une autre de drap, soie et or , à petites fleurs, 75 florins (937 francs) , dépense considérable pour le temps 2, et que ne dépas-

» V. la Chronique de Jean Musso, déjà citée.

2 Selon l'auteur du Voyage dans l'Italie Méridionale, plublié en 1840, t. I, p. 264 , écrivain lyonnais et ju#e compétent, les salaires des artistes et des ouvriers qui, aux XIII. e et XIV.C siècles, paraissent sept à huit lois moins considérables que ceux d'aujourd'hui, étaient égaux en réalité,, puisqu'avec une once d'or on d'argent, on obtenait autant d'objets bruts ou manufacturés, qu'on peut en acquérir maintenant avec sept ou huit.

seraient point aujourd'hui les femmes les plus élégantes de l'aristocratie nobiliaire et financière.

Un gros réseau de soie blanche et jaune dont les femmes florentines s'affublaient , au lieu de montrer leurs cheveux , et qui cachait aussi le visage , ayant été défendu , elles profitèrent de l'arrivée de Robert , duc de Calabre, fils de Charles d'Anjou, en 1326, pour se le faire rendre , et y employèrent l'intercession de la duchesse.

Il est vrai que là sévérité de certains édits semble les rendre à peu près inexécutables , et que ce rigorisme législatif devait être singulièrement nuisible aux arts et à l'industrie. C'est ainsi qu'un édit de Florence de l'année 1330, après avoir défendu les parures d'or, d'argent, de perles et de pierreries, va jusqu'à prohiber les ornements de verre , de soie et même de papier peint. Il est interdit d'avoir aux doigts plus de deux bagues , et de laisser les fichus décolletés au-delà d'un quart de bras \ Les petits garçons et les petites filles ne peuvent porter des robes bariolées de diverses couleurs. Les garnitures d'hermine ne sont permises qu'aux chevaliers et à leurs femmes. A table, on ne tolère que trois plats ; vingt couverts aux noces, et cent aux réceptions des chevaliers 2. Les règlements de Pistoie , de l'année 1332, qui confisquaient les objets prohibés , étaient toutefois moins rigoureux ; car ils passaient les boutons dorés et les garnitures en petitgris aux femmes des chevaliers, des juges, des docteurs et des médecins 3.

Le luxe se répandit de nouveau à Florence sous la tyrannie du duc d'Athènes. Il est parfois un des moyens à l'usage des despotes : un habit de cour a

« Le braccio toscan est cfà peu près trois pieds. i J. Villani, Storie fwrenl. lil). X, chap» 15Zj. 3 Ordinamenti del comune diPistoja, publiés par M. Ciampi, Pise,

souvent détruit ou gagné un chef de parti; « cet habit est une force, » a dit Pascal *. Le luxe subjugue encore les hommes qui n'ont que des yeux, et ce nombre est immense. Sous le duc d'Athènes, le costume subit une révolution importante par le passage des habits étriqués , indécents des chevaliers français de la cour du duc, qui remplacèrent les longs, les amples, les nobles vêtements nationaux. Les chroniques mentionnent déjà l'empire que la France exerçait comme aujourd'hui sur les modes. La domination espagnole produisit le même changement à Milan , où l'on vit la jeunesse , ainsi que s'en plaignait le chroniqueur Fiamma, abandonner honteusement les costumes de ses pères 2.

L'origine des livrées et des uniformes appartient à l'Italie. Ils furent imaginés d'après l'habitude de la jeune noblesse de s'habiller aux noces, ou dans d'autres cérémonies , moitié d'une couleur, moitié de l'autre.

Ainsi que l'indique leur nom dérivé de l'italien, les carrosses ont la même patrie. Ils n'étaient d'abord qu'à l'usage des femmes, et ils sont ironiquement appelés cages (gabbie) , dans le Reggimento délie donne ^ du poète toscan François da Barberino, le condisciple de Dante aux leçons de Brunet Latin , mort à quatrevingt-quatre ans pendant la peste décrite par Boccace.

La femme de Charles d'Anjou , l'ambitieuse Béatrix de Provence , fut probablement la première qui monta en carrosse. L'auteur anonyme d'un journal de Naples rapporte que le jour de son entrée en 1266, elle était sur une voiture couverte de velours bleu céleste brodé de lis d'or, et escortée de quatre cents hommes richement vêtus, spectacle magnifique et nouveau pour le

1 Pensées, I.re partie, art. 8.

a Opusculum de rébus gestis ab Azonc Lucchino et Joanne Via oomitibus ; Muratori, Berum liai. Script., t. XIï.

peuple napolitain l. Cette princesse n'était point indigne des honneurs de son espèce de triomphe. Tandis que Charles arrivait en Italie par mer, elle avait commandé l'armée et battu en Lombardie les Gibelins, alliés de Manfred. Les hommes dédaignèrent longtemps, et trouvèrent honteux de se servir de carrosses; les beaux anneaux de fer que l'on voit encore aux murs extérieurs de certains palais , prouvent que l'on y attachait les chevaux, tandis que les maîtres étaient en visite. La fin de la chevalerie fit tomber les préventions contre les carrosses , qui ne furent introduits en France que beaucoup plus tard. Il n'y avait à Paris, sous François I.er, que deux coches; les plus grands seigneurs et les princesses voyageaient à cheval. Depuis, les carrosses ont été fort considérés, et ils constatent la seule aristocratie réelle, positive, matérielle, restée debout dans nos jours d'égalité et de démocratie.

Mais la magnificence, mais la pompe de la religion dépassait encore le luxe des princes, des grands ou des Etats. Le sage florentin Mathieu Palmieri, dans sa Vita Civile j veut que les habits sacerdotaux et les ornements du culte soient de pourpres diverses, brillants d'or, de pierreries et d'une telle magnificence, qu'ils paraissent célestes et divins. Comment ne pas rappeler ici ce mémorable décret de la commune de Florence , qui ordonne la reconstruction du dôme? « La haute sagesse d'un peuple d'illustre origine exigeant qu'il procède dans ses affaires de manière que la prudence et la magnanimité de ses vues éclatent dans les ouvrages qu'il fait exécuter au-clehors, il est ordonné à Arnolphe, chef- maître de notre commune, de tracer un modèle ou dessin pour la restauration

1 Giornaii Napolitani daW anno 1266, ail 1^78 ; Muratori , Re rum ItaL Sciipt., t. XXI.

de Santa-Rcparata > lequel porte l'empreinte dune pompe et d'une magnifieence telles que l'art et la puissance des hommes ne puissent rien imaginer de plus grand ou de plus beau , et cela d'après la résolution prise en conseil public et privé par les personnages les plus habiles de cette ville , de n'entreprendre pour la commune, aucun ouvrage dont l'exécution ne doive répondre à des sentiments d'autant plus grands et plus généreux , qu'ils sont le résultat des délibérations d'une réunion de citoyens dont les intentions ne forment en cela qu'une seule et même volonté. »

Atteso che la somma prudenza di un popolo grande > sia di procéder e negli affari suoi di modo che dalle operazioni esleriori si riconosca non meno il savio ,, che magnanimo suo operare ; si ordina ad Arnolfo capo maestro dçl noslro comune* che faccia il modello o disegno délia rinnovazione di Santa-Reparata ^ con quella pih alla e sontuosa magnificenza > che inventar non si possa^ ne maggiore , ne pih bella daW induslria e poter degli uomini; secondochè da pih savi di questa città e stato detto e consigliato in pubblica e privata adunanza* non doversi intraprendere le cose del comune > se il concetto non <?, di far le corrispondenti ad un cuore * che vien fatto grandissimOj, perché composto delV animo di plu cittadini uniti insieme in un sol voler e.

Un sénatus-consulte de l'ancienne Rome ne serait pas plus noble que ce décret florentin du XIII. e siècle, regardé encore aujourd'hui comme un modèle de l'italien le plus pur, et qui est à la fois un monument de langage et de dignité.

LES COURSES OU LE PALIO DE SIENNE l.

Sienne, à laquelle les voyageurs ont souvent le tort de n'accorder que quelques heures et où j'eus le bonheur de passer quelques semaines , est un des points de lltalie qu'il serait le plus doux d'habiter. L'air est frais , salubre ; l'art admirable , et le peuple gai , spirituel, honnête. Sur la porte Camullia se lit l'inscription : Cor magis tibi Sena pandit (Sienne t'ouvre encore plus son cœur que sa porte). Jeu de mots fait, dit-on, pour un grand-duc, mais qui depuis longtemps ne s'adresse plus qu'au voyageur, et que l'affectueuse hospitalité siennoise justifie. Le dialecte siennois a plus d'un rapport avec le français; le savant médecin et lettré du XHLe siècle, Aldobrandino de Sienne, comme Brunet Latin, auteur du Tesoro^ et d'autres s'étaient servi de notre langue. Cette supériorité , cette universalité du français est très antérieure, comme on voit, à nos chefs-d'œuvre littéraires et à l'ascendant momentané de nos armes. On en est tout bonnement redevable au commerce alors très actif entre la France et l'Italie , particulièrement avec la Toscane. C'est à ce commerce que Paris, où le père de Boccace était venu trafiquer, doit l'honneur singulier d'avoir produit le créateur et le premier écrivain de la prose italienne. Plus d'un siècle auparavant , saint François , fils de marchand et chargé de sa correspondance française , dut à sa facilité de parler le français , son nom populaire, son nom de saint. Les âmes pieuses et souf-

1 V. ci-dessus, p. 164.

frantes ont gardé la mémoire de ces deux vers touchants , par la naïve confiance qu'ils expriment :

A cause des biens que j'attends , Les travaux me sont pas se -temps.

Saint François peut aussi être considéré comme un des plus anciens poètes italiens, et d'habiles critiques, Tiraboschi et Perticari citent avec estime son Hymne au Soleil. La bonne grâce siennoise dut aussi se rapprocher jadis de la politesse française , lorsqu'il y avait une politesse française.

Alficri ne préférait aucune ville d'Italie à Sienne. « Il me semble que Fonte-Bran da me désaltère mieux que l'eau de toute autre ville d'Italie. »

Fonte Branda mi trae meglio ta sete Parmi clie ogni acqua di città tatina '.

Et cet âpre ennemi des grands et ensuite des petits , y avait trouvé un ami dans le marchand de soie Gori Gandellini : « Ah ! reviens souvent dans mes songes , ô toi , le seul vrai ami que j'aie jamais eu au monde. »

Deh! torna spesso entro a miei sogni, o solo Vero amico cH io avessi al mondo mai ».

J'assistai le jour de l'Assomption de 1831 , à la curieuse fête du Palio de Sienne , peu décrite, peu connue des étrangers parce qu'elle ne se passe point dans la saison convenue des voyages d'Italie. Le lieu de cette course de chevaux, dont le prix est disputé entre les divers quartiers (contrade) de la ville, qui ont à peu près conservé leurs anciens noms et leurs anciennes limites , est la place del Campo, belle construction ibr-

i Son. CXI et CXI T.

, Son. CXCIII.

mée de terres rapportées et soutenues par de fortes murailles , qui a la forme d'une coquille , véritable grande place de république et de démocratie, avec sa tribune , et à laquelle onze rues aboutissent. Dante Ta citée :

« Lorsqu'au temps, dit-il, le plus glorieux de sa vie, il s'agenouilla volontairement dans la place de Sienne après avoir déposé toute honte. »

Quando viveapiù glorioso, disse, Liberamente net Campo di Siena Ogni vergogna deposta, s'affisse \

Elle s'était d'abord appelée délia Signoria^ mais Dante lui ayant donné son nouveau nom , le titre officiel disparut devant la qualification du poète. Malgré tout leur génie , nos poètes auraient bien de la peine à trouver enfin un nom et à le rendre populaire, à cette autre espèce de champ large, pavé , borné , bituminé, appelé d'abord du nom de son royal et triste créateur, qui prit ensuite le nom juste et sanglant de place de la Révolution , et qui a reçu depuis le nom moral de la Concorde.

Une des nombreuses maisons de Pétrarque était située près de Milan, dans une vallée profonde qui avait alors le nom peu attrayant de Y In fer no > dont il fit assez fastueusement Linterno , en mémoire de Scipion , héros de son ennuyeux poème de YAfrica. Un pareil privilège n'appartient à la littérature qu'aux époques primitives, et peut-être qu'en Italie. Hamilton n'a pu changer le nom du géant Moulineau en celui de Pontalie : cette rive de la Seine , en dépit de la comtesse de Grammont, conserve encore le nom de l'ingénieux et méthodique possesseur du Bélier. Je doute que , malgré toute la puissance qu'il exerça sur l'opinion , il

1 Purgat. can. XI.

eût été facile à M. de Chateaubriand de donner à son Val-de-Loup , un des noms harmonieux des Martyrs ou à'Atala. Les hommes de lettres de la renaissance , Pétrarque, Dante, Boccace, comme les philosophes, les orateurs et les poètes de l'antiquité , connus du peuple, des artisans, avec lesquels ils se mêlaient et s'entretenaient sur la place ou dans leurs ateliers , avaient une influence bien plus forte , bien plus directe que celle des écrivains de cour, de salon et d'académie.

La place delCampo , bordée de gradins , les fenêtres tendues de soieries, était couverte de peuple portant la cocarde de sa contrada sur de larges et légers chapeaux de paille. Cette multitude était répartie également sur toute la surface de la place, car telle est sa disposition géométrique qu'on y voit de tous les points , et que les spectateurs , qui le savent , restent paisiblement où ils sont au lieu de se jeter comme partout ailleurs aux premiers rangs.

Un pompeux corso formé d'une double file de carrosses commença la fête. Le luxe des équipages et des livrées rappelait cette vanité siennoise que Dante avait énergiquement osé comparer à la vanité française:

« Et je dis au poète : Fut-il jamais nation si vaine que la siennoise ? Non certes , pas même la nation française. »

Ed io dissi al poeta : or fu giammai Gente si vana corne la sanese ?

Certo non la francesca si d'assai \

Les livrées grises des voitures de la cour , simples calèches à deux chevaux dans lesquelles se trouvait le grand-duc et sa famille , semblaient ternes au milieu de tant d'éclat. Au lieu des cris ordinaires , le peuple battit des mains au passage de cette famille respectée.

1 Inf. can. XXIX.

Un coup tiré d'un petit mortier placé près du palazzo pubblico annonça la fin du corso et l'ouverture de la procession des bannières. Le coup du mortier avait fait partir des toits du palais, une nuée de pigeons dont le vol n'aurait pas été observé autrefois à Rome avec plus d'attention. Les Siennois, qui prétendent descendre de deux fils de Rémus , persécutés par leur terrible oncle , et qui ont pour armes la louve , sont dignes en cela des anciens Romains; ils croient que la contracta vers laquelle les pigeons se dirigent, doit remporter la victoire. Cette fois même l'augure se trouva exact, car ils s'étaient envolés vers le Nicckio (coquille) , qui remporta le prix. La procession des bannières s'ouvrit par dix tambours vêtus à l'espagnole, mais chacun de la couleur d'une des dix-sept contracte qui divisent Sienne , comme a l'époque de la Seigneurie. Venaient ensuite les bannières, larges et brillants étendards que les hommes qui les portaient faisaient flotter et manœuvrer avec beaucoup d'adresse. Le drapeau tricolore, auquel on avait eu la timidité de faire quelques variantes , était l'antique bannière de la Pantera. Un char portait les bannières des contracte qui ne concouraient point , car l'espace ne permet d'admettre que dix coureurs. La marche se terminait par les capitaines des contracte, magistrats encore élus directement chaque année par le peuple comme au temps de la liberté. Ils étaient aussi vêtus à l'espagnole , costume qui avait été choisi l'année précédente , parce que l'on avait alors imaginé de représenter sur un char l'entrevue de la princesse Eléonore de Portugal et de l'empereur Frédéric III, à la porte Camullia, allusion un peu forcée au mariage récent du grand-duc , et dont l'exécution parut assez ridicule, puisque l'Eléonore était un homme. On n'avait pu encore faire figurer dans cette sorte de mascarade l'aimable pape siennois Pie II (iEneas Silvius Piccolomini)grand lettré, voyageur, conteur , moraliste qui

avait conduit l'épousée ainsi que le brillant cortège d'honneur de quatre cents dames siennoises.

Les chevaux caparaçonnés des couleurs de leur contracta firent ensuite le tour de la place, conduits par les jockeys (fantini) qui devaient les monter. Alors commença dans tous les rangs une émotion difficile à décrire : il n'y avait pas parmi toute cette foule une femme, un enfant qui ne palpitât à la vue du cheval chargé du destin et de l'honneur de sa chère contracta, et je ne sais quel certain passe-droit ayant failli avoir lieu lors de l'alignement des chevaux, des cris in clietro (en arrière) partis de tous côtés, contraignirent les juges à recommencer. Mais quand les chevaux s'élancèrent et firent trois fois le tour de la place, toutes les vieilles passions italiennes semblèrent se rallumer et frémir comme aux jours les plus orageux de la République : on eût dit que les fresques du moyen-âge peintes par les anciens maîtres siennois sur les murs du palais, s'étaient animées et précipitées sur la place publique. Le monde des balcons mêmes ne put résister à l'entraînement général ; j'ai vu de grandes et belles dames devenir peuple en ce moment , et je ne puis oublier les transports d'un de mes voisins, grave religieux et savant professeur de physique à l'Université. Certes, il y a un prodigieux ressort chez une nation douée de telles impressions, et il ne s'agirait que de les diriger.

Le coureur de la Selva , quoique suivi de très près, avait, pendant presque deux tours, obtenu l'avantage, lorsqu'il fut dépassé par un des chevaux dont le cavalier était tombé et resté à terre, accident assez commune cause de la descente à l'angle de la place , voisin de l'église Saint-Martin. Le cheval indépendant, victorieux, et que son cavalier avait eu défense de remonter, fut alors pressé, caressé, baisé par les gens de la contracta dèl Nicchio qu'il avait fait triompher. Cette troupe radieuse se rendit d'abord, selon l'usage, à

l'église de Santa-Maria-di-Provenzano, afin de remercier la Vierge , singulièrement vénérée à Sienne , et sous la protection de laquelle la ville s'est mise après la sanglante victoire gagnée sur les Florentins à Monteaperti \ La prière 5 ardente , fut pieuse et recueillie ; mais il n'en fut pas ainsi lorsque cette même troupe, arrivée à Saint-Gaétan , l'oratoire de sa propre contracta, afin d'y déposer le Patio, étendard de soie blanche sur lequel était brodée une Assomption , fit entrer le cheval dans l'oratoire. Le clergé ne s'y trouvant point, une femme assez jeune et belle parla , et dit qu'il n'était point besoin de prêtre ; les cierges furent allumés et l'on entonna le Te Demn, dont chaque verset fut accompagné des cris : Viva il Nicchio.

Nos philosophes parisiens 2 trouveront peut-être quelque inconséquence à la dévotion de ces Siennois , religieux dans une église , et presque scandaleux dans une autre; mais ils ne se doutent point de ce qu'est là Yoratorio cTuna nobil contracta, comme on l'appelle. Ce temple est regardé dès l'enfance par l'homme de la contracta , comme un abrégé de la patrie ; il lui a confié ses douleurs, ses plaisirs, ses espérances ; il l'a décoré, paré, afin qu'il surpassât en éclat les oratoires des autres contracte; cet oratoire est le lieu d'élection de ses capitaines ; il célèbre à grands frais la fête du patron , et peu de jours auparavant, à la dernière Saint-Gaétan,

1 V. l'ouvrage du savant et satirique écrivain siennois Jérôme Gigîi, l'éditeur des Œuvres de Sainte-Catherine, La Città diletla di Maria, ovvero notizie istoriche sutt' antica denominazione che ha Siena di città delta Vergine. Rome, 1716, in-4.°, avec %.

2 Interpellé sur ce que j'entendais par un philosophe parisien, j'ai risqué la définition suivante : le philosophe parisien est un honnête et opulent bourgeois, mené par son journal , voliairien sans esprit et n'a} ar t pas lu Voltaire, napoléoniste partisan de la paix et utilitaire, qui dédaigne les préjugés et réfute en un quart-d'heure de raisonnement Bossuet,

' Pascal et Newton. Du reste , assez bonhomme , excepté pour les gens avec lesquels il fait des affaires ; tolérant la piété de sa femme et les maîtresses de ses fils, et valant au fond mille fois mieux que ses opinions.

un ballon avait été lancé de son oratoire, brillante chapelle dorée et couverte de peintures. Quelques chambres attenantes à l'édifice servent à l'habitant de la contracta de cercle où il traite de ses affaires ; il s'y regarde donc à peu près comme chez lui, et il n'est point surprenant qu'il en use aussi familièrement.

A la sortie de l'oratoire Saint-Gaétan , le cheval fut ramené à l'écurie ; il paraissait impatienté de tous ces honneurs , et au milieu de l'oratoire il avait failli donner quelques ruades. Une litière de paille fine et choisie lui avait été préparée ; elle était tellement haute qu'il dut avoir de la peine à y monter, et l'on y avait prodigué le pain et le vin. Les chants, les cris , les sauts et les feux de joie durèrent toute la nuit dans la contracta ciel Nicchio.

La course du Palio de Sienne comme course , est assurément quelque chose de très médiocre. Il n'y a là aucun de nos chevaux d'illustre race, de pur-sang ou même de demi-sang ; les chevaux sont des espèces de rosses sauvages prises dans les Maremmes; les jockeys, des gamins que l'on ne songe pas du tout à peser, et l'un d'eux et le plus habile, le coureur de la Selva , qui avait eu l'avantage aux répétitions des jours précédents et avait failli l'emporter le jour décisif, le fameux, le populaire Gobbo, était bossu, comme l'indique ce surnom. De meilleurs chevaux ne conviendraient pas d'ailleurs à cet espace qui n'est point immense , et l'on rapporte qu'Alfieri ayant voulu y lancer quelquesuns de ses superbes coursiers, ils s'y tirèrent fort mal d'affaire

Le Palio , jusqu'à l'année 1650, ne se composait que de dix-huit à vingt buffles dont la course pesante excitait peut-être des émotions non moins vives. Car ce qui l'ait de cette course un admirable spectacle, c'est, si l'on peut le dire, le cote moral. Nos courses de chevaux d'Angleterre ou de France ne sont qu'un passe-

temps frivole de la vanité, qui n'intéresse guère que les riches parieurs, ou qu'une prime utile accordée par le prince et l'Etat pour l'amélioration des races; le Palio italien est bien plus noble. C'est une lice d'honneur où toute une ville palpite d'espérance , de crainte ou de joie. Les fêtes du Palio se rattachent encore à des solennités religieuses ou nationales. Plusieurs ont été fondées pour célébrer la cessation de pestes , l'expulsion de quelques tyrans ou le retour de citoyens exilés. Tels furent le Palio qui eut lieu long-temps à Sienne le vingt-six novembre , en commémoration du renversement du pouvoir des Douze, que le peuple s'attribua ce jour-là en 1403, et les jeux institués en 1482, pour le retour des citoyens riformatori.

Le Palio de Sienne, le premier des Palio ^ semble vraiment inimitable. Les Florentins ont depuis quelques années tenté vainement de le singer à leur promenade des Cascines. Il ne suffit point pour une telle fête d'un beau terrain bien sablé avec une estrade de planches peintes pour les autorités , de la force armée pour aligner les curieux ou même de riches prix institués par un jockeys-club ; il faut des mœurs , des passions , des souvenirs , de la poésie , de l'enthousiasme, et cet amphithéâtre unique de la place de Sienne.

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