VÉNITIEN
Le palais ducal de Venise , par son architecture, par son aspect sévère et sombre , représente assez bien l'ancien gouvernement de cette république : son origine même est formidable* Le doge qui le commença , le fameux Marino Faliero , eut la tête tranchée comme conspirateur , et l'architecte Philippe Calendario , son complice, fut pendu.
Lord Byron a introduit un Philippe Calendario dans son Marino Faliero. Ce n'est qu'un marin pris à la chronique de Sanuto ; un tel personnage, grossier , violent, qui crache à Bertrand lorsqu'on l'emmène, n'a aucun rapport avec le grand sculpteur et architecte. Je regrette que M. Casimir Delavigne, qui a tant perfectionné, tant animé l'œuvre languissante du poète anglais , ait omis de peindre ce Michel-Ange du moyenâge , qui jeta sur le sol mouvant de Venise , les fondations du palais ducal, éleva la partie inférieure dont la solidité semble encore aujourd'hui un prodige , et sculpta les chapiteaux des colonnes du premier ordre de la façade, ornés de feuillage , de figures et de symboles, chefs-d'œuvre primitifs, d'un goût à la fois si hardi, si pur. La démocratie d'artiste de Calendario, généreuse, enthousiaste, eût offert un nouveau contraste avec la démocratie envieuse, sanglante, vénale du gondolier ou du condottiere et l'ardeur de vengeance d'Israël et de Faliero \ La qualité de pendu de Calen-
1 Le nom du conspirateur, chef de l'arsenal, était Bernaccio Isarelo: sa transformation en Israël, donne au personnage une apparence juive assez opposée à la vérité historique; car un homme de cette nation n'eu! jamais à Venise obtenu un tel commandement.
CALENDARIO. 195
dario qui , dans une tragédie classique , eût peut-être été un motif d'exclusion, n'était point un obstacle avec les libertés de la scène nouvelle et de la tragédie de Faliero ; et d'ailleurs les héros du chef-d'œuvre d'Alfieri, les Pazzi, n'ont pas fait une plus noble fin.
Les anachronismes sont assurément de bien légères fautes en poésie, et sur-tout au théâtre : la tragédie de Faliero fait trancher la tête à ce doge , comme dans la pièce de Byron , qui a la prétention d'être historique [an kistorical tragedy), en haut de Y Escalier des Gèûnts , construit à la lin du XV. e siècle, tandis que la mort de Faliero est de 1355. La statue mise sur la place de Saint -Jean et Paul ne peut être celle de Colleoni , postérieure de plus d'un siècle à la conspiration de Faliero. On doit aussi regretter que M. Delavigne se soit écarté de l'histoire dans le caractère du complice qui révèle la conspiration. Venise possédait une vieille et admirable institution digne d'être peinte par un poète aussi habile et aussi vrai : c'était ce patronage qui commençait à la naissance de l'enfant que le patricien tenait sur les fonts de baptême, et qui le liait pour toujours; il devenait par-là compare di san Zuane (compère de saint Jean), et ceux qui avaient obtenu cette faveur prenaient le titre de ses créature ou amorcvolL Une telle institution , dit l'ingénieux auteur des Fêtes Vénitiennes ^ M.me Justine -Renier Michiel , qui les a décrites en italien et en français , était au-dessus des amants de la Grèce, ou des Frères d'armes de la chevalerie qu'elle avait précédés, puisque ses effets étaient constants , tandis que les devoirs des autres ne les obligeaient point au-delà de la phalange ou des combats. Bertrand Bergamaso le révélateur était amorevole du patricien Leoni ; peint dans toute la : vérité historique , il eût probablement été plus dramatique que le frère de lait qui l'a remplacé, rôle malheureiixr-espèce de Pauvre Diable dévot et de circonstance.
Le dialecte vénitien est le plus doux , le plus gracieux de lltalie. S'il ne se pique pas, comme le napolitain ] de remonter à l'antiquité, s'il n'est empreint que du grec et des idiomes de l'Orient moderne, s'il est moins éclatant , moins fécond *, il ne laisse pas d'avoir obtenu d'illustres suffrages, puisqu'il fut loué par Apostolo- Zeno , Bettinelli et Cesarotti. On ne peut citer comme monument de langage l'hymne d'hymen de l'Adriatique, lors de son mariage avec les nouveaux doges , vieille chanson qui avait fini par n'être plus entendue de personne , mais dont les sons bizarres étaient religieusement conservés. La première trace de ce dialecte est l'inscription du XII. e siècle , donnée aussi comme la plus ancienne en langue vulgaire de l'Italie, qui se lit encore au bas de la façade de l'église Saint -Marc, vis-à-vis du palais ducal. Elle contient cette utile sentence de morale pratique que l'on ne pouvait trop exposer aux regards des passants :
« L'homme, avant de faire et de dire, doit songer à ce qui peut lui en arriver. »
'Lom po far e die in pensar
E vega quelo die li po inchontrar.
L'opinion des critiques veut que Marc Paul ait dicté
1 Les poésies en dialecte vénitien , imprimées à Venise en 1817, forment 1k volumes; elles ont été dédiées par le judicieux éditeur Barthélémy Gamba, à un anglais instruit, M. Davenport, très versé dans la littérature et les divers dialectes de l'Italie, et auteur même de nouvelles et de poésies italiennes écrites en style bernesque. V. le chap. suivant sur !•' dialecte napolitain.
en vénitien , le fameux Milion , relation de ses lointains voyages , que les découvertes modernes rendent chaque jour plus véridique. Bien qu'au XVI. e siècle, ce dialecte compte déjà diverses productions en prose et en vers , Alexandre Garavia obtint seul quelque célébrité par son singulier poème du Dévidoir bizarre ( il Naspo bizzarro). On remarque à la même époque la traduction des Assises , us et coutumes du royaume de Jérusalem, faite par ordre de la Seigneurie , pour les sujets vénitiens de l'île de Chypre, où les Assises avaient été maintenues après l'abdication forcée de la reine Cornaro, et imprimée en 1535 par Aurélio Pincio , édition très rare, ignorée même de Muratori. Alors parurent en vénitien plusieurs chants de l'Arioste. La Guerre des Nicolotti et des Castellani (la Guerra de' Nicolotti e de9 Castellani), de l'année 1521, est remarquable comme peinture des vieilles et très curieuses mœurs vénitiennes. A la fin de ce siècle , André Calmo dut sa renommée à des églogues maritimes, dans le goût de celles de Sannazar. Le peuple joyeux et naïf de Venise et de Naples , n'a point partagé les préventions du « Normand Fontenelle, au milieu de Paris, » qui blâme ce nouveau choix de personnages comme inférieurs aux anciens bergers « en possession de l'églogue » \ L'archevêque de Gorfou, Maffeo Veniero, l'auteur de la tragédie d'Idalba , citée par Tiraboschi comme une des meilleures pièces du théâtre italien du XVI. e siècle, ?t d'une belle canzone en l'honneur de saint François, îût encore mérité la palme du dialecte vénitien , par sa populaire Strazzoza (la Déguenillée) , s'il eût vécu davantage. Cette célèbre chanson décrit avec poésie it sentiment la maison d'une amante pauvre et les elicités qu'elle y trouve. Elle se compose de dix strophes et d'une conclusion à la manière de Pétrarque. Voici une de ces strophes :
1 V. le Discours sur la nature de l'Eglogue. ,
« Qui est chez moi est tout à la fois dans la chambre , « dans la salle et dans le magasin ; nous avons au- « dessous de l'escalier , un lit où , dans les bras de « mon unique bien , je passe des nuits pleines de dou- « cemv, quoique la pluie et le vent viennent parfois « rafraîchir notre amour. O nuits sereines et chéries ! « cher lieu amoureux ! beauté céleste sous une pauvre « robe! Que l'amant d'une noire africaine la mette dans « un lit pompeux, où son visage d'ogresse aura le même « effet qu'une pie malpropre dans une belle cage. »
In casa chixe in caméra, xe in sala >
Chi è in sala è in magazen,
Ghè nome un leto in funa soto scala
Dove in brazzo al mio ben,
Passo le note de dolcezza piene ;
Seben la piova e el vento
Ne vien talvolta drento
A rinfrescar Camor super Je rené.
Note care e serene !
Caro liogo amoroso!
Beltà céleste in povera schiavina !
Toga un leto pomposo
Chi a drento una Gabrina
Clie fa in lu quel efeto un viso d'orca
Cke in bêla clieba una gazolla sporca.
Les lettres de Vincent Belando dit Cataldo (Lettere facete e ckiribizzose y in-12 ) , parurent à Paris , en 1588, chez l'Angelier. Elles furent dédiées au fameux traitant italien, Sébastien Zamet , créature de Catherine de Médicis , sur les gains duquel, cette même année, Henri III assignait à son mignon d'Epernon la somme de 300,000 écus. Cette publication fort peu honorable, puisque l'obscénité n'y est point rachetée par l'esprit, annonce toujours une certaine extension du dialecte vénitien.
A,u XVII.1 siècle il produit le curieux traité didactique du peintre, poêle et graveur, Marc Boschini ,
intitulé la Carte de la navigation pittoresque ( la Caria dcl navigar pittoresco , Venise, 1658, in-à.°). Ce traité en quatrains rimes a la forme du dialogue. Les interlocuteurs sont un sénateur dilettante , et un peintre de profession, où Fauteur annonce, en style figuré, que le vaisseau de Venise est conduit dans la haute mer de la peinture , à la honte de ceux qui n'entendent rien à la boussole, juste allégorie au déclin de l'école vénitienne pendant le XVII. e siècle. Le genre satirique inspire alors plus heureusement les poètes : les noms de l'avocat Jean-François Businello et sur-tout du père Caccia, sont restés. La satire de ce dernier sur l'Hypocrisie démasquée (L'Ipocrisia smascherata) , se distingue par la vigueur du pinceau.
Le dialecte vénitien fut très perfectionné dans le XVIILe siècle et de nos jours. On distingue les gracieuses chansons d'Antoine Lamberti, l'Anacréon de Venise, et ses piquants apologues. Son poème des Saisons (Stagioni campestri e cittadine ) traite aussi des saisons à la ville , au lieu de décrire uniquement et uniformément les saisons de la campagne , comme Thompson , Saint-Lambert et Roucher. Le docteur Mazzola , par ses Cheveux de Nina (Cavei de Nina) , rivalise avec le poète romain du XV. e siècle, Juste de Conti , imitateur de Pétrarque , qui a tant célébré la main de sa maîtresse , que le recueil de ses sonnets et canzoni porte pour titre La belle Main ( La bella Mano). Le Dithyrambe du docteur Posto , sur le vin de Frioul ( Vin friulano) a le feu du beau Dithyrambe du Bacclius en Toscane, de Redi. Les apologues de François Gritti, par leur moralité naïve et profonde, lui ont mérité le surnom de La Fontaine vénitien; la fable de la Bride d'or ( Briglia d'oro) a tout l'éclat du sujet. Les comédies de Goldoni , en dialecte vénitien , ne sont ni les moins vraies , ni les moins vives , ni les moins gaies ; elles offrent , si on
peut le dire , une correction qui manque à ses pièces italiennes ; ses nombreuses poésies lyriques ne le cèdent point, pour la verve et l'entrain, aux comédies.
Un poète admirable de grâce , de force , d'originalité, Pierre Buratti, mort le 20 octobre 1832, âgé d'un peu moins de soixante ans , auteur de plus de soixantedix mille vers et d'une traduction de la satire de Juvénal contre les femmes en dialecte vénitien , fut le Béranger de Venise. Sa diction n'est pas toutefois très pure ; né à Bologne, il lui manquait la première éducation des lagunes. Cet ingénu passage d'une de ses lettres, rapporté par son biographe, M. Paravia, explique le genre qu'il avait choisi : « Etranger à ce qu'on « appelle la belle société , à cause de l'ennui mortel « qui toujours l'accompagne, je vivais avec gens qui « n'admettaient les vers que parmi les bouteilles , et ({ les voulaient assaisonnés d'un sel proportionné à « leur palais usé. Il fallait donc de toute nécessité « renforcer la dose pour être goûté. Voilà le vrai mo- « tif qui m'a fait préférer ce genre à un autre, plus en « rapport avec la trempe de mon esprit très suscep- « tible , par intervalles , des plus douces émotions. Si « vous me demandiez l'explication de ce phénomène, « je ne saurais l'attribuer qu'à la faiblesse infinie de « mon caractère qui, dans la jeunesse, prenait les ha- « bitudes de ceux dont j'étais entouré. » L'effet de quelques pièces de Buratti s'accroît encore par la musique qu'y a mise M. Perucchini, élève de Mozart, et dont les airs si naturels , si expressifs, si gracieux , accompagnent aussi plusieurs des charmantes chansons de Lamberti.
J'ai souvent eu le plaisir d'entendre parler le dialecte vénitien à la vieille et très aimable comtesse Benzoni , morte en 1839, qui fut l'héroïne de la jolie barcarolle La biondina in gondoletta3 femme d'un esprit à la fois si gai, si naïf, si piquant, et que l'on
pourrait surnommer la dernière Vénitienne. C'est elle qui, avec la familiarité de ce dialecte, disait ses vérités à lord Byron enchanté de les apprendre, et qui, peutêtre, ne les a apprises que dans ce burlesque langage.
Le dialecte vénitien s'est approprié avec succès, par la traduction, les deux premiers chefs-d'œuvre de l'épopée ancienne et moderne. L'Iliade traduite par l'abbé François Boaretti , porte le titre singulier ôl Homère en Lombardie (Omcro in Lombardia)^ et c'est sous celui du Tasse en barcarolle ( Tasso alla barcarola ) qu'apparut la traduction de la Jérusalem délivrée par Thomas Mondini, chantée jadis par les gondoliers au temps de la prospérité et des joies évanouies de la ville. Les poésies macaroniques de Merlin Cocaie, l'élégant et le bizarre compatriote de Virgile , enterré sur le territoire de Venise l , ont obtenu le même honneur ; mais la traduction de Ludovico Pipperi est restée inédite. Les sales et burlesques aventures de Bertoldo^ Bertoldino e Cacasenno^ écrites par divers Bolonais , ont été mises en vénitien , et parurent dans la seconde moitié du dernier siècle. M. Jean-Baptiste Bada , par son Scaramuzza , a donné à ce dialecte un poème héroï-comique estimé. Les pièces de théâtre et les compositions erotiques ou trop libres, ne manquent pas, et le Vénitien Baffo , qui a trop excellé dans ce dernier genre, a laissé beaucoup d œuvres inédites, sans parler de celles qui ont été imprimées et répandues furtivement.
Le dialecte vénitien a deux glossaires. Le plus ancien, de Gaspard Patriarchi , écrivain du dernier siècle, parut à Padoue eu 1775. Celui de Boerio fut imprimé à Venise en 1829. Plus abondant que le premier, il lui cède pour l'ordre , la critique et le goût ; mais sa compilation , quoique indigeste , atteste toujours la richesse de l'idiome populaire de Venise.
1 V. les Voyages , liv. V, chap. 26, et liv. IX, chap. 18.
Le dialecte napolitain, gai, facétieux, satirique, varié, abondant en burlesques équivoques, est encore éclatant , redoublé * , musical. L'ingénieux et partial Galiani lui appliquait ce qu'Horace avait dit de ses ancêtres :
Graiis ingenium > Graiis dédit ore rotundo Musa ïoqui.
Dante 5 dans son traité Del volgare eloquio, parle du dialecte napolitain, qu'il a désigné, comme il le fut depuis, sous le nom depugliese (langue de la Pouille). Il en cite même quelques vers, preuve de l'ancien et primitif caractère poétique qu'il n'a jamais perdu. Boccace s'est amusé à écrire dans ce dialecte à François de Messer Alexandre de'Bardi, son compatriote, marchand établi à Gaète. 11 suppose dans sa lettre de 1349, qu'un Napolitain raconte à son frère l'accouchement d'une femme de leurs amies, le baptême du nouveau-né et les fêtes domestiques célébrées par la famille. Ce dialecte napolitain du XIII. e et du XIV.C siècles, est encore aujourd'hui très intelligible, et il s'est merveilleusement conservé presque intact. Le grand roi Alphonse d'Aragon ordonna qu'il fût employé dans les actes publics; il remplaça le latin corrompu du temps, et le toscan exclu comme langue étrangère.
1 On prononce JSapolc en faisant retentir TN initiale, et quelques auteurs napolitains y ont mis deux NN.
Alphonse s'en servait dans sa correspondance diplomatique et dans ses harangues aux Etats , qui lui présentaient leurs suppliques dans le même dialecte. Il perdit de son ascendant sous l'oppressive et jalouse domination espagnole. Ce fut un Napolitain , depuis le fameux cardinal Seripando, qui, chargé d'exposer à la cour de Bruxelles les vaines remontrances des Etats , dites grazie, abandonna le premier l'idiome national , pour s'exprimer en mauvais toscan , exemple qui fut depuis servilement suivi. Sannazar, aussi patriote1 que grand poète , ne dédaigna point le napolitain dans son GUomero au peloton, le plus ancien monument de YOpera bu/fa ; sa chanson en dialecte napolitain Simmo li poveri pellegrinij, etc. , passe encore à Naples pour une touchante allusion aux malheurs du pays après l'expulsion des princes aragonais. Le napolitain fut estimé par le purisme élégant de Métastase.
Les chansons populaires que j'ai souvent écoutées le soir dans les rues, n'avaient point le caractère bouffon ou licencieux que je m'attendais à y trouver. Plusieurs couplets offraient une suite de préceptes moraux sur la conduite de la vie et la fragilité des choses d'ici-bas; ils étaient comme une paraphrase du linquenda tellus et domus d'Horace, le rythme en était grave, mélancolique, et mon compagnon napolitain, homme d'esprit et musicien exercé , me fit remarquer que ce rythme avait servi de modèle à Rossini pour un des chœurs de Mosè. Ces chansons napolitaines attendues avec impatience par les gens du peuple qui se demandent chaque matin : « Quelle est la chanson du jour? » se renouvellent sans que l'on en connaisse les auteurs. Les prisonniers pour dettes passent pour en composer une partie. Voici une des strophes qui se chantaient à Naples en 1828 :
« La belle chose que de mourir frappé à la porte de
1 V. sur ce mot , ci-après, Fart. XXVIII.
Wli DIALECTE NAPOLITAIN.
« celle qu'on aime ! Tandis que l'âme vole au paradis, « sur le corps pleure la maîtresse privée de son jeune « époux. »
Che hella cosa è de morire acciso Nnanze a la porta de la nnammorata, L'anema se ne saglie mparadiso .
E lo cuorpo lo cliiagne la scasata.
Les poésies en dialecte napolitain sont très nombreuses. La collection publiée par Porcelli, de 1783 à 1789, forme 28 volumes in-12. Cette collection étant épuisée, la société filomatica de Naples la réimprime. Capasso , jurisconsulte et chansonnier satirique du XVIlî.e siècle , a traduit ou plutôt parodié fort plaisamment dans ce dialecte, les sept premiers livres de l'Iliade. L'Enéide a été très bien traduite in ottava rima à la fin du XVII. e siècle, par le jésuite Nicolas Stigliola qui prit l'anagramme de Giancola Sitillo. La plus estimée de ces traductions d'épopées est celle de la Jérusalem par le célèbre poète napolitain Gabriel Fasano, dédiée à la noblesse napolitaine, et imprimée à Naples en 1689, avec toute la magnificence du temps.
Le dialecte napolitain avait eu au XVII. e siècle son espèce de Boccacedans le cav. Jean-Baptiste Basile, l'auteur du 1? entamer one, ou recueil de cinquante nouvelles, divisées en cinq journées et racontées par dix dames pour amuser une esclave maure, devenue reine par tromperie et qui finit à la dernière nouvelle par être punie de son imposture. Le Pentameronej imprimé pour la première fois à Naples en 1627, sous le pseudonyme de Gian Alessio Abbattutis, a été depuis plus de deux siècles fréquemment réimprimé, tant ses obscénités charment la populace. Il s'est même répandu au dehors, et on l'a traduit en toscan et en bolonais. La Posillecheiata (promenade an Pausilype), publiée en 168/j, par Pompco Sarnelli, évêque de Bisceglie, sous
le nom de Masillo Reppone^ imitation du Penlamerone, avec moins de grossièreté, offre une curieuse description des sculptures de la ville , faite par une commère napolitaine et ses quatre filles. Dans le même siècle, François Balzano cli Scafati , caché sous le pseudonyme de Filippo Sgruttendio, devenait, par sa Tiorba a taccone , le Pétrarque du napolitain. A travers le mauvais goût du temps , la grossièreté et l'indécence du burlesque , il y a dans les sonnets , les odes et les canzoni qu'il consacre à sa Laure , la Cecca^ du naturel, de la grâce et du sentiment. Le poète de la Cecca doit être aussi placé honorablement parmi les traducteurs d'épopées en napolitain , pour sa version de l'Odyssée. Le jeune avocat Nicolas Lombardi , élu de la spirituelle académie degli Asini^ instituée à Naples le siècle dernier, récita dans plusieurs des séances les quatorze chants, appelés Arragliate (braimens), de son poème en ottava rima de Ciucceide ou la Reggia de li Ciucce conzarvata (la cour des ânes conservée), qu'il publia sous le nom d'Arnoldo Colombi, poème regardé comme le chef-d'œuvre de la muse napolitaine pour la délicatesse , la grâce et le goût.
Il n'y a pas trente ans qu'on lisait encore, sur un cabaret du Pausilype , la jolie inscription suivante , que l'on a fait disparaître comme trop épicurienne :
« Amis, mangeons et buvons joyeusement, tant « qu'il y a de l'huile dans la lampe : qui sait si dans « l'autre monde nous nous reverrons ? Qui sait si l'autre « monde a une taverne. »
Amici, alliegre magnammo e bevimmo Fin che ri ci stace uoglio a la iucerna : Chi sa s'a Cautro munno ri ci vedimmo? Chi sa s'a l'autro munno ri c'è laverna?
Elle rappelle l'invitation , gracieusement mélancolique , faite par la petite cabaretière syrienne de Virgile : « Pose là le vin et les dés. Périssent ceux qui pen-
« sent au lendemain! La mort dit, en nous tirant l'o- « reille : Vivez, j'arrive. »
Porte merum et talos. Pereant qui crastina curant! Mors aurem vellens : « Vivite , ait , venio. »
L'inscription moderne était de Nicolas Valletta, mort à Napîes en 1814, l'auteur du petit et spirituel ouvrage intitulé : Cicalata sut fascina ^ volgarmente cletto Jettaturcij dans lequel il prétend prouver que la faculté de jeter un sort par des paroles ou un regard, comme on le croit à Naples , est une chose réelle et qui remonte à la plus haute antiquité. Valletta, bien que profond jurisconsulte , comme beaucoup de ses compatriotes, était un poète supérieur. Sa traduction du Miserere 3 si éloignée de la bachique inscription du Pausilype, est très pathétique et ses vers prouvent que le dialecte napolitain est capable du style le plus noble et le plus élevé. Il traduisit aussi admirablement les odes d'Horace sous le titre populaire de Àrazio a lu Mandrackio. Le Mandracckio est une rue étroite, voisine du petit môle, le dernier reste de l'ancien port. Elle est habitée par la populace. Il est d'usage de dire à Naples, pour désigner une personne de mauvais ton , qu'elle a été élevée au Mandracchio. Quelques antiquaires napolitains prétendent que le mot mandracchio est une corruption d'un mot phénicien , que l'historien Procope assure avoir été employé par les Carthaginois pour indiquer un port. Valletta conserva sa gaîté napolitaine jusqu'à la fin de sa vie , malgré les infirmités dont il était accablé. Il mit au bas de son portrait, peint dans le triste état où l'avait réduit un violent et continuel crachement de sang, ce plaisant quatrain :
« Ce n'est pas Sénèque s 'ouvrant les veines, ni La- « zare ressuscité, mais Valletta tel qu'il est, moitié « \ if. moitié mort. »
Non è Seneca svenato ; Non è Lazzaro risorto, Ma Valletta è qui segnato Quai egli è tra vivo e morto.
Le dialecte napolitain n'a point cessé de nos jours d'être cultivé av^ec succès. Le petit poème de M. Dominique Piccini, le neveu de l'illustre compositeur, intitulé la Smenlecanza (l'Oubli), se distingue par l'éclat des descriptions et l'originalité. Le duc de Morbillo , mort du choléra en 1837, si regretté pour les qualités du cœur, était pétillant d'esprit , de malice et de saillies. On doit nommer encore M. le cav. Garfora, bien que poète latin et italien élégant, et M. le marquis Villarosa , magistrat éclairé et écrivain laborieux, dont je n'ai point oublié l'accueil plein de courtoisie. Les Almanachs ou Etrennes , publiés chaque année sous le titre de Nferta pe lo capodanno , contiennent parfois de fort jolies pièces. Il faut citer celles de M. Vincent de Ritis, qui a su chanter à la fois les Gâteaux (Zeppole), régal des marins de la Mcrgellina1 , et traduire quelques odes d'Anacréon ; et sur-tout celles de M. le baron Michel Zezza. Cet auteur plein de verve, de gaîté, de folie , a mis en napolitain la Didon , YÂrtaxerce et le Demetrius de Métastase, les Précieuses ridicules, le Malade imaginaire , et le Mariage forcé de Molière. Voici les titres assez plaisants des trois pièces traduites et imprimées à Naples en 1835, par la société jîlomatica. Le Bontoniste redicole, farsa de Monzii Moliero, stravesate da l ' ante-bontonista barone Michèle Zezza; Lo Malato p' apprenzione, de Monzit Moliero, portato addavero a lo Spetale de li Pellerine (l'hôpital des Pèlerins à Naples) perche stroppiato da lo barone Michèle Zezza; Lo Matrimonio a forza, farza de Monzu Moliero, votata a ffarda da ,lo barone Michèle Zezza.
J V. l'Italie coin for table ou Manuel du Touriste, page 136.
Malgré les malheurs et la triste condition de l'Italie, le génie bouffe n'a pu disparaître de cette joyeuse contrée. Les chansons de Buratti à Venise, quelques pièces du spirituel Pananti de Florence , les poésies de M. Guadagnoli d'Arezzo, simple maître d'école à Pise, l'auteur du Nez (UNaso)* des Moustaches ( i Bafp)j> et celles de M. Zezza à Naples, prouvent sa force inextinguible et sa constante durée.
ANCIENNETE DE LA MUSIQUE FRANÇAISE ET SUPÉRIORITÉ TARDIVE DE LA MUSIQUE
A la riche bibliothèque du palais Ghigi de Rome est un beau volume in-folio, en parchemin, orné de bizarres figures et daté de Tannée 1490. Il contient des messes et motets (motetti) , faits en France, par des compositeurs français et par quelques flamands, et serait curieux à examiner sous le rapport de l'histoire musicale. Une note, au commencement, certifie que cette musique, destinée à l'Espagne, est très bonne [stimata molto buona). La note est de la main du pape Alexandre VII, alors cardinal Ghigi, fondateur de la bibliothèque , homme d'un caractère assez pauvre , peint à la manière de Pascal et de Molière , par le cardinal de Retz * , mais poète élégant, ami passionné de l'antiquité2, et qui mérite de justes éloges pour ses nombreux encouragements aux lettres. « Maintenant que le goût du pape est devenu public, écrivait plaisamment, en 1665, le docte prélat Octave Falconieri au comte Magalotti, tous les prélats se démènent ici à l'envi pour trouver des manuscrits. »
La musique française, déchue depuis Henri IV,
» V. livre V de ses Mémoires, le récit comique de sa conférence avec ce pape.
a Informé , à son premier voyage à Castel-Gandolfo , qu'un paysan avait dégradé un temple antique, ainsi que ses belles mosaïques, qu'il venait de découvrir , et cela d'après le conseil d'un moine de Saint- Augustin qui lui avait fait accroire que ces ruines étaient choses du démon , il envoya le paysan^aux galères , ne sachant comment punir le frate, qui était pourtant le vrai coupable.
écrasée sous les sarcasmes de Jean-Jacques , jouissait au XV. e siècle et au commencement du XVI. % d'une grande célébrité en Europe. Nos romances et nos chansons (le canzonetle alla francese) étaient imitées , répétées même par les Italiens. Il est vraiment singulier aujourd'hui de voir l'Italie emprunter à notre musique ce qu'il y avait alors dans la sienne de plus agréable et de plus doux. Le discours de Louis Zoccolo, Sulle ragioni del numéro del verso italiano , contient ce curieux passage : « La musique , plus molle , plus dé- « licate qu'elle n'avait coutume de l'être parmi nous, « Italiens , passa ces dernières années de France en « Italie ( La musica pià molle „ pià delicaia che non soleva costumarsi fra noi It allant, fece gli anni addletro passaggio da Francia in Italla)» . Mais il paraît, d'après le précieux recueil de la bibliothèque Ghigi , que ce n'était pas seulement de ces airs tendres ou gracieux qui s'exportaient de France, mais encore de la grave, et peut-être de la savante musique , antérieure de plus de cinquante ans aux hymnes et aux motets de Palestrina , le chef de l'école italienne, élève d'un maître flamand, et d'où semble dater la musique moderne.
La musique est, en Italie, plus longue et moins assurée dans ses progrès que les autres arts. Il y a plus loin du frère Guy d'Ârezzo , bénédictin du XI.e siècle , l'inventeur du solfège, à Pergolèse, que de Gimabue à Titien , à Corrège et à Raphaël. 11 n'a pas fallu moins de cinq siècles à cette musique pour devenir européenne , et de nos jours universelle. Rome, il est vrai, avait entendu, au XVI. c siècle, les graves, harmonieuses et parfois sublimes compositions de Palestrina, et la Toscane , la Daphnc et YEurydice de Jacques Péri, l'inventeur du récitatif continuo qui a produit l'opéra actuel. Mais ces hommes n'étaient que des accidents fugitifs, et la barbarie4 musicale fui loin d'être dissipée.
On prétendit jusqu'au XVII. e siècle appliquer dans les écoles la précision et les règles des sciences mathématiques à la musique. Un savant abbé espagnol, don Vincent Ximeno , dans un ouvrage sur la théorie et la pratique de la musique, crut devoir démontrer qu'il n'y avait aucun rapport entre cet art et l'arithmétique ou la géométrie. Le célèbre chanteur romain Angelini , qui publia en 1695 son Histoire de la Musique, gémissait sur l'absurdité d'un tel enseignement , quoique lui-même fût assez systématique lorsqu'il avait la prétention de prendre à l'antiquité sa musique si imparfaitement connue. Il n'est point surprenant que la pédanterie de ce contre-point mathématique ait comprimé, ait étouffé si long-temps la mélodie, la grâce , le naturel , l'expression et le pathétique , malgré le génie musical de la nation. Salvator Rosa qui aurait pu , dans sa satire sur la musique , se moquer d'une pareille méthode, a, lui artiste, homme de plaisir, de théâtre et même de tréteaux , invectivé comme un moraliste contre leurs effets corrupteurs et contre la vanité , le gain excessif et les vices des maîtres. Le passage, malgré ses trivialités , a de la verve, et il est amusant comme peinture de mœurs :
« Maîtres indignes, c'est à vous que j'adresse tous « mes reproches , à vous qui avez appris au monde à « se prostituer sans craindre le courroux céleste. Je « vois par votre art les âmes même les plus fortes « s'amollir, et tomber en langueur en écoutant les
« soupirs de Philis et de Tîrcis. o Ma chère
« musique, je ne sais si les marteaux auxquels tu dois « ta naissance furent aussi incommodes que le sont « aujourd'hui tes professeurs. Tu es venue à nous sans « fautes , et si à présent tu te montres pleine d'er- « reurs , c'est que tu es tombée aux mains des bœufs. « Cependant c'est à ceux-là seuls qu'on fait honneur ; « ils sont certifiés comme têtes expertes , et les tré-
« sors s'ouvrent à leur premier signe. Partout ïis trouce vent des offres avantageuses , de bons traitements , et « ils peuvent puiser à satiété dans les coffres-forts, les « écrins et les garde -meubles. A cette race intéressée « se donnent les premières charges et les offices , tant « la vanité est aujourd'hui estimée! Et, bien qu'ils ser- « vent de levain aux vices , les rentes , les pensions i « les bénéfices leur pleuvent toujours au sein des plai- « sirs. Ainsi , devenus tout à coup ronds et gras , ou- « blieux de leur naissance et de leur origine , ils tran- « client du Sacripant et du Gradasse. Un excrément « animé, un vil esclave habitué à la portière et au « cellier prétend traiter en égal Marius et Scipion. « Un gueux revêtu , un méchant fripon , pour quatre « notes , a la témérité de se mesurer avec un galant « homme. Oh ! combien on peut dire aujourd'hui avec « vérité que les ânes ne craignent point de se couvrir a de la peau du lion! Ils se gonflent, se vantent, « s'enorgueillissent , et l'on se fatigue , et l'on sue pour « les faire chanter ; mais si une fois ils commencent , a jamais ils ne finissent. Canaille qui n'est jamais ni « rassasiée ni contente : plus on lui donne , plus on « lui prodigue, plus elle devient scélérate et pire. Popu- K lace qui n'a d'autres pensées , d'autres discours que « de passer les heures dans la boisson et les bâille- « ments, et de vivre au pis comme des coquins. En ce « temps , changerait d'avis l'abeille qui dit un jour à « la puce qu'elle ne voulait point enseigner la musique « à ses fils. Car on n'estime , on n'écoute que les ehan- « teurs ou les joueurs d'instruments, et cette race seule « est bien vue et bien accueillie. »
Enfin éclata l'irruption napolitaine des Vinci, des Scarlatti 3 législateur de l'harmonie, dont Sacchini baisait les préceptes lorsqu'il les enseignait à ses élèves ; des Léo, des Logrossino, créateur du style bouffe, surnommé par ses joyeux compatriotes il dia
deir opéra buffa; des Porpora, des Durante, des Jomelli, de Pergolèse , tandis que retentissaient à Venise les psaumes majestueux, tendres ou menaçants de Marcello , auxquels succédèrent les vifs , les variés , les dramatiques chefs-d'œuvre de Buranello, le patriarche de la musique, mort plus que centenaire au commencement de notre siècle.
A la suite de ces génies créateurs vinrent une multitude d'illustres maîtres parmi lesquels brillent : Sacchini, Piccini , Trajetta , Sarti , Anfossi , Guglielmi , le père Martini, Cimarosa, Paesiello , Spontini, le brillant Rossini qui a subjugué par ses chants les deux mondes, bien qu'arrêté volontairement au milieu de sa course, le sage Mercadante, le fécond Donizetti et ce douxBeliini éteint à la fleur de ses ans.
L'Italie ne manqua pas non plus d'habiles instrumentistes tels que les violonistes, Corelli, l'inventeur de la sonate , qui obtint une statue au Vatican avec l'inscription Corelli princeps musicorum^ depuis un peu trop prodiguée ; Tartini , proclamé par les Italiens il Maestro délie nazioni, dont la lettre à madame Sirmian est encore regardée, par un de ses plus dignes successeurs, M. Baillot, comme une bonne poétique de son art; Nardini, le disciple, l'ami de Tartini, qui repose à l'église Sainte*Croix , le panthéon de Florence , à côté de Michel-Ange, de Machiavel, de Galilée et d'Alfieri; Viotti, le chef de la nouvelle école, et Paganini , élève de Nardini, et comme on voit, petit-fils par le talent du législateur de l'archet.
D'excellents maîtres de chant se multiplièrent dans les principales villes. Rome s'honora de Mazzocchi et Amadori ; Milan , de Brivio ; Venise , de Gasparini et Lotti ; Florence, de Redi; Bologne, de Pistocchi, et Naples de Feo. La supériorité de quelques-uns de ces maîtres s'explique par le sévère et minutieux plan d'études qui était pratiqué dans les conservatoires de
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l'époque et qu'a rapporté, dans son Histoire de la Musique ^ Angelini. Le passage est curieux :
« Les élèves étaient obligés, dans les écoles de Rome , « à chanter chaque jour, pendant une heure, des cho- « ses difficiles afin d'en acquérir l'habitude. Une « heure était destinée pour le trille, une heure pour « les passages , une heure pour l'étude des belles- « lettres , et une autre heure pour les exercices du « chant , devant le professeur et vis-à-vis d'un mi- « roir, afin de s'accoutumer à ne faire aucun mouve- « ment désagréable ni de taille , ni de front , ni de « sourcils, ni de bouche. C'était l'emploi de la ma- « tiiiée. L'après-midi on donnait une demi-heure aux « leçons concernant la théorie , une demi-heure aux « règles du contre-point et à la copie de ces règles sur « les cahiers, et une nouvelle demi-heure aux belles- «s lettres. Le reste de la journée était consacré aux « exercices du clavecin , à la composition de quelques « psaumes, de quelques motets, ou de quelques pe- « tites chansons, ou encore de toute autre espèce de « chant selon le goût de chacun. Tels étaient les exer- « cices habituels, les jours qu'on ne sortait point. « Les jours de sortie on allait ordinairement chanter « et entendre les réponses d'un écho hors de la porte « Angélique , vers le mont Mario , afin que les élèves « pussent ainsi être juges d'eux-mêmes. Us allaient « aussi chanter dans toutes les musiques des églises « de Rome ; ils observaient les méthodes de tant d'il— « lustres chanteurs qui florissaient sous le pontificat « d'Urbain VIII , et ils s'exerçaient sur ces méthodes. « Au retour, ils les discutaient avec le professeur qui, « pour mieux les graver dans leur mémoire, y joignait « ses observations et d'utiles avis1. » L'ouvrage du musicien Mancini, Delcanto figurato ,
1 Storia délia Musica, page 170.
expose que dans les vieilles écoles plusieurs mois étaient consacrés à apprendre le passage des cordes de poitrine à celles de tête, et que le cours du trille durait six mois. Cette éducation musicale , qui doit paraître aujourd'hui fort bizarre , obtenait jadis aux chanteurs d'Italie une puissance, une attention qui se sont très affaiblies. Les théâtres arrivaient presque au recueillement des temples : les enrhumés étaient exclus , et le spectateur malencontreux qui eût éternué aux accents dune Todi , d'un Marchesi, d'un Babini et d'un Pacchierotti, était exposé à mal passer son temps. J'ai vu récemment les parterres d'Italie agiter leurs mouchoirs, monter sur les banquettes, les ébranler, les briser sous leurs trépignements, et j'avoue que tous ces transports , que cet enthousiasme , quelquefois sans discernement1, m'ont paru moins éloquents, moins flatteurs pour les artistes que l'ancien silence.
1 Le Matrimonio Secreto qui avait eu à Vienne l'honneur unique d'un bis complet, puisqu'on le joua deux fois dans la même soirée, lit en 1834 fiasco à Livourne , quoique joué par Lablache. Les applaudissements excessifs , prodigués à un opéra nouveau qu'on lui avait substitué, étaient contre le gracieux chef-d'œuvre de Gimarosa , et témoignaient de la joie d'y avoir échappé.