‹ Curiosites et anecdotes italiennes--Chapitre 14 sur 53 · LE ZINGARO, PEINTRE VÉNITIEN · texte numérisé non relu

LE ZINGARO, PEINTRE VÉNITIEN

Les Vies des Peintres > Sculpteurs et Architectes , de Vasari , livre utile , amusant , d'un style pur et animé , ont propagé beaucoup d'erreurs et d'inexactitudes. Vasari a sur-tout été funeste aux étangers qui ont cru pouvoir se fier à un écrivain italien , artiste et contemporain d'une partie , et des plus illustres de ceux dont il s'était fait le biographe. Florentin, élève de Michel- Ange , Vasari est partial contre les écoles vénitiennes et romaines ; il a de plus , de la négligence , des oublis et une manière d'observer fort superficielle. La description des étonnantes peintures du Campo-Santo de Pise, qu'il avait presque sous les yeux, ne ressemble guère, et celle des chambres de Raphaël, au Vatican, n'est pas plus fidèle. Il s'était servi des cartons confiés à Marc -Antoine, sans tenir compte des changements improvisés par l'artiste pendant l'exécution. Notre histoire doit encore à Vasari le fait aujourd'hui à peu près consacré , de la mort de Léonard de Vinci entre les bras de François I.cr qui alors n'avait point quitté Saint-Germain. Il a omis le peintre le Zingaro, dont la première mention française se trouve dans un article de la Biographie universelle , par M. le chevalier De Angelis , italien très instruit qui, par ses avis et ses recommandations , fut, il y a quinze ans, comme moni guide, comme mon introducteur en Italie; homme distingué par les qualités , l'éducation , que le malheur a jeté hors de sa patrie et de la notre , dans une de ces capitales naissantes et agitées de l'Amérique du Sud, et

auquel j'ai vivement regretté de ne pouvoir exprimer toute ma gratitude.

La vie d'Antoine Solario, dit le Zingaro , eût inspiré la verve et le talent de narration de Vasari , car cette histoire tient du roman , et elle offre quelques détails curieux de mœurs. La découverte d une noble et gracieuse Madone, possédée par un Vénitien, ami des arts, l'abbé Louis Celotti et signée Antonius de Solario venetus fecit, a restitué et conquis à l'école vénitienne le Zingaro, que l'auteur des Vies des Artistes napolitains 3 Dominici et son compatriote , M. De Angelis , ont fait naître à Cività, près Chieti, dans les Abruzzes.

Il paraît que la famille Solario exerçait la serrurerie à Venise vers la fin du XIV. e siècle. Mais ce n'était point en grand , d'après le surnom que porte son artiste, Zingaro (bohémien) qui indique un ouvrier ambulant. Ces Solario n'ont point laissé d'œuvres qui les recommandent à la postérité , telles que les beaux anneaux de fer du palais Strozzi, de Florence, par Nicolas Grosso , dit Caparra , de la précaution intéressée qu'il avait de ne jamais se mettre au travail sans avoir reçu des arrhes (caparra) , ou que la brillante bijouterie des clés de Huret, et que la haute industrie , qui vient de renouveler et de consolider la voûte incendiée de l'antique cathédrale de Chartres. Il n'est point surprenant que le Zingaro , qui devait devenir un si habile peintre , fût un serrurier fort expert» Ses courses l'ayant conduit à Naples , son ouvrage frappa Colantonio del Fiore , ancien et bon maître de l'école napolitaine dont le style se rapproche à la fois de celui de Giotto et de la manière flamande. Le célèbre Saint- Jérôme, de Colantonio, dans une petite chambre au lieu de grotte , ôtant une épine de la patte de son lion , qui se voit à la galerie de Naples , et le tableau à fond d'or , en trois compartiments, de l'église Saint-Antoine abbé, représentant au milieu le saint et deux anges, et deux saints sur chacun

des deux autres compartiments 9 sont curieux pour l'histoire de Fart. Il appela chez lui le Zingaro , afin de réparer les ferrures et lui commander quelques ustensiles. Tandis que l'artisan vénitien martelait, recourbait , polissait le dur métal , il entrevit à travers la suie et la sueur qui couvraient son visage, la blanche fille de Colantonio et en devint éperdument épris. Malgré la distance , il osa demander sa main , témérité à laquelle il fut encore porté par l'intérêt que lui avait montré la princesse, depuis Jeanne II , sœur du roi Ladislas, de ce jeune conquérant qui prit le titre de roi de Rome et aspirait à dominer toute l'Italie, lorsqu'il mourut de l'excès des plaisirs. La princesse napolitaine , veuve alors de Guillaume, fils de Léopold III, duc d'Autriche, revenue près de son frère, n'avait point échappé à la galanterie et aux dissolutions de cette cour. Son premier choix , dès qu'elle parvint au trône , fut un homme d'une obscure condition, Pandolfello Alopo, qu'elle créa grand-sénéchal. Le nouveau mari qu'elle prit bientôt, Jacques de Bourbon , comte de la Marche, mort depuis capucin dans un couvent de Besançon , indigné d'un tel prédécesseur, le fit périr d'un supplice impudique, secret et barbare. On peut croire qu'avec ses goûts populaires et le sang libidineux de Ladislas qui brûlait dans ses veines , Jeanne ait été charmée de la jolie tournure non moins que de la serrurerie du Zingaro. Colantonio, ignorant et n'imaginant point que ce dernier eût une telle protectrice , lui répondit qu'on admettrait ses prétentions quand il peindrait aussi bien que celui qu'il voulait pour beau-père. L'artisan prit acte de cette promesse dérisoire et répartit avec passion au superbe Colantonio : « Telle est la force de mon amour, que je ne crains point d'espérer qu'il ne produise le miracle de me faire de serrurier un illustre peintre comme toi. Donne-moi dix années, et je me soumets alors a ton jugement. Consulte

maitenant ta fille pour savoir si elle peut attendre aussi long-temps, et si elle ne doute pas de mon succès, alors renouvelle ta parole en présence de la princesse.» Golantonio promit tout au Zingaro,qui lui paraissait véritablement fou. Celui-ci courut au palais conter l'affaire à sa protectrice. Ce fut une scène joyeuse que celle de ce serment de Golantonio, à laquelle assistait sa fille, dont la vanité était en secret flattée de la faveur d'une sœur de roi accordée à r-on amant.

Le Zingaro avait vingt-sept ans. 11 crut devoir quitter Naples pour aller à la recherche de son talent; peutêtre fut-il aussi invité à s'éloigner par Golantonio del Fiore, embarrassé d'un pareil prétendu. Arrivé à Rome, il n'y trouva point de maître qui fût à sa guise , car, malgré le retour des papes d'Avignon et l'envie qu'ils avaient d'embellir le Vatican , il n'y avait alors aucun peintre romain de quelque réputation. Le divin frère Angélique, et Masaccio, qui fleurirent bientôt , étaient florentins. Il partit pour Bologne. Les gracieuses et populaires madones de Lippo Dalmasio, peintes en plein vent sur les murs des maisons, qui valurent à l'artiste bolonais le surnom de Lippo dalle M adonne , l'avaient touché. Il avait admiré au maître-hôtel de l'église Saint-Petrone , son grand tableau de la Vierge au milieu d'une multitude de saints, et à la chapelle Saint-Georges, le Saint à cheval délivrant la jeune fille du dragon; ainsi que cette Madone du velours [del velluto) que l'on distingue encore au milieu des merveilles de l'église Saint-Dominique et à côté des vivantes sculptures de Nicolas dePise, des élégants bas-reliefs d'Alphonse Lombardo , d'un chef-d'œuvre de Louis Carrache , et de la poétique fresque du Guide. Le Zingaro confia son amour et ses espérances au maître dont il ambitionnait les leçons. Quoique d'abord ému de son histoire, Lippo l'invita raisonnablement à profiter de l'absence pour oublier sa maîtresse; il lui dit

qu'à son âge la main n'était plus assez légère, sur-tout après s'être exercée jusque-là sur l'enclume. Mais telles furent les instances et les larmes du suppliant , qu'il céda et l'admit à son école. Alors le Zingaro embrassa l'art avec une ardeur que son amour et le génie de la peinture qui était en lui peuvent seuls expliquer. Il dessinait sans relâche ni distraction le jour et la nuit, et n'accordait aux infirmités de la nature que de courts instants. Lippo le proposait pour exemple à ses élèves dont il avait d'abord été la risée , et qui le regardaient avec étonnement et même jalousie : les faits démontrent que l'amour-propre des artistes est encore plus irritable et plus violent que les inimitiés des gens de lettres !. Il secondait son maître dans la production de ses nombreuses Madones , et sans doute il trouva des inspirations de pureté et de beauté dans le souvenir de la fille qu'il aimait.

On pourrait s'étonner que le Zingaro, avec le talent qu'il avait acquis en quelques années sous Lippo, ne se soit point hâté de retourner à Naples afin de réclamer sa fiancée. Il voulut continuer à parcourir l'Italie et à étudier les diverses écoles. Peut-être l'art était-il devenu en lui plus puissant que l'amour. Il connut à Florence ce Laurent Bicci , sorte de Vasari de son temps , pour la facilité, la prestesse avec lesquelles il exécutait ses trop nombreux ouvrages, et la bonne opinion qu'il en avait, présomption qui ne dut point être du goût d'un artiste aussi consciencieux que le Zingaro. A Ferrare, les ouvrages et peut-être les avis de Galassi, qui avait formé son coloris à Venise , lui donnèrent le désir de revoir sa patrie. Alors commençait à opérer cette famille des Vivarini, les premiers créateurs de la couleur vénitienne , dont sa propre peinture devait offrir un brillant reflet.

Le Zingaro, que les cœurs sensibles doivent trouver

i V. Les Voyages, liv. XT1I, chap. 7.

bien lent à retourner vers celle qui l'attendait , prit enfin la route de Naples et repassa par Rome. En ce temps-là, le grand pape Martin V, dont Voltaire a dit aristocratiquement qu'il avait changé son beau nom de Colonne en celui de Martin (comme si un pareil Martin ne valait pas mille fois plus que tant d'obscurs et indignes Colonne répandus par tout l'univers1); cet homme véritablement illustre qui avait remplacé sur la chaire de Saint-Pierre l'ancien pirate, général, et poète Cossa, au défaut d'artistes romains employait aux travaux de Saint-Jean-de-Latran , deux artistes étrangers : le célèbre maître véronais Victor Pisanello, le Masaccio de l'Italie du Nord, qui fit aussi le portrait de Mahomet II, et ce Florentin Gentile da Fabriano, dont Michel-Ange a dit que le nom répondait au talent. Telle était l'attention assidue , passionnée avec laquelle le Zingaro suivait l'œuvre de leur savant pinceau , qu'il parut capable d'y avoir été associé. C'était l'opinion de Luc Giordano, le meilleur peintre du XVII. c siècle, si adroit à imiter les diverses manières et appelé , de ce dernier don, le Proîée de la peinture.

Dix ans moins quelques mois s'étaient écoulés depuis le départ de Naples du Zingaro, Sévère et Témugin ie l'art % qui revenait avec la plus noble, la plus respectable, la plus solide conquête, celle du talent. Il jrut devoir se présenter d'abord à l'un des trop nombreux favoris de la reine , sa première protectrice , par equel il obtint une audience , après avoir fait son porrait. Arrivé devant la souveraine, il lui offrit un petit ta- )leau très soigné de la Vierge tenant entre les bras l'enfant

, V. sur la multiplicité des Colonne, les Voyages en Corse, à Cite CEtbe et en Sardaigne, liv. I, chap. 62.

• On se rappelle dans Potyeucte et dans Y Orphelin de ta Chine, l.e ôle de Sévère et de Gengis-Kan, auxquels on/efusa d'abord la main de online et d'Idamé. Ce dernier n'était connu que sous le nom de ïémuin , quand il demanda Idamé.

Jésus et couronné par les anges. Jeanne fut charmée de l'ouvrage , et voulut savoir comment l'artiste était devenu si habile. Le Zingaro, au comble de la joie , se précipita à ses pieds ; il déclara qu'il était le serrurier dïl y a dix ans , rebuté si durement par Colantonio del Fiore, lui raconta comment depuis il avait voyagé par toute l'Italie, afin d'apprendre la peinture, et la fit juge de ses progrès. La reine stupéfaite eut quelque peine à le croire, et voulut qu'il se chargeât de son portrait. Ce portrait terminé , elle le montra, ainsi que la petite madone , à Colantonio qu'elle avait appelé au palais, et qui, sans se douter de l'auteur, loua les deux tableaux avec enthousiasme. Là-dessus elle lui demanda s'il n'aimerait pas mieux donner sa fille à l'artiste qu'à ce Zingaro qui n'était point de retour. Certainement , répliqua Colantonio , qui dit n'avoir point entendu parler de lui. Jeanne alors appela le Zingaro qu'elle avait caché derrière une tapisserie, et le présenta à Colantonio, confondu d'une telle apparition, et qui pouvait à peine en croire ses yeux. Il envoya aussitôt chercher sa fille, et mettant la main de la fiancée dans celle du Zingaro, il prononça, selon l'historien napolitain, ces paroles un peu trop prétentieuses : « Je donne ma fille pour épouse au mérite de cet homme et non à sa naissance (Do lamia figlia sposa alla virtà non a* natall di costui) » .

Le Zingaro dut à l'amour sa gloire et sa fortune : créé peintre de la cour qui l'occupait , il eut en outre de nombreuses commandes, particulièrement de Madones. Une d'elles, aujourd'hui à la salle des chefsd'œuvre de la galerie de Naples, représentée sur un trône et entourée de divers saints, tableau déjà remarquable par la perspective, montre le Zingaro derrière le jeune saint Aspremus, premier évoque de Naples; la Vierge est le portrait de la fille de Colantonio, et la figure d'un fort vilain vieillard paraît aussi celui de

ce dernier. On pourrait croire que le Zingaro n'avait pas tout-à-fait oublié la première rigueur de son beau-père, et lui avait gardé rancune.

Les monastères employèrent magnifiquement le Zingaro. Il peignit Y Histoire de la vie de Jésus-Ckrist et de la Vierge,, à la chapelle de l'antique couvent de Monte-Oliveto, dans lequel le Tasse abandonné, souffrant, avait trouvé un si charitable asile 4 ; édifice sécularisé , occupé maintenant par des tribunaux , par la municipalité, l'intendance, et dont le jardin est une halle. Mais le plus important et le plus fameux ouvrage du Zingaro, fut la grande fresque à plusieurs compartiments du cloître Saint-Séverin , qu'on admire encore après quatre siècles pour l'expression des figures et ses charmants paysages, et qui représente avec imagination , variété , vérité , harmonie , la Vie de saint Benoit. Il avait d'abord commencé à l'exécuter en grisaille , et il était sûr de l'effet; mais s'étant aperçu que les moines voulaient quelque chose de plus agréable, il se mit à la colorier. On ignore, toutefois, par quel motif il ne l'acheva pas complètement. Peut-être le temps lui manqua-t^il, car le Zingaro faisait aussi beaucoup de petits tableaux qu'il expédiait par toute l'Italie, avide de les posséder, et ce vaste peintre de fresques était encore un fort habile miniaturiste. Il *vait orné une multitude de bibles; le célèbre manuscrit des tragédies de Sénèque, avec des figures offrant es sujets des pièces, que j'ai vu à Naples chez les pères le Saint-Philippe-de-Néri', m'a frappé par l'éclat et la înesse.

Le Zingaro forma une nombreuse école à laquelle il ionna son nom. Parmi ses élèves furent les frères Oonzelli, auxquels l'inadvertance de Vasari fait commencer l'école napolitaine. Il mourut vers 1455, âgé

1 F. les Voyages, liv. XIII. chap. 9.

de soixante-treize ans. Ses ouvrages, pour la pureté du dessin, la perspective, les draperies, le modelé, semblent appartenir à une époque plus avancée , et jeter quelques lueurs du style prochain du Titien et de Raphaël. Les mains et les pieds gardent seuls quelque chose d'informe.

L'immense fresque du Zingaro au cloître Saint-Séverin, et même les petites miniatures du Sénèque, sont une des curiosités de Naples ; de cette ville si intéressante par son moyen-âge , et pour l'histoire primitive de l'art, dont le mérite n'est pas moins caché que celui de son superbe arc de triomphe d'Aragon pressé entre le gros mur intérieur du Castelnuovo; à laquelle ses merveilleux, ses poétiques, ses classiques environs ont fait tant de tort , que des gens d'esprit répètent et impriment : qu'il n'y a rien à voir à Naples; qu'il faut sortir de la ville pour la voir, et que la ville est aux environs.

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