‹ Curiosites et anecdotes italiennes--Chapitre 15 sur 53 · JEAN DE MÉDICIS. — DIRECTIONS POLITIQUES DANS LES DÉMOCRATIES · texte numérisé non relu

JEAN DE MÉDICIS. — DIRECTIONS POLITIQUES DANS LES DÉMOCRATIES

Côme-l'Ancien , le Père de la Patrie > est un peu trop généralement regardé comme Fauteur de l'élévation et de la fortune des Médicis. Si les trente années de son gouvernement absolu affermirent la domination de sa famille, cette domination avait été préparée et fondée par Jean de Médicis, son père. Les immenses richesses de Jean, fds d'Averard , gagnées par le commerce, l'usage généreux qu'il en fit, lui acquirent un grand ascendant politique. Après avoir été ambassadeur à Venise , en Pologne et à Rome , il devint gonfalonier de la République. La spîendide église Saint-Laurent , chef-d'œuvre de Rrunelleschi , fut bâtie par lui , et il y repose avec sa femme Piccarda di Nannino dans un élégant mausolée de Donatello. Cette belle inscription rappelle ses services et sur-tout ses vertus :

« Si les mérites envers la patrie , si la gloire , le sang « et une main libérale à tous , avaient pu être respec- « tés par la noire mort, ah! l'aide des malheureux, « le port et le vent des siens vivrait encore pour la « patrie, heureux avec sa chaste épouse. Mais puisque « tout est vaincu par la mort, ô Jean, tu gis, toi et « Piccarda, dans ce mausolée. Le vieillard, le jeune « homme , l'enfant , tous les âges s'affligent, et la pa- « trie gémit , désolée de la perte de son père. »

Si mérita in patriam, si gloria, sanguis, et omni

Larga manus, nigrâ tibera morte forent, Viveret heu palriœ casta cum conjuge felix

Auxilium miseris , portus et aura suis. Omnia sed quando superantur morte, Johannes,

Hoc mausoteo, tuque Picarda jaces.

Ergo senex mœret , juvenis , puer, omnis et œtas.

Orba parente suo patria mœsta gémit.

Les amis de la vérité historique doivent lire avec quelque intérêt le discours de Jean de Médicis mourant, à ses enfants, extrait de l'Histoire inédite de Florence, de Jean Cavalcanti, publiée pour la première fois dans cette ville en 1821 , par le laborieux chanoine Moreni dans ses illustrations, De la prison* de l'injuste exil* et du retour triomphal de Corne, Père de la patrie {Délia carcere, deW ingiusto esiglio, e del trionfal ritorno di Cosimo* Padre délia patria); Roscoë, dans la vie de Laurent de Médicis, n'en donne qu'une pâle et courte paraphrase. Ce discours est admirable de simplicité , de bon sens , de moralité et d'habileté. Il forme une excellente direction pour la conduite d'un chef de parti dans un état commerçant et démocratique :

« Très chers fils , ni moi , ni tout autre ne dans ce « monde, ne doit quitter avec douleur les sollicitudes « mondaines, pour passer au perpétuel repos. Je sens « que j'approche des derniers jours de ma vie, et dans « ce qui cause la tristesse des femmelettes et des hommes « lâches, je puise le plus grand confort; car c'est par « une disposition de la nature et non par des accidents « qui puissent mètre attribués, que j'approche delà « lin de ma course. Je considère combien joyeusement « avec la palme delà victoire je fais le dernier passage « de la vie mortelle à l'immortelle. Je vous laisse de* « richesses infinies que je dois à ma fortune, et que « votre bonne mère et pies fatigues m'ont aidé à cou-

« server. Je vous laisse en meilleur chemin qu'aucun « autre marchand de Toscane. Vous restez dans la <■ faveur des bons citoyens et avec la majorité du « peuple qui a toujours élu dans notre famille son « étoile polaire. Si vous ne vous éloignez pas des « mœurs de vos aïeux, le peuple vous donnera toujours « largement ses dignités. Afin qu'il n'en arrive pasau- « trement, soyez miséricordieux aux pauvres, doux « et gracieux envers ceux qui possèdent, et dans leurs « adversités , soyez empressés à les aider de tous vos « moyens. N'ayez jamais d'avis contraire à la volonté « du peuple , quand même le peuple préférerait une « chose sans utilité. Ne parlez point avec la prétention « déconseiller, mais conférez avec douceur et bienveil- « lance. Ne transformez pas le palais public en boutique « ( il palagio non esercitate in famé bottega ) ; au contraire , attendez que le palais vous appelle : alors « obéissez, et ne vous enorgueillissez pas des titres éle- « vés. Songez à tenir le peuple en paix et le commerce « florissant. Evitez de vous montrer aux tribunaux , « afin de ne point empêcher le cours de la justice; car « celui qui empêche la justice périt par la justice. Je « vous laisse nets de toute tache, car aucune ne m'a « jamais souillé, héritiers de gloire et non d'infamie. « Je pars content, mais je le serais encore davantage « si je ne vous voyais pas donner dans la soie (sein « seta non vi vedessi entrave) '. Ne vous faites montrer « au doigt par le peuple , que le moins possible. Je « vous recommande la Nannina, ma femme et votre « mère; faites qu'à ma mort il n'y ait rien de changé « dans sa position et ses habitudes. Vous, mes filles,

' Le discours de Jean de Médicis est du 20 février 1428. On voit aue usage de la soie était déjà introduit en Toscane; et qu'en vieux florentin , Jean s'affligeait de la décadence des fabriques de laine Ce le fut que plus d'un siècle après ce marchand florentin, qu'un roi de France Henri II, porta , le premier de son rovaume, des bas de soie

« priez Dieu que ma route arrive au salut de mon ame « immortelle. Vous , mes fils , recevez ma bénédiction. « Toi , Corne , fais que Laurent soit un frère doux et « bon ; et toi , Laurent , honore Corne comme ton « aîné. » Là-dessus Jean de Médicis expira , mais le Père de la Patrie n'oublia point ses paroles, et l'histoire montre qu'il en sut merveilleusement profiter.

Quand on contemple de telles morts, qui alors n'étaient point çares et présentaient la même foi aux récompenses éternelles , il semble qu'un pareil but aurait dû profiter davantage et produire des vies encore plus irréprochables et plus pures. Il est surprenant qu'aujourd'hui , avec l'absence presque totale de ce but élevé , on ne soit pas pire : les deux époques semblent diversement et autant dépourvues de logique et inconséquentes.

Page 1