LUCRECE BORGIA ET LE CARDINAL BEMBO
Le premier, peut-être, des voyageurs d'Italie, j'ai révélé l'existence, au fond d'un porte-feuille de la bibliothèque Ambroisienne de Milan , des dix lettres de Lucrèce Borgia à Bembo , alors âgé d'un peu plus de trente ans, et qui ne devint prêtre et cardinal que plus de trente ans après. A la suite de ces lettres est une pièce de vers espagnols de celui-ci, qui respire le platonisme le plus exalté, le plus pur. La réponse de la dame est beaucoup plus nette, et elle l'accompagne d'une boucle de ses blonds cheveux, que refusent aujourd'hui de montrer et que nient les custodes de l'Arnbroisienne, depuis mon indiscrète indication *.
Un grave auteur, le docteur Balthazar Oltrocchi, préfet de l'Arnbroisienne, collègue de Muratori, a composé une savante dissertation sur Les premières amours de Pierre Bembo y qui se trouve t. IV du nouveau Recueil d'opuscules scientifiques et philologiques adressées à Louis Arici de Brescia2. Ces recherches sont curieuses. Malgré l'opiniâtre investigation du docteur, il n'a pu découvrir quelle avait été la première maîtresse de Bembo ; il avait trente ans quand il fut aimé de la seconde. Les compliments de Bembo à cette maîtresse sont assez fades; il vante « ses bras d'ivoire qui lui dérobent, et déchirent le cœur; » il veut que les gants qu'il lui envoie « cachent ce bel ivoire à tous les regards , excepté aux siens ; » ces mêmes mains « te-
1 V. les Voyages, liv. III , chap. 9.
8 Ven. Sim. Occhi, 1758.
liaient la double clef de son cœur. » Cet amour dura vingt mois, et finit, à ce qu'il paraît, quand la dame quitta Venise. Au moment du départ , la tendresse de Bembo s'exprime avec plus de vérité : « Aussitôt que « le souffle favorable du vent , lui dit-il , nous sépara « enfin , et déroba cruellement , vous d'abord , et ence suite les voiles de votre navire à mes yeux seul,
« abandonné de mon aide accoutumée , le cœur res- « serré par la tristesse , je ne pus retenir mes larmes, « et la tête enveloppée de mon manteau, je regagnai « ma demeure, bien plus malheureux encore que je « ne m'y attendais. »
Selon le docteur Oltrocchi , la liaison de Bembo avec Lucrèce Borgia , commencée en 1503 , était à peu près finie en 1506, lors de son départ pour Urbin , où il eut une autre maîtresse qu'il aima jusqu'en 1509. Sa correspondance avec la duchesse d'Esté , quoique moins fréquente, continua cependant jusqu'à l'année 1517, lors même que Lucrèce , revenue de ses égarements , ne se contentait plus d'un seul prédicateur par jour, mais en voulait deux, un le matin, l'autre l'après-dînée, et leur demandait encore les sermons qu'ils avaient entendus , et les écrits dévots qu'ils avaient pu composer. Les amateurs d'anecdotes galantes qui voudraient approfondir davantage l'étrange sujet traité par le docteur Oltrocchi, pourraient consulter, à notre Bibliothèque royale , si riche comme celle de l'Arsenal de choses italiennes, le beau et correct manuscrit du XVI. e siècle des lettres de Bembo, dont beaucoup sont inédites. Ce manuscrit, divisé en deux parties, contient, dans la première, des lettres adressées aux plus grandes dames de l'époque, à Lucrèce Borgia, à Emilie Pia de Montefeltro , a Elisabeth duchesse d'Urbin, à Véronique Gambara de Correggio , etc. , lettres datées de la jeunesse de Bembo. La seconde partie, d'à peu près 220 pages, ne se compose
que des lettres amoureuses déjà publiées et écrites à une femme dont le nom est resté ignoré1.
Lucrèce Borgia, peinte si énergiquement par le fameux vers de Pontano : Alexandri filia* sponsa^ nurus^ crayonnée d'une si effroyable manière par Victor Hugo, avait obtenu des éloges non moins excessifs de l'Arioste, qui n'a pas craint de la placer, pour la beauté et la vertu , au-dessus de la Lucrèce romaine , sa compatriote :
La cui bellezza ed onestà preporre Deve alï antiqua la sua patria Roma a.
Une lettre fort curieuse et peu connue du Trissin à Bembo3, et dont il est fâcheux de ne point connaître la date, apprend que Bembo avait sollicité avec instance du Trissin, alors probablement auprès de la duchesse de Ferrare , un certain portrait de celle-ci , auquel le Trissin paraît singulièrement tenir , et qu'il refuse poliment à Bembo. Ainsi que le prétendent l'auteur de la Vie et du Pontificat de Léon X4 et Ginguené 5 , Bembo n'a pu vivre vingt-deux ans avec la charmante Morosina , dont il eut deux fils et une fille , puisqu'elle mourut à Padoue, en 1535 , lorsque Bembo s'y était retiré en 1522, après la mort de Léon X, et avant son élévation imprévue au cardinalat, par Paul III, en 1539. Son ménage avec la Morosina n'a guère pu durer que douze ans au lieu de vingt-deux. Il ne paraît point, affirme le savant Louis Bossi, qu'il l'eût connue à
1 Manuscritli ilaliani delta regia biblioteca parigina descritti ed illustrât! dal dottor Ant, Marsand. Parigi, stamperia reale 1835,
3 OrL can. XLII.
3 Elle a été réimprimée t. X. p. 195 et suiv, de la traduction italienne de la Vie et du Pontificat de Léon X , de Roscoë , par Louis Bossi.
* Chap. XVI.
s Hist. litt. d'Italie, t. IX, p. 251 et article de la Biographie Universelle.
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Rome , quand il était secrétaire du pape, malgré la conjecture de Ginguené, sur « son trop d'assiduité » auprès d'elle à cette époque '.
Lucrèce Borgia et Bembo représentent d une manière caractéristique et fidèle la corruption des mœurs italiennes auxXV.eet XVI. "siècles, ce mélange bizarre, pédantesque de poésie , de philosophie et de sensualisme.
La vie peu noble et assez impure de Bembo contraste tout-à-fait avec sa patriarcale et vénérable figure telle qu'elle est représentée par le buste de Danese Gattaneo , à l'église del Santo * de Padoue , buste loué par l'Arétin et, dit-on, exécuté d'après les conseils du Titien et de Sansovino. Cette vie ne contraste pas moins avec les vers fulminants du cardinal contre la corruption de Rome :
« Adieu , Rome que doit fuir quiconque veut vivre « saintement ; adieu , ville où tout est permis , excepté « d'être homme de bien. »
Vivere qui sancte vultis, discedite Roma 9 Omnia hic esse licent; non licet esse probum.
Vers avec lesquels l'âpre prévention de Luther saluait à son départ la ville éternelle, lorsqu'il vint la visiter.
Mais les dernières années de la fille d'Alexandre VI et de la sœur de César Borgia furent pieuses, retirées, obscures. Je n'ai pu reconnaître à l'église intérieure du Corpus Domini , de Ferrare , sa cendre ignorée et confondue avec d'autres sépulcres de princes de la maison d'Esté. Les annales de la ville gardent sur elle un mystérieux silence. Bembo, revenu différemment
1 V. la note (a) de la p. 25, t. VII, de la traduction italienne de la Vie et du Pontificat de Léon X, par Bossi , les notes additionnelles du même vol. , p. 268 et suiv. et les notes de M. Jean Palamède Carpani , jointes aux Mémoires de Benvenuto Cellini , de l'édition des classiques italiens de Milan, t. l.cr, p. 339-M.
de ses erreurs par la fortune et les dignités , repose à Rome derrière le maître-autel de la Minerve , entre deux papes de la famille des Médicis , Léon X et Clément VII, et le tombeau lui a été consacré par son fils Torquato , qu'il avait eu de la Morosina.