LA COURTISANE IMPERIA ET LA BATARDISE
EN ITALIE
La célèbre courtisane romaine Imperia, l'Aspasie du siècle de Léon X, l'amie de Beroalde-le-Jeune , des Sadolet, des Campani , des Colocci, devait son nom de guerre à la supériorité de sa beauté , de ses talents , de ses manières et de sa conversation. Cette princesse de la galanterie eut l'honneur d'une médaille ; elle obtint même à l'église Saint-Grégoire 9 sur le Mont- Celius , un monument public avec l'étrange épitaphe qui n'offre point tout-à-fait l'élégante latinité du siècle et de sa société. On peut y remarquer la fabrication du mot cortisana , afin de sauver à Imperia l'affront de celui que Juvénal avait audacieusement infligé à une impératrice :
Sumere nocturnos meretrix augusta cacullos :
« Imperia, la courtisane romaine, qui, digne d'un tel nom , offrit aux hommes un rare modèle de beauté ; elle vécut xxvi ans xn jours , et mourut l'année 1511 , le 15 août. »
Imperia^ cortisana romana ., quœ ., digna tanto nomine* rarœ inter homines formœ spécimen dédit; vixit annos xxvi dies xn, obiit 1511,, die 15 Augusti.
Le monument subsista avec l'inscription jusque dans le dernier siècle, où il fut détruit, non par convenance ou par scrupule, mais dans quelque restauration, par inadvertance.
L'existence d'Imperia , l'espèce de dignité de la courtisane romaine, sont un des traits caractéristiques du paganisme de mœurs, si on peut le dire, des lettrés
de la renaissance. Imperia fut chantée en vers latins et italiens , par ses doctes amis. Bandello rapporte que tel était le luxe de ses appartements, que l'ambassadeur d'Espagne y av^it renouvelé l'insolence de Diogène, en crachant au visage d'un des gens de la maison, disant qu'il ne trouvait pas d'autre place pour cela *. Imperia paraît aussi avoir été fort lettrée , car on voit dans la description de Bandello , qu'à côté de son luth, de ses cahiers de musique, et d'autres instruments , il y avait plusieurs ouvrages latins et en langue vulgaire, richement ornés.
Cette noble courtisane romaine était bien loin d'être exposée aux gênes et à l'humiliante pénalité des courtisanes de l'ancienne Rome , obligées de faire leur déclaration devant les édiles, d'avoir les cheveux courts, et qu'un châtiment moral et significatif assimilait aux hommes en^ les forçant de porter la toge qui ne descendait pas au-dessous de la cheville, au lieu de la robe traînante (stola) des matrones, ce qui les fait appeler togatœ par les poètes.
On lit dans le traité de Paul-Jove , sur les poissons romains, une fort jolie histoire d'un vieux parasite, homme de loi, qui présente une scène de mœurs animée j dramatique de la Rome galante, cardinalesque et financière du XVI. e siècle.
«On parle encore parmi certains conteurs de facéties, d'une aventure risible de Titus Tamisius, célèbre par ses bons mots romains et courtisanesques , mais d'une gourmandise si déhontée qu'il en était devenu infâme. Informé par le valet qu'il avait coutume de mettre en sentinelle au marché du poisson, qu'une grande et belle tête d'ombrine avait été apportée aux trois conservateurs (d'après un ancien usage qui allouait à ces conservateurs les têtes des poissons d'une proportion
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extraordinaire) , tout de suite il monta au Capitole , afin de pouvoir, sous prétexte d'affaires, entamer une conversation , et la prolonger tant , qu'on l'invitât à dîner. Mais les conservateurs ayant décidé de faire cadeau de cette noble tête au cardinal Riario , Tamisius la rencontra sur le seuil du palais, et la vit emporter dans un grand plat couronné. Trompé dans son espoir, il fit suivre les gens des conservateurs par son valet dont lui-même suivait la trace. Peu après , quand il vit entrer le plat au palais Riario : « C'est bien , dit-il, la chose est sûre, nous serons traités splendidement. » Il était un des principaux habitués de la table du cardinal, qui surpassait toutes les autres en magnificence. Mais Riario, généreux de sa nature, dit : « Cette tête conservatoriale , la plus grande de toutes , est due au cardinal le plus grand de tous. » Et immédiatement, il l'envoya au cardinal Frédéric Sanseverino , qui était d'une taille surprenante. Tamisius retrousse aussitôt sa robe , et accusant Riario d'une générosité intempestive, il saute sur sa mule et poursuit le plat jusqu'à la maison Sanseverino. Frédéric n'est pas moins libéral que Riario : il envoie avec de belles paroles la tête sur un plat doré à Ghigi, banquier très riche, dont il dépendait par ses dettes nombreuses, accrues encore par de grosses usures. Trompé déjà pour la troisième fois dans son avide espoir, Tamisius vole avec ardeur vers la villa au-delà du Tibre, que Ghigi faisait alors élever avec tant de magnificence [la Farnesine). Là, fatigué, et tout trempé de sueur à cause de son gros ventre , il fut pour la quatrième fois déçu par la fortune , car il trouva Ghigi tout occupé du soin d'envoyer de suite cette tête couronnée de fleurs fraîches à une courtisane qu'il aimait, et qui, à cause de sa beauté et des charmes de son esprit, était appelée Imperia. Indigné, Tamisius tourne la bride en arrière, sans la moindre colère contre sa gourmandise qui lui avait fait endurer
les travaux d'Hercule, et il chevauche vers la maison d'Imperia, par la rue du Pont-Sixte, qui était dardée des rayons du soleil. A la fin telle fut la force et la passion de sa gourmandise haletante, qui lavait entraîné par tous les quartiers de la ville, que Ton vit cet homme de robe et vieux, manger sans pudeur avec une courtisane , étonnée de l'arrivée d'un inconnu *. »
La fille d'Imperia , mariée à Sienne , devint un modèle de chasteté. Entraînée comme Clarisse dans une maison de débauche, par le cardinal Alphonse Petrucci , étranglé depuis en prison comme chef de la conspiration des cardinaux qui tentèrent d'empoisonner Léon X , elle s'empoisonna et tomba morte aux pieds de son infâme ravisseur plutôt que de lui céder. L'élégant écrivain vénitien, Jérôme Negri, dont les oraisons latines paraissaient à Sadolet , avoir la gravité cicéronienne , s'exprime ainsi sur la fin malheureuse de la fille d'Imperia , dans une lettre à Marc- Antoine Micheli de Grotta-Ferrata , du 19 décembre 1522: « Cet événement est d'autant plus digne d'être « célébré et presque d'être mis au-dessus de l'ac- « tion de Lucrèce , que cette femme était fille d'une « fameuse prostituée, Imperia, noble courtisane à « Rome, comme vous savez2. »
Si la prostitution eut sa dignité, ainsi qu'on le voit par l'épithète de noble donnée à la courtisane romaine , par l'épitaphe d'Imperia , par Bandello et Negri , l'illégitimité de la naissance n'était point alors une tache. A Bologne le droit de légitimer les bâtards était attribué à certaines charges. Il fut accordé au noble et docte bolonais Achille Bocchi, attaché à l'illustre Alberto Pio, prince de Carpi, envoyé orateur impérial en cour de Rome , et qui obtint le titre de chevalier, de comte palatin avec le droit darmer chevalier et de conférer le
> De Romanis piscibus. Cap. V.
a Lettere de' Principi, Venise, 1562, t. I, p. 81.
doctorat. Un diplôme de l'empereur Frédéric III, d< Tannée 1462 , encore conservé à la sacristie de la chapelle du Registro (ancienne résidence du collège des notari), à Bologne, et confirmé par le pape Jules II, donne le même droit au correcteur des notaires. L'érudit, le poète et le romancier allemand Chrétien Weiss avait parmi ses nombreux écrits, composé une dissertation sur les illustres bâtards4. L'universel Celius Calcagnini2, le spirituel Cardan qui ne fut point athée, comme on Fa tant dit3; l'évêque de Marseille, Seyssel, qui écrivit le premier purement en français et précéda Amyot beaucoup plus connu, grâce à Plutarque, l'illustre antiquaire Fulvio Orsini, et le profond jurisconsulte Jason Maino étaient illégitimes et parvinrent aux premiers honneurs de l'Eglise , et des cours italiennes des XV. e et XVI. e siècles. Notre époque, qui se pique de détruire tant de préjugés, est en certains joints beaucoup plus esclave de l'opinion que les siècles passés. La prérogative accordée à quelques magistrats de légitimer les bâtards, comme à Bologne , pourrait être assez utilement rétablie , depuis l'embarrassante multiplication des enfants naturels, qui, à Londres, s'élèvent à près de la moitié des naissances, et à Paris à plus du tiers. Cette mesure ferait disparaître la plus innocente des inégalités, et ce serait toujours une cause de moins de perturbation dans notre société, que ces inégalités agitent et tourmentent.
1 De Spurnis in Ecclesia et re litteraria claris. Leipsick, 1693; Vitcmb. , 1735.
2 V. l'art, suivant.
3 V. les Voyages, liv. V, chap. 8.