‹ Curiosites et anecdotes italiennes--Chapitre 18 sur 53 · CELIUS CALCAGNINI ET SES LETTRES · texte numérisé non relu

CELIUS CALCAGNINI ET SES LETTRES

Les Voyages en Italie offrent, au sujet du tombeau de Celius Galcagnini , au-dessus de la porte de l'ancienne bibliothèque du couvent de Saint-Dominique , à Ferrare, quelques faits et anecdotes concernant cet homme illustre, qui mérita d'être surnommé le Miracle de son temps *. La vaste correspondance de Calcagnini , comme celle de tous les esprits supérieurs , intéresse vivement pour l'histoire des mœurs, des arts et de la littérature de l'époque ; et sa latinité , quoique pleine et hérissée d'allusions aux choses de l'antiquité, est d'une rare élégance. Telle était la passion de l'auteur pour le latin, qu'il voulait le voir régner seul parmi les grands et les lettrés, et ne passait l'italien qu'au peuple 2. Des lectures, des conversations, des dissertations latines avaient lieu constamment à sa table , ainsi que la dit et peint joyeusement Pierio Valeriano, qu'il y traita magnifiquement quinze jours, après que cet infortuné se fut échappé presque nu du sac de Rome 3. Erasme raconte qu'à son passage à Ferrare, il fut harangué en latin par Galcagnini, avec une facilité si abondante, que de son aveu, la langue lui manqua tout-à-fait pour répondre {ut ego ^orsus viderer elinguls 4J.

1 V. liv. VII , chap. 11.

2 V. Son traité intitulé : De Imilatione, Commentatio ad. Jo. Bapt. Cinlhium Giraldi.

3 Joli. Pierii Valeriani vitœ suce calamitas ab ipso déplorai a carminé elegiaco interejus Poëmata. Basil. 1538, in-8.°.

4 Erasm. Ep. lib. XXVIII , ep. 25.

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Les armes de la famille Calcagnini sont surmontées d'une cigogne tenant la devise : « Il est bien secret » , postérieure à Celius : elle fut accordée le 15 novembre 1556, à Théophile Calcagnini, second fils de Thomas, que le roi Henri II avait créé son capitainegénéral en Italie, à la suite d'une mission de confiance dont il s'était acquitté habilement, et auquel il envoya en présent la cigogne en or avec l'inscription française passée au cou. Par une convenance littéraire assez heureuse, ce fut un descendant de Calcagnini, monsignor Thomas Guido Calcagnini, prélat érudit, et auteur d'un commentaire estimé sur son ancêtre Celius, qui fut chargé en 1817 d'apporter à Paris la barrette à M. de Bausset, l'illustre historien de Fénelon et de Bossuet , et le biographe touchant d'un simple prêtre, dont la douce parole et la frêle existence furent consumées par la charité *. La lettre suivante de fcelius Calcagnini , datée de Rome, est écrite au célèbre théologien et mathématicien allemand, Jacques Ziegler, auquel il avait voué une tendre amitié pendant son voyage en Hongrie avec l'Arioste, à la suite du premier cardinal Hippolyte d'Esté, qui se rendait à l'élection de l'Empereur. Outre quelques détails sur les savants qui alors y florissaient , cette lettre donne plusieurs traits nouveaux et curieux sur la bonté de cœur, les qualités aimables de Raphaël, ainsi que sur la passion d'architecture à laquelle il était livré les dernières années de sa vie, lorsqu'il fut chargé des travaux de Saint-Pierre 2 :

« Garde-toi de croire qu'il se trouve ailleurs qu'à « Rome une aussi riche moisson de talents et d'étu- « des. Il y a vraiment plusieurs personnages dont « l'intimité me charme tellement, que je ne saurais ni

i V. la Notice historique mise en tête des Sermons de l'abbé Legris- Duval. Paris, 1831, 2. vol. in-12.

* V. les Voyages, liv. XV, chap, 1.

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« espérer, ni désirer de toute ma vie un bonheur plus « grand. Parmi tous, m'est très cher Jérôme Aléan- « dre , savant dans les langues grecque, latine, hé- « braïque , que le souverain pontife , peu avant mon « arrivée, a créé de son propre mouvement, bibliothé- « caire, après la mort de Zénobe Acciajoli, homme « religieux et non moins docte. Il me découvre tous « les jours les immenses trésors de la bibliothèque « Vaticane. Vient ensuite le cardinal Egide, d'une sin- « gulière intégrité et renommée , qui a mis en latin « les mystères de Porphyre et la théologie de Proclus. « Là se trouve Fabius de Ravenne , vieillard d'une « probité stoïque , aussi aimable que savant. Une « chose dont tout le monde convient et qui lui est par- « ticulière, c'est que ce vieillard a tant de mépris pour « l'argent , qu'il ne l'accepte pas sans que la néces- « site l'y force. Le pape Léon X lui fait d'ailleurs , par « mois, une pension qu'il a l'habitude de distribuer « à ses parents et amis. Il soutient sa vie avec les her- « bes et les laitues des Pythagoriciens , dans une petite « loge que tu appellerais justement le tonneau de Dio- « gène, encore moins l'habitué de la science que son « martyr; et, martyr est bien le mot, car cet homme « octogénaire y a fait une maladie très grave et très « dangereuse. Il est nourri et presque entretenu par « un personnage très riche , très goûté du pape , « Raphaël d'Urbin, jeune homme d'une grande bonté « et sur-tout d'un admirable génie. Distingué par de « grands talents, Raphaël est sans contredit le prince « de tous les peintres , soit pour la théorie , soit pour « la pratique. Il est encore architecte de tant cï'ha- « bileté , qu'il est capable d'inventer et d'achever ce « que les esprits les plus ingénieux avaient cru im- « possible. Je ne parle pas de Vitruve, que non seule- « ment il expose, mais qu'il défend ou attaque par « des arguments très forts, et si agréablement qu'on

2/l2 CELIUS CALCAGNJNI.

« ne le peut accuser d'aucune envie. Il exécute en ce « moment une œuvre admirable et incroyable pour la « postérité. Je ne veux pas parler de la basilique vati- « cane dont il dirige les travaux; mais je dirai seulement « qu'il, fait revivre Rome ancienne, restaurée dans sa « forme, sa grandeur et sa symétrie. Car ayant creusé « les montagnes et mis à découvert de profondes fonda- « tions, il a si heureusement rapproché les débris, de « la description et des idées des écrivains anciens, « que , frappés d'admiration , le pape Léon X et tous « les Piomains le regardent presque comme un dieu « envoyé du ciel pour rétablir la ville éternelle dans « son antique majesté1. Il est si loin de la morgue, « qu'il se rend volontiers facile et familier, ne refu- « sant les avis ou les entretiens de personne. Il ho- « nore et choie Fabius comme maître et comme père, « le consulte en toutes choses et se rend à ses con- « seils. L'histoire contemporaine elle-même ne man- « que pas ici. Paul Jove , célèbre médecin , écrit « d'une manière si claire , si savante , si élégante , « l'histoire de nos temps dont il a déjà publié dix « livres, que j'ai honte de parler si indisertement « d'un homme si disert2. »

Voici avec quelle chaleur Calcagnini recommande au savant prince de la Mirandole , Jean-François Pic , le célèbre mythologue Lilio Giraldi :

« Je recommande encore à ta haute protection Li-

i Paul Jovc rapporte le même fait dans son éloge latin de Raphaël. Selon André Fulvio, cité par M. Quatreinère , il avait aussi peint les principaux monuments antiques de Rome : « J'ai étudié dans chaque quartier les anciens monuments que, sur mon indication, Raphaël d'Urbin , peu i de jours avant sa mort, avait peints au pinceau [pcnicillo pinxerat). » Les Antiquités Romaines de Fulvio ne parurent que sept ans après, f il n'existe aucune trace de ces précieuses peintures.

i Clarorum virorum cpistolcv singnlarcs > pub. par Colonnes loin!., 1687.

CELIUS CALCAGNIiM. 243

a lius , à la bonté et à la vertu duquel je reconnais tout devoir; si jamais mon amour peut avoir quelque autorité auprès de toi , je veux la prodiguer tout entière en sa faveur. Je n'ai rien que de bon à te « promettre de lui , et d'abord , cette fidélité si recher- « chée et si rare , plus des soins particuliers et de l'exacte titude toutes les fois que tes désirs ou tes avantages « réclameront ses services. Mais je suis bien maladroit « de vous faire à tous deux une telle injure 5 comme si j'ignorais que Lilius, par son extrême dextérité, te deviendra bientôt très cher , et que tu le trouveras

très agréable. »

Le passage suivant , d'une lettre au même Pic , confirme élégamment les vices de Giraldi sur lequel Montaigne s'est trop apitoyé et qui périt d'un mal honteux et non de faim , ainsi que lui et de Thou l'ont cru , puisqu'il reçut alors des secours de la duchesse Renée et qu'il laissa environ dix mille écus:

« Je l'ai même averti de ta part de se garder des « mœurs pestilentielles de Rome , de fuir un ciel si in- « salubre où il a contracté la podagre et la néphréti- « que, et si bien que , si quelque dieu ne le regarde i avec bénignité, il est à craindre qu'il n'empire. Je « l'ai fait d'autant plus volontiers , que j'ai extrême- « ment aimé Lilius dès son enfance , et que je l'ai tou- « jours entouré de mes soins. Mais je ne sais comment « il s'est fait qu'après avoir passé le seuil de Circé , il « prit d'autres mœurs et s'oublia tout- à- fait. Il est « donc à craindre que nous ne parlions à un sourd et « que, les oreilles bouchées, il ne s'abandonne sans « réserve à ses syrènes , et se refuse à toutes les solli- « citations de notre excellent prince et de son ami « passionné, de manière que l'on s'étonnera moins de « ce Grillus de Plutarque, qui aimait mieux être bête « qu'homme. »

Galeagnini fait ailleurs ce brillant éloge de Pic :

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« Il n'est rien dans toute la philosophie , rien dans « les belles-lettres, rien dans la poésie, rien dans les « études sacrées qu'il ne possède. Les mystères de la « religion , avec quelle chasteté de cœur il les embrasse a et les adore! Quels progrès dans lune et l'autre « langue! ce qu'il a fait jusqu'à ce jour, avec son « génie heureux et facile, pour se recommander à la « postérité, égale ce que tout autre pourrait à peine « embrasser par le travail oisif de la lecture ; de sorte « que si l'on voulait compter ses œuvres, on croirait « qu'il n'a fait de sa vie autre chose. Mais si l'on « compte ses actes si pleins de prudence et de courage, « si l'on se rappelle combien la fortune l'a éprouvé « dans ses jeux , tantôt l'arrachant de son royaume « paternel, tantôt l'y rappelant , chez combien de na- « tions il a voyagé , avec quel art il s'est procuré l'a-

« mour et l'aide des grands princes que si

« 'même je voulais recueillir en un abrégé, toutes les « fonctions qu'il a remplies, cela suffirait à une histoire. « Un si grand nombre de faits se présente même à qui « veut se hâter , que les embrassant tous s'il est pos- « sible dans son esprit, on sera presque forcé d'avouer « qu'il n'a dû lui rester aucun loisir pour écrire. « Cette incroyable force de génie a vaincu toutes les « difficultés et a fait ce qu'on aurait cru impossible. »

Calcagnini craignit d'être oublié de Giraldi, qui n'avait point répondu à une de ses lettres , et il lui écrivit à Rome , de Hongrie :

« Lorsque tu ne réponds point à mes lettres , les « uns l'attribuent à l'oubli , les autres à la haute for- « tune à laquelle tu es parvenu. Je ne sais encore le- « quel je dois préférer, car m 'oublier est dur, et t'ou- « blier toi-même serait impie. Si cependant on me « laisse le choix , j'aime mieux supposer le premier « oubli, qui du moins ne ferait tort qu'à moi. Adieu , k et sois bien persuadé que dans Tune ou l'autre for-

€ELIUS GÂLCAGNINI. 2&5

« tune je serai le même, c'est-à-dire ton très dévoué '.» Giraldi paraît avoir tenté de se justifier par cette brillante épigramme :

« O très docte Célius, si je t'ai toujours honoré , ta « muse aussi fut toujours généreuse envers moi. Ne me « refuse pas, je t'en prie, ce mystérieux ouvrage que « tu as composé au milieu des Pannoniens et des fa- « rouches Sarmates. Ainsi puissent les trois Sœurs te « filer de longs jours d'argent , et ta vieille renommée « reverdir sur ta cendre I »

Si te, si semper colui, doctissime Cœlî,

Et tua mî semper iarga Thalia fuit.

Ne, precor , invideas Tetractyn , quœ tibi scripta est,

Inter Pannonios Sauramatasque truces; Sic tibi longa trahant argentea fila Sorores ,

Et tua post cineres fama virescat anus.

Calcagnini ne fut point toutefois rassuré contre l'oubli de Giraldi, ainsi qu'il s'en explique à l'élève de celui-ci, Jean Calvo , un des familiers de la maison du cardinal Rangoni :

« Pour ce que tu m'as écrit de Lilius , autrefois mon « ami , je suis ravi, si tu m'en as plus écrit d'après ton « cœur que d'après l'usage; car j'aime tant Lilius , « j'admire tellement ses talents, que rien ne me tour- « mente comme le soupçon de n'être pas payé de re- « tour. Si donc tu obtiens de lui , ou qu'il me garde , « ou qu'il me rende l'ancienne amitié , tu m'obligeras « infiniment. Mais, en vérité, vous autres hommes du « Mont-Palatin , vous estimez ou rien ou fort peu de « chose ce qui gît au-dessous de la colline vaticane. « Plaise à Dieu que tu croies cela dit par plaisanterie « plutôt que sérieusement 2. »

Pour un savant , un érudit et un diplomate , il y a du sentiment dans les regrets que Calcagnini accorde

i Lett. XIV , liv. 7.

Lett. XV, liv. 9.

2Z|6 CELILS CALCAGNINI.

à l'un de ses maîtres , le eélèbre médecin et antiquaire Leonieeno, le premier traducteur latin de Galien , que son régime et l'égalité de son humeur conduisirent jusqu'à quatre-vingt-seize ans , et dont il annonce la mort à Erasme dans une lettre du 6 juillet 1525 :

« Le médecin Leonieeno, il y a déjà quelques mois, « acheva cette comédie de la vie , homme né pour « l'éternité, que j'appelais le dernier des héros et « comme les restes de l'âge d'or; car il est mort le « dernier de ce siècle qui nous a donné une si riche « moisson de génies, les Hermolaùs, les Politien , les « Pic , les Merula , les Domitius Calderino , et , ce « qui est merveilleux , il est mort presque cente- « naire avec toutes ses facultés. Il écrivit beaucoup, « il traduisit beaucoup du grec, et il nous a rendu « dans Fart de guérir, bien des choses que l'on croyait « perdues. Il fut un perpétuel ennemi des médecins « ignorants , et il poursuivit impitoyablement Pline « même , quoique je l'en aie souvent détourné. En- « fin, ce qui n'est donné qu'à un petit nombre, il vit, « encore vivant, sa postérité. J'ai supporté sa mort avec « une douleur amère , tant par raison privée , car il « était mon maître, que par raison publique, car je « voyais que les lettres latines recevaient par sa mort « une notable plaie. »

Une autre lettre de Calcagnini à Erasme, est pour la France d'un intérêt touchant. On y voit qu'un des premiers hommes de la renaissance, le fameux Celius Rhodiginus, dont le nom italien était Celio Richerio et qui prit le nom latinisé de sa patrie ( Rhodigium) s l'auteur des Anliquœ L^^Vw^ appelé le Varron de son temps par Jules-César Scaliger qu'il eut la gloire d'avoir pour disciple, mourut de douleur à soixante-quinze ans, à la nouvelle de la défaite de notre armée à Pavie et de la prise de François I.01 qui l'avait protégé : « Rhodiginus a dit un long adieu aux choses humai-

CELIUS CALCAGNINI. 2/[7

« nés. Ayant appris que l'armée française avait été « taillée en pièces à Pavie et que le très puissant roi , « duquel dépendaient toutes ses espérances , était « tombé entre les mains des ennemis, il prit la chose « si fort à cœur qu'il ne put résister au chagrin. Plût « à Dieu qu'il eût apporté à tout ce qu'il écrivit autant « de labeur, autant de jugement! Il aurait moins cho- « que et plus satisfait les savants. Il fut vraiment un « homme bon , un vrai chrétien , lié d'une tendre « amitié avec moi, ainsi qu'avec toi, à qui il avait « dédié un de ses livres des Anticjuœ Lectiones ; mais « il ne prenait conseil que de lui-même et se rendait « a contre-cœur aux avis des amis ; au reste , dans « l'étude et le travail, assidu jusqu'à s'en repentir. » Sur le tombeau de Richerio , au cloître Saint-François de Rovigo, se lisent ces mots : Hic jacel tanins vir ! Un officier autrichien, peut-être quelque docte élève des universités allemandes, les écrivit avec la pointe de son épée ? indigné de ne point trouver d'inscription sur une telle sépulture. Ce mouvement admiratif eût encore mieux appartenu à l'un de nos compatriotes, quand on se rappelle l'opinion, le désespoir et la fin du savant Italien.

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Le Tasse avait vingt-six ans lorsqu'il partit pour la France vers la fin de Tannée 1570. Il accompagnail le cardinal Louis d'Esté, fds d'Hercule, duc de Ferrare , qui l'avait admis parmi ses gentilshommes depuis cinq années, en lui laissant le loisir de travailler1, et auquel il avait dédié son premier poème épique du Rinaldo, composé à dix-sept ans, aurore brillante de la Jérusalem. Le cardinal , qui obtint la charge de protecteur de la couronne de France près du Saint-Siège, éjait envoyé par le pape Grégoire XIII , à Charles IX , afin de soutenir la cause catholique, et d'arrêter le! progrès menaçants du protestantisme , qu'avait déjà embrassé une partie des princes du sang , de la première noblesse et quelques-uns des premiers poète* et écrivains. Il devait en outre visiter ses bénéfices , et le riche archevêché d'Auch , que lui avait résigné le cardinal Hippolyte IL Le Tasse fut attaché à cette ambassade , parce qu'on présumait que sa renommée poétique pourrait plaire au jeune roi , dont le goût et 1< talent pour les vers étaient connus.

U serait difficile aujourd'hui de se faire une idée d<

1 A la recommandation des princesses Léonore et Lucrèce , le Tass< obtint la table ordinaire du cardinal. Il raconte dans une lettre à son ami Maurice Cattaneo , que le cardinal lui avait d'abord accordé sa nourritun en argent, et que, la somme étant trop faible, il avait réclamé; mai( qu'il n'a jamais mangé au tinello. Le tinello était la table des gentil» hommes d'un ordre inférieur, et devait fort ressembler à l'office, puisque ce mot signifie encore aujourd'hui l'endroit où l'on serre le vin. Dans ce» petites cours italiennes , la table ordinaire était celle du prince en voyag< cl à la campagne.

l'existence, de la représentation et du train d'un cardinal de la maison d'Esté au seizième siècle. Le nombre des gens de la maison du cardinal Louis s'élevait à huit cents, auxquels il fit par son testament des legs selon les mérites et la qualité de chacun. Un jour, parmi d'autres splendides présents , il envoya à Charles IX, dont il était cousin par sa mère, Renée de France , quarante superbes et précieux chevaux de guerre tout harnachés , avec des selles et des housses brodées d'or, et conduits par quarante palefreniers vêtus de soie et d'or à l'orientale1.

Avant de se mettre en route , le Tasse écrivit ce testament à la fois singulier et touchant que l'on conserve encore à la bibliothèque de Ferrare. Il prescrit de publier les poésies amoureuses qu'il a composées pour son compte , et de détruire celles qui l'ont été pour d'autres, à l'exception du sonnet,

Or che l'aura mia dolce aitrove spira ,

de mettre au jour l'oraison qu'il avait prononcée à l'ouverture de l'académie des Eterei de Ferrare, ainsi que les quatre livres du poème héroïque de la Gerusalemme conquistata; de ne donner que les six derniers chants du Goffredo., et les stances des deux premiers chants qui paraîtront les moins mauvaises. Il charge de la révision de ces divers ouvrages le marquis Scipion Gonzaga , depuis cardinal, Dominique Pensiero et Jean-Baptiste Guarino , en les invitant à faire sans pitié les coupures nécessaires , mais à être très réservés dans ce qu'ils ajouteront ou changeront. Il veut que l'on vende tout ce qu'il a laissé dans sa maison , ainsi que les effets qu'il avait mis en gage chez le Juif Abraham Lévi, pour vingt-cinq livres2, et sept morceaux de

i Muratori, Antichità Estensi , part. II, cap. 13.

2 Je dois à l'obligeance de M. Joseph Antonelli , sous-bibliothécaire

tapisserie achetés en Flandre par Bernard Tasso, en 1541, aussi en gage pour treize écus chez Ascagne Giraldini, autre Juif, mais anobli pour des services rendus au duc de Ferrare. Il désire qu'avec l'argent qui restera, cette noble épitaphe qui ne fut point employée * , soit consacrée à son père :

« A Bernard Tasso, que la richesse et l'élévation de son génie dans les affaires des princes, et parmi les loisirs des Muses, que les variations et les inconstances de sa fortune, que les monuments laissés par lui dans sa double carrière, ont illustré; son fds Torquato a dédié cette inscription. Il vécut 76 ans , et mourut l'année 1569, le k septembre. »

Bernardo Tasso Musarum otio et principum

Negotiis summâ ingenii uberlale atque

Excellentiâ pari fortunœ varietale

Ac inconstantid reliais utriusque

1 Industries monumentis clarissimo

Torquatus filius posuit.

Vixit an. septuaginta et sex ob.

An. MDLXIX, die IV septemb.

On peut remarquer que par la dernière disposition , le Tasse charge son exécuteur testamentaire, Hercule Rondinelli , de recourir, en cas de difficultés , à Yeccellentissima madama Leonora , dans la faveur de laquelle il dit avoir toute confiance.

La stérile âpreté des Alpes le frappa par sa grandeur

actuel de Ferrare , le détail de ces effets , que n'a point donné Serassi , le plus complet des biographes du Tasse. Malgré le patronage du cardinal d'Esté , le Tasse était resté fort misérable , puisqu'on le voit réduit à emprunter un peu d'argent sur ses couvertures et son lit. Les effets consistaient en deux ciels de lit, deux couvertures de damas (tnrcliesche), garnies de taffetas , un tour de lit (tornaletto) en tapisserie, et deux devants de porte.

1 On ne lit à terre , sur le tombeau de Bernard Tasso à l'église Sant-Egidio de Mantoue , que ces mots, pareils à la nue inscription de son (ils à Saint- Onuphre : Ossa Bernardi Tassi, mis par le duc Guillaume Gonzaga.

et sa variété ; il en préférait le spectacle à d'autres sites plus riants. Il fut très ennuyé de l'uniformité de nos plaines , et il ne retrouva quelques-unes des beautés alpines que dans les montagnes de la Bourgogne et du Lyonnais. Les éloges qu'on lui faisait de la grande route et des environs de Paris du côté de la Picardie et de la Normandie, lui semblaient fort ridicules. « Ceux qui les louent, dit-il, préféreraient sans doute aux peintures de Michel-Ange ou de Raphaël, celles qui n'offriraient qu'une plus grande surface de pourpre ou d'azur d'outre-mer. » Malgré ses préventions italiennes, il a loué la majesté de nos fleuves, l'heureuse direction , la régularité de leur cours , et l'activité de la navigation intérieure , source de la richesse du pays.

On lui avait vanté la commodité des maisons particulières ; il les trouva presque toutes de bois. Les étroits escaliers en colimaçon lui faisaient tourner la tête , et les chambres tristes, obscures, ne se suivaient point, et n'étaient pas de plain-pied. Nos vieilles basiliques l'étonnèrent par leur masse, leur solidité et leur quantité qui annonçait l'ancienne piété du peuple ; mais il trouva l'architecture barbare, les peintures et les sculptures grossières, à l'exception des vitraux dont il admira sans réserve l'éclatant coloris et jusqu'au dessin. Il remarque à ce sujet que, tandis qu'en Italie le travail du verre ne s'exerce que pour les plaisirs des buveurs, il est consacré en France à l'ornement des églises et au culte religieux. Le Tasse n'a point toutefois songé que les vitraux étaient à peu près la seule peinture appliquable et convenable aux monuments du genre dit gothique, qui ne présentent que d'étroites et de maigres surfaces, et que les tableaux de Raphaël et de Michel-Ange auraient singulièrement perdu à n'être regardés qu'à travers le vif reflet de la pourpre et de l'outre-mer des vitraux. Les clochers ne lui plurent pas

moins , et il trouvait leur effet charmant. Mais il traite avec quelque rigueur Notre-Dame de Paris, qu'il met au-dessous du dôme de Milan , et peut-être encore d'autres églises d'Italie.

Ainsi que Montaigne , il remarqua la ressemblance qui existait entre Paris et Milan , pour l'aspect , la richesse et le commerce , tout en regardant cette dernière ville comme très inférieure. Il souffrit de l'inconstance du climat qui variait du matin au soir, et le faisait passer dans la même journée de janvier en avril. Il attribuait presque à cette inconstance celle des habitants. «Les Français, dit-il ailleurs *, sont de nature à ne pouvoir demeurer tranquilles. Ils veulent toujours être en exercice, et dès que l'occasion leur manque , ils dépérissent aussitôt , comme il arrive d'un palefroi habitué à la fatigue , et qu'on laisserait oisif à l'écurie, ou des roues d'une horloge qui se rouillent si elles ne marchent plus. » Mais il trouve à l'inconvénient du vent une singulière compensation, c'est la multitude de moulins qu'il fait mouvoir, et parmi lesquels ceux de Montmartre et des autres environs de Paris ont l'honneur d'être cités 2.

C'est au mois de janvier 1571 que le Tasse fut présenté à Charles IX par le cardinal d'Esté. Le jeune souverain qui allait être bientôt si coupable, ou si malheureux (la Saint-Barthélémy devait éclater l'année suivante) , ne méconnut point le chantre de la Jérusalem; ils étaient frères en poésie, et Charles avait adressé à Ronsard, son favori, les meilleurs vers que l'on connaisse publiés sous le nom d'un roi, et peutêtre les plus beaux de ce siècle :

« L'art de faire des vers , dût-on s'en indigner, Doit être à plus haut prix que celui de régner. Tous deux également nous portons des couronnes ; Mais , roi , je les reçois, poète, tu les donnes ;

\ V. le Discorso, cité ci-après, p. 262. V. Lettre au comte Hercules de Contran de Ferrare.

Ton esprit enflammé d'une céleste ardeur Eclate par soi-même , et moi par ma grandeur. Si du côté des dieux je cherche l'avantage, Ronsard est leur mignon, et je suis leur image. Ta lyre , qui ravit par de si doux accords, T'asservit les esprits dont je n'ai que les corps ; Elle t'en rend le maître, et te sait introduire Où le plus fier tyran ne peut avoir d'empire. »

Voltaire attribue ces vers au précepteur de Charles , Jacques Amyot, conjecture peu vraisemblable ; car ils ont de la jeunesse , et Ton ne connaît du traducteur de Plutarque, que les vers intercalés dans les Vies des Hommes illustres, et qu'il a rendus presque toujours assez médiocrement et sans élévation. Les vers de Charles ont été récemment cités par M.me de Bavvr, dans son intéressant roman historique de la Fille d'Honneur. Cet écrivain agréable et instruit ne doute point de leur authenticité , et les loue pour leur facture remarquable, à une époque où la langue n'était pas encore iixée.

Selon l'auteur anonyme de la vie du Tasse, mise en tête de la belle édition de la Jérusalem, imprimée à Venise , en 1760 , le roi lui sut un gré particulier d'avoir célébré les hauts faits de notre nation dans son GoffredOj, et il ne cessait de l'en remercier. L'anecdote suivante , racontée par Manso , et par un biographe français du Tasse, l'abbé de Charnes, spirituel écrivain de la fin du XVII.e siècle, pourra faire juger du crédit dont jouissait le poète. Voici la piquante narration de l'abbé de Charnes : « On ne peut pas rapporter une preuve plus éclatante de la considération que le roy faisoit de luy, que ce qui se passa à l'occasion d'un homme de lettres qui avoit été condamné à mort. C'estoit un poète de quelque réputation , il estoit malheureusement tombé dans un crime énorme. Le Tasse, tant en faveur des Muses que par la compassion dont il fut touché , résolut d'aller demander sa grâce au roy.

îl se rendit au Louvre; mais il apprit en arrivant que le roy venoit d'ordonner que la sentence fût exécutée incessamment, et qu'il avait juré hautement qu'il n'accorderoit sa grâce à personne. Cette déclaration d'un prince qui ne revenoit guères de ses résolutions, n'étonna point le Tasse. Il se présenta au roy avec un visage gay et ouvert. Sire^ lui dit-il, je viens supplier \ vostre Majesté de faire mourir irrémissiblement un malheureux qui a si bien fait voir par sa chute scandaleuse 3 que la fragilité humaine met facilement à bout tous les enseignements de la philosophie. Le roy, frappé de cette réflexion du Tasse , et de cette manière de demander ' grâce, luy accorda sur-le-champ la vie du criminel. » D'autres faveurs, d'autres récompenses pouvaient arriver au Tasse ; mais ses historiens l'ont loué de les avoir refusées par philosophie.

Les deux anecdotes suivantes, rapportées aussi par l'abbé de Gharnes, montrent la manière d'être et le franc-parler du Tasse avec Charles IX. Elles offrent une curieuse peinture de la sorte d'entretiens moraux que l'on est tout surpris de trouver dans cette cour de mignons , de dames galantes , de bretteurs et de meurtriers , mais qui était un reflet de l'Italie , où des dissertations analogues se tenaient dans les petites cours des XV. e et XVI. e siècles : « Le roy luy demandoit un jour qui estoit celuy dont il jugeoit le bonheur audessus de tous les autres. Il s'attendoit à quelque flatterie de la part du Tasse , et qu'ayant eu loisir de voir la grandeur de sa cour et de considérer sa puissance, il n'hésiteroit point à luy répondre qu'il le trouvoit le plus grand des rois et le plus heureux des hommes. Mais il n'estoit pas assez bon courtisan pour cela ; il répondit en un mot que c'estoit Dieu. Sa réponse n'arrêta point le roy, qui vouloit prendre occasion de le gratifier. Par quel endroit croyez-vous, ajoutât-il. que les hommes ressemblent le plus à Dieu

dans son bonheur; est-ce par le souverain pouvoir ou par l'état où ils sont de pouvoir faire du bien à tout le monde? Un homme plus intéressé que le Tasse n'auroit pas manqué de dire que c'estoit en répandant leurs grâces que les rois faisoient voir leur grandeur. Mais son mépris pour la fortune luy lit détourner le discours et éluder les bonnes intentions du roy , et il répondit simplement : Que les hommes ne ressembloient à Dieu que par la vertu. Une autre fois , dans une conversation qui se lia en présence du roy entre des gens d'esprit, on demandoit quel estoit le plus grand malheur de la vie? L'homme du monde le plus malheureux, à mon sens, dit le Tasse, c'est un vieillard impatient et pauvre; car, ajoutat-il, c'est un terrible combat que ceiuy que la fortune livre à un homme qui n'a pour se défendre ni les forces de la nature ni le secours de la vertu. »

Catherine de Médicis , pour qui la protection littéraire était une convenance de famille , reçut l'auteur de la Jérusalem avec faveur. Charmée sans doute d'entendre et de retrouver son bel idiome dans la bouche du jeune et grand poète, elle lui donna son portrait aeint par un de ces maîtres habiles, qui avaient alors ta modestie et le tort de ne point signer leurs œuvres. Malgré les cinquante ans de l'original , ce portrait dut mcore offrir des appas, puisque le Tasse l'a chanté dans in sonnet singulièrement vif et passionné ».

Il se lia avec Ronsard qui avait assez mal jugé l'A- *ioste , lorsqu'il déclarait sa poésie fantastique % Ronsard , cette éclatante victime de Boileau , que de nos ours M. de Sainte-Beuve a si ingénieusement aidé àréha- )iliter3. Les deux poètes se lurent leurs vers; Ronsard

1 V. Rime 9 part. I, son. 1^9 : Nel tuo petto real da voci sparte.

2 V. VApologia di T. Tasso in difesa délia sua Gerusalemme agli iccademici délia Crusca.

s Un poète spirituel et un critique instruit , M. Viollet-lc-Duc, avait léjà signalé les beautés de Ronsard dans Y Histoire de la Satire fran-

préparait l'édition de ses œuvres publiée à Paris , chez Gabriel Buon, au Cloz Bruneau> à l'enseigne Saint- Claude, en 1572, 6 vol. in-16; et le Tasse n'avait cessé, soit à cheval, soit dans les auberges, de travailler à son immortelle épopée, dont la France a l'honneur d'avoir vu naître une notable partie.

Un grand nombre de stances furent composées à Chaalis , riche abbaye du cardinal d'Esté , à deux lieues de Senlis, et qui lui valait 36,000 livres de rentes. Ménage, dans ses Osservazioni sulï Aminta, a dit, et l'on a répété à tort Chablis , auquel son vin blanc a donné plus de célébrité. Chaalis, situé dans une agréable vallée , avec de vastes étangs et des bois qui tiennent à la forêt d'Ermenonville, bois où Jean-Jacques devait aller mourir, a pu inspirer des vers mélancoliques au Tasse ; mais on comprend qu'il ait si imparfaitement rendu là les sites et la lumière de l'Orient , et que son poème ne reproduise guère que les paysages \\ de la France et de l'Italie. Les sensibles pèlerins d'Ermenonville pourraient se détourner un peu pour visiter - Chaalis , qui a bien aussi ses beautés , et que recommandent les souvenirs du Tasse et de la plus belle épopée consacrée à un héros français \ |

çaise , en tête de son édition de Régnier , citée avec justice et reconnaissance par M. de Sainte-Beuve, t. I, p. 163 de sa Poésie française au seizième siècle,

1 Les bâtiments somptueux de l'abbaye et la superbe église, remarquable construction du treizième siècle, ornée pendant le cours des siècles suivants, de mausolées, de tableaux et de fresques, furent vendus comme domaines nationaux et démolis peu d'années après. 11 reste encore quelques pans de murs, ruines intéressantes pour l'archéologie française. Selon la Gallia Christiana (t. X , p. 1508 et suiv. ) , l'abbaye de Chaalis fut fondée en 1136 , par Louis-le-Gros , qui la donna à l'ordre de Cîteaux, auquel son fils Louis-le-Jeune la confirma en 1138. Le propriétaire actuel de ces débris, ou plutôt du moulin y attenant, est M. le marquis de la Briffe. Les archives de l'abbaye , la plupart antérieures au seizième siècle sont passées à la préfecture de l'Oise. D'après une curieuse note qu'a bien voulu me transmettre M. Graves, secrétaire-général, auteur d'une excellente statistique du département , on y voit que l'abbaye de

Ronsard et le Tasse se firent les compliments d'usage, et celui-ci , dans son dialogue du Cattaneo ou degï Idoli; a mis au-dessus de la fameuse Canzone d'Annibal Caro, Venite ail9 ombra de grangigli d'oro, consacrée à la louange delà maison de Valois, l'Hymne de Ronsard sur Henri II. Il cite textuellement les sept premiers vers du passage suivant et traduit les autres en prose italienne, parce que, dit-il, beaucoup n'aiment pas le français :

« Mais, Muse, ou ie me trompe ou sans fraude ie croy

Que Jupiter a fait partage avec mon roy :

Il a pris pour sa part les gresles et les iiùes,

Les comètes, les vents et les pluyes menues,

Les neiges , les frimas et le vuide de l'air,

Et ie ne sçay quel bruit entourné d'un esclair,

Et d'un boulet de feu qu'on appelle tonnerre.

Et n'as-tu pas aussi une Minerve sage,

Ta propre unique sœur instruite dès jeune âge ,

En tous artz vertueux, qui porte en son escu ,

J'entends dedans son cœur des vices invaincu >

Comme l'autre Pallas le chef de la Gorgonne

Qui transforme en rocher l'ignorante personne

Qui s'ose approcher d'elle et veut louer son nom.

Et n'as-tu pas aussi en lieu d'une Junon

La royne ton espouse en beaux enfants fertile ,

Ce que l'autre n'a pas , car elle est inutile

Au lict de Jupiter , et sans plus n'a conceu

Qu'un Mars et qu'un Vulcan : l'un qui est tout bossu ,

Boiteux et déhanché , et l'autre tout colère ,

Qui veut le plus souvent faire guerre à son père ;

Mais ceux que ton espouse a conceus à foison

De toy pour l'ornement de ta noble maison

Chaalis était en 1558 possédée par le cardinal Hippolyte d'Esté, fils de Lucrèce Borgia , prédécesseur et oncle du cardinal Louis, encore pourvu en France de trois archevêchés, de plusieurs évêchés et d'un grand nombre d'abbayes. Le cardinal Hippolyte , malgré ses énormes cumuls , absorbait presque tous les revenus de Chaalis et rançonnait tellement les moines, auxquels il n'avait laissé, pour quarante-quatre qu'ils étaient, qu'environ 3,700 livres, qu'un arrêt du parlement de Paris, du 15 février 1562, rendu sur enquête, augmenta la portion des moines de 12 à 1,300 livres tournois. Cet arrêt contre un aussi puissant personnage, frère d'un duc de Ferrare , est une nouvelle preuve de l'indépendance de notre parlement.

Sont beaux , droitz et bien nez, et qui dès jeune enfance

Sont apris à te rendre un humble obéissance.

Doncquc que Jupiter en son palais là haut

Se brave avecq'ses dieux , mon grand prince , il ne faut

Que l'on compare à toi qui nous monstres à veue

De quelle puissance est ta majesté pourvue. »

Ces vers, dont il y en a plusieurs de beaux, ne sont pas tous excellents ; mais l'éloge qu'en fait le Tasse ne saurait compromettre son goût. Selon une remarque judicieuse de Ginguené, « notre langue n'était pas fixée. Ronsard en méconnut le génie et lui fit trop de violence. Elle changea peu de temps après, et ce poète resta plus étranger dans son propre pays , qu'il ne l'est pour les étrangers eux-mêmes. »

Il est assez singulier de voir disparaître des éditions postérieures à celle de 1572, l'éloge de Catherine de Médicis et de Marguerite sœur de Henri II, mariée au duc de Savoie , en 1559 , année de la mort du roi , qui fut tué dans le tournoi où il célébrait cette union. Une telle suppression , que l'on pourrait croire une sorte de réaction contre la mémoire de la reine , est du fait de Ronsard. Elle se remarque déjà dans l'édition de Paris , Gabriel Ruon , 1584 , in-folio , antérieure d'une année à la mort de l'auteur et de cinq à celle de Catherine. Peut-être les deux princesses auront-elles froissé plus tard l'amour-propre du poète ou du gentilhomme vendômois , qui se sera vengé par le silence. C'est avec surprise qu'on ne retrouve pas ces vers dans le Recueil des Sonnets > Odes* Hymnes* E/egies et autres pièces retranchées aux éditions précédentes; Paris 3 Nicolas Buon , 1617, petit volume in-12, composé principalement de pièces trop libres, que Ronsard, revenu de ses dérèglements et retiré du monde, à la fin de sa vie, avait sagement supprimées.

L'Université de Paris n'avait pas traité le Tasse avec inoins de faveur que la cour, si l'on en doit croire

Ménage , auquel ses amis les frères Dupuy, gardes de la bibliothèque du roi, communiquèrent là-dessus des mémoires du cardinal Duperron.

Un tel accueil fait au Tasse ne doit point surprendre. Indépendamment de son génie et de sa position près d'un cardinal parent du roi, la langue et la littérature italiennes étaient à cette époque très cultivées en France. Les mœurs des dames de la cour ressemblaient beaucoup à celles des femmes du Décameron de Boccace. La reine Marguerite et la duchesse de Nevers , emportant dans leurs carrosses et enterrant de leurs mains les têtes de leurs amants , La Mole et Coconas , tombées sous la hache du bourreau , rappellent la jeune Sicilienne qui , ayant découvert dans une vision le lieu où gisait le corps de son amant massacré par ses frères, alla secrètement le déterrer , lui coupa la tête , s'enferma avec elle et la mit dans un pot de basilic qu'elle arrosait de ses larmes. Catherine de Médicis , cette prétendue furie qui ne fut que faible, peureuse et mobile, était marraine de Davila, l'éloquent et fanatique historien de nos guerres civiles.

Un écrit en prose fut composé par le Tasse pendant son séjour. C'est la lettre déjà en partie citée au comte Hercule de Contran , un des premiers seigneurs de la cour de Ferrare, qui lui avait demandé ses impressions de voyage , et auquel il adressa ce partial parallèle de l'Italie et de la France , qui annonce toutefois un don d'observation, une méthode et même des vues d'économiste, remarquables chez un poète. Le Tasse ne loue guère avec quelque plaisir que le teint des femmes et la finesse de leurs traits. La taille des hommes lui parait n'avoir plus la hauteur remarquée par César, Polybe et les autres historiens , et il ne la trouve pas supérieure à celle des Italiens. Il plaisante sur la disproportion du corps des jeunes gentilshommes, et jusque sur la maigreur de leurs jambes. Cette noblesse est jugée rigou-

reusement , et il dit que si à la guerre elle frappe fort, on ne doit attribuer son courage qu'à l'éducation qui est toute militaire. Il se scandalise de lui voir négliger les lettres et les sciences; ce qui fait qu'elles ne sont cultivées que par le bas peuple. Ainsi qu'une dame royale mariée à un vilain , la philosophie, alliée à ces esprits vulgaires , perd beaucoup de sa dignité naturelle; de libre investigatrice des causes, elle devient obtuse, sans autorité, et, de puissante modératrice des hommes , elle se fait ministre des vils moyens et de l'insatiabilité du gain.

Il remarque l'excellence de la viande de bœuf et de mouton, l'abondance de la volaille et du poisson > surtout à Paris, quoiqu'il avoue ne guère se connaître en bonne chère. Le bétail de France lui paraît fort audessus de celui d'Italie , tandis que de nos jours , un judicieux observateur de l'état rural de cette contrée , M. de Châteauvieux *, a démontré que les bœufs de la campagne de Rome l'emportent par leur haute taille et leurs belles formes sur ceux des races du Nord. Les chevaux de France étaient alors aussi les meilleurs de l'Europe. Leur décadence date de la cessation des tournois, quand les nobles , devenus courtisans , abandonnèrent leurs antiques manoirs où ils formaient les destriers qui devaient les faire triompher dans ces jeux guerriers. Ce soin est attesté par les vers de Ronsard dans la troisième pièce du Bocage Royal* adressée à Henri III, vers admirables de naïveté et de sentiment :

Un gentil chevalier qui aime de nature A nourrir des haras

et l'on sait que les haras qui ne coûtent rien à l'Etat, comme en Angleterre, offrent toujours les meilleurs résultats.

1 V. ses intéressantes Lettres écrites (ïltatic à M. Chartes Pictet,

Le Tasse convient de la supériorité des vins de France qui lui semblent plus généreux , plus faits et plus digestibles, quoiqu'il déclare avoir le mauvais goût de préférer les vins doux et piquants de son pays. Cet éloge de nos vins, qu'il trouve avoir beaucoup de force et très peu de fumée, est épigrammatique , car il ajoute que ces vins sont l'opposé du caractère des indigènes.

L'horticulture devait être très arriérée parmi nous, puisque nos fruits et nos légumes ne paraissent point au Tasse comparables à ceux d'Italie. Bien que notre illustre Olivier de Serres fût alors dans la force de l'âge , il était enfoui au fond de ses montagnes du Vivarais , « cultivant sa terre et fesant son mesnage » , et préparant par la lecture et l'observation , son Théâtre d9 Agriculture. Il n'obtint d'influence que par l'estime et la faveur d'Henri IV, auquel il dédia son livre qu'il n'avait pas voulu publier plus tôt. Ce trait de sa dédicace, flatterie adroite et naïve du gouvernement du bon roi, explique la mauvaise culture remarquée par le Tasse. « A quel propos vouloir enseigner à cultiver la terre en temps si désordonné , lorsque ses fruits étoient en charge même à ceux qui les recueilloient pour crainte d'en fomenter leur ruine, servant de nourriture à leurs ennemis? » Préoccupé du système qu'il a établi sur les rapports qui existent entre le sol et les habitants , le Tasse prétend que la platitude de notre territoire et sa position méditerranée rendent le peuple très vil. Il attribue à cette cause les fréquentes invasions que nous avons subies , tandis que nous n'en avons fait que de rares ; assertion démentie depuis par les grandes et glorieuses guerres de la Révolution et de l'Empire. Mais c'est principalement aux Parisiens qu'il paraît en vouloir ; il les traite d'hommes très vils et qui ne peuvent dire comme les Spartiates, que leurs poitrines servent de remparts à leur cité mal fortifiée.

Le Tasse fut obligé de quitter la France vers le milieu de décembre de 1571 , avant le départ du cardinal d'Esté, et après un séjour d'une année. Il est probable qu'avec sa manière de juger les nobles et les Parisiens, il aura dû blesser plus d'un amour-propre. Sa curiosité sur les affaires du temps, si mêlées, si agitées, si violentes, quelques indiscrétions, ont été données comme les causes de son départ et de sa disgrâce auprès du cardinal. Il a lui-même assez singulièrement attribué cette disgrâce à son zèle catholique qui dépassait celui que le cardinal affectait l. Le même motif semble l'avoir détourné de visiter la célèbre Renée de France, duchesse de Ferrare, fille hérétique de Louis XII et d'Anne de Bretagne, mère d'Alphonse II qui fut contraint de la bannir à cause des pratiques de son prosélytisme protestant , et qui , retirée dans son manoir sde Montargis, était une des colonnes du parti. L'excès du catholicisme du Tasse est confirmé par le mémoire inachevé qu'il écrivit plus tard en Italie pour luimême , dont le titre est Discorso intorno alla sedizione nata nel regno di Frauda l'anno 1585^ nel c/uale si parla délie cagioni onde lia avuto origine, e del fine che è per avère. Ce fragment, mentionné par Serassi, publié pour la première fois dans la Biblioteca italiana 3 de mai 1817, réimprimé à Milan par l'abbé Pierre Mazzucchelli, avec des corrections, d'après un manuscrit de la bibliothèque Ambroisienne, et qui annonce une connaissance si profonde des partis polit*

1 V le passage de sa lettre au marquis Jacques Buoncompagno , général (le la Sainte-Eglise : O per isdegno che in Francia io volessifa) maaaior vrofessione di caltolico di quel , che ad alcum suoi mimstr paresse che lo facessi. Cette modération du cardinal d'Esté s expliqm chez renvoyé d'un pape tel que Grégoire XIII (Buoncompagni de Bolo gne) , sorti de la magistrature, d'humeur joyeuse, qui, selon M. Hankc IHist. de la Papauté, liv. IV, chap. /i) , ne se montra jamais trop ngicH et témoignait plutôt sa désapprobation pour un certain genre outre <u sévérité.

ques et de leurs chefs, indique comme unique remède aux dissensions religieuses, l'intimidation et le châtiment des huguenots. Il blâme amèrement Henri III d'avoir accordé aux protestants la paix de 1576, et il place l'extirpation de l'hérésie au premier rang des devoirs d'un roi. Le Tasse, on rougit de le révéler, peut être regardé, ainsi que d'autres Italiens de son temps , comme un approbateur secret , comme un apologiste de la Saint-Barthélémy , de cette journée contre laquelle s'insurgeait la loyauté militaire de quelques gouverneurs *, et que Lhôpital indigné, ou le vénérable père de l'historien de Thou, s'il en faut croire son récit2 , aurait voulu retrancher de nos annales.

Le mécontentement que le Tasse ressentit de son renvoi de France , dut contribuer à l'hostilité de ses opinions sur le pays et les habitants. C'est ainsi que plus tard, un autre grand poète de l'Italie qui visita la France à l'approche d'orages aussi sanglants , Alfieri , qui ne s'était pas montré moins fanatique pour la liberté que le Tasse pour la religion , invectiva contre les Français. Le Misogallo , comme les injures du Tasseaux Parisiens, pourrait bien n'être que de la rancune de n'avoir point été écouté et de n'avoir point joué de rôle.

L'aspect de nos discordes civiles et religieuses avait

« On a cité le comte de Tende en Provence , Gordes en Dauphiné , Saint-Herem en Auvergne , Charny en Bourgogne , La Guiche à Mâcon , le brave d'Ortez à Bayonne, La désolante érudition de M. Dulaure a prétendu démontrer, dans un mémoire lu à l'Institut en 1802 , que la belle lettre de Saint-Herem était supposée. Selon l'abbé Le Bœuf (Mercure de décembre 1748), les protestants n'auraient point été protégés par l'évêque de Lisieux, Jean Hennuyer, mais par Matignon, gouverneur des bailliages d'Alençon , de Caen et du Cotentin dont Lisieux dépendait.

2 Les beaux vers Excidat Ma dies, etc. , attribués communément à Lhôpital, se trouvent dans Stace (Silv. V, 2). J. A. de Thou rapporte au livre premier de ses Mémoires que son père les appliquait à la Saint- Barthélémy, dont il avait été contraint de faire l'éloge dans le parlement, en présence de Charles IX.

vivement frappé l'imagination du Tasse. Il les a rappelées pathétiquement plus de vingt ans après , dans ces beaux vers de la Jérusalem conquise qui semblent encore une prophétie des malheurs de la révolution française et de la mort de Louis XVI, et qui s'y rapportent bien plus qu'à l'assassinat de Henri III, auquel ils font allusion :

« La France, ornée aujourd'hui par la nature et l'art, « alors se verra délabrée et en vêtements noirs. Au- « cune partie ne restera inviolée d'outrages impies « et aucun lieu n'échappera à la fureur. La couronne « sera veuve, le royaume opprimé et souffrant, et « les fortunes seront tristes et dispersées. Le plus beau « rameau de la tige royale sera frappé et coupé , et le « tronc foudroyé. »

La Francia ado?~na or da naturel e d'arte >

Squallida allor vedrassi in manto negro ;

Ne d'empio oltraggio inviolata parte

Ne loco dal furor rimaso integro;

Vedova la corona, afjlitte e sparte

Le sue fortune, e l' regno oppresso ed egro;

E di slirpe real percosso e tronco

Il piii bel ramo , e fulminato il tronco.

Le cardinal d'Esté voulut toutefois colorer la disgrâce du Tasse par l'apparence d'une mission, et il l'expédia avec son secrétaire Manzuoli qu'il envoyait pour affaires à Rome. Le déplaisir qu'il avait eu de la conduite et des menées de son gentilhomme, paraît avoir fort resserré sa libéralité. Quoique défrayé du voyage, le Tasse partit si pauvre de Paris, qu'il fut obligé, selon Guy Patin, d'emprunter dix écus. Une note du poète donnée en fac-similé parmi ses manuscrits récemment publiés à Lucques, indique qu'il laisse deux écus à son ami Maurice Cattaneo à Rome, pour Ronsard, dont il paraît le débiteur, et qu'il n'avait point payé en quittant la France. Ce spirituel passage de la

XXII. e des Dissertations chrétiennes et morales de Balzac, adressées à Conrart, sur l'inégalité des récompenses littéraires à la cour, vers cette époque, montre quelle fut alors la détresse du Tasse :

« Monsieur l'admirai de Joyeuse donna une abbaye « pour un sonnet. Je l'ay ouï dire aussi bien que vous. « La peine que prit M. Desportes à faire des vers luy « acquit un loisir de 10,000 escus de rente ; mon père « qui la veu, m'en a asseuré, mais il m'a asseuré aussi « que dans cette mesme cour où l'on exerçoit de ces « libéralités , et où l'on faisoit de ces fortunes , plug sieurs poestes estoient morts de faim sans compter « les orateurs et les historiens, dont le destin ne fut « pas meilleur. Dans la mesme cour Torquat Tasso a « eu besoin d'un escu et l'a demandé par ausmone à « une dame de sa connoissance. Il rapporta en Italie « l'habillement qu'il avoit apporté en France après y « avoir fait un an de séjour. Et toutefois je m'asseure « qu'il n'y a point de stance de Torquat Tasso qui ne « vaille autant pour le moins que le sonnet qui valut « une abbaye. »

La dignité avec laquelle le Tasse refusa les dons de Charles IX , ne contredit point cet emprunt peu noble d'un écu. La vie privée, les habitudes ont parfois d'autres règles que la conduite publique. Voltaire a donc conclu avec justesse, lorsque niant les biens et les honneurs rapportés par le Tasse , selon les historiens italiens , qui , à la vérité, n'ont rien dit des biens , il affirme que « ces biens et ces honneurs tant vantés se réduisaient à quelques louanges ; c'est la fortune des poètes. »

Arrivé à Rome en janvier de Tannée 1572, le Tasse put s'y consoler de ses mécomptes de France. Il logea au palais du cardinal Hippolyte d'Esté à Monte-Giordano, près la splendide église de Sainte-Marie in Vallicella , où il avait passé deux années de son enfance avec son

père chez ce même cardinal , si magnifique protecteur des lettrés. Il retrouva de nombreux amis , mais il fut particulièrement bien accueilli par son compatriote de Bergame , Jean-Jérôme Albano , que Pie V avait nouvellement revêtu de la pourpre , et par son secrétaire Maurice Cattaneo, avec lequel le Tasse avait été élevé, et qui s'empressèrent de lui rendre très agréable sa courte résidence. Le Tasse , si passionné pour le triomphe de la foi , baisa avec amour les pieds du pontife, dont les véhémentes exhortations venaient de produire la victoire de Lépante. Ce grand et saint pape, réformateur des scandales de l'Église, qui cinquante ans plus tôt eût prévenu peut-être la révolte de Luther, fut, il est vrai, persécuteur, mais Fauteur du Discours sur la Ligue ne se piquait pas, comme on sait, de notre tolérance, et sa très belle ode latine, adressée aux Nuages sur les malheurs de la sécheresse de Tannée 1570, se terminait par réloge de Pie V.

C'est à Rome que le Tasse apprit qu'Alphonse II l'appelait auprès de lui en qualité d'un de ses gentilshommes. Il partit au mois d'avril , s'arrêta quelques jours à Pesaro , chez le duc d'Urbin , François-Marie de la Rovère, auquel le père de celui-ci, le magnifique duc Guidobald II, l'avait donné autrefois pour camarade d'études, tant son enfance annonçait déjà de génie, de science et de nobles manières. Il revit ce charmant casin du Barchetto , aujourd'hui maison de jardinier, où il mettait au net le beau et long poème A'Amadis que son père y composait; il retrouva son ancienne connaissance, la princesse Lucrèce de Ferrare , mariée en 1570 au jeune duc, et qui avait quinze ans de plus que lui , et pour laquelle il fit, l'année suivante , le joli

sonnet :

Negli anni acerbi tuoi purpurea rosa ,

l'éloge le plus délicat de la beauté des femmes de trente-neuf ans, âge de Lucrèce.

Le Tasse arriva àFerrare au commencement de mai. Alphonse II , prince vraiment magnanime , et qui a mérité les louanges des premières stances de la Jérusalem délivrée, avait, à son avènement, rappelé les bannis et ouvert la prison où depuis cinquante-quatre ans languissait cet infortuné Jules d'Esté , auquel le cardinal Hippolyte , l'indigne Mécène de l'Arioste , fit arracher les yeux parce qu'ils avaient été vantés par une maîtresse qui le préférait au cardinal, attentat resté impuni et qui avait jeté la victime dans la conspiration de Ferdinandcontre leur frère Alphonse I. er. Les largesses excessives d'Alphonse envers ses courtisans (il leur prodigua un jour jusqu'à 40,000 écus d'or) , ne l'empêchaient pas de songer au peuple. On n'a pas encore oublié , à Ferrare , ses paternels règlements lors de la disette de 1590 ; et il réunit à son palais du Paradiso les diverses écoles éparses clans la ville. Il accueillit le Tasse avec une extrême bienveillance , le logea au palais , faveur que l'Arioste n'avait point obtenue du magnifique Alphonse I.er. Le poète a raconté, du sein de l'infortune où il tomba depuis , comment Alphonse l'admettait à sa table , à ses conversations intimes , à ses chasses, et le suffrage accordé à ses vers qu'il lui lisait souvent *. Ils durent parler de la cour de France , que le prince avait visitée, car il était un des plus brillants chevaliers du dernier de ces tournois , où la lance de Montgommery frappa à mort le roi Henri IL Alphonse voulut même marier le Tasse à une très belle personne et chargea de la négociation un vieux gentilhomme ; mais le poète fit à l'entremetteur , qui était resté garçon , la même réponse qu'Epictète à un ami : « Je prendrai femme quand tu me donneras une de tes filles. » Alors le Tasse était jeune , en faveur, à la mode; plus âgé , malheureux , souffrant , il changea d'avis ,

» V. le Nuovo Discorso adressé au prince Scipion G onzaga, depuis cardinal.

ainsi qu'on en peut juger par son érudit et poétique Discours sur le mariage (Delmarilarsi), adressé à l'un de ses parents, Hercule Tasso, dit le Philosophe, son camarade d'études à Bologne, qui, nouvel époux, avait auparavant écrit contre les femmes et le mariage. D'après un relevé fait avec soin sur les registres des comptes de la maison d'Esté, passés Ji. la bibliothèque de Modène , les appointements du Tasse, comme gentilhomme, étaient, cette même année 1572, de 58 livres 10 sous marckesane (110 fr. 56 c. ) par mois. Ce traitement magnifique était le double des appointements que la même charge valait à son père Bernard , et ne ressemblait guère aux malheureux 21 francs par mois qu'avait touchés l'Arioste \ Au mois de janvier de l'année suivante, la chaire de géométrie et d'astronomie étant devenue vacante à l'Université , elle fut accordée au Tasse qui avait étudié les mathématiques à l'école célèbre du docte Frédéric Commandin. 11 a, dans la Jérusalem , pris aux divers phénomènes célestes des images non moins admirables de poésie que de justesse et de précision2. Le traitement annuel était de 150 livres marckesane (183 fr. 40 c. ).Le programme porte que le docteur-professeur Torqualo Tasso expliquera la sphère et Euclide. Les fonctions de professeur lui laissaient toutefois le loisir de perfectionner son poème ; car, par un usage qui semble assez bizarre, ce cours d'astronomie et de géométrie n'avait lieu que le dimanche. Le sonnet du Tasse par lequel il demande à Alphonse du vin de Naples ou de Sicile afin de raviver ses esprits :

Prema il bel Pausilippo e quel cli as c onde ,

eut pour réponse et pour souscription ce gai et gracieux

1 II était accordé , en outre , à Bernard Tasso des rations pour trois domestiques et pour un cheval , et à TArioste le même nombre pour les domestiques et pour deux chevaux.

3 V. can. XIV, st. 42, 43, 44.

distique de la main du prince, daté du 7 juin 1576, dont le fac-similé se trouve parmi les manuscrits inédits du poète, publiés récemment à Lucques :

« Qu'une pièce de vin soit donnée au Tasse ; qu'il

« boive, qu'il écrive, qu'il se repose et qu'il se pro-

« mène. »

Una botte di vin sia data at Tasso.

Beva, scriva> riposi, e vada a spasso.

Enfin, à la mort du puissant et astucieux Pigna, premier secrétaire et confident du duc, le Tasse obtint, dans la succession de ses charges, la place d'historiographe. Il l'avait, on doit en convenir, assez peu délicatement sollicitée, dans l'espoir d'être refusé et d'avoir un prétexte honnête de quitter Alphonse ; il avoue que la réussite lui causa un très grand déplaisir [grandissimo dispiacere). Malgré les rivalités et les inimitiés de cour , malgré l'agitation de ses divers voyages à Bologne, à Turin, à Rome, à Sorrente et à Mantoue (les deux derniers et les deux de Turin faits furtivement et déguisé), cette fortune du chantre de la Jérusalem se maintint durant les sept années qui précédèrent le fatal , l'inexplicable fait de la prison.

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