MATHIEU PALMIER! ET SA VIE CIVILE
Sur le penchant d'une des agréables collines qui enveloppent Florence, est une grande maison anglaise, propre, insignifiante, mais qui porte deux des plus beaux noms littéraires de l'Italie : c'est la villa de Boccace ou de Palmieri l. Ce dernier nom lui vient du docte Mathieu Palmieri, l'auteur de la Vita Civile, qui fut plusieurs fois ambassadeur , devint gonfalonier de la République , et mourut en 1475 , âgé d'environ soixante-quinze ans.
Le poème philosophique ou plutôt théologique de Palmieri, la Città di Vita> quoique non imprimé, dut quelque célébrité à sa condamnation par l'Inquisition. L'auteur y avançait , d'après une idée du génie tendre, fertile et chimérique d'Origène, que nos âmes étaient ces anges qui restèrent neutres lors de la révolte de Satan, et qui avaient été envoyés dans nos corps par le Créateur afin qu'ils se décidassent à prendre parti entre le bien et le mal, ingénieuse hérésie qu'explique l'obstinée circonspection de certaines âmes qui s'en retourneront comme elles étaient venues. La même neutralité est admirablement exprimée dans les vers de Dante sur ces anges qui ne furent ni pour ni contre Dieu , mais furent pour eux , et qui sont à la fois rejeté du ciel et de l'enfer :
' V. les Voyages, liv. X] , chap. 2.
Mischiate sono a quel cattivo coro Degli angeli che non furon ribelii , Ne fur fedeli a Dio 9 ma per se foro.
Cacciarli i ciel per non esser men belli, Ne lo profondo inferno liriceve, Cti alcuna gloria i rei avrebber d'elli \
Mais le premier titre de Palmieri est son livre de la Vita Civile^un de ces chefs-d œuvre primitifs auxquels les Italiens reviennent aujourd'hui avec passion. Ce traité expose et développe avec génie les principes des sages de l'antiquité, fortifiés, relevés par la charité du christianisme.
La Vita Civile est précédée dune agréable et touchante dédicace (proemio), qui explique l'esprit et la division de l'ouvrage, et que Palmieri adresse à son ami Alexandre degli Alessandri, qu'il qualifie en tête d'excellent citoyen (ottimo cittadino). Ce proemio offre un ingénieux éloge de Dante :
« Elevé et sublime dans les grandes choses ; dans « les petites , peintre fin et vrai ; simple , doux , gai , « grave , abondant ou admirablement précis ; non « seulement poète, mais excellent orateur, philosophe « et théologien, Dante sait louer, rassurer, consoler, « et il mérite tant d'éloges qu'il vaut mieux s'en taire « que d'en dire peu. »
Toutefois , il ne paraît point fort aisé d'admettre , comme le pense Palmieri, que Dante plaît encore lors même qu'on ne peut l'entendre ni en retirer du fruit.
L'examen de Pétrarque est sensé , mais n'a rien de bien neuf.
Dans le jugement sur Boccace , Palmieri émet ce vœu touchant et moral :
« Plût à Dieu que ses livres en langue vulgaire ne fus- « sent pas remplis de tant de lascivetés et d'exemples « d'amours dissolues; car, s'il eût aussi habilement
1 Inf. can. III.
« écrit des choses morales et des préceptes sur la ma- « nièrede bien vivre, il ne mériterait pas detre appelé « Boccaccio1 mais plutôt Chrysostôme (bouche d'or).»
Palmieri avoue qu'il a composé la Vita Civile, parce qu'il n'y avait point en italien d'ouvrage propre à diriger la conduite de quiconque voulait s'élever au-dessus des autres par sa vie morale et civile. Mais il a le bon esprit d'annoncer que ses modèles diffèrent de la perfection imaginaire de ceux de Platon et d'autres nobles génies, modèles qui ne sont exposés qu'en peinture et ne sont point de chair humaine.
Cet intéressant proemio indique la division en quatre livres de la Vita Civile. Le premier prend l'homme à sa naissance, traite de son éducation et des moyens qui doivent le rendre excellent , ainsi que de la tempérance, de la force d'ame , de la prudence et des qualités renfermées dans ces vertus. Les deux livres suivants parlent de l'honnêteté et des vertus publiques et privées qui appartiennent à l'âge mûr. La justice en particulier, regardée par Palmieri comme la meilleure part des humains , et ses diverses applications forment le sujet du troisième livre. Le dernier est uniquement consacré à l'utile: c'est une sorte de traité de la richesse des nations. Mais, avant de conclure, l'auteur ne manque pas d'indiquer le rang qu'obtiennent les âmes qui ont pratiqué ses maximes, âmes placées par Dieu dans le ciel , afin d'y jouir éternellement de sa gloire au milieu de ses saints. Certes , ce n'est point là cette félicité matérielle, grossière, vulgaire de nos utilitaires.
Les interlocuteurs sont l'illustre Ange Pandolfini, qui a pour principaux auditeurs et disciples deux jeunes Florentins, Louis Cuichardin et Franco Sacchetti, le petitfils du licencieux et élégant auteur des Nouvelles, qui pa-
1 Calcmbourg italien assez joli : boccaccia dérivé de bocca, mauvaise bouche.
raît avoir plutôt pratiqué la morale de Palmieri que celle de son grand-père, puisqu'il devint ambassadeur près d'Alphonse, roi de Naples, et gonfalonier de justice de la République de Florence. Ces dialogues se tiennent pendant la peste de 1430, à Mugello , lieu salubre et voisin , alors asile de graves et dignes citoyens ; ainsi , pendant la peste de 1348, si admirablement décrite par Boccace , sept jolies femmes et trois élégants jeunes hommes s'étaient réfugiés, à deux milles de Florence, dans ce belUssimo e ricco palagio déjà décoré avec un art et une magnificence que l'on croirait appartenir à une villa du XVI. e siècle '.
Le premier livre et le premier dialogue commencent après un dîner que le vénérable Ange Pandolfini, alors plus que septuagénaire , qui parcourait à cheval ces environs , voulut bien accepter chez Palmieri. On voit, par l'invitation de parler qu'adresse Sacchetti au nouvel arrivé, que l'infatigable vieillard n'avait point l'usage de la sieste. Pandolfini fait observer que les grandes choses veulent être dites et s'expriment mieux devant un certain nombre de personnes, et il demande un peu singulièrement qu'on appelle les petits garçons de la maison, afin d'étendre son auditoire. Alors Palmieri, Sacchetti et Guichardin font venir plusieurs de leurs neveux et autres enfants ; mais , comme Pandolfini va pour commencer , un de ceux-ci le prie fort sensément de ne dire que des choses qu'ils puissent comprendre. Pandolfini le remercie de l'avis, promet d'être intelligible pour tout le monde, et engage les enfants, lorsqu'il parlera pour les jeunes gens , de prendre patience , car il retournera bientôt à eux.
1 V. sa description dans l'introduction du Décameron.
Le plan de la Vita Civile ressemble à celui de Y Emile* étendu à l'homme politique et au vieillard. D'après l'ancienne formule , Pandolfmi commence son discours au nom de Dieu (col nome di Dio).
Voici quelques-unes des pensées répandues dans les quatre livres de la Vita Civile.
« La nature a fait les oiseaux propres à voler , les « chevreuils à courir, les bêtes sauvages à être cruelles ; « de même elle a rendu les hommes capables de « l'étude et de l'exercice des choses dignes et raffinées « (sottili e degne), preuve certaine que nos âmes doi- « vent à Dieu l'origine de leur puissance et de leur « vertu célestes. Un enfant né tardif, incapable d'ap- « prendre, paraît hors de la nature, semblable aux « jjêtes , et sa misère doit inspirer de la pitié.
« Le père qui voudra orner son fils de mœurs ver- « tueuses, sentira que la faiblesse du premier âge ré- « clame l'aide et la conduite des autres. D'abord il «.faut songer au choix de la nourrice. Le lait de la « mère doit être préféré lorsque cette mère est adroite , « d'une bonne santé et de noble condition. La maxime « est juste qui déclare digne de la haine filiale , celle « qui a refusé d'allaiter son enfant. Tout autre aliment « est moins propre à lui conserver sa force naturelle. « 11 ne faut point s'étonner s'il arrive souvent qu'un « corps bien formé et qu'une aine très bien disposée « par la nature du père , soit dépravée et tournée au « vice par la méchanceté et la corruption des nour- « rices. C'est des nourrices que proviennent tant de « mauvaises complexions , de furieuses inflammations , « de mélancolies, de nonchalances, de somnolences. « Quel plus grand mal peut-on faire aux petits enfants « que de les mettre au sein de Tartares , de Sarrasines et « d'autres femmes de nations animales et féroces ? C'est « ce quia fait dire aux philosophes que de là advenait « l'affaiblissement du lien si naturel de l'amour mater-
« nel ; car, l'affection de l'enfant, qui devrait se concen- « trer uniquement sur la mère, se divise et se donne en « partie à la nourrice. Au lieu d'une tendresse intime et « continue, les fds devenus grands, n'ont qu'une cer- « taine déférence imposée par l'opinion , et selon ce « qui leur est dit dans le monde. C'est donc une dette « de toute digne mère d'allaiter son propre enfant, et « de charger les servantes des soins matériels.
« Mais , puisque la mauvaise coutume veut que les « enfants soient laissés à la merci de femmes étrangères, « il est bon d'avertir quelle nourrice doit être préférée. « La première condition est qu'elle soit de bonnes « mœurs, saine, jeune, que son lait soit nouveau, « abondant , son mari éloigné , son travail sans fati— « gue. Elle ne sera point paresseuse , elle n'aura point « de passions , son humeur sera gaie , elle aimera son « nourrisson , et y mettra tout son amour-propre. »
A la manière de Quintilien , qui réclame pour son
futur orateur une nourrice parlant bien , Palmieri veut
que la sienne « ne balbutie point, qu'elle n'estropie
« pas les mots , afin que l'enfant ne s'habitue point à
« parler ainsi , et que plus tard il n'ait pas de la peine
« à parler autrement. »
Palmieri a cru même devoir donner quelques avis préliminaires à la naissance , et tracer une direction à l'usage des femmes grosses. Il leur interdit d'éternuer, afin que l'œuvre de la génération, à peine commencée, ne soit point troublée. Les médecins du temps prétendaient que l'éternuement et tout soubresaut du corps pouvaient faire tomber le premier filament de la vie. Palmieri avance que si un garçon est conçu , la couleur de la mère est meilleure, sa grossesse moins pénible : les filles remuent plus tard que les garçons ; elles rendent la mère plus pâle , ses jambes plus faibles et plus lentes. Echo de la science barbare de son temps, Palmieri croit à l'influence de la lune sur la conception*
Il reconnaît avec raison la force des envies des mères , qu'il exagère dans l'application. Il admet les enfants nés coiffés , et cite comme pronostic de brillante destinée, de naître d'une mère morte : tels furent Scipion-1 'Africain et Auguste , arrachés du cadavre maternel.
Palmieri donne de bons avis aux pères sur les enfants gâtés.
« Ils exigent plus tard les mêmes délices auxquelles « on les a habitués. Les splendides habits , la pourpre « des petits enfants leur font désirer par la suite d'au- « très ornements; mais la gourmandise naît avec les « premières paroles ( (a gola s'apparecckia a colui che « appena favellà). L'enfant finit par avoir une très mau- « vaise langue , lorsque les parents se réjouissent à ses « vilains mots , et accueillent par des sourires et des « caresses ce qui mériterait d'être puni chez les mau- « vais sujets. Pour que l'enfant échappe au vice, tout « père doit prendre la précaution de ne lui offrir dans « sa famille que de bons exemples.
« On n'est guère d'accord sur l'âge auquel l'enfant doit « commencer à apprendre. Plusieurs pensent que les « natures étant diverses , on ne peut fixer d'époque ; « d'autres, qu'avant sept ans les enfants ne sont pas « propres à être instruits. Selon d'autres , on ne doit « rien perdre du temps, et il faut leur donner quelque « apparence et quelque commencement des lettres « dès la nourrice ; mais que cette étude ne leur pèse « point et ne leur devienne point odieuse. On pourra « tourner les amusements à quelque enseignement « utile , et apprendre la forme des lettres par celle de « fruits ou de gâteaux qui les figurent. Il faut consul- « ter en cela la raison des enfants et leurs dispositions « naturelles. Arrivés à l'âge de raison , tous les soins « du père doivent tendre à trouver un bon maître. « Philippe voulut qu'Alexandre apprît l'alphabet d'A-
« ristote ; le roi et le philosophe sentaient qu'un tel « commencement pouvait mener un jour à de plus « grandes choses.
« Que le maître ne soit ni trop sévère , ni trop relâ- « ché ; qu'il parle souvent de choses honnêtes et donne « des préceptes de bien vivre; qu'il ne s'emporte pas, « mais qu'il ne feigne point de ne pas voir les fautes ; « qu'il réponde agréablement aux questions, et qu'il « interroge spontanément l'élève, qui sans cela tombe- « rait dans la paresse. Il ne faut point faire la loi au « maître, en exigeant qu'il enseigne telle chose, et en « disant que vous ne voulez pas de telle autre ; rappor- « tez-vous-en à son jugement. Suivez l'avis de Pytha- « gore , qui imposait à chaque nouveau disciple , un « silence d'au moins deux ans , trouvant néces- « saire d'obliger à écouter beaucoup avant de parler. « Que l'élève converse doucement avec ses camara- « des, préférant toujours les plus considérés pour « leur conduite et leur intelligence; qu'il se montre « avec eux gai ; qu'il ne s'irrite pas contre les correc- « tions , mais qu'il réponde honnêtement et tâche de « l'emporter par la raison.
« Dans les exercices du corps, on rejettera ceux qui « retiennent assis, à moins qu'ils n'appliquent l'esprit. « On laissera les petits jouer à la balle, courir, sauter. »
L'enseignement populaire de la musique et les classes de chant, institués si heureusement de nos jours dans l'Université, sont déjà indiqués par Palmieri.
« La musique à cet âge doit être recommandée : ses « mesures rapides font le corps dispos et le préparent « à des attitudes convenables. Elle exerce et nourrit « l'esprit, corrige la voix et rend la prononciation « douce , accentuée , grave , sonore.
« La géométrie exerce encore et rend alerte l'esprit « des enfants ; elle leur convient et leur plaît : ce qui a « fait croire à quelques-uns que notre ame est unie au
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« corps, au moyen des nombres qui suivent Tordre « des harmonies célestes. »
Palmieri regarde , avec raison , la connaissance du latin comme indispensable à l'intelligence parfaite de l'italien.
« Il est inutile de recommander la grammaire. Sans « cette base, le père doit être sûr que toute doc- « trine est sans résultat et s'écroule. Elle renferme le « meilleur de la langue latine , et sans celle-ci , on ne « peut qu'entendre mal ce qu'on lit. La rhétorique la « suit, et les sages disent qu'il n'est pas moins beau « d'y surpasser les autres hommes , qu'aux hommes « de surpasser les animaux qui ne parlent point. La « philosophie gouverne la grammaire et la rhétorique. « Elle règne sur toutes les sciences et sur tous les actes « humains ; elle a deux parties distinctes : l'une conu cerne l'investigation des secrets de la nature, et, bien « qu'excellente et sublime, elle est inférieure à la sert conde partie, qui fait les mœurs des hommes verce tueux, et les conduit en droite ligne au vrai but de « la vie. »
La Vita Civile divise la vie humaine en six époques : la première enfance qui précède la parole ; la seconde enfance qui dure jusqu'à l'âge de raison ; l'adolescence , que Palmieri fait un peu trop largement descendre jusqu'à vingt-huit ans , et pendant laquelle croissent les forces physiques; la virilité, époque où elles se maintiennent, et qu'alors on voulait bien faire durer jusqu'à cinquante-six ans; la vieillesse , qui se prolonge jusqu'à soixante-dix, et la décrépitude que plusieurs étendent jusquà cent-vingt.
Palmieri se déclare contre les punitions corporelles des enfants, avec toute la raison de Montaigne et la sensibilité d'un moraliste actuel.
« Si je parlais des enfants qui ne sont point ap- « pelés à acquérir d'excellentes vertus , mais livrés
« à des arts mécaniques et serviles, je dirais peut-
« être qu'il faut parfois les frapper. Mais, à l'égard de
« ceux que le père et le maître tiennent à rendre bons,
« je n'aime point qu'on emploie les coups , parce
« qu'ils sont contre nature et propres seulement à
« rendre les âmes basses. Lorsque les enfants grandis-
« sent , ils le réputent à injure et perdent de leur
« amour filial. Les reproches suffiront aux âmes bien
« nées. Il faut consulter l'âge de l'enfant dans les ad-
« monitions qu'on lui donne , dans les exemples qu'on
« lui propose, dans le blâme ou l'éloge de ceux qu'il
« connaît; il faut le louer s'il fait bien, et le mettre
« au-dessus des autres; s'il fait mal, le mettre au-
« dessous et le reprendre. S'il fait bien, lui donner ce
« qu'il aime; s'il fait mal, le donner aux autres. S'il
« persiste, le punir par des peines qui semblent moins
« l'effet de la violence que de la réflexion ; comme de
« le renfermer, de le priver des mets et des choses
« qu'il préfère , de lui ôter une partie de ses vête-
« ments, etc. Qu'il ait lieu de réfléchir longuement
« sur sa faute. Les coups ne causent qu'une courte
« douleur ; l'enfant les oublie vite , et il croit qu'ils sa-
« tisfont tout-à-fait à la faute commise. Celle-ci ou-
« bliée, il retombe dans une autre et pense qu'il en
« sera quitte encore pour des coups.
« Plus les vêtements de l'enfant seront simples, plus
« ils aideront à le conserver honnête. Mais on doit
« avoir égard en cela aux solennités , aux jeux pu-
« blics , aux fêtes de la maison et à la condition de
« chacun. Les jours ordinaires, il suffit de porter
« l'habit commun aux autres citoyens. Qu'on ne per-
« mette point aux jeunes gens des habits recherchés ,
« brodés, chamarrés de diverses couleurs; qu'on leur
« défende tout ornement de femmes, car les cheveux
« flottants jusque sur les épaules , crêpés avec une raie « artificielle , ne conviennent point à celui qui est né
« pour la vertu. C'est dans les jeunes filles qu'on aime « la beauté délicate ; dans les hommes on estime ce « qui donne de l'autorité sur les autres hommes et « leur inspire du respect. »
Palmieri rappelle à ce sujet , une anecdote de classe assez comique.
« Je me souviens, dit-il à ses jeunes interlocuteurs , « de vous avoir entendu raconter la plaisante et utile « leçon que votre savant maître Sozomène donnait à « ses écoliers , la fleur de la jeunesse florentine. Plu- « sieurs venant en classe avec des habits de soie, des « franges de velours , des broderies et des garnitures « de diverses couleurs , et arrangés par les meilleurs « ouvriers, peignés, jolis, agréables et frisés de la « main d'un barbier inventif et exercé; ce maître plein « de sens , quand il les voyait aussi coquets , leur de- « mandait s'ils allaient prendre femme ; et quand, à « plusieurs reprises, ils avaient répondu non : « Alors, «, leur disait-il, c'est un mari que vous voulez. »
Palmieri invite à se livrer aux divers exercices du corps, mais avec une juste mesure. Il semble , toutefois, donner trop aux opérations de l'esprit , lorsqu'il les étend à tous les beaux-arts , à la peinture , à la sculpture , à l'architecture , à la gravure. Ce dilettantisme universel ne produirait aujourd'hui que des talents de société fort médiocres. Mais cette vaste éducation était alors dans les mœurs florentines : le génie d'Orgagna , l'auteur de l'admirable loge des Lanzi , comme le génie de Michel-Ange, en avait su admirablement profiter.
« Les exercices du corps reposent et rafraîchissent « l'ame fatiguée de ses méditations pour parvenir au « bonheur et à la vertu. Les exercices de l'ame doivent « être préférés : tels sont de suivre les leçons de bons « maîtres , de fréquenter les philosophes , de pratiquer « leurs préceptes, d'apprendre a peindre, à sculpter,
« à graver, à faire le plan de beaux édifices, et d'être « en état de juger de toutes les choses humaines et « même célestes, autant que le permet l'infirmité de « nos corps pendant cette vie. Car c'est l'opinion de *« sages docteurs et même de saints du christianisme , « que tout homme doit chercher à comprendre et à « devenir juge de tout ce que font les autres « hommes. »
La variété des occupations est recommandée par Palmieri, comme un moyen de mieux apprendre et de se délasser.
« Il n'est personne qui, suivant tout un jour le maître « d'une même science, ne tombe de fatigue. Le chan- « gement nous récrée. Les estomacs dégoûtés éprou- « vent la même chose par la variété des mets. Il ne s'agit *< donc pas d'être d'abord grammairien parfait , puis « parfait musicien, et ensuite sculpteur ou architecte. « Car la première science serait oubliée quand on pos- « séderait la suivante ; on perdrait son temps , et l'on « ne parviendrait qu'à être ennuyeux. Se livrer à des « occupations de son choix vous les fait posséder et « vous les rend agréables. Que vos talents servent au « grand nombre et s'étendent à plusieurs des œuvres « humaines. Il n'est point alors nécessaire de perdre « du temps en récréations; car une étude repose de « l'autre , et l'on trouve du plaisir dans le travail. »
Palmieri, un peu trop contempteur du moyen-âge, se félicite d'appartenir à l'époque de la renaissance. Il aurait voulu pour sa patrie la paix qui ne lui fut point accordée , et qui aurait permis à cette brillante époque de porter tous ses fruits.
« Que celui qui a quelque intelligence sente qu'il « ne doit qu'à Dieu d'être né dans cet âge où les arts « de l'esprit ont plus fleuri que depuis mille ans. « Puisse celui qui gouverne tout, accorder la faveur « d'une très longue paix à notre humble Italie! Car,
« de ce premier redressement suivraient d'admirables « effets qui, avec le temps , corrigeraient les doctrines « les plus erronées et les plus répandues. Ces doctri- « nés, perverties par ceux qui en ont écrit pendant des <t siècles d'une si longue ignorance , sont étudiées dans « leurs ténébreux ouvrages ; lesquels n'ouvrent point « de routes à travers ces inextricables sentiers , mais « obscurcissent toute science de leurs arguties , et « font que par habitude , on ne peut , ni ne veut ad- « mettre qu'il existe , pour y pénétrer, un chemin meil- « leur et plus court. Ces auteurs ont en cela une sorte « de raison , puisqu'ils ne veulent rien perdre de l'es- « time et de la renommée que leur ont valu ce qu'ils « ont appris toute leur vie. Mais le temps n'est pas « loin où l'on verra que la philosophie et les autres « sciences peuvent s'acquérir , dans les principaux au- « teurs, d'une manière plus courte et plus sûre que « par les insolubles recherches de ceux qui prétendent « "les exposer, et ne font que les embrouiller. Bientôt « on reconnaîtra qu'un des signes les plus certains « d'un esprit bien fait est de rester ferme , de ne point « s'écarter des premiers génies, de considérer attenti- « vement les limites des divers arts et sciences, et d'y « rapporter toutes ses paroles et toutes ses actions, « sachant que toute autre voie est incertaine et sans « résultat.
« Les jeunes gens doivent prendre pour habitude « de conformer toutes leurs actions à ce qui est le « plus approuvé dans leur ville. Ils consulteront les « forces de leur esprit , celles de leur corps , et feront « choix du genre de vie auquel ils se sentent le plus « propres , et dans lequel ils espèrent devenir meil- « leurs et plus dignes d'estime. On ne peut arriver à « rien de ce qui est contraire à notre nature.
« La beauté et l'ornement de la vie sont l'unité et « l'aptitude à ce que nous faisons. Celui-là ne peut
conserver la première , qui se jette hors des voies de sa propre nature. Si parfois la nécessité nous amène à des actes contraires à cette nature , nous devons mettre tous nos soins à ce qu'ils ne soient ni vils , ni déshonorants.
« Que notre vie ait un but fixe vers lequel tendent toutes nos démarches. Nos erreurs proviennent de ce que nous négligeons d'établir ce but. C'est ce qui fait que nous n'avançons qu'à travers les ténèbres , au lieu de nous élever par des voies lumineuses , certaines et prévues ; nous tournoyons par des chemins tortueux , nous égarant sans cesse > incapables de dire où nous nous trouvons. De là , les choses que d'abord nous nous étions efforcés d'acquérir avec grande fatigue, nous deviennent souvent à charge, et nous découvrons n'avoir point recherché une chose stable et dans laquelle puissent se reposer les appétits humains. Diverses causes nous entraînent à obéir sans examen au hasard : beaucoup imitent leurs pères et vivent selon les habitudes et les mœurs de ceux-ci ; d'autres sont menés par l'opinion, et suivent ce que la multitude déclare être le plus beau.
« Il en est qui, par une grâce particulière, par l'excellence de leur esprit, par l'élévation du savoir, ou par l'ensemble de ces dons , ont eu le temps de méditer sur le plan de vie qu'ils voulaient adopter. Dans l'ordre de la vie , la nature a la plus grande force, ensuite la fortune. Il faut en tout avoir égard à toutes deux, mais d'abord à la nature, parce qu'on la trouve, en vérité, beaucoup plus stable et plus constante : parfois , la fortune combat, comme une simple mortelle,- la nature immortelle.
« Le genre de vie adopté et ordonné pour la meilleure fin , les éléments de notre bien , s'acquièrent aisément et nous disposent à une règle honnête.
94 MATHIEU PALMIEBI.
« C'est alors un devoir aux jeunes gens de révérer les
« vieillards qui ont bien véeu ; de choisir ceux qui
« sont le plus considérés, et de se conduire d'après
« leurs avis et leurs exemples. Plus on croît en âge,
« plus on a le besoin d'être raffermi par la prudence
« des vieillards , afin de s'exercer à des œuvres pénibles
« du corps et de l'ame , de repousser toute impudi-
« cité , et de parvenir à ce que les talents s'aiguisent
« et prennent de la force pour les offices de la guerre
« et de la cité. Quand on voudra rafraîchir Tamç et se
« donner à quelques plaisirs , qu'ils soient modérés ,
« sans honte. Cela sera facile si l'on prend pour té-
« moins des hommes antiques et dignes de respect.
* On reconnaît quatre vertus cardinales : la Pru- « dence , la Force , la Tempérance et la Justice. C'est « l'office de la prudence de diriger vers un but louable « toutes nos pensées et nos actions. La force ne doit « craindre que les choses blâmables et honteuses ; « elle doit surmonter tout péril honorable , soutenir « d'une ame ferme l'adversité , et se maintenir égale « dans la prospérité. Le propre de la tempérance est « de ne rien désirer dont on puisse avoir à se repentir ; « de ne point dépasser la juste mesure des lois natu- « relies ; de soumettre au joug de la raison , et de « rendre dociles nos appétits et nos cupidités , et de « vivre avec modestie , abstinence et chasteté. La « justice conserve à chacun le sien ; elle punit le crime, r exalte l'innocence, récompense la vertu ; elle main- « tient , elle accroît le bien de la famille , les amitiés « et la concorde parmi les hommes. Avec ces quatre « vertus les bons se gouvernent d'abord eux-mêmes ; « appelés ensuite au gouvernement de la République, « ils la conseillent, la défendent et l'étendent. De là « naît la piété des pères , l'amour des (ils , la tendresse des parents , la défense des amis , enfin le gou-
« vernement public et l'union salutaire de tous les « citoyens.
« Il n'est, sur la terre, rien de plus cher et de plus « agréable à Dieu que de régir, avec justice , les mul- « titudes d'hommes que la justice a rassemblées. C'est « pourquoi Dieu promet à ceux qui gouvernent juste- « ment et aux conservateurs de la patrie , une place « particulière au ciel , où ils vivront éternellement « bienheureux avec ses saints. »
« La philosophie est la première et la vraie médecine « de l'ame; elle purge les inquiétudes et les passions « désordonnées ; elle écarte les appétits et les cupidi- « tés , et chasse la peur. Mais elle n'agit pas sur cha- « cun avec une égale puissance , car elle rend plus de « fruit lorsqu'elle s'unit à une nature bien préparée
« Dieu a créé l'homme élevé au-dessus des animaux « capable de mépriser toutes les choses terrestres et « de suivre et de partager les choses éternelles. Les « occupations diverses nous égarent et nous tirent du « vrai chemin. Il est rare de trouver un homme si « bien disposé de corps et dame , qu'il cherche et dé- « sire la science, non pour une vaine démonstration « mais comme une loi de bien vivre , et qui , dans toutes « ses paroles et ses actions , obéisse à lui-même et à « sa vraie raison. Aussi voit-on tant de savants mon- « trer une telle légèreté , une telle obstination , une « telle jactance, qu'il leur vaudrait mieux n'avoir rien « appris. Les uns sont avares de ce qu'ils savent les «< autres ambitieux d'une vaine gloire, beaucoup es- « claves de passions déréglées ; ce qui choque sur-tout « de la part d'hommes livrés à l'étude. Comme les « champs bien cultivés ne produisent point également
« mais selon que la terre est meilleure , ainsi les hom- « mes bien enseignés ne deviennent point tous bons « Le bon champ, s'il n'est bien travaillé, rend peu, « comme l'ame, quelle que soit son excellence, ne peut « d'elle-même porter de bons fruits. La nature sans « l'art, et l'art sans la nature, seront toujours faibles. « Celui-là fera peu de cas des démonstrations de nos « livres , qui suivra ses appétits et s'affranchira du « joug de la raison pour s'abandonner aux plaisirs du « monde.
« Beaucoup d'animaux surpassent l'homme par les « sens , les appétits et la force du corps ; mais ils n'ont « ces facultés que pour le moment , et chez eux le « sentiment du passé et de l'avenir est faible ou nul. « L'homme possède la raison qui lui rend le passé, « lui fait examiner et juger le présent et prévoir l'a- « venir. Ainsi il peut aisément connaître tout le cours « de sa vie , et préparer ce qui doit la diriger. De là «v naissent les liens de l'amitié , les parentés , l'u- « nion des hommes, les rapports et les devoirs hu- « mains.
« Les lois divines et humaines furent établies pour « l'affermissement des sociétés. Le Tout-Puissant fut « le premier inventeur de ces lois ; il les a enseignées « et a ordonné de les suivre. Celui qui n'y obéira point « souffrira de cruels châtiments , bien qu'il échappe « aux peines de la justice humaine.
« Il faut rechercher dans cette vie , d'abord l'hon- « nête , puis l'utile qui le suit de près, car ils ne peu- « vent être séparés. Lors même que l'utile ne se trouve * point , une sagesse profonde a remarqué que la « seule vertu suffit à vivre heureusement.
« La science est la vraie connaissance des choses « certaines. Il n'y a de certain que les choses qui ne - peuvent être autrement , et les choses éternelles « seules ne peuvent être autrement. Dans celles qui
« peuvent être ou ne pas être , il ne peut y avoir de « science certaine , mais seulement des opinions.
« C'est une sotte chose que le cordonnier délibère « sur les lois civiles, sur l'administration de la Repu- « blique et sur la manière dont se fait la guerre. Les « grandes choses demandent beaucoup de lecture , et « il faut , pour les diriger, avoir beaucoup vu et avoir « agi avec un examen attentif. Il est raisonnable que « ce qui concerne la médecine soit demandé aux mé- « decins, et que le forgeron se mêle de forger. Le con- « seil ne doit être réclamé que pour les choses dou- « teuses et sur lesquelles notre opinion varie. Il « faut conseiller lentement et avec maturité; l'avis « adopté, l'exécution sera très prompte. Le conseil « ne doit point porter sur le but , mais sur le moyen « d'y arriver. Ainsi les médecins ne consultent point « sur la santé, mais sur la manière de vivre sain. « Dans le gouvernement on ne disserte pas sur la « paix, mais sur les moyens de l'obtenir. »
La maxime, source de tant de crimes ou de lâchetés , qui prétend que qui veut la fin veut les moyens , ne pouvait être approuvée par le génie moral et élevé de Palmieri.
« Celui qui conseille par d'injustes raisons, est un « mauvais conseiller, quoique le but qu'il a indiqué « ait été atteint.
« Toute vertu est, par sa nature, voisine d'un vice , « et elle en est souvent si proche qu'il est difficile « de les distinguer ; de là les hommes vertueux sont « exposés à l'injustice du public , parce que leurs « actes peuvent être aisément regardés comme vicieux. « Caton, avec une force d'ame invincible, choisit la mort « à Utique plutôt que de voir le tyran victorieux ; il a < été célébré avec grande gloire par de très sages esprits « pour avoir refusé la vie après la liberté perdue. Une « telle vertu pourrait toutefois être amoindrie, changée
{j8 MATHIEU PALMIERI.
« en vice, et Caton traité de vil et de pusillanime
« comme ayant préféré de se tuer de désespoir, lors-
« qu'il vit la fortune favorable lui manquer, plutôt que
« de s'accommoder â son malheur. C'est ainsi que
« d'autres ont été jugés infâmes pour s'être tués d'une
« semblable manière. Beaucoup, dans les mêmes cir-
« constances que Caton, après s'être défendus avec
« courage , pressés par la nécessité et vaincus , se ren-
« dirent à César. Ceux-ci méritent d'être loués , parce
« que , devenus esclaves sans leur faute, ils aimèrent
« mieux soutenir avec fermeté la mauvaise fortune
« que de mettre un terme à leurs maux par un lâche
« trépas. Leur suicide eût paru un crime , parce que
« leur vie passée ne les égalait pas à l'austérité de Ca-
« ton , et qu'ils n'avaient point assez de vertu pour
« choisir une telle mort. »
La Vila Civile donne de fort bons conseils sur les discours publics et principalement sur la conversation.
« Les paroles abondantes et ornées conviennent
« devant les magistrats qui rendent des arrêts dans les
« conseils publics , et en présence de la multitude as-
« semblée. Les discours simples doivent être employés
« dans les entretiens privés , selon que le requiert la
« variété des sujets. La voix alors sera douce, claire,
« facile, et les mots seront appropriés aux matières en
« question, sans mollesse, hauteur ou injure. Quand
« ce qui nous touche a été exposé avec mesure , qu'on
« cède la parole aux autres, afin de ne pas ennuyer en
« parlant trop. Qu'aucun mot ne nous échappe qui
« montre ou fasse soupçonner le vice. Quand nous
« n'avons rien à dire de nous, ou qui s'y rapporte,
« qu'on raisonne de choses honnêtes, utiles , de lama-
« nièredebien vivre, de ce qui est honorable ou infâme,
« des moyens de bien gouverner sa maison et la Répu-
« blique Qu'on parle dans les moments de loisir des
« diverses industries, des talents, des éludes, des
« beaux-arts , et si la discussion sortait de ses limites, « qu'on l'y ramène afin d'éviter le charlatanisme des « digressions. Dans les entretiens de plaisir et de fête, « il faut encore suivre un ordre raisonnable ; car c'est « une chose fort répréhensible que de parler seule- « ment pour faire rire 5 et de s'ingénier plutôt à trou- « ver des choses ridicules qu'honnêtes. C'est se faire « bouffon ; mais ne savoir rien dire d'agréable et ne « pas se prêter parfois à certains bons mots, serait d'une « humeur grossière et sauvage. Il arrive souvent que « l'on peut parler des choses qui semblent futiles , « avec autorité et savoir. »
Le passage suivant montre quelques effets singuliers de la prévention au sujet des manières. Il peint, sans les flatter, celles des dames florentines, et la mobile exagération de leurs modes.
« J'ai vu par la ville la tournure des prostituées , re- « gardée comme déshonnête et effrontée; prise bien- « tôt dans les fêtes et les solennités par la fleur des « nobles dames florentines, elle semblait chez elles « agréable, enjouée , gracieuse. Ces dames se décolle- « taient et laissaient tomber leurs robes jusqu'au- « dessous de la poitrine. Un tel excès paraissant « vicieux, elles commencèrent à remonter leurs colle- « rettes, et tellement, que celles-ci arrivèrent jusque « par dessus leurs oreilles. Enfin, après ces deux extré- « mités, elles s'arrêtèrent à un milieu raisonnable « qui dure encore, et durera tant que la mode l'exi- « géra, jusqu'à ce que l'une ou l'autre des deux « premières manières revienne. Il faut donc suivre « l'usage avec mesure et convenance ; car certaines « choses bonnes peuvent devenir mauvaises par la « force du temps , du lieu et des personnes devant qui « elles sont faites. »
Palmieri s'accorde avec Montesquieu sur l'importance des coutumes anciennes et sur l'utilité de les
conserver. Le passage offre encore un énergique tableau de mœurs :
« Les bons haïssent le mal par amour de la vertu , « les méchants s'en gardent par la peur du châtiment. « La coutume forme une partie de la loi; elle a pen~ « dant long-temps maintenu avec approbation beau- « coup de choses non écrites dans la loi, et, par un (r usage public, les a conservées comme louables ; en « sorte qu'il paraîtrait malhonnête aux hommes d'y « contrevenir. Voici quelques exemples. La fiancée ne « doit partager la couche de son époux qu'après la « solennité des noces et non après les fiançailles ; « après deux nuits elle cesse de dormir avec lui. Ces « coutumes s'observaient dès le temps des glorieux ». Romains, ainsi que beaucoup d'autres très louables « quoique païennes , qui ne sont plus suivies au sein « du christianisme. A Rome, c'était l'habitude de se « marier de nuit à la lueur des flambeaux , et la « femme voilée n'était accompagnée que de ses plus « proches. On pensait qu'il ne convenait point de voir « publiquement par la ville la jeune fille qui allait « tomber du noble rang de vierge. Arrivée à la cham- « bre nuptiale, tout le monde écarté, on jetait des « noix par toute la maison, faisant par là le plus de « bruit possible, afin qu'aucun cri de l'épouse perdant « sa sainte virginité ne fût entendu. Aujourd'hui, sous « l'observance chrétienne, les vierges parées, peintes « de lasciveté , chevauchent publiquement , les trom- « pettes en tête, appelant le peuple a contempler leur « audace effrontée et leur hardiesse de courtisane; « elles se transportent au champ de la joute, à travers « les places, et faisant étalage d'aller n'être plus « vierges. »
Palmieri approuverait la nouvelle et convenable gravité, ainsi que la sorte de mystère mise dans la célébration du mariage parmi les classes élevées et ai-
MATHIEU PÀLMIERI. 101
sées de la société, tandis que les vieilles joyeusetés des noces ne se maintiennent guère plus que chez le peuple. Les remarques suivantes sont à la fois ingénieuses et pratiques :
« Ce serait une erreur de s'imaginer que parce que « Socrate , Diogène ou Démocrite ont été loués d'une « certaine sévérité abstraite hors de l'usage des autres « hommes, on devient, en faisant de même, un « homme merveilleux. Il faut , pour se permettre un « tel genre de vie, beaucoup de qualités supérieures, « une intégrité ferme , long-temps éprouvée , une « constance immuable; autrement, ce qui a fait la « gloire et l'immortelle renommée de ces graves et « grands esprits , nés pour l'exemple et l'enseignement « des autres, est ridicule et méprisable chez les petites « gens.
« Les légers manquements sont ceux dont il faut le « plus se garder : d'abord, parce qu'il est plus difficile « de les connaître , ensuite , parce que les bons se « souillent plus par les petites fautes que les méchants « par les grandes. De là , l'ancien proverbe, que la « tache paraît d'autant plus que ce qu'elle a touché « est plus brillant. »
Palmieri, parlant de l'action des diverses parties du corps , donne aux mains une puissance qui pourrait faire supposer que le langage des signes, inventé, diton , en Espagne vers la fin du XVI. e siècle, existait déjà de son temps, et depuis un siècle , à Florence.
« C'est une chose merveilleuse de voir la force qu'ont « les mains pour signifier nos intentions ; de sorte que « non seulement elles démontrent, mais parlent presque « et deviennent capables d'exprimer toutes nos pen- « sées , ainsi qu'on le voit dans les muets qui font con- « naître par elles toutes leurs volontés. Avec les mains « on appelle et on chasse ; on se réjouit et on s'afflige ; « on indique le silence et le bruit , la paix et le corn-
« bat , la prière et la menace , la crainte et l'audace , « on affirme et l'on nie , on expose et on énumère. « Les mains raisonnent , disputent et s'accommodent « enfin a toutes les prescriptions de notre intelligence. « Qu'elles soient donc toujours employées d'unemanière « décente ; qu'on ne remarque en elles aucun mouvement « étrange ; qu'elles paraissent capables de tout sans « gaucherie, sans dureté ni mollesse, ni oisiveté de « femme, et qu'elles soient propres à faire, avec faci- « lité et promptitude , ce qu'elles veulent et ce qui (convient. »
« Parmi la multitude et la variété des choses de
« notre vie présente , que la nature a rendues douces
« et chères aux hommes , il n'en est point qui excitent
« une plus vive tendresse que l'amour de la patrie et des
« enfants. Cela se comprend aisément : tous les autres
« biens , tous les autres plaisirs tant désirés finissent
« aussitôt que la vie; la patrie et les enfants nous pas-
« sionnent, même pour le temps oii nous ne serons
« plus. Un désir presque prophétique des siècles
« futurs, qu'on ne peut qu'imparfaitement expliquer,
« quoiqu'il existe certainement dans nos âmes, nous
« pousse à souhaiter la perpétuité de notre gloire , le
« plus grand bonheur de notre pays et la félicité con-
<( stante de nos descendants. Cet ardent amour de la
<( patrie et des enfants après la mort, a plus de force
« selon que l'esprit est plus grand etl'ame plus élevée.
« Supprimez un tel sentiment , et personne ne serait
« d'assez peu de sens (sale) pour vivre dans de conti-
« nuelles fatigues- et de graves dangers , et choisir la
« mort pour le salut de la patrie, afin de profiter a
« celle-là et à ses fils , tandis qu'on se soumet à ces
MATHIEU PALMIERl. 103
« lins glorieuses uniquement par le désir d'être enno- « bli après la mort.
« Parmi les vertus nécessaires à la conservation de « la patrie, est la justice, sans laquelle nulle cité, « nul état, nulle constitution ne peuvent durer; tandis « qu'on peut, sur sa base seule, fonder avec sûreté, « les plus grands empires. Sans elle, la force et la puis- « sance la mieux armée s'écroulera en peu de temps. « Cette vertu est souveraine de toutes les autres : elle <( maintient à chacun le sien , elle règle et fait agir « tout le corps de la République, elle conserve chaque « membre, elle unit et resserre la paix et la concorde « de la multitude. La cité, alors vigoureuse, ne va- « cille point, mais, gaillarde et puissante, elle résiste « vaillamment à tous les accidents du dedans ou du « dehors , et elle en triomphe.
« Il y a deux coupables moyens d'injustice : l'un 4 pratiqué par ceux qui la font , l'autre par ceux qui , « le pouvant, ne Técartent point des hommes à qui « elle est faite. C'est la maxime sainte du glorieux « apôtre saint Paul dans son épître aux Romains. Ce- « lui donc qui ne s'oppose pas à l'injustice, tombe « dans le même vice que celui qui la commet. »
Palmieri définit avec justesse , et blâme cet égoïsme doux , sans reproche et toutefois coupable :
« Quelques-uns, livrés à des exercices de leur choix, « à des spéculations élevées , dédaignent les simples « affaires humaines ; ils se renferment à peu près sa- « tisfaits, dans cet honnête plaisir, et agissent vertueu- « sèment en eux et hors d'eux, par le seul mouve- « ment de la conscience. Ces gens ne font point « précisément d'injustice , mais ils tombent dans la « seconde sorte d'injustice quand, trop absorbés par « leurs études privées , ils abandonnent l'humanité « tout entière qu'ils devaient défendre. Ils disent afin « d'excuser leur erreur, qu'on ne les demande point ,
lOZl MATHIEU PALM1ERI.
« et qu'ainsi ils ne sont point obligés; comme si, pour « être juste, la contrainte était plus nécessaire que la « volonté.
« Une insatiable cupidité parfois nous égare et nous « fait espérer de trouver du profit dans Tin justice. « D'autres s'écartent d'une vie juste par l'ambition « des honneurs , du pouvoir, de la gloire , vice qu'a « perpétué la maxime de César : que si l'on devait « jamais violer la justice c'était certes pour régner. »
L'orgueil national de Palmieri ne paraît point exagéré lorsqu'il avance avec chaleur, que sans ses dissensions , il eut été possible à Florence de dominer non seulement l'Italie mais encore les pays étrangers :
« Peut-être vauclrait-il mieux taire que raconter les « afflictions et les misères advenues à notre cité par les « discordes politiques. Mais, afin de se garder des « maux futurs , il est toujours utile de conserver dans « l'ame le souvenir des misères passées. Je ne puis me «rappeler sans larmes, que Dieu a si heureusement « disposé aux plus grandes choses le génie et la forte « nature des Florentins, que si les dissensions et les « guerres civiles n'avaient tourné contre eux-mêmes « ces dons, ils eussent, certes, étendu leur empire « non seulement en Italie , mais aussi au dehors et « sur les générations des peuples étrangers. La cruelle « et détestable division des Guelfes et des Gibelins a « jadis perdu la nation qui florissait dans l'abondance1. « Certes cela est dur et digne de deuil et de pleurs , « de songer à tant de bons et de paisibles citoyens « abattus par d'autres injustes et superbes. Cela est « dur de se remettre sous les yeux les veuves délaissées, « les innocents pupilles dévorés par des gens affamés « et rapaces. Cela est dur de voir la pudeur sans ta- « che des vierges , violée en présence même de leurs « mères. Cela est dur de se remémorer nos temples « si ornés, nos saints et révérés autels devenus la
« proie sacrilège d'avares et insatiables spoliateurs. « Mais sur toute chose sont cruelles les blessures, le « sang répandu , les morts , les incendies , les ruines , « les désastres de tant de dignes citoyens, produits par « l'obstination acharnée des deux partis. Non contents « du mal qu'ils pouvaient se faire , combien de fois « n'ont-ils pas provoqué pour les défendre et appelé « presque des extrémités du monde dans les diverses « contrées de l'Italie , de puissants rois et empereurs , « préférant servir sous ces races barbares et sans frein, « plutôt que de vivre dans leur propre ville sous le « gouvernement de leurs concitoyens. »
Sarebbe for se meglio tacere cke raccontare l'afflizioni e miserie seguite alla nostra città^per le divisioni e discordie cittadinescke ; ma per guardarsi demali a venire , sempre e utile ritenere nell9 animo le passate miserie — lo non posso senza lacrime ricordarmi cite gl'ingegni e naiurali forze de'Fiorentini sono da Dio lanto oltimamente disposle a qualunque eosa excellente „ cke se le dissenzioni e guerre civili non avessero dentro dalla città quelle nei propri danni conferite^ certo non solo in Ltalia, ma fuori di que lia erano attissimi a dilatare la loro signoria sopra le strane gêner azioni. Ma la detestabile e crudele divisione de'Guelfi e Gliibcllini fu que lia cke anticamente sommerse il popolo cke ab boudant emente fwriva. Grave è certo s e mérita lutto e lacrime ^ ricordarsi de9 buoni e pacifici cittadini cke con somma acerbità furono dai superbi ed iniqui abbattuti; grave e ancora recarsi innanzi le abbandonate vedove e gl'innocenti pupilli , cke dagli affamati e rapaci divoratori erano crudelmente straziati. Grave è vedere la pudicizia délie intatte vergini nel cospetto délie proprie madri essere con vergogna corrotta. Pià grave è ancora rammemorare gli ornatissimi templi ed i sacri e reverendi altari^ essere daW avarizia degli insatiabili rubatori in preda di maie affare trasportati. Ma sopra ogni cosa sono gravissime leferite^ glisparsi sangui 3 lemorti ,
gl'incendij ruine j e pubblici disfacimenli di grande moltiludine di degni ciltadini date e ricevule ne lia ostinazione di due si inimicissime parti , le quali non contente a quelle che per loro medesime potevano fare3 ester ne potenze d'imperadori e re moltissime volte infino quasi dagli estremi del mondo provocarono in loro difesa ne lie parti d'Italia^ desiderando piuttosto servire aile barbare e s frênaie gêner azioni j che vivere ne lia propria città dore reggessero i loro medesimi cit/adini.
Palmieri trace un vaste et poétique tableau de la libéralité , et s'il a condamné le luxe, il célèbre la magnificence , qu'il élève à l'honneur d'une vertu publique. « La libéralité et la bienfaisance consistent dans " l'usage vertueux de l'argent, ou de ce qui peut y « suppléer. L'argent n'est ni bon, ni mauvais en soi, « mais selon l'usage qu'on en fait. On appelle libéralité « l'usage qui en est fait avec approbation. Cette vertu est « placée entre deux extrêmes vicieux. Le premier est « celui des gens qui mettent trop de soin à devenir riches « par des voies malhonnêtes, et tombent ensuite dans « une misérable avarice. Le second rend prodigue et « nous porte jusqu'à consommer l'héritage paternel. " Ce dernier extrême est le pire parce qu'il n'est ja- * mais seul et qu'il est toujours uni à d'autres vices, « tels que la luxure, le jeu, la table , l'ivresse.
« Le libéral fait constamment un usage vertueux de « l'argent, recevant et donnant comme il convient. Il y « a plus de mérite toutefois à bien donner qu'à bien « recevoir. Mais comme la propriété cesserait d'exister < si donnant on ne recevait point , et que la libéralité « deviendrait impossible, il faut que celui qui veut « donner beaucoup reçoive beaucoup. Il faut donc « que le libéral prenne convenablement , c'est-à-dire « dans ce qui lui appartient ; autrement il serait in- <( juste , et la libéralité n'existe point sans la justice. 11 « doit en conséquence soigner son bien afin que les
« revenus suffisent à ses dons. Le libéral qui serait « large envers un autre de ce qui nuirait à celui-ci , « ne serait plus libéral, mais malfaiteur.
« Beaucoup se trompent par le désir d'une vaine « gloire ; ils prennent à un grand nombre pour donner « à d'autres , et ils se croient bienfaisants et plus chers « à leurs amis, plus ils leur donnent, n'importe d'où « vienne l'argent. Ceux-là ne s'écartent pas moins d'une « vie droite que ceux qui prennent pour eux-mêmes. « Ce vice apparaît surtout chez les grands et les « tyrans qui ruinent les peuples malheureux et les « provinces étrangères pour s'enrichir et combler leurs « favoris. Tout transport de la richesse des justes pos- « sesseurs à d'autres, est ce qu'il y a de plus contraire « à la vertu.
« La libéralité doit étendre ses faveurs d'abord à la « patrie, aux pères et mères, aux enfants, aux parents, « aux amis, aux voisins, et de là aux provinces, aux « étrangers , et enfin à toutes les générations humaines « renfermées dans un même et naturel amour. « Qu'avec tous ceux-là on partage son bien ; mais on « doit de plus aux amis et même aux inconnus qui en « auraient besoin , les douces paroles , les conseils, les « avertissements, les consolations, les réprimandes; « car ces choses sont de nature à ne pas se diminuer ° en se communiquant. C'est ainsi qu'un flambeau « immobile sert à en allumer beaucoup d'autres , et « encore de plus éclatants.
« La magnificence devient parfois nécessaire. Elle « est consacrée aux œuvres remarquables et merveil- « leuses. Cette vertu ne peut donc être exercée que par « les riches et les puissants : les pauvres et la classe « moyenne ne sauraient y atteindre, et s'ils le tentaient « ce serait dans de petites choses où elle deviendrait « sottise et folie. Il faut que la dépense soit faite gran- « dément et que l'argent paraisse bien employé. Le
« magnifique dépensera en choses qui font honneur « et gloire, non privées, mais publiques ; tels qu'édiiî- « ces et ornements de temples , théâtres , portiques , « fêtes nationales, jeux, banquets. Dans tout cela , il « ne calculera point, et il songera seulement à ce que « les choses soient belles et surprenantes. »
L'auteur de la Vita Civile, commence ce dernier livre par raconter qu'avant de publier son traité, il a pris les conseils de savants avec lesquels , dès son premier âge , il avait grandi dans une même communauté d'études , persuadé que leur opinion lui serait très utile , et disposé à en profiter. Mais il avoue que ce qu'il avait regardé comme plus expéditif l'a retardé et tenu longuement en suspens; car plusieurs de ces hommes éclairés, bons et animés, ainsi que lui, d'un amour constant pour les arts honorables, sans condamner l'invention et l'ouvrage en lui-même, l'avertirent qu'il n'aurait pas dû écrire en italien [lingua volgare).
« Ils me disaient que cela était rude d'aller contre « le jugement de la foule, laquelle se compose « d'un tas d'hommes ignorants, grossiers, habitués à « reprendre ce qu'ils ne comprennent point , qui se « moquent, sans y croire, des paroles et des actions « au-dessus de ce que peut imaginer leur esprit inculte, « et n'admettent que ce qui est conforme à leurs mœurs « et aux œuvres auxquelles leurs appétits les pous- « sent. C'est ainsi qu'ils ne jugent point véritables les « maximes sages et approuvées, les beaux exemples et « tous les faits glorieux des grands hommes , qu'ils les « traitent de fables et de contes de vieilles , bons à « amuser les veillées des oisifs. Beaucoup calomnieront « notre intention et notre plan , ils retourneront les
« mots et diront: cela irait mieux ainsi; l'auteur n'a
« pas entendu telle chose ; et ce sera précisément celle
« qui a été entendue de la même manière par le génie
« ctes sages de l'antiquité. Comme il arrive fréquem-
« ment, disaient mes amis, l'ignorance des écrivains
u vulgaires , corruptrice de tous les bons ouvrages ,
« fera paraître mon livre ignorant. Ces raisons et
« d'autres semblables m'avaient incliné à ne pas
« écrire ; beaucoup d'autres m'y invitaient , jusqu'à
« ce qu'enfin je me suis décidé par l'avis de deux de
« mes très particuliers amis , Cicéron et saint Jérôme ,
« lesquels affirment qu'il n'y a pas, quand on écrit,
« de remède contre la critique
« C'est une opinion hors de la droite voie , que celle « qui sépare l'honnête de l'utile ; les plus grands esprits, « de graves et austères philosophes , les ont toujours « réunis. Ils veulent que ce qui est honnête soit utile, « et que ce qui est utile soit honnête. »
Palmieri exprime aussi la sage, la précise maxime d'Horace : « Ou la vertu est un nom vain , ou l'homme expérimenté en retire justement de l'honneur et de l'avantage. »
. .... Aut virtus nomen inane est, Aut decus et pretiwn rectè petit experiens vir.
« Les hommes d'un âge mûr jie doivent point mé-
« priser l'utile et leurs propres aises , mais les pour-
« suivre honnêtement. Mépriser l'utile qui peut s'ob-
« tenir avec justice, est tout-à-fait indigne d'un
« homme de bien et mérite le blâme. Les richesses et
« l'abondance sont les instruments qui servent aux ha-
« biles pour agir vertueusement , tandis que ceux-là ne
« peuvent facilement se relever, dont la vertu combat
« contre un patrimoine pauvre et ruiné. Beaucoup de
« vertus ont besoin d'être aidées des biens de la for-
« tune; s'ils leur manquent , elles restent faibles et « imparfaites.
« Le véritable mérite de chaque vertu gît clans l'action, « et l'on n'y arrive qu'avec les moyens propres à cette « action. Ainsi, on ne peut être ni libéral nimagnifique, « sans argent. Qui vivra dans la solitude neserajamais ni « fort, ni juste, ni expérimenté dans ce qui importe le « plus et dans le gouvernement de la chose publique.
« De tous les amours humains il n'en est point de « plus fort , de plus naturel que l'union conjugale. « L'utilité , les avantages, le secours que Ton se prête a mutuellement, accroissent et resserrent cette affec- « tion. On sent que l'on ne peut rien l'un sans l'autre, « et que pour être bien il faut s'aider. La vie de « l'homme dure peu , et l'on désire ainsi l'étendre « par la suite de ses rejetons. La principale affaire « domestique est donc le choix de la femme : qu'elle «' soit d'une humeur assortie à celle du mari , sans « quoi il n'y a point d'amour parfait ; telle est la force « de la communauté de sentiments, qu'elle réunit de « très nombreuses sociétés, non seulement de bons, « mais encore de méchants.
« Le plus cligne ornement de la femme est la mo- « destie et l'honnêteté d'une vie réglée et bien arrangée. Les autres ornements de la parure et des atours dépendent de la richesse et de la condition ; mais ceux-ci, avec de la mesure, ne sont point dignes de blâme. La principale utilité que l'on retire de la femme sont les enfants : c'est une terre féconde qui nourrit et multiplie le bon fruit. Si donc l'expérience des cultivateurs fait choix de la terre d'où ils puissent retirer les meilleurs fruits , l'homme doit, à plus forte raison, prendre la femme qui puisse lui donner des enfants excellents. La négligence4 dans
les choses importantes nui! souvent , e! Vairon
MATHIEU PALMIEM. {\\
« avait coutume de répéter que, si la douzième partie « du soin apporté chaque jour à avoir du bon pain et « une bonne cuisine , était mise à perfectionner sa * propre famille , depuis long-temps tout le inonde « serait parfait. »
Palmieri professe sur l'ordre et l'économie domestiques, et particulièrement sur l'autorité conjugale et la chasteté des femmes, la sévérité des principes florentins que l'on retrouvera dans le Governo delta Famiglia, de Pandolfini. 11 pense, comme Rousseau, que les apparences sont au premier rang des devoirs.
« La femme doit exercer sur elle la plus grande « surveillance ; non seulement elle ne doit point se « donner à un autre homme , mais il faut qu'elle « échappe même au soupçon d'un crime si laid Ce « vice, le pins grave contre l'honnêteté, rompt l'union « jette de l'incertitude sur l'origine des enfants, désho- « nore les familles , produit la haine : la femme alors « ne mérite plus le titre d'épouse , mais de femme dis- « solue et digne des mépris publics. Le mari , de son « côté , ne se liera point légèrement avec d'autres « femmes et ne donnera pas à des enfants la tache de « l'illégitimité. Les entretiens du mari et de la femme « seront tendres , honnêtes et traiteront d'affaires do- « mestiques ou de plaisirs.
« L'office propre de la femme est d'être soiirneuse « du gouvernement de la maison , de pourvoir à ses « besoins, de savoir tout ce qui s'y fait, de veiller à « tout ce qui la concerne, d'en conférer avec son mari' « de connaître la volonté de celui-ci , de la suivre de « manière qu'en tout , l'ordre , l'opinion , l'habitude « du mari servent de loi à la femme ....
« Telles sont la nécessité et l'utilité des amis une « sans eux , personne ne voudrait de la vie. La plus « grande prospérité ne nous suffirait point, n'ayant
« personne avec qui en jouir; et dans l'adversité et la (( misère, les amis seuls soulagent, consolent, plaignent « et secourent. Combien d'amitiés ont été plus inti- « mes et plus fidèles, que les parentés qui n'empê- « client pas les haines les plus acharnées? L'amitié est « le seul lien qui maintienne les cités; sans elle, non « seulement une cité, mais la plus petite compagnie, « tomberait dans le désordre, la désunion, et ne dure- « rait point. Aussi a-t-on prétendu que les législateurs « doivent plus s'attacher à l'union et à la concorde, « qu'à la justice même, puisque l'amitié véritable est « toujours juste. L'amitié est ce qu'il y a de plus pro- « pre à conserver la richesse publique ; rien ne l'ébranlé « plus que la haine, et il ne s'est point trouvé de puis- « sance ni d'empire si élevé qui ait su y résister. . .
« Plusieurs pensent qu'on obtient une grande faveur « par les dîners et par l'accueil fait aux étrangers disé tingués. Il est très convenable aux honnêtes gens de « les recevoir avec magnificence. Cela est utile à qui « désire être connu et acquérir de l'influence au- « dehors, et devient un ornement de la cité. Les invi- « tés ne seront ni moins de trois ni plus de neuf, parce « que dans le grand nombre on ne peut s'entendre, se « livrer à des discours suivis , et que les causeries à « part et les joies séparées produisent la confusion. « Tout dîner bien ordonné exige cinq conditions : un « nombre raisonnable de convives , des gens de bonne « compagnie et qui se conviennent , un lieu qui plaise, « une heure commode et un service irréprochable. « Que les convives ne soient ni babillards, ni muets. « mais causeurs modérés. On ne doit point à table « parler de choses subtiles, douteuses ou difficiles à « comprendre, mais plutôt de choses joyeuses, amu- « santés, et à la t'ois agréables et utiles
« L'argent fut trouvé comme un moyen très propre « à échanger les choses nécessaires aux usages de la « vie; car si la variété et la multitude de ces choses « étaient égales, l'argent serait tout-à-fait inutile. Mais « leur inégalité a fait imaginer l'argent qui en égalise « les différences. Que l'argent soit modérément dé- « siré ; qu'on ne le recherche que pour les choses « exemptes de vice et de bassesse. Qu'il soit conservé « et accru avec soin, en s'abstenant du superflu. Il y a « deux sortes de richesses immobilières. La première, « à la ville, qui se compose de maisons, de boutiques « et autres lieux qu'on loue. Les revenus n'augmentent « ni la richesse de la cité , ni celle de tout le corps ci- « vil, puisque l'argent passe seulement de l'un à l'au- « tre. Il n'y a point de préceptes à donner sur cette « matière : les lois, les coutumes et les statuts publics « la règlent. La seconde sorte de richesses immobi- « lières consiste en domaines fertiles, en terres qui pro- « duisent les choses nécessaires à la nourriture et à « l'ornement de l'homme.
« De tous les exercices humains, aucun ne doit être « préféré à l'agriculture, laquelle, donnéepar la nature, « est sans violence, ni injustice; tandis que dans les « autres exercices, il est difficile de ne pas faire tort à « quelqu'un pour arriver à ce qui nous est utile. Sans * rien prendre à personne , l'agriculture fournit abon- « damment aux hommes ce qui leur est nécessaire ; « sans elle les autres arts seraient nuls,, et la vie hu- « maine serait grossière, inculte, bestiale.
« Les ports de mer, ou du moins les fleuves naviga- « blés, sont d'une telle utilité , qu'on regarde presque « comme impossible que la cité qui en est privée ou « éloignée puisse jamais devenir très respectable. Le <' commerce produit en grande partie les avantages « qu'on retire du dehors. Sans ports, il ne peut se faire
« qu'avec beaucoup de difficultés et peu de gain. « L'expérience , mère de toute chose, a depuis long- (( temps démontré cette vérité, et fait voir qu'un grand « nombre de peuples, au moyen de canaux creusés « avec art et industrie, de lacs déchargés ou de fleu- « ves détournés, se sont créé des ports dans leur voi- « sinage ou sont parvenus à naviguer vers d'autres sur « de petites embarcations. Les ports deviennent d'une « grande utilité à tout l'Etat, quand ils reçoivent « beaucoup de navires, qu'il faut être soigneux d'y « attirer. Pour que la confiance du commerce soit « ferme , générale , et qu'elle porte ses fruits , il faut « rechercher et maintenir inviolablement l'alliance et « la bonne volonté des puissances voisines et éloignées. « A cet effet, les armées et une population aguerrie « sont encore nécessaires; c'est ainsi que se conserve « l'honneur national et qu'on ne reçoit point d'in-
« jures »
Lame généreuse et patriote de Palmieri repousse le système de la défense par les armes mercenaires des condottieri j et il ne partage point l'opinion de l'historien Mathieu Villani, qui regardait le service des citovens comme inutile et souvent funeste.
« Toute remontrance, toute peine et tout supplice « doivent être appliqués sans injure, mais seulement « dans l'intérêt public. Il faut proportionner le châtiment « au délit, et sur-tout ne point punir avec rigueur cer- « tains coupables, tandis que pour des crimes sembla- « blés, d'autres ne sont même pas mis en jugement. « De là le proverbe que les lois sont faites contre ce- « lui qui ne peut guère , ou comme on l'a dit plus ance ciennement, que si elles sont les liens des hommes, « les géants les brisent. »
Le trait suivant, de la part d'un homme tel que Palmini, qui avait exerce les plus importants emplois,
explique les chefs-d'œuvre de l'art que la dévotion de la république florentine avait consacrés à ses temples : le Dôme, le Baptistère, l'Or San Michèle > etc., magnificences que les Médieis, malgré leur renommée , n'ont point égalées. Quand Michel-Ange disait que la porte principale du Baptistère mériterait d'être la porte du Paradis, il ne faisait qu'exprimer une pensée de la Vita Civile. La démocratie florentine différait en ce point de la démocratie actuelle, qui, selon son ingénieux et profond observateur1, lorsqu'elle conserve le fond et les dogmes de la religion , exige toutefois la réforme de certaines pratiques extérieures du culte , qui ne tiennent point à ses dogmes.
« La religion ajoute à la splendeur de la cité, lorsque « son culte est merveilleusement célébré. Il lui faut « des prêtres que la continence de leurs mœurs rende « respectables et qui l'emportent sur les autres par la « bonté et le mérite. Les habits sacerdotaux, les orne- « ments sacrés de pourpres diverses, brillants d'or et « de pierreries, seront d'une telle magnificence, qu'au- « tant qu'il est donné à l'homme ils paraissent célestes « et divins. »
À la manière de Cicéron qui termine ses livres de la République par le Songe de Scipion ou le tableau des récompenses qui attendent au ciel les conservateurs de leur patrie , Palmieri conclut par une vision attribuée à Dante, et qu'il assure lui avoir été plusieurs fois racontée. Peu avant la bataille de Campaldino, le poète, alors âgé de vingt-quatre ans , et non moins ardent guelfe qu'il fut depuis violent gibelin2, s'était rendu
1 De la Démocratie en Amérique, par M. A. de Tocqueviîle, t. III, l.re partie, chap. 5.
2 Boccace, dans sa vie de Dante, avoue avec quelque honte pour sa mémoire, qu'il devint si gibelin, qu'en Romagne, on le disait capable de jeter des pierres aux femmes et aux petits garçons qui lui auraient dit du mal des Gibelins.
116 MATHIEU PAMIERI.
au camp florentin accompagné d'un fidèle et savant camarade de ses études philosophiques. Les généraux voulurent bien recevoir et trouver utiles les avis des deux jeunes lettrés. Après quelques heures d'un combat dont le succès avait été incertain , l'armée d'Arezzo fut défaite. Dante , qui s'était vaillamment comporté , poursuivit vivement les fuyards. Revenu le troisième jour sur le champ de bataille , il trouva son ami parmi les morts. Mais le cadavre se leva debout, comme un vivant , et fit à Dante interdit et muet, le récit de ce qui lui était advenu pendant le reste de l'action et depuis sa mort. Il était parvenu au bout d'une sphère lumineuse, et lorsqu'il voulait passer outre, Charlemagne lui prenant la main , l'avait averti qu'il se trouvait dans la lune au centre de l'univers, et lui avait expliqué, d'après la Divina Commedia^ le système du monde, l'immatérialité de l'âme, les supplices des méchants , les récompenses éternelles des bons et surtout de ceux qui ont bien servi la patrie. Il avait appris de Charlemagne que sa mort, à Campaldino, le rendait digne d'être placé parmi ces derniers et de jouir avec lui de la béatitude céleste. Le cadavre était ensuite retombé à terre , et le poète , après lui avoir accordé les honneurs de la sépulture, était retourné à l'armée. Cette tradition populaire et florentine semble ajouter à la gloire de Dante : elle montre à quel point son souvenir était devenu national et sacré dans sa patrie : elle ne pouvait avoir un plus noble interprète que le génie pur, religieux, sévère de Palmieri.
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