PRIMAUTÉ QU'IL S'ATTRIBUE SUR
L'AIUOSTE.
Si l'admiration pour Dante fut vive, populaire, du vivant du poète et malgré les persécutions qu'il souffrit, cette admiration paraît avoir faibli aux siècles de décadence de la littérature italienne. Les éditions de la Divlna Cornmedia qui, de 1472 à 1500 avaient été de dix-neuf, et de 1500 à 1600 de quarante, ne furent que de cinq pendant le XVII. e siècle. Le purisme italien méconnut alors Dante comme le purisme anglais méprisait Shakspear. Mais, à l'exception de la petite jalousie de Pétrarque, attestée par sa réponse singulière à Boccace qui lui avait envoyé la belle copie de sa main de la Divina Cornmedia , aujourd'hui à la Vatiticane, le dédain de Dante ne semble partagé par aucun des grands maîtres delà poésie italienne. L'Arioste était imbibé de la poésie de Dante; il lui a pris un nombre considérable d'expressions , des vers tout entiers , et ce fut d'après ses avis que Raphaël introduisit la noble et austère figure du poète , ceinte d'une guirlande de laurier, dans l'immortelle fresque de la Dispute du Saint-Sacrement j, au Vatican.
Il existe à la bibliothèque Barberini de Rome, un exemplaire de la Divina Cornmedia, avec de nombreuses remarques du Tasse qui attestent l'étude profonde que dès sa jeunesse il avait faite de Dante *. Un
* L'authenticité de ces remarques a été très bien défendue contre Serassi par M. L.-M. Rezzi, ancien bibliothécaire de la Barberiana, dans sa lettre à M. Rosini, mise en tête des Poslitlc, t. XXX, 1, de l'édition complète du Tasse , imprimée à Pise.
exemplaire du Convivio à la bibliothèque de Pesaro , est aussi annoté de sa main.
Une belle anecdote peint mieux que tous les commentaires l'enthousiasme du poète de Sorrente pour le chantre florentin. Le récit est d'autant plus curieux, que le narrateur Pierre Norès, lettré distingué et secrétaire du cardinal Cinthio , assistait à cette scène littéraire du XVI. e siècle.
« Un jour que dans l'antichambre du cardinal Cinthio on parlait du poème de Dante , pour qui le Tasse était très partial, ainsi que je me rappelle de vous l'avoir autrefois écrit, se trouvait par hasard le père Biondo, prédicateur célèbre et confesseur de mon maître le cardinal. Quelque accident n'ayant pas permis qu'on l'introduisît tout de suite , il causait avec nous. Le père dit que Dante méritait d'être repris pour avoir parlé de lui-même avec trop de jactance, et il ajouta d'avoir vu un Dante annoté par Muret, qui, à ce vers :
Si cli io fui sesto fra cotanto senno,
avait de sa main écrit en marge : « Que Dieu te donne « sa malédiction! (Col malanno cite Dio ti dia). » Le Tasse se leva en colère , dit que Muret était un pédant, qu'il ne lui appartenait point de prononcer en semblable matière, que le poète était chose divine, que les Grecs lui accordent un attribut qu'on donne à Dieu, voulant presque inférer que rien au monde, excepté Dieu et le poète, ne mérite véritablement le titre de créateur; qu'ainsi c'était bien naturel qu'il connût son excellence et qu'il s^n estimât. Il cita un passage du Lysias de Platon où non seulement il ne blâme point le poète de se louer lui-même, mais il lui prescrit de ne pas s'avilir.
Noire compatriote Muret fut homme d'esprit, l<b meiljeur latiniste de son siècle; toutefois il parait me-
diocrement doué du sentiment poétique, quoiqu'il ait versifié une tragédie de Jules César „ des odes, des hymnes, des satires, des épigrammes, et dix -neuf détestables chansons françaises; il méritait toute l'invective et Tindignation du Tasse.
Ce Norès , fils unique du célèbre professeur de philosophie morale à l'Université cle Padoue, Jason , né à Nicosie, en Chypre, mais normand d'origine, avait été contraint de fuir après avoir tué en duel un patricien de Venise. Son exil avait fait mourir de douleur son père , qui peut-être se serait consolé s'il avait vu la fortune que ses talents lui valurent à Rome où il devint secrétaire de plusieurs cardinaux. Il n'a laissé que des ouvrages manuscrits cités avec éloge par Tiraboschi. La lettre ci-dessus , donnée par Serassi et publiée en 1833 sur l'original, avec des variantes, par M. François Testa, de Vicence, fut écrite le 15 mars 1595 à Jean-Vincent Pinelli, noble et opulent Génois fixé à Padoue , où il recevait courtoisement les auteurs de distinction qui passaient , parmi lesquels se trouve le Tasse, et où il forma une bibliothèque riche de bons livres et de rares manuscrits qu'il rendit accessible aux travailleurs.
Un autre singulier passage montre que le Tasse pratiqua largement la bonne opinion qu'il permet aux poètes. Le témoignage ne saurait être suspect , car Norès était fort affectionné au Tasse ; il l'accompagnait sans cesse dans ses courses à travers Rome , et il avait peine à s'en détacher.
« Il n'y a pas long-temps, écrit-il, que je priai le Tasse de me dire avec une candeur de vérité ingénue et digne de lui, lequel parmi nos poètes il jugeait mériter la première place. Il me répondit : « A mon avis, la seconde est due à l'Arioste. » Et moi ajoutant aussitôt : et la première? il sourit et me tourna le dos, voulant, je pense , me faire entendre
qu'il se la réservait à lui-même. Dans sa seconde Jérusalem ou Jérusalem reconquise > comme il l'appelle, il parle un peu de lui, et, bien que modestement, il se compare et se préfère à l'Arioste. Voici les vers :
« Et que ma trompette éclatante , d'un son angéli- « que , fasse taire celle qui retentit aujourd'hui. »
E d'angelico snon canora tromba, Faccia qaella lacer, ch'oggi rimbomba •.
Et plus bas dans cette même lettre, au sujet d'un passage de Platon, annoté ainsi et assez brutalement par Jason Norès : « Pour cette raison Louis Arioste « doit être jugé méchant poète, qui dit au corn- « mencement du Roland [ob liane rationem malus poeia est judicandus Ludovicus Ariostus , qui ait in principio) :
Se da colei che tal quasi m9 ha fatto,
Che 'l poco ingegno ad or ad or mi lima, ecc, »
son fils ajoute : « quelques jours après, le Tasse me favorisa d'une visite, comme il a souvent coutume; je lui montrai cette apostille qui lui fit grand plaisir, il prit la plume et écrivit dessous : divinamente. »
La gloire du Tasse, comme celle d'autres grands poètes anciens et modernes, ne saurait souffrir de cette saillie d'un amour -propre ingénu, bien plus innocent que l'amour-propre rentré de certains versificateurs.
' Gerus. conq. , can. I.
LE DOMlNiyUIIV A LA VILLA ALDOBRANDINI
Notre siècle est l'âge d'or des artistes; ils sont dans le monde élégant ce que furent, au XVIII. e siècle, les philosophes et les gens de lettres auprès des grands seigneurs et des financiers. A l'exception des trois souverains de l'art, Raphaël, Michel-Ange et Titien, qui étaient à eux seuls de véritables puissances , combien était moins douce la destinée des peintres des XV. e et XVI. e siècles! Raphaël vivait en prince (yivea da principe). Le pape Paul III, à la tête de dix cardinaux, se rendait chez Michel-Ange pour l'inviter à exécuter son Jugement dernier^ et presque l'en prier. Le superbe et sombre Philippe II , correspondait longuement avec Titien ; il sollicitait avec instances l'envoi des ouvrages qu'il lui avait promis, gémissait presque , comme de la dispersion de son armada > de la perte d'un navire chargé d'un tableau, et quand l'argent se faisait trop attendre, l'artiste déclarait qu'il allait travailler pour d'autres. Mais qu'on se rappelle Giorgione obligé de s'armer d'une cuirasse quand il peignait dans un lieu public; Masaccio, Peruzzi , Baroccio, morts empoisonnés ; le Guide et le cav. d'Arpino, menacés et contraints à fuir de Naples, et mille autres exemples, souvent tragiques , que les Voyages en Italie ont rapportés au sujet des tableaux de divers maîtres.
Le Dominiquin , afin d'échapper aussi aux persécutions de ses envieux de Naples , s'était réfugié à la villa Alclobrandini, où il exécuta les faibles et agréables fresques de la salle d'Apollon. C'est là qu'il rencontra, pour la première fois , le poète Passeri, encore peintre,