V. teLett. XXXII
DES LEGATIONS. 313
mentanément une notable partie. Or , quel intérêt peuvent prendre à la prospérité du sol pontifical, au perfectionnement et au bien-être des habitants , des cardinaux génois , milanais , napolitains et même espagnols? Une administration séculière, gratuite, prise dans le pays, serait bien animée d'un autre zèle. La douce autorité du souverain pontife n'en serait point affaiblie. C'est ainsi qu'étaient jadis servis les électeurs de Mayence, de Cologne, de Trêves, et autres princes ecclésiastiques d'Allemagne , dont les états étaient assez florissants , quoique la plaie du paupérisme affligeât le territoire fertile de Cologne où, vis-à-vis de la plus immense, de la plus splendide des basiliques gothiques , un tiers des habitants demandait l'aumône. Les légats sont nommés pour trois ans et peuvent être prorogés deux fois. Leur pouvoir est à la fois exécutif et judiciaire, mais seulement quant au criminel : chose étrange ! la vie et la liberté ont là moins de garanties que l'argent. Ce pouvoir est sans contrôle ; le bref d'institution porte qu'à Dieu seul ils rendront compte de leurs actes (soli Deo rationem reddituri) , et ils n'ont de frein ici-bas que l'opinion. Ce mode de gouvernement n'est point à bon marché. Si quelques légats , appartenant à de grandes maisons, se contentent des 5,000 écus (27,500 fr. ) d'appointements , pour la plupart ces fonctions sont un moyen et une occasion de s'enrichir. Un d'eux , qui , à la vérité , doit être regardé comme une exception, eut l'impudeur de faire l'aveu suivant à une princesse romaine qui l'interrogeait sur ce que lui avait valu sa place : « Le traitement de 5,000 écus , disaitil, peut, sans trop faire crier, arriver à 10,000; un voleur gagnera 15,000 ; je suis parvenu à 20,000. »
»tf5N»«
OCHEDA.
Le souvenir de certains hommes est un des premiers plaisirs des voyages en Italie. Cette jouissance ne le cède point aux impressions produites par les merveilles de la nature ou les chefs-d'œuvre de l'art. Outre les célébrités, il est de simples hommes de sens, de bonhomie j de lecture et de conversation qui ont bien aussi leur attrait. Tel fut Ocheda, mon voisin et mon commensal à la petite et très bonne auberge de la Forttana de Florence. Il y demeurait depuis plusieurs années , et il y mourut au mois de février 1831.
Ocheda, d'origine espagnole , né à Tortone en 1757, avait été, de 1785 à 1789, bibliothécaire de Crevenna, ce riche et savant négociant de Hollande qui rédigea lui-même son premier catalogue publié à Amsterdam , l'année 1775 , en 6 vol. in-4.°, avec des notes où l'exactitude s'allie à la politesse dans les rectifications. Il passa ensuite bibliothécaire de lord Spencer, de 1790 à 1818, époque à laquelle l'état de sa santé le fit revenir en Italie. Au milieu des vastes bibliothèques dans lesquelles il avait passé sa vie , la lecture était devenue l'unique passion d Ocheda , et il y avait sacrifié la réputation qu'il eût certainement obtenue par ses écrits *.
1 Parmi les manuscrits qu'a laissés Ocheda, on cite : des Observations sur la vie d'Apollonius de Tyanes ; la traduction de quelques Epîtrcs des Pères grecs; une Notice sur Crevenna, adressée à Tiraboschi qui la lui avait, à ce qu'il paraît, demandée; une lettre au même sur les variantes des manuscrits de Callimaque, de la bibliothèque de Modène, que Van Santen désirait connaître; une lettre latine au philologue hollandais qui, dans le proœmium de l'hymne de Callimaque à Apollon, avait beaucoup
OCHEDA. 315
Lorsque je le connus, Ocheda était un petit vieillard, pâli par l'étude, mais vert et vif encore. Sa bibliothèque de 8000 volumes se composait de livres d'un choix exquis , comme on devait l'attendre d'un tel amateur. Fort méthodique dans ses habitudes, il se levait de grand matin et se couchait régulièrement à la même heure ; il travaillait chaque jour douze à quatorze heures et ne sortait de la Fontana que de deux à quatre pour faire un tour à la charmante promenade des Caséines et chez les libraires d'où il revenait le plus souvent avec quelque emplette. Il commençait invariablement son année par la lecture d'Homère, et finissait chaque journée par celle d'un ou de deux chapitres de la Bible en hébreu ou en grec.
La conversation de ce solitaire était intéressante et offrait une foule d'anecdotes diverses sur l'histoire des pays qu'il avait parcourus ou habités. En Italie ses souvenirs remontaient aux querelles entre le sénat de Bologne et la chambre apostolique , et à la réception de Joseph II à l'Université de Pavie , ainsi qu'aux réponses que l'empereur avait faites ou qu'on lui avait attribuées. Ocheda avait visité les Hernutes de Seyst près d'Utrecht, cette communauté mystique et industrielle , intéressante par une certaine simplicité de mœurs , et qui a d'avance pratiqué en petit quelquesunes des chimères que les songe-creux de fouriéristes veulent expérimenter sur toute la société. Il avait remarqué en Hollande les suites de la révocation de l'édit de Nantes , et assisté à la lutte des Orangistes et du
loué Ocheda; un grand nombre de lettres et de pensées détachées, parmi lesquelles des conseils pleins de tendresse à son neveu Albertin qui abandonna la philosophie pour la carrière des armes et fut tué à Wagram ; une lettre fort curieuse au prétendu prince d'Albany (Pierre III de Russie) qui désirait l'exemplaire de la Scanderbeide de la bibliothèque Crevenna , et une autre non terminée, mais la plus importante de toutes, adressée aux éditeurs anglais du Trésor de la Langue grecque , de Henri Estienne.
16 OCHEDA.
parti populaire. Pendant ses vingt-huit ans de séjour en Angleterre, il avait observé les élections et l'effet produit sur l'opinion par les grands événements dont l'Europe fut alors le théâtre.
Aucune des branches du savoir humain n'était , je crois, étrangère à Ochcda ; mais il s'était principalement occupé de philosophie , de philologie sacrée et d'histoire littéraire. Il communiquait, avec une complaisance et une bonne grâce extrêmes, les trésors de sa vaste érudition et de sa tenace mémoire. On doit regretter toutefois que cet homme savant, excellent, doué de facultés et de qualités si rares , en ait méconnu la céleste source : la nature était le seul livre dans lequel ce grand bibliographe n'avait point su lire. Cependant Ôcheda allait à la messe. Lorsqu'on lui objectait son inconséquence, il répondait ingénument que s'il allait à la messe, c'est parce que sa mère y allait. Ainsi le brillant , le sophistique Garât voulut reposer à l'ombre de la croix mise sur la tombe de sa sœur la religieuse. L'instinct sacré de la famille a mieux conduit ces hommes que les systèmes de la philosophie , et ils sont un nouveau et frappant exemple que les plus sûres lumières, non moins que les grandes pensées, viennent du cœur.