‹ Curiosites et anecdotes italiennes--Chapitre 4 sur 53 · ANGE PANDOLFINI ET SON TRAITÉ DU GOUVERNEMENT DE LA FAMILLE · texte numérisé non relu

ANGE PANDOLFINI ET SON TRAITÉ DU GOUVERNEMENT DE LA FAMILLE

Parmi le petit nombre d'écrivains distingués de l'Italie, échappés à la science de Tiraboschi et de Ginguené, le florentin Ange Pandolfini mérite particulièrement d'être mentionné. L'illustre Palmieri l'a choisi pour principal interlocuteur de ses dialogues sur la Vita Civile *. Son traité del Governo délia Famiglia est pour le style au premier rang des livres classiques (testi di lingua). Quelques-unes des idées politiques et morales qu'il renferme , offrent avec notre point de vue actuel , un intérêt que n'ont pu éprouver les lecteurs des deux derniers siècles , et la longue carrière de Pandolfini, les révolutions au milieu desquelles il fut jeté donnent un nouveau poids à ces idées.

Né vers 1360, d'un riche négociant qui avait trafiqué à Naples, où il avait été bien vu de la reine Jeanne et de sa cour, Pandolfini fit partie de la Seigneurie les années 1397 et 1408. Il parvint trois fois à la suprême dignité de gonfalonier, les années 1414 , 1420 et 1431. Ambassadeur, soit auprès du grand pape Martin V, soit auprès de l'empereur Sigismond, la plus importante de ses diverses missions fut auprès du roi Ladislas , dont il acquit habilement, en 1411 5 Cortone et son territoire à la République, comme indemnité des 60,000 florins d'or confisqués aux marchands floren-

1 V. l'article précédent, page 82.

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tins dans les ports de Naples. Grand eonsulteur, il fu* un impartial et zélé conciliateur des différends élevés entre les citoyens, et il s'opposa à la guerre de 1429 contre Lucques , si funeste à Florence. Partisan de Corne l'Ancien , il combattit son bannissement et favorisa le retour du père de la patrie , qui , maître absolu, resta son ami , le visitait et recourait à ses conseils, II paraît toutefois que son crédit n'alla point jusqu'à soustraire à la violente réaction qui eut lieu alors, un parent, qu'il chérissait, Palla Strozzi, le premier qui ait projeté d'établir une bibliothèque à Florence. Affligé de l'exil de cet excellent citoyen et plus que septuagénaire, Pandolfini passa les douze dernières années de sa vie loin des affaires.

L'existence dont il jouit dans sa retraite semble magnifique , et Ton dirait plutôt de la vie d'un noble châtelain de la féodalité ou de M. de Sully à Rosny q\ie de l'ancien magistrat , bourgeois d'une république marchande. Vespasien da Bisticci , le biographe presque contemporain de Pandolfini, a peint la splendide hospitalité qu'il exerçait dans sa villa de Signa. Il y reçut le pape Eugène IV, le bon roi René et le grand capitaine François Sforce , duc de Milan. Malgré son austère piété , il paraît une sorte de bon vivant , puisqu'il grondait ses fils, lorsque, revenant de la ville les jours de fête, ils ne lui amenaient point d'hôtes. A la manière d'un grand seigneur sarde, dont j'ai parlé1, il relançait, dans la semaine, les passants pour dîner avec lui. Avant de se mettre à table, on leur donnait l'eau pour se laver les mains , et après le repas , Pandolfini les remerciait et les invitait à aller a leurs affaires, car il ne voulait point les gêner. Ses fils lui amenaient-ils du monde , ils allaient à la chasse , soit à l'épervier, soit avec des chiens , et ils partaient toujours quinze

» V. les Voyages en Corse, en S ar daigne et à l'Ile-d'Elbe, liv. III, ehap. 7.

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ou vingt cavaliers, sans compter les gens à pied qui menaient la meute.

Lorsque la conversation tombait sur la politique , Pandolfini ne paraissait point approuver les choses qui se faisaient; il en augurait mal, et n'aimait point les nouveautés introduites dans le gouvernement. A plus de quatre-vingt-cinq ans il conservait son esprit , il n'avait rien perdu de la force et de la vivacité dont il jouissait à quarante , et son corps ne ressentait aucune infirmité. Il mourut en 1446, d'une maladie causée par une sorte d'excès intellectuel. Alexandre degli Alessandri , le tendre ami de Palmieri qui lui dédia sa Vita Civile , et quelques autres partisans et instruments de la révolution oligarchique des Médicis , étant venus le visiter, il crut devoir les prêcher disertement sur la nécessité de songer plutôt aux intérêts de l'État qu'aux leurs propres. Après le long discours qui l'avait presque épuisé, il conclut par ces mots : « J'ai beaucoup parlé, bien que je sache que vous ne ferez rien de tout ce que je pourrais vous dire. » Il connaissait la qualité des hommes et celle des temps , et sentait que Florence ne pouvait ni faire ni même recevoir la liberté à laquelle elle aspirait.

Pandolfini , aux vertus qui le rendent digne d'une république de l'antiquité, joint quelques traits piquants particuliers au caractère florentin. Il avait épousé une Strozzi, femme d'un rare mérite. Le soir de la noce , au lieu de toutes les folies et joyeusetés d'usage , remarque avec éloge son historien , il lui expliqua gravement tout ce qu elle avait à faire dans son ménage , et il ajouta : « Retiens bien tout cela, car je ne t'en dirai plus un mot. » Il a, dans le Governo délia Famiglia, rendu amplement hommage à l'économie de sa femme et à la manière dont elle avait su profiter des instructions consignées par lui dans ce même Governo , traité de philosophie , de politique, et manuel de la maîtresse de maison»

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Les détails familiers donnés par Pandolfmi sur son intérieur , offrent quelques scènes de mœurs singulières et qui touchent par une moralité à la fois naïve et profonde , mais qui ne paraît pas toujours ni très juste, ni très relevée. Quelques jours après le mariage , il fit l'inventaire de toute la maison avec sa femme ; il l'avait prise par la main et menée au grenier , à la cave , au bûcher, sans lui faire grâce d'un seul meuble, ou ustensile. Arrivé dans sa chambre , il s'y enferma avec elle , il lui montra les objets de prix, l'argenterie, les tapisseries, les habits et la place de chaque chose. Il n'excepta de cette vaste confiance que ses papiers et ses livres, sur lesquels sa femme ne jeta jamais les yeux. Pandolfmi avait pour système de ne confier aucune affaire aux femmes : il interdit à la sienne l'entrée de son cabinet, et il exigea même qu'elle lui rapportât , sans le lire , l'écrit qui pourrait tomber sous sa main. L'esprit positif de Pandolfmi paraît avoir redouté pour elle le goût et le désœuvrement de la lecture , et il a sur ce point le rude et sublime bon sens du bourgeois des Femmes savantes. Peut-être pensaitil que la dignité de l'honnête femme et de la mère de famille suffisait, sans l'alliage littéraire, à la poésie de son sexe. La femme qui fut le plus et le mieux chantée et pleurée , la belle Laure, n'était pas plus savante, et son immortel soupirant confesse que, livrée aux soins du ménage, elle ne s'occupa jamais ni de rimes ni de vers :

E non euro giammai rime ne ver si.

Pandolfmi s'adressa ensuite à sa nouvelle épouse et lui dit : « Je souhaite sur-tout obtenir de toi trois choses : la première que dans ce lit tu ne désires pas d'autre homme que moi (ce qui la fit rougir et baisser les yeux) ; la seconde que tu maintiennes la maison dans

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la paix et l'honnêteté; la troisième, que tu veilles à la conservation de tout ce qui compose notre ménage. » Elle répondit que sa mère lui avait montré à coudre et à filer , et qu'elle apprendrait de lui le gouvernement domestique. Après avoir ainsi consigné à sa femme tous les effets du logis, et toujours enfermé avec elle, ils s'agenouillèrent à leur oratoire devant l'image de la Madone et prièrent Dieu de leur accorder la grâce de faire un bon usage des biens qu'il leur avait départis, de leur donner de vivre long-temps ensemble dans la joie et l'union et d'avoir beaucoup de garçons. Il demanda pour lui la richesse, des amis et la considération; pour elle, l'honnêteté et d'être bonne ménagère. Puis, tous deux s'étant relevés, Pandolfini prononça le discours suivant qu'il a conservé dans le Governo :

« Ma femme , il ne nous suffit pas d'avoir prié Dieu « pour ces saintes choses que nous venons de lui de- « mander , si nous manquons d'activité. Pour moi , « ma femme , je tâcherai de tout mon esprit et de « toutes mes forces , d'acquérir ces biens. Toi aussi, « de ton mieux et avec toute humilité et douceur pos- « sible, tu tâcheras d'être agréée et exaucée de Dieu « dans toutes les choses pour lesquelles tu le prieras. « Sache d'abord que rien n'est autant nécessaire à « toi , agréé de Dieu , agréable à moi et honorable « pour nos enfants , que ton honnêteté : car Thon- « nêteté de la femme fut toujours l'ornement de la « famille. L'honnêteté de la mère fit toujours partie « de la dot de ses filles. L'honnêteté fut toujours plus « prisée chez la femme que toute autre beauté. On « loue un beau visage , mais des yeux cléshonnêtes le « souillent de blâme et de honte ; la douleur et la « perversité de l'âme le pâlissent. Une grande et belle « femme plaît , mais un geste malhonnête et une con- « duite impudique la rendent bientôt vile et laide. La « déshonnêteté déplaît à Dieu , et l'on voit que c'est

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« la faute pour laquelle il punit le plus les femmes ; il « les rend infâmes , et pour toute la vie malcontentes « d'elles-mêmes. La déshonnêteté est en haine à qui « aime d'un bon amour. Celle qui est déshonnête sent « que sa déshonnêteté n'est agréable qu'à son ennemi, « ou à celui qui se réjouit de son mal ; celui-là ne « sera pas fâché de te voir déshonnête. En consé- « quence , chère épouse , si tu veux fuir toute appa- « rence de déshonnêteté , montre-toi à tous honnête , « garde-toi de déplaire à Dieu , à toi-même , à moi et « à nos enfants ; tu en seras estimée , louée et agréée « de tous. Tu pourras ainsi espérer de voir exaucés de « Dieu tes prières et tes souhaits , et ta haute honnê- « teté te vaudra la considération. Tu fuiras tout air « d'incontinence et de déshonnêteté , tu haïras toutes « ces apparences par lesquelles les femmes déshon- « nêtes et mauvaises tâchent de plaire aux hommes , « s'imaginant que , peintes de fard et de blanc et avec « des habits lascifs et immondes , elles plaisent plus « qu'ornées de pure simplicité et de vraie honnêteté. « Elles sont bien folles et vaines lorsqu'elles croient « être aimées par qui les voit ainsi fardées et plâtrées. « Elles ne songent pas que par ces airs libres elles atti- « rent les jeunes gens, lesquels, avec de l'importunité, « des présents et quelques tromperies , les assiègent « et les combattent, de manière que la simple jeune « fille tombe dans une faute d'où elle ne se relève que « souillée d'une éternelle infamie. Tu verras combien « il est, non seulement blâmable, mais très dangereux « pour les femmes , de se pourir le visage avec de la « chaux et des poisons qu'on veut bien appeler fards. « Tu connais cette statue d'argent de notre église de « Saint-Procule , qui a la tête , les mains et le torse « d'un ivoire très blanc. Si tu prenais , dès le matin, ma « femme, de la chaux, ou de semblables emplâtres, si tu « barbouillais le visage à cette statue, est-ce qu'elle

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en deviendrait plus blanche et plus colorée? Oui, mais si dans la journée le vent élevait de la poussière, ne la salirait-il pas ? Assurément. Si encore tu la lavais le soir et si le jour suivant tu la barbouillais et lavais de nouveau \ dis-moi , dans plusieurs jours, voulant la vendre , frottée de la sorte , combien moins d'argent en aurait-on que si on ne l'eût jamais touchée! Car, qui achète cette statue n'estime pas les emplâtres qu'on peut ôter et mettre , mais le fini de la statue et le talent de l'artiste ; tu en serais pour ta peine et ta dépense. Conviens que • si tu continuais à la laver et à la blanchir pendant plusieurs mois ou plusieurs années, tu ne la ferais pas plus belle, mais tu la gâterais, tu l'userais, tu brûlerais l'ivoire et tu la rendrais livide, jaune et fragile. Si donc , ce blanc , ce coloriage peuvent tant sur une matière aussi dure que l'ivoire , qui de lui-même se conserve éternellement , combien ne pourront-ils pas davantage , chère épouse , sur ton tendre front et tes joues délicates : le front deviendra rude, les joues seront flasques. Sois sûre qu'avec ces emplâtres et ce fard , qui tous sont des poisons , et qui nuiront bien plus à toi qu'à l'ivoire (car un peu de poussière et un peu de sueur te rendront encore le visage plus laid), tu n'en seras pas plus belle; au contraire , tu en deviendras plus sale, et en peu de temps tu te trouveveras avec les joues gâtées , les dents pouries et la bouche infecte. »

Il paraît qu'un jour de la Saint-Jean , et comme Pandoliini avait invité ses parents et leurs femmes , la sienne oublia cette unique fois les conseils véhéments qu'il lui avait adressés sur l'usage de se peindre et de se farder. Il s'en aperçut lorsqu'elle s'avançait gracieusement au devant de la compagnie , et guettant le moment où il pût la rencontrer seule , il lui dit en souriant : « Où t'es-tu ainsi barbouillé le visage? Est-ce

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qu'à la cuisine tu as donné dans quelque poêle à frire? Dépêche-toi de te laver afin que le monde ne se moque point de toi. La mère de famille doit être propre et modeste si elle veut qu'on lui obéisse. » Elle le comprit et pleura ; et il lui laissa le temps d'essuyer ses larmes et son rouge.

Pandolfini perdit de bonne heure cette épouse accomplie et resta veuf plus de cinquante ans. Il avait eu trois fils : le premier, Charles, cavalier, plusieurs fois ambassadeur et fort employé dans le gouvernement de la République ; le second, Giannozzo, homme encore plus distingué, qui fut ambassadeur à Rome, et signa deux traités, l'un avec le roi Alphonse, l'autre avec les Vénitiens et le duc François Sforce ; le troisième, Pandolphe, mort jeune.

Les trois fils de Pandolfini et leurs deux cousins Philippe et Dominique sont , avec lui qui disserte et répond à leurs questions , les interlocuteurs du Governo délia Famiglia. Ce traité est extrêmement diffus , les répétitions y abondent, ainsi qu'on a pu l'entrevoir par la harangue conjugale de l'auteur. Ses pensées paraîtront peut-être plus nettes , divisées et groupées selon les divers sujets. La forme du dialogue qui a dû être supprimée n'est point d'ailleurs à regretter, car Pandolfini n'a ni l'abandon ni la grâce de Platon, et d'ordinaire ses interlocuteurs parlent et l'interpellent bizarrement tous les cinq à la fois.

« Les seules vraies propriétés de l'homme sont l'ame, « le corps , le temps. Notre étude et nos soins doivent « tendre à l'économie de ces trois choses.

« L'ame ne doit être employée que pour soi, ses « amis , et dans la vue de plaire à Dieu.

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« Les opérations de l'ame sont d'enseigner, d'avertir, « de corriger celui qui erre ; de se porter plein d'amour, « de foi, de charité à chacun, donnant de bons con- « seils, soit publics , soit privés , avec prudence, vérité « et mesure; d'employer son esprit, sa science, ses « talents au bien et à l'honneur de la patrie et des « siens. Aimer, haïr, mépriser, vouloir, espérer, dési- « rer, sont d'autres opérations de l'ame, qui toutes « demandent à être réglées : il faut aimer les bons , « haïr les vicieux, dédaigner les superbes, désirer les « choses bonnes et rechercher l'approbation.

« 11 y a deux moyens de conserver son ame à Dieu : l'un , « delà tenir autant que possible gaie, et sans êtretrou- « blée par la colère, la haine, la cupidité, car la pureté « et la simplicité de l'ame plaisent beaucoup à Dieu ; « l'autre moyen consiste à se garder aussi de toute acte tion qui paraît douteuse, et dont on craint d'avoir à « se repentir. Les choses bonnes et vraies portent en « elles une lumière qui invite à les faire ; tandis qu'il « faut s'abstenir de ce qui n'est ni clair ni bon, de ce « qui semble incertain et ambigu par un mélange de « plaisir et de quelque désir corrompu. La lumière de « notre action gît dans la vérité : cette lumière se ré- « pand et éclate par la bonté de nos œuvres et de notre « réputation. Il n'y a rien déplus obscur ni de plus té- « nébreux dans la vie de l'homme que le mal faire, la « réprobation, l'erreur, l'infamie; rien n'attire plus « de grâces que la vertu , la bonté , l'honnêteté.

<> Le corps est comme l'instrument et le char de « l'ame : la nature a ordonné qu'il ne se meuve que « d'après la volonté de celle-là.

« L'économie de l'ame s'applique au corps. Je le « consacre aux choses honnêtes , utiles et approuvées. « Je cherche autant que possible à le conserver long- « temps sain, robuste, beau ; je le maintiens propre « et présentable (civile). Je tâche de me servir des

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