‹ Curiosites et anecdotes italiennes--Chapitre 38 sur 53 · VÉNITIENNES · texte numérisé non relu

VÉNITIENNES

Si PItalie offre de grands et d'antiques souvenirs, il en est d'autres moins pompeux, moins reculés, qui sont plus doux et plus chers au voyageur. Malgré les dédains de quelques bas bleus du Nord sur l'ignorance des Italiennes , elles restent toujours un des dignes ornements de leur illustre patrie. M.me Albrizzi était au premier rang de ces femmes distinguées que recherchent dans chaque ville les amis des lettres , des arts et des plaisirs de la conversation, et sa perte est comme un monument de moins à Venise.

Elisabeth Albrizzi naquit à Corfou en 1760, de la noble famille grecque Teotochi. Ce prénom d'Elisabeth fut transformé galamment en Isabella par une licence poétique du pieux Pindemonte dans l'épître qu'il lui adressa en 1800 ; comme tous les surnoms mérités il devait prendre, et l'aimable écrivain l'a depuis signé et conservé. Elle partagea l'éducation soignée de ses frères sous la conduite du professeur Zaramellini, de Padoue. Les premières leçons de français et de littérature française lui furent données par l'abbé Zannini aussi établi à Corfou. Ce français de l'abbé Zannini a profité : j'ai eu l'honneur de correspondre avec l'Albrizzi (j'adopte la dénomination familière usitée par la bonhomie italienne), et j'ai été frappé de l'excellence de son style élégant , précis et fort supérieur à notre jargon actuel de Paris. Comme je lui en témoignais ma surprise, elle m'expliqua que la censure autrichienne ne lui laissant arriver qu'un assez

petit nombre de nos nouveautés , elle relisait sans cesse les écrivains du siècle de Louis XIV : il y paraissait bœn au naturel et à la clarté des tours et des mots. Elle échappait encore à la corruption de notre langage produite par les discours de la Chambre élective, foyer d ou jaillissent pendant une moitié de l'année tant d expressions impropres, triviales, baroques, apportées de la province, et que répètent et répandent les mille échos de la presse.

La bonne grâce , l'esprit d'Isabelle lui attirèrent dès sa quinzième année de nombreux prétendants Une mère dure et impérieuse fit obtenir la préférence au patricien de Venise Charles-Antoine Marini, commandant de galère , homme estimable, mais de physionomie et de manières peu attrayantes. Comme la nouvelle mariée naviguait vers Venise avec l'époux qu'on lui avait imposé, était à bord le fils du fameux général balimbeni , jeune homme enthousiaste des classiques latins et sur-tout de Tacite, dont il citait, répétait et traduisait sans cesse les plus beaux traits. C'est dans cet exemplaire animé, passionné, qu'Isabelle lut et apprit à admirer le plus grand peintre de l'antiquité comme l'appelle Racine. Telle fut cette première impression, qu'on sent quelque chose de la force de la concision et de la pensée de l'historien latin dans les Portraits (Ritralti) qu'elle a écrits et qui sont le premier de ses titres littéraires. La jeune femme fut ainsi distraite de l'avenir peu riant que lui jîrésageait son hymen, par le tableau des misères et de l'opjiression de la Rome impériale.

Arrivée à Venise , Isabelle s'aperçut bientôt que la •ichesse et la splendeur de la ville ne s'étendaient point jusqu'à son logis. Sa réputation se répandit rapidement. Elle fut très recherchée et courtisée, mais il allut bientôt partir pour suivre son mari, nommé proédiîeur de Salô. Malgré le voisinage des magnifiques

ruines dites les grottes de Catulle, et les beautés naturelles du lac Garda, Salo était un séjour fort ennuyeux. Elle parvint à s'y soustraire par le travail; au défaut de sentiment elle partagea les goûts studieux de son mari, qui composa là l'Histoire de la prospérité et de la décadence du commerce des Vénitiens , ouvrage curieux malgré la faiblesse du style.

Les fonctions de Marini expirées, il revint à Venise où il fut nommé un des juges des Quarantie , tribunal de seconde instance , formé de quarante patriciens. Alors s'établit la célébrité du salon , des conversations d'Isabelle. Ces conversations italiennes , qui ne commencent que le soir, lui permirent de donner constamment les matinées aux affaires ou à l'étude. L'habitude de vivre ainsi pour soi une partie du jour et de couler quelque temps à part, lui avait été conseillée par Pindemonte , qui ne cessa de la lui rappeler, même pendant ses longs voyages. L'aristocratie vénitienne quittait ses splendides palais pour le réduit décent, mais sans luxe, de la femme d'un juge , où le mérite seul marquait les rangs. Pendant les vacances des Quarantie, Isabelle se retirait à sa petite villa de Gardigiano, près de Trévise. k la quantité de livres qu'on lui voyait la veille mettre en ordre et empiler, on eût pu croire qu'il s'agissait , non d'une absence de quelques jours, mais de plusieurs mois. Ses entretiens agréables et solides de Venise, durent quelquefois lui manquer à Gardigiano , sur-tout lorsqu'elle composait; car les idées s'achèvent par la conversation.

Un grave changement allait s'opérer dans la destinée d'Isabelle : Marini était envoyé provéditeur a Céphalonie et à Ithaque. Malgré l'honneur de succéder à Pénélope , Isabelle ne put se résigner à un départ qui l'arrachait à la douceur tant soit peu amollie de la civilisation vénitienne, pour l'exiler, pendant plus de deux ans, au milieu d'une grossière et sale population.

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La mort de sa mère rendit plus facile la dissolution du mariage forcé dont elle était victime. Malgré le catholicisme très fervent de Venise , le divorce était au nombre des libertés de son église. Les gens de loi étaient et sont encore habitués à le réclamer pour leurs parties ; comme en Pologne, où le catholicisme n'était pas moins ardent et florissait depuis plus de mille ans, le divorce, à la vérité fort dispendieux, s'opérait au moyen de certaines nullités ménagées d'avance. On m'a conté qu'au mariage de sa fille, M.me la princesse Q***********9 aujourd'hui retirée à Rome dans un couvent, monta à l'autel avant la cérémonie, et que là, aux yeux de toute l'assemblée, elle appliqua deux soufflets à l'épousée qui les reçut le plus simplement du monde ; les personnes peu au fait de ces manières accoururent tout émues , lorsque la princesse leur donna naturellement cette explication : « Ces soufflets sont les preuves qui doivent servir au divorce de ma fille , si elle n'est point heureuse ; elle pourra dire que je l'ai forcée. » Il est difficile de se représenter quelle devait être la figure du mari, pendant cette étrange scène de tendresse et de prévision maternelles.

Isabelle prit pour époux, le sage, le circonspect patricien Joseph Albrizzi, auquel l'unissaient déjà l'estime, la raison , l'affection, et son choix fut approuvé de ses amis. Le mariage resta quelque temps secret , des considérations de famille contraignant Albrizzi à ce mystère. Il fit même partir sa femme pour Florence et Rome, sous la conduite de Salimbeni, qui fut toujours pour elle un tendre et prudent ami , et qui , dans la ville éternelle, put reprendre avec plus de fruit que sur la galère de Corfou , son commentaire de Tacite. Elle connut, dès-lors, Alfieri et la comtesse d'Albany, et obtint la rare faveur d'être admise dans la sauvage retraite que s'était créée, pendant la conquête française, le Sophocle italien. Afin de retrouver lerhythme et le*

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tours de son bel idiome , il avait proscrit de sa riche bibliothèque les livres étrangers et sur-tout français. Un seul avait trouvé grâce , l'exception est curieuse : c'était notre Montaigne, qui devenait ainsi comme le représentant unique, varié, fécond, des littératures modernes. A Rome , l'Albrizzi se lia avec Ennius Visconti et Canova, qui, en l'initiant à l'intelligence du beau , ne se doutait guère qu'il se préparait le plus ingénieux interprète de ses propres sculptures. Albrizzi , le plus doux des hommes , devint un de ces terribles inquisiteurs d'Etat , tant calomniés , qui balançaient l'excès de la puissance aristocratique , sorte de tribuns silencieux, assez analogues à ce genre de gouvernement. Un jour qu'une étrangère de haut rang débitait dans le salon d'Isabelle les lieux communs philosophiques sur ces inquisiteurs , Albrizzi survint et charma la dame par la politesse et le bon goût de ses manières. Dès qu'il fut sorti, Isabelle, souriant, dit à l'étrangère : « Eh bien! madame, vous venez de causer avec un inquisiteur d'Etat. » La dame comprit toute la folie de ses accusations de crime et d'injustice.

A la chute de la République, Albrizzi se retira dans son agréable villa du Terraglio , où il recevait les fréquentes visites de ses amis gémissants. La naissance du fils que lui donna Isabelle était la seule consolation possible à la perte de sa carrière politique et de la vieille liberté de Venise. Albrizzi mourut dès 1812; son fils, formé par Isabelle et successivement attaché au gouvernement général de Venise, vice-secrétaire aulique du cabinet du vice-roi , secrétaire près la cameraU et chambellan de l'empereur, est un nouvel exemple que les hommes distingués ont eu le plus souvent des mères supérieures.

Le traité de Catapo-Fûrmio signé, l'ordre pesant de l'Autriche régna à Venise. L'Albrizzi y reprit sa vie studieuse du matin, et ses conversations du soir.

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Les Ritraiti parurent Tannée 1807, et les quatre éditions qui se succédèrent jusqu'en 1820 attestent le mérite du livre, inspiré par le monde et écrit dans la solitude. Grecque comme Àspasie , amie comme elle d'hommes illustres par des talents et des génies divers, l'Albrizzi a su les peindre d'une manière vraie , agréable et fidèle. Elle dédia les Rilratti à son fils, son cher Giuseppino, quoiqu'il n'eût que sept ans, tant il avait l'esprit ouvert et paraissait capable de profiter des bons modèles.

L'habitude qu'Isabelle avait prise, lorsqu'elle visita l'atelier de Canova, de jeter sur le papier ses diverses impressions, produisit l'ouvrage dont la première partie parut à Florence en 1809 , et le tout à Pise en 1821. La grâce , le pathétique, l'élévation des sculptures de Canova sont merveilleusement rendus dans les descriptions , et le talent de l'écrivain n'est pas moins varié que le génie de l'artiste.

Le fécond , le grandiose , mais trop chimérique éditeur Bettoni ayant imaginé son Iconographie de soixante illustres Italiens, parmi lesquels deux femmes, la mathématicienne milanaise Agnese et Vittoria Colonna, avaient seules paru dignes de figurer, la notice sur cette dernière fut confiée à l'Albrizzi. Sa vie de Victoire Colonne fait un double honneur à leur sexe, et la femme grecque a loué dignement la dame romaine.

C'était aussi une belle histoire que celle de la fille de ce Fabrice Colonne pris par Machiavel pour l'interlocuteur principal de ses admirables entretiens sur l'art de la guerre, tenus dans les jardins Rucellai de Florence ; de l'épouse de ce marquis de Pescaire , le jeune et beau vainqueur de Pavie, mort de ses blessures , qui , à son départ , avait inscrit sur son bouclier le mot de la mère Spartiate-: Avec ou dessus; que sa veuve sans postérité pleura si poétiquement :

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« J'écris seulement pour exhaler ma douleur. . . . Les corps furent stériles , les âmes fécondes. »

Scrivo sol per sfogar t'interna doglia ; Sterili i corpi fur, l'aime féconde ;

qu'elle implorait avec tant d'amour : « Les yeux qui me furent jadis si bénins, tourne-les maintenant vers les miens qui s'ouvrent pour un si large et si perpétuel torrent de pleurs ; vois combien ils sont changés de ceux qui jadis te paraissaient si beaux! »

Gli occlii, che già mi fur benigni tanto, Volgi or a a'miei , en' al pianto Apron si larga, e si continua nscita v Vedi corne mutati son da quelli

Clie ti solean parer già cosi bellil

qu'elle regrettait avec un désespoir si touchant dans ces vers délicieux , dignes de Pétrarque , et qui sembleraient s'adresser plutôt à la cendre d'une jeune fdle qu'aux ossements du redoutable guerrier : « Comment puis-je vivre, quand je me rappelle qu'un impie sépulcre et une envieuse poussière souillent et dissolvent tes délicats membres d'albâtre? »

Com'è cli'io viva, quando mi rimembra, Cttempio sepolcro, e invidosa polve Contamina, e dissolve Le délicate alabastrine membra?

Il appartenait à l'Albrizzi de célébrer cette Victoire Colonne a laquelle sa piété, sa constance, sa vertu, son savoir, sa beauté firent décerner par ses contemporains le titre de divine; qui fut célébrée en prose et en vers par les cardinaux Bembo , Contarini, Polus, par le prélat Guidiccioni, ce chantre si patrior tique des dévastations de Rome et de l'Italie, par Molza , Flàminio , Àlamanni, Paul Jove, Castiglione ; qm ia chaste Véronique Gambara, presque soi] émule, dé-

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clarait dans ses sonnets Tunique gloire de son âge , et qui obtint ? dans YOrlandOj six octaves de l'Arioste ; enfin qui , pour couronner tant de gloire, devint l'amie, la correspondante de Michel-Ange , pour laquelle il fit d'admirables dessins , divers madrigaux et dix sonnets remplis de sentiment et de passion , et qui est comme la muse sainte et la Béatrice de ce Dante des arts.

C'est en 1817 que l'Albrizzi visita la France. Elle y conduisit son fils dont elle voulait compléter l'éducation. Son séjour ne fut que de cinq mois qui lui parurent très courts, mais qui, pour un tel observateur, valaient bien davantage. L'Albrizzi retrouva les amis qu'elle avait reçus à Venise, se lia avec M.me de Genlis, Cuvier, Humboldt, Millin, Sicard, et son érudit compatriote Coray; mais elle eut le vif regret de ne point jouir de M.me de Staël, qui expirait au moment de son arrivée; elle fut reçue par le roi Louis XVIII; elle vit Talma qui l'avait ravie , et s'entretint long-temps avec lui sur le métier difficile dont il avait fait un art. Quoiqu'elle eût cinquante-sept ans., telle était son étonnante fraîcheur, que Visconti , dans sa langue d'antiquaire , lui disait qu'elle ne changeait pas plus que les statues de Canova si bien décrites par sa plume. Les lettres adressées de Paris par l'Albrizzi à son vieil ami le comte Constantin Zacco , ancien sénateur vénitien et depuis préfet de Ferrare , seraient fort intéressantes , et son active correspondance avec Pindemonte, Soranzo, M. Niccolini et autres célébrités , ajouterait à son illustration littéraire. Ces lettres seraient un portrait agréable et vrai d'elle-même à joindre aux RitrattL

De retour à Venise, l'Albrizzi reprit ses études, ses conversations , et les affaires rendues moins arides par le devoir de la tutelle de son fils. Avant de le jeter dans l'assujettissement d'une carrière , elle voulut lui procurer le plaisir d'un voyage en Toscane. Elle visita à Florence la comtesse d'Albany qui avait religieusement

conservé dans son ancien état l'appartement d'AIfieri, afin que sa douleur pût croire qu'il avait momentanément quitté ses livres pour se promener ou monter à cheval. Elle y fréquenta l'obligeant Cav. Alessandri, directeur de l'Académie des Beaux-Arts, et MM. Benvenuti et Niccolini, l'un le premier peintre, l'autre le premier poète de la ville. Elle vit à Pise M. le professeur Rosini , poète gracieux avant d'être romancier instructif et historien ; elle alla près de Lucques à la petite villa de Marlia , retraite de l'adroit diplomate JLucchesini, ancien ambassadeur de Prusse à Paris, et passa par Livourne afin de saluer Micali , annaliste des peuples de l'Italie avant les Romains , érudit créateur, sorti du plus brillant bazar de la Méditerranée.

L'Albrizzi apparut à Vérone pendant le congrès, où, malgré la courtoisie qu'on lui témoigna , la Grèce sa patrie devait être cruellement abandonnée.

De là elle se rendit au temple qu'élevait Canova à Possagno, lieu de sa naissance , et l'habitude d'admirer le grand statuaire la rendit coupable de louer dans le Journal des Sciences et Lettres de Trévise, jusqu'à son horrible peinture *.

Dès que le fils de l'Albrizzi fut placé , son inséparable tendresse la fit renoncera tout projet de voyage; lorsque ses amis se plaignaient de ne pouvoir la posséder plus long-temps à la campagne, elle répondait : « Que voulez-vous? Et moi aussi je suis em- « ployée. » A la manière des anciens elle lisait tout , la plume à la main ; aussi a-t-elle laissé des monceaux d'extraits, d'analyses, de remarques, parmi lesquels il doit se trouver bien des pensées fines , des aperçus neufs et de sages jugements.

L'Albrizzi, qui, jusqu'en 1836 semblait douée du privilège de la santé , fut atteinte alors de la plu : horrible des maladies de femme. Elle languit quelques

1 V. ics Voyages, liv. V, chap. 29.

mois , et mourut le 27 septembre , à l'âge de soixanteseize ans. La douleur n'avait altéré ni sa fraîche imagination, ni l'agrément de son esprit. Elles'était fait lire les Mémoires de sa contemporaine et amie, M.me Lebrun, qui lui rappelèrent sa Venise d'autrefois avec ses joyeux passe-temps, sa belle musique religieuse, et sa bonne compagnie de Français émigrés. Ainsi, l'auteur des Ritratti fut quelque peu distraite de ses maux par les récits de notre grand peintre de portraits.

Les derniers instants de l'Albrizzi furent à la fois solennels et touchants ; la vice-reine , princesse de Savoie, était venue la visiter, la consoler, et elle reçut les secours et remplit les devoirs de la religion.

Pendant mes trois derniers voyages à Venise, à une année d intervalle , j'ai pu jouir des traces de ces vieilles mœurs vénitiennes , éteintes et disparues depuis, et qui alors offraient encore trois aimables et dignes représentants, l'Albrizzi, M.nie Justine-Rénier Michiel, l'auteur agréable et savant du livre sur l'Origine des Fêtes de Venise, traducteur de Shakspear, et qui avait patriotiquement défendu sa ville contre l'ennui deM, de Chateaubriand , et Mme Benzoni % piquante héroïne de la Biondina. Venise, sauf l'admirable décoration de la place Saint-Marc, qui coûte annuellement un million d'entretien , n'est plus guère qu'une sorte de grande préfecture allemande ; ses bals , ses fêtes , ressemblent à tous les bals et à toutes les fêtes du reste de l'Europe, avec les modes de Paris et les contredanses de Vienne. La grâce native , le type national de la Reine de l'Adriatique y sont à peu près effacés.

Le salon de l'Albrizzi se fermait à Venise, la même année qui vit clore à Paris le salon de Gérard. Ces deux salons avaient reçu pendant plus de quarante ans les plus grands noms italiens et européens des lettres , des sciences et des arts. Ils n'ont point trouvé d'héritiers ,

1 V. ci-dessus, p. 200.

344 MADAME ALBRIZZï.

car de telles réunions ne s'improvisent point ; le rang et la richesse n'y peuvent rien ; il faut le temps , les circonstances , et sur-tout le mérite , l'esprit , le goût , et l'ensemble de qualités que possédaient seuls celui et celle qui les avaient fondés \ Une main exercée a crayonné le salon de l'artiste français 2 ; le tableau , le catalogue de la plupart des personnages qui ont passé par le salon de l'Albrizzi, complétera l'histoire de cette femme illustre.

La régularité méthodique de la vie d'Hippolyte Pindemonte en faisait une des colonnes , un des ornements de ce salon, pendant ses fréquents séjours à Venise l'hiver et une partie du printemps.

Lauro Quirini, un des juges des Quarantie^ optimiste modéré dans ses goûts divers et nombreux , qui possédait l'art précieux dans le monde , de paraître charmé ou ému des histoires qui lui étaient le plus égales, qui eut beaucoup d'amis et pas un ennemi , fut un des premiers habitués du salon de l'Albrizzi. Il y présenta son oncle, le sénateur Ange Quirini, célèbre par ses Questions hydrauliques sur la Brenta, et sur-tout par son Altichiero , brillante villa d'antiquités qu'il avait formée avec passion , et dont les chefs-d'œuvre ont depuis été vendus à l'encan à la suite des dissipations de sa belle-fille. J'ai ouï raconter à M. le duc de Blacas, toujours si inflexible dans ses principes politiques, excès que sa fidélité et ses sacrifices justifient, que , reprochant un jour à Quirini de recevoir le savant d'Hancarville dont les opinions ne lui semblaient pas

i L'agréable salon de M.mc la comtesse Polcastro, née Quirini, qui a reçu depuis la meilleure société vénitienne et étrangère, était un salon élégant dans le genre des grandes capitales. M.n,c Rénier Michiel a laissé pour l'esprit, la grâce, les talents et les sentiments vénitiens, une nièce digne d'elle, dans M.mc Àdrienne Zannini, femme de l'habile médecin, encore distingué par ses productions scientifiques et littéraires, et son goût éclairé des beaux-arts.

a V. le Salon de Gérard , par M.rac Gay.

très pures , Quirini lui avait répondu ingénument : « Et comment voulez-vous que je ne voie point un homme qui me persuade que mes statues romaines sont des statues grecques? » Le duc de Blacas n'avait guère en vérité le droit de plaisanter sur la repartie de Quirini , car c'était assez sa propre histoire. Je ne puis oublier avec quelle facilité nous autres constitutionnels de la Restauration, nous le désarmions par quelques mots d'archéologie, et à quel point dans les fouilles, et à quarante pieds sous terre, comme le disait une femme d'esprit, il était charmant. Malgré son indulgence envers d'Hancarville, Quirini n'était pas toujours aussi facile. L'avant- dernier doge de Venise, le rigide Paul Rénier *, son ancien ami, ne lui ayant pas accordé un emploi qu'il sollicitait , il fit placer son buste, œuvre de Canova, derrière la porte de sa maison; il ordonna à ses gens de faire dessus ce que d'ordinaire en Italie on fait là, et il donna l'exemple. Averti qu'une telle irrévérence publique, continue, envers le premier magistrat deVenise, pourrait lui attirer quelque désagrément , il retira le buste de derrière la porte et l'envoya à sa villa pour être mis en un lieu encore plus sale. Le buste , vendu avec les autres sculptures de l'Altichiero, fut retrouvé en 1834, par M. Geraldon Bosio, marbrier vénitien , dans le charbonnier d'un forgeron, auquel il achetait quelques colonnes de marbre véronais , et qui l'offrit par dessus le marché.

L'excessive modestie de Cesarotti donnait à son maintien un gauche et timide embarras. Mais dans l'intimité du petit cercle d'amis auxquels son cœur sensible attachait tant de prix , le regard de Cesarotti devenait étincelant , son geste aisé , et son esprit , malgré l'érudition qui le surchargeait- rapide et de feu. Quoiqu'il eût toujours à la bouche le dolce far niente> tant et si injustement reproché aux Italiens, il

1 V. ci-dessus, p. 311.

écrivait sans cesse. L'incertitude sur le choix des idées à mettre en œuvre , lui rendait moins pénibles les plus longues traductions que le plus simple ouvrage original. Il aimait la jeunesse d'une tendresse singulière , parce qu'il la trouvait plus portée à l'enthousiasme de ce beau qui fut l'idole de sa vie. Jamais célébrité ne fut plus en proie ni plus facile aux importuns : lettres, vers, billets, Cesarotti condescendait à tous ces besoins puérils de leur vanité , et il allait jusqu'à retoucher et recomposer même leurs œuvres poétiques. Il répondait rarement à la critique , et quand il le fit , il sut envelopper ses raisons et sa plaisanterie d'une telle urbanité, que l'on ignorait s'il avait caressé ou blessé.

On était entraîné parla conservation vive, claire, substantielle de l'ex-jésuite espagnol, Arteaga, l'auteur érudit des Rivoluzioni del teatro musicale italiano* d'un traité du Beau idéal, écrit dans son idiome natal, qu'il prétendait, par un bizarre orgueil , être la langue des Muses et des Grâces, censeur malencontreux et pédantesque de la Mirra d'Alfieri, défendue avec chaleur, courtoisie et justice, par l'Albrizzi. La réponse de celleci, victorieuse sur la Mirra, ne semble pas tout-à-fait irréprochable. En femme italienne, elle plaisante avec assez de raison sur la froideur du vers de Titus à Paulin , dans Bérénice :

« Que dit-on des soupirs que je pousse pour elle? » Elle a tort de trouver dénués de passion les vers :

« Depuis cinq ans entiers chaque jour je la vois, « Et crois toujours la voir pour la première fois; »

adressés à Bérénice, ils seraient en effet peu flatteurs; ils sont suffisamment animés pour une confidence à un ami , et d'ailleurs des vers que tout le monde a retenus doivent être excellents.

Notre grand helléniste d'Ansse de Villoison, après avoir été plongé toute la matinée clans la bibliothèque Saint-Marc , où il préparait son édition d'Homère , venait se distraire le soir dans ce salon vénitien où il avait été présenté par le célèbre avocat Cromer.

Le docte bibliothécaire Morelli , si avare de son temps, était trop inégal et ignorait l'art, nécessaire dans ses fonctions, de savoir quelquefois supporter les ennuyeux. Il n'avait point quitté Venise et sa bibliothèque; cependant, comme notre bon, notre infatigable Van-Praet, il connaissait toutes les curiosités bibliographqiues de l'univers. Quoiqu'il ne vécût que parmi les livres , ou des hommes qui leur ressemblaient , il était piquant , facétieux même clans la conversation ; le Vénitien perçait à travers le savant.

Le premier maître de l'Albrizzi ,, Zaramelli , avait quitté Corfou ; il jouit à Venise des succès de son élève. Nommé professeur de physique à l'Université de Padoue , il fut encore élu de l'Académie des Sciences , Lettres et Arts de cette ville , qui a le bon esprit d'admettre des académiciennes * , entre lesquelles a dignement et modestement figuré l'Albrizzi.

Parmi les patriciens les plus assidus chez l'Albrizzi. on distinguait le cav. Zulian , un des premiers, des plus généreux protecteurs de la jeunesse de Canova , qu'il fit venir à Rome , pendant son ambassade, et Pesaro, le possesseur de cet immense palais de marbre à Venise, un des plus beaux de l'Italie, qu'il abandonna noblement pour quelques chambres à Londres , afin d'échapper au spectacle de sa patrie conquise.

Le père Franceschinis , né à Udine et barnabite à Rome, s'était, après l'invasion française, retiré à Venise , comme abbé. Doué d'une merveilleuse facilité à tout apprendre, il était théologien, métaphysicien, poète , mathématicien , jurisconsulte, d'une force ex- 1 V. les Voyages , liv. VII , chap. 2.

traordinaire sur les généalogies de toutes les principales maisons de l'Europe , homme du monde au courant des anecdotes , même des caquets de la société des grandes capitales, et très goûté des femmes ; M.me de Staël en avait été charmée. C'était presque un Humboldt, moine et italien. L'abbé Franceschinis , après avoir été inspecteur des travaux hydrauliques dans le pays vénitien, professeur et recteur de l'Université de Padoue et quoique conseiller impérial et chevalier de la couronne de fer , reprit , il y a quelques années, sa vie de barnabite au collège de Monza , où il occupa une chaire de philosophie ; il y mourut le jour de Noël 1840. Malgré ses quatre-vingt-un ans passés et son froc, il jouissait encore d'une robuste santé et faisait les délices de la bonne compagnie.

Le sénateur de Raguse , Michel Sorgo , homme savant , avait traduit la Mérope de Maffei, dans un illyrien , dit-on , fort élégant. L'illyrien est avec le polonais , le russe, le bohème, un des quatre principaux dialectes de cette belle langue slave qui a sa poésie, sa littérature , que parlent plus de soixante-dix millions d'Européens , et que professe maintenant à Paris, avec tant d'éclat, l'illustre banni Polonais Mickiewicz. De fort judicieuses observations sur la création de cette chaire de slave , dans l'enseignement étendu et si perfectionné de notre capitale, avaient été précédemment publiées en tête de la traduction de l'épopée illyrienne d'Osman * en vingt chants, par l'aimable neveu de Michel, le comte Antoine Sorgo, accueilli, fêté dans les premiers salons de l'Europe, dont nous jouissions encore il y a peu de mois , et qui fut l'un des plus anciens et des plus constants amis de l'Albrizzi.

L'émigration vint jeter l'esprit français au milieu de ces conversations vénitiennes qui , par leurs grâces piquantes , lui étaient assez analogues. Là, se rencontrèrent Maury, Lally Tollendal, noms éclatants, gêné-

reux à rapproche de nos orages civils et dans l'exil, ternis depuis parles honneurs et la prospérité. Le salon de l'Albrizzi reçut des courtisans tels que les Polignac et le bailli de Crussol , ainsi que les compagnes de leur vie fugitive , l'amie calomniée de Marie-Antoinette et l'élégante marquise de Groslier , femme supérieure , distinguée , chantée par Voltaire l , surnommée par Canova la Raphaël des fleurs , si passionnée pour les célébrités à la mode, littéraires ou artistiques, morte en 1829 , plus qu'octogénaire et aveugle , mais rayonnante d'ame et d'inspiration, et improvisant éloquemment sur l'avenir menaçant de la France. L'Albrizzi fut amie du spirituel marquis de la Maisonfort , véritable type de l'émigré français , par le dédain , l'ignorance de la langue et de la littérature du pays où il était jeté, par sa fragile légèreté de mœurs , sa gaîté dans la mauvaise fortune , et son insouciance, son incapacité à profiter de la bonne. Un piquant débris de cette société française exilée au sein des lagunes, survit encore: M. Elzéar de Sabran, d'un caractère si doux, si candide , si distrait > d'un esprit fin, d'un talent poétique élevé, qui a composé de très ingénieux apologues inédits et un poème touchant du Repenti?*, bien que jamais auteur ne dût être moins plein de son sujet.

Le vif, le mondain, le sémillant Denon , apparaît comme un contraste au sein du désert et au milieu des graves et lourds monuments de l'Egypte ; sa relation musquée est bizarre sur un tel sujet. Cet ancien diplomate et gentilhomme ordinaire de la chambre de Louis XV et de Louis XVI, obligé, au commencement de la Révolution, de quitter Venise comme suspect de jacobisme , tint à emporter le portrait de l'Albrizzi.

1 Charmé de son esprit , il lui avait offert d'emporter de Ferney tout ce qu'elle voudrait : elle choisit sa plume qu'elle avait conservée.

L'ouvrage excellent de M.me Lebrun , enfanta une prodigieuse quantité de sonnets et de madrigaux , quoique l'original dépassât la trentaine. A la vente de Denon, il fut acheté par le comte Thomas Mocenigo Soranzo , pour être offert au comte Giuseppino Albrizzi, qui le conserve religieusement.

La distraction du commandeur de Châteauneuf lui donnait parfois l'air stupide. Il n'est rien de plus divers que les constitutions de notre amour-propre , elles varient presque autant que les tempéraments ou les différentes sortes d'ivresse. L'amour-propre de Châteauneuf était naïf, crédule , quelle que fût l'exagération de la louange. Tragédien-amateur des pièces de Voltaire et de Crébillon , qu'il joua chez l'Albrizzi , et avec elle, il ne put jamais l'entraîner au fracas de sa bouillante déclamation. Cette manie tragique le rendait parfois un peu ridicule. Un jour de représentation, qu'il s'agitait violemment entre deuxportes, quelqu'un le croyant indisposé , lui demanda ce qu'il avait : « Ce n'est rien, répondit-il, je m'inspire. »

Le polyglotte suédois Akerblad, le correspondant de Paul-Louis Courier, et Hamilton, le grand archéologue, le possesseur de la célèbre collection de vases étrusques, le funeste ambassadeur d'Angleterre à Naples *, arrivèrent ensemble dans la société de l'Albrizzi ; ils ajoutèrent à sa variété et à son agrément par leur vaste savoir.

Le frêle Bertola , le doux panégyriste italien de Gessncr, était encore un improvisateur inspiré et un excellent couleur. Son amour-propre ingénu avait de la grâce et paraissait presque un calcul. Il faisait habilement à chacun les honneurs de son esprit, et on le quittait content non seulement de lui, mais aussi de soi-même.

L'intrépide général Cervoni , d'un si redoutable

1 v. ci-après, p. 875, note.

aspect, qui avait signifié à Pie VI la iin de son règne, et complimenté Pie YII aux Tuileries , parlait en vrai Corse de la vengeance, de l'amour , de l'amitié, de l'honneur. Il avait le talent des vers, une vaste mémoire, et il offrait l'un de ces caractères à la fois héroïques et spirituels , tels qu'en produit sa patrie1.

Le grand médecin Aglietti, si compatissant aux malheureux, était sans pitié pour les nerfs des jolies femmes, et il désolait ces aimables malades par sa distraction volontaire. Malgré sa renommée et ses succès , il affectait un singulier scepticisme médical. Fou de tableaux, d'estampes, pour l'acquisition desquels seulement il thésorisait, certains malades prenaient le parti de les retourner quand ils attendaient sa visite. L'activité d'Aglietti était extrême. Après avoir pratiqué toute la journée, il consacrait la nuit à étudier ou à rédiger ses consultations qui se répandaient par toute l'Europe. Il s'enveloppait l'hiver de fourrures comme Bossuet, se plongeait à deux heures du matin dans sa peau de lion, et plus d'une fois son valet le trouva le lendemain profondément endormi à terre après avoir glissé de sa chaise.

Le sombre et sauvage Ugo Foscolo fut adouci par la bonne grâce de l'Albrizzi. Il rompit à ses conversations le silence de son visage et de sa voix, et il s'animait en discours abondants et faciles.

Le cav. Mustoxidi était un Grec digne du siècle de Périclès : l'expression de ses yeux et de sa physionomie , sa douce et facile éloquence , son enjouement , sa subtilité , l'attrait qu'il inspirait à tout ce qui l'approchait, l'auraient fait réussir dans le salon d'Aspasie, s'il eût moins horriblement fumé.

j Le Français d'Hancarville, l'auteur des Recherches \ sur l'origine, l'esprit et les progrès des arts de la

, V. les Voyages en Corse , à l'île d'Elbe et en S ar daigne , liv. I, 1 chap. l\k.

352 MADAME ALBR1ZZI.

Grèce ^ et des Vases d'Hamilton, et de quelques compilations obscènes, baron de sa façon, érudit et plus qu'octogénaire, était encore plein d'esprit, d'imagination, de mouvement et d'avenir. Il fut aventurier dans ses voyages, systématique dans sa science. Riche, sybarite même , ou pauvre et mendiant , il n'avait eu qu'un but, la gloire , qui lui échappa. Il est un nouvel exemple qu'elle ne s'acquiert que par la dignité morale et l'unité de la vie.

L'abbé Barbieri de Padoue, célèbre aujourd'hui par sa prédication à la fois évangélique et philosophique , et la réforme qu'il a tentée dans la chaire italienne, fut consulté sur l'éducation du fils de l'Albrizzi, son cher Giuseppino.

Le savant, le laborieux, l'infatigable statisticien et géographe vénitien Adrien Balbi , fut encouragé dans ses premiers travaux par l'Albrizzi. L'auteur de l'Atlas ethnographique du globe a renouvelé et étendu cette science de la statistique, ancienne, née dans sa patrie, et dont le discours du doge Thomas Mocenigo, sur la situation de la République, prononcé en 1420, au moment de la guerre avec le duc de Milan, est regardé comme un modèle par un très bon écrivain de statistique actuel, M. Quadri, aussi de Venise.

Le disert, l'agréable Capodistrias , le martyr futur et malencontreux de la régénération de sa patrie , fut de la société de l'Albrizzi. Elle goûta sa douce et fluide éloquence plus faite pour les bosquets de l'Académie , que pour les conseils d'un état divisé et naissant.

Canova, reconnaissant de la description de ses sculptures , exécuta pour le salon de l'Albrizzi le buste de sa compatriote Hélène, ouvrage plein de charme et de volupté , chanté par Byron dans ces vers qui offrent un éloge de l'artiste , de la ligure , et de celle qui la possédait :

« Vois dans ce marbre aimé au-dessus des ouvrages

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et de la pensée de l'homme, ce que la nature pouvait, mais ne voulait pas faire , et ce que la beauté et Canova peuvent! Au delà du pouvoir de l'imagination, au delà de Fart vaincu du barde , avec l'immortalité pour dot, contemple l'Hélène du cœur. »

In this beloved niarble view Above the wofks and thought of man What nature could but would not do And beauty and Canova can !

Beyond imagination's power Beyond the bards' defeated art, With iniiiîortality lier dower Behold the Hëien of the heartl

La coiffure de la tête a la forme d'un œuf tronqué et rappelle heureusement la naissance de la fille de Léda.

Lord Byron avait surnommé l'Albrizzi la Staël de Venise , éloge qui suffirait à sa gloire. Comme quelques hommes de génie , il faisait assez peu de frais pour le monde, et il avait la mauvaise habitude de parler plutôt à son voisin qu'à la compagnie, L'extrême douceur de sa voix contrastait avec l'âpreté de ses sentiments : détestant ses compatriotes qui avaient condamné ses mœurs et ses torts domestiques, il haïssait notre nation et notre littérature actuelle, et méprisait la littérature moderne de l'Italie, à l'exception du seul Âlfieri. Il ne dit jamais un mot de français, langue qu'il dut savoir et prononcer assez mal, si l'on en juge par les vers de M. de Lamartine, sur le Tasse, qu'il inscrivit dans la prison de Ferrare *. Les femmes étaient très curieuses de le voir; mais elles n'osaient, par une sorte de pudeur, le regarder en face, et plus d'une fois, charmées de son maintien et de sa noble physionomie , elles disaient tout bas, quel dommage! (è pur peccato!)

• V. ci-dessus , p. 270.

Son irritabilité poétique était très vive. Une dame vénitienne ayant eu la témérité de critiquer un de ses vers, on l'entendit s'écrier qu'il voudrait la noyer dans l'Océan : la lagune ne lui semblait point assez profonde. L'annonce d'une traduction le faisait pâlir, et il frémissait à l'idée de cette sorte de trahison. Il lui arriva de revenir le soir, chez lui , à la nage , et afin d'échapper aux coups de rames des gondoliers , il traversait , habillé , le grand canal , tenant une lanterne audessus de l'eau. C'est ainsi qu'il abordait à ce palais Mocenigo , témoin des scènes peintes dans ses curieux Mémoires, qui n'ont pas tout dit et qui prouvent que la considération n'est pas toujours compagne de la gloire. Celle de Byron s'est arrêtée : la vie de l'homme gêne l'admiration de la postérité et la rend méfiante. Les abondantes aumônes de Byron , pendant les deux années qu'il passa à Venise, quoiqu'elles ne fussent pas sans ostentation, peuvent toutefois lui mériter quelque indulgence , car elles égalent la dissipation de ses honteuses voluptés.

M. de Chateaubriand n'avait point été chez l'Àlbrizzi , lors de son pèlerinage à Jérusalem et de ses injustices contre Venise, qu'il n'avait fait que traverser, injustices si chaleureusement relevées par M.mc Renier Michiel , et sur lesquelles il est depuis tout-à-fait revenu. 11 était absent de Paris lors du voyage de l'Albrizzi ; elle n'avait pu arriver à lui au milieu des travaux politiques de Vérone; il apparut dans son salon, en 1833 : alors il n'avait plus d'autres dignités que son génie.

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