PELLICO
Une des premières et vives impressions que j'aie reçues en Italie , fut à Milan ma visite à Monti. L'auteur de la Baswilliana était retenu au lit , souffrant , anéanti. Malgré ses infirmités et la trivialité du bonnet de coton , sa physionomie était encore noble et son regard plein de poésie. Il parlait d'une manière intéressante de la littérature et de la langue italiennes, de la dérivation de celle-ci du provençal; il appréciait les laborieuses recherches de M. Raynouard ; il rappelait un travail sur le même sujet, auquel il avait commencé à se livrer avec Perticari, et que la mort de ce dernier avait interrompu \ Il me demanda des nouvelles de Botta , le premier historien contemporain de l'Italie, comme Monti en fut le premier poète. Les soins touchants que lui prodiguait sa fille, veuve de ce généreux Perticari, les grâces et les talents de cette jeune femme, si bien chantée par son père , me rappelèrent une des filles de Milton sous le ciel de l'Italie. Monti composa, sur le retour de sa fille Constance, le beau sonnet dans lequel il s'excuse auprès de ses amis de parler si
peu :
Net fiso riguardar Camato obbietto.
M.me Perticari, grande musicienne et poète, avait aussi traduit plusieurs traités de Sénèque et l'historien Cornélius Nepos. Elle mourut à Milan le 6 septembre
1 F. sur ces recherches le chap. XII de la Difesa di Dante , de Perticari.
1840, âgée de 46 ans, dont elle passa au lit les trois derniers , triste fin d'une destinée commencée au sein des plaisirs et de la renommée.
J'ai connu à Vérone et à Venise, Hippolyte Pindemonte , autre grand poète contemporain, que l'Italie a perdu presque en même temps \ Pin démonte avait voyagé en France, en Suisse et en Angleterre. Arrivé à Paris en 1788, il y séjourna dix mois. Il fréquenta Alfieri alors occupé de la réimpression de ses tragédies, et qu'il avait connu cinq ans auparavant à Venise. Ce fut d'après ses judicieuses remarques au moment où les exemplaires arrivaient de chez Didot , qu'Alfieri prit le parti de supprimer le tome premier, détail bibliographique qu'il dédaigna à tort de rapporter dans ses vivants Mémoires. Parmi les variantes qu'il indiqua , était celle du vers de la 2.e scène de l'acte I.er du Philippe :
Tu pur tuo aspetto a me infeiiee togli? qu'il fit moins durement changer en :
Sfuggi tu pure un infeiiee oppresso ?
Il fallait toute la modestie de Pinclemonte pour obtenir qu'un poète aussi irritable qu'Alfieri consentît à refaire un volume entier, lui qui avait traité avec tant de mépris ses divers critiques, et riposté par cette virulente épigramme à quelques observations du savant avocat
1 Monti, né le 19 février 1753, est mort le 9 octobre 1828; Pindemonte, mort le 17 novembre , naquit la même année que Monti : s'ils différèrent par le talent, l'un, âpre, passionné, éclatant; l'autre , dota et mélancolique, leur carrière fut parfaitement égale, Un mais s'était à peine écoulé depuis la mort de Monii , qu'une souscription était ouverte en Italie , afin de lui élever un monument sur une des places de Milan. Vérone n'a pas été moins reconnaissante envers Pindemonte; sa mémoire doit y recevoir te même honneur, e! son ancienne amie, M.me la baronne Silvia Cnrtoni Ver/a, fut mise à la tête de la souscription.
Lampredi : « Moi professeur de l'Université , attendu « et vu la témérité d'un certain Alfieri qui va impri- « ruant des tragédies, dans lesquelles il n'y a pas cette « harmonie qui, me plaisant à moi , plaira à tous ; par « la prescience que donne la robe, moi, je lui interdis « l'immortalité. »
lo professer deiïUniversità
Udita e visla la lemerità
D'un certo Alfieri, clie stampando va
Tragédie, in eut quell' armonia non v'ka,
Che a me piacendo a tutti piacerà ;
Per prescitnza, che la toga dà,
lo gCinibicco l' 'immort alita.
Le petit poème de Pindemonte, la jFrawaa, qu'il publia peu après la convocation des Etats-Généraux, partage les vœux et les illusions généreuses de l'époque. Il est impossible de ne pas éprouver une douleur profonde, en voyant disparaître de tels monuments. Ces hommes supérieurs furent aussi des hommes excellents , simples , religieux , sincères.
MM. Manzoni et Silvio Pellico, qui, avec quelques théories différentes , semblent appelés à leur succéder, se recommandent par les mêmes qualités du cœur et par des principes peut-être encore plus élevés. M. Manzoni a défendu, contre Jean-Jacques et M. de Sismondi, l'alliance possible du catholicisme et de la liberté dans un pays qui ne lui en offrait point d'exemple, et sous une domination peu favorable à ce genre d'idées. Son éloquent traité Sulla Morale cattolica est une nouvelle preuve de la puissance du génie italien , toujours au niveau des grands principes de la civilisation , malgré les obstacles dont il est entravé. De pareils caractères font un singulier honneur à l'Italie, si, comme nous le pensons, les caractères littéraires sont une expression assez juste des mœurs publiques, et ne les
358 MOÏNTI, PIKDEMONTE, MAxVZOM, SILVIO PELLICO.
représentent pas avec moins de fidélité que les ouvrages des écrivains.
Il faut remarquer, à la gloire de Manzoni et de Silvio Pellico, qu'à l'époque où les doctrines des philosophes français , usées par leur violente application , passées démode depuis la conversion de M. de La Harpe, l'apparition secourable du Génie du Christianisme ^ et autres causes analogues, étaient reprises et recrépies du vernis poétique par Byron, Shelley, Ugo Foscolo, alors Manzoni et Silvio Pellico réagirent contre cette littérature de la matière et du désespoir, et ramenèrent aux principes du spiritualisme chrétien et des espérances immortelles. Le succès n'a point faibli : un des plus immenses débits de livres que l'on connaisse dans les annales de la librairie, a accueilli les Promessi Sposi et les Prigioni. La seconde régénération religieuse due à l'Italie et alliée aux idées de morale, d'humanité et de liberté, sera plus durable que la première; elle ne se mêle point aux opinions politiques , à des regrets des choses d'autrefois , elle s'étend au delà du beau monde, et l'exemple delà conversion, bien que sincère et remarquable de La Harpe et de l'abbé Raynal, doit être moins puissant que le martyre de Pellico*
J'ai récemment visité Silvio Pellico, et je puis attacher une physionomie à cette renommée si pure. Il était à la campagne, dans une charmante vigna de la colline de Turin, près Montcalier, chez une française distinguée, M.mc la marquise de Barol , née Colbert, vénérée pour sa bienfaisance éclairée et son active charité *, et qui lui a ouvert le plus honorable asile.
, M.mc de Barol s'est vouée au soulagement des pauvres, des malades et des prisonniers. Elle a créé une maison de refuge pour cent filles repenties, qui travaillent , et dont les ouvrages aident à faire aller rétablissement ; cent vingt à cent trente petits garçons el autant de filles sont reçus dans son propre palais et confiés à quatre sœurs de Sainle-Anne-de-Ia- Providence, premier exemple des salles d'asile aujourd'hui si généralement adoptées en Italie. Il a même été imprimé à Turin en 1839, un joli
Un parfum de religion semble s'exhaler autour de cette demeure. A l'entrée de la vigna^ sur un portique agreste , sont peints deux anges avec la légende in spe ; sous le portique deux fresques latérales offrent, la première , le retour des envoyés de Moïse chargés de reconnaître la terre promise et rapportant la grappe de Chanaan, avec ce verset : « Ils coupèrent une branche « de vigne avec sa grappe que deux hommes por- « tèrent. » (Absciderunt palmitem cum uvâ sud quem portaverunt duo viri) '; et la seconde, Ruth glanant dans le champ de Booz, avec ce verset : « Ecoutez, ma « fille! suivez partout où Ton aura fait Ja moisson, n (Audi, filia ! ubi messuerint , sec/uere) 2.
La petite chapelle de la vigna^ garnie d'ornements travaillés de la main de M.me de Barol , inspire le plus touchant intérêt et une tendre vénération , sur-tout lorsqu'on la visite et qu'on peut y prier avec Silvio Pellico , l'aide, le confident des pensées pieuses et des bonnes œuvres de cette femme accomplie.
Les personnes enthousiastes qui exigent du poète , soit la tête de M. de Chateaubriand, le cou de Byron , ou le port cle M. de Lamartine, éprouveront quelque mécompte à l'aspect de Silvio Pellico. Il est d'une taille petite, d'un teint pâle, d'un air souffrant, et malgré la largeur protubérante du front, son regard est caché , éteint derrière des besicles. Toutefois, ses manières sont vives , empressées et ne manquent point d'agrément. Mais l'ame supplée en lui à la débilité du corps, et bientôt on ne voit , on ne sent plus qu'elle.
Le christianisme de Silvio Pellico n'est pas seulement celui d'un poète et d'un homme sensible, mais encore celui d'un érudit et d'un raisonneur. 11 connaît les
recueil de prose et de vers à leur usage, Raccolta di prosa e poésie a pro degli asili d'infanzia.
Nombres, XIII, 2Zi.
a Ruth.ll, 8 et 9.
meilleurs apologistes de la religion , et sait bien l'histoire de l'église. La conversation étant tombée sur la remarque de Rousseau , que « la philosophie ne peut faire aucun bien que la religion ne le fasse encore mieux , et que la religion en fait beaucoup que la philosophie ne saurait faire » , nous parlâmes de la tolérance. Je citai le trait du pape saint Grégoire qui fit rendre aux Juifs de Cagliari, par l'évèque Janvier, la synagogue que l'un d'eux, nouveau converti, avait violemment changée en église i : Silvio Pellico ajouta à ce fait quelques détails qui avaient échappé à ma lecture des Lettres de saint Grégoire. Il parla avec enthousiasme et raison de l'histoire papale de Grégoire VII, qu'il regarde comme un saint plein de courage et de génie, et il était charmé de l'Histoire d'Innocent III , par M. Hurter.
Les habitudes religieuses de ma femme, qui m'accompagnait, me mirent à même de pénétrer quelquesunes des pratiques de piété de Pellico. Elle l'avait consulté sur l'achat de quelques livres de dévotion que j'avais vus portés au catalogue des frères Giannini et Fiore, de Turin. Silvio Pellico nous avoua qu'élevé par une mère chrétienne et française, ses livres de piété , à l'exception de Ylmitation qu'il lisait en latin , étaient français ; qu'il usait tout bonnement de la Journée du Chrétien, des Délices des Aines pieuses et sur-tout des écrits du grand-maître de la vie spirituelle, saint François-de-Sales ; que le plus souvent un seul verset de l'Ecriture ou le Pater même suffisait à sa méditation, et que sa prison l'avait obligé et habitué à recourir plutôt à l'oraison qu'a la lecture.
La rencontre de Silvio Pellico m'est restée comme Je souvenir d'une apparition bienheureuse. Quelque chose de plus haut que la littérature , que la poésie
•V. les Voyages en Corse, à L'île d'Elbe et en S ar daigne. Liv. 111, chap. 5.
même, s'exhalait de cet homme. L'amitié qu'il m'accorda , les dernières paroles qu'il me dit sont devenues pour moi un lien à part , solennel , sacré ; car ces paroles avaient été : « C'est en Dieu qu'il faut nous aimer. »
Le bruit de la mort de Silvio Pellico, si heureusement démenti, vint un moment ajouter à la religion de son souvenir. Il m'avait écrit quelques semaines auparavant une lettre qui témoignait une singulière estime pour l'activité et les travaux des écrivains français; elle se terminait par ces mots touchants : « Vous m'appelleriez en vain à votre secours. Avec la triste santé que j'ai , on renonce aux entreprises; on ne fait plus que végéter , sourire avec sympathie au bien que font les autres, et attendre doucement au pied de la croix le jour du passage. »
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