‹ Curiosites et anecdotes italiennes--Chapitre 5 sur 53 · ANGE PANDOLFINI · texte numérisé non relu

ANGE PANDOLFINI

« mains» des pieds, de la langue, et de tous mes « membres, comme j'ai fait de l'esprit et de l'in- « telligence , les appliquant à des œuvres qui rendent « de l'honneur et de la renommée , et qui contribuent « à la prospérité de notre patrie , de notre famille et de « nous-mêmes.

« La vie modeste, reposée et gaie, fut toujours la « meilleure médecine.

« La santé du vieillard atteste sa continence dans la « jeunesse.

« Les moyens de la santé sont un exercice modéré « et agréable. Cet exercice excite la chaleur et la force (( naturelle; il écume les matières superflues et les « humeurs mauvaises; il fortifie les facultés du corps « et des nerfs ; il est nécessaire aux jeunes gens , utile « aux vieillards. Celui qui ne fait point d'exercice ne « veut vivre ni sain ni joyeux. On lit que Socrate « dansait et sautait dans sa petite maison pour <* s'exercer.

« L'exercice est presque toujours possible. Si on en « était empêché , la diète , la sobriété , ne manger ni « ne boire qu'avec la faim ou la soif, peuvent être très « utiles.

« L'homme sain peut toujours gagner quelque « chose, le mal portant ne peut être regardé comme « riche. »

Pandolfini était doué d'un excellent estomac qui dut aider à sa philosophie. A une extrême vieillesse, il digérait du jour au lendemain des aliments durs et crus.

« Il y a une règle courte, générale, parfaite, c'est « d'étudier ce qui nous est contraire , de s'en garder, « et de continuer et de suivre ce qui nous a réussi. « Outre la santé, cette règle produit la beauté, car « c'est par la sobriété que viennent la force, le bon « sang et la fraîcheur du visage.

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« Le temps doit être consacré à des exercices « louables, à l'étude des lettres, et non à des choses « basses et frivoles. Je ne donne à chaque chose que « le temps qu'elle réclame. Jamais je ne reste oisif, « j'échappe au sommeil, et je ne me couche que vaincu « par la fatigue. Afin qu'une action ne se mêle point à « une autre , et que je ne me trouve pas en avoir plu- « sieurs d'inachevées et d'avoir peut-être terminé les « moindres et laissé les principales , dès le matin à « mon lever, je me dis : aujourd'hui qu'ai-je à faire « dehors? Et j'assigne son heure à chaque affaire. »

Le proverbe des sages, se hâter lentement > est indiqué et pratiqué par Pandolfini.

a Le temps fuit aux négligents, qui finissent par être « contraints de faire à la hâte et péniblement ce qu'ils « auraient pu faire d'abord avec facilité et bien. Toute « chose en son temps est aisée : hors de leur saison , « les fruits les plus abondants sont rares et médiocres. « Les actions auxquelles on doit se livrer en premier sont « celles sur lesquelles la fortune n'a point de prise. Le « soir, il faut se rendre compte de tout ce qu'on a fait le « jour, suppléer de suite autant que possible, à ce qui « aura été négligé , et sacrifier plutôt son sommeil que « le temps. Le sommeil, le manger et autres choses « pareilles peuvent être remises au lendemain; l'occa- « sion et le temps, jamais. »

Pandolfini se résume en disant qu'il emploie son ame et son corps et ne perd rien du temps , parce que ces biens lui semblent ce qu'il possède davantage.

« Les richesses, le pouvoir, la souveraineté ne nous « sont pas propres, et nous ne les possédons et n'en « usons que sous le bon plaisir de la fortune , laquelle, « changeante et injuste, réduit à la pauvreté, à la soli- « tude, à la misère, les familles, les villes, les provin- « ces, les royaumes, les empires, et efface jusqu'à « leurs noms.

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« Quant aux choses accordées par la fortune , je n'en « use que lorsqu'elles me sont devenues propres , et « que je crois les avoir gagnées. Ces biens sont la fart mille, la propriété, la position , l'honneur, les amis, « les parents. »

Pandolfini avait passé par la plupart et les plus importants des emplois publics, et rien ne lui paraissait moins digne d'être recherché , et savez-vous pourquoi?

« C'est qu'ils sont pleins de périls , de déshonnêtetés, « d'iniquités et manquent de solidité ; parce qu'il y a « de la honte à les mal conduire ; parce que le com- « mandement y est préféré à la vraie dignité ; parce « qu'il faut plutôt ordonner que conseiller. La vie po- « litique est toujours celle qui m'a le moins plu. C'est « une vie d'injures, de jalousies, de hauteurs, de «soupçons, de malaises, de fatigues et de servitude. « Vous êtes enveloppé du brouillard de l'envie , des « nuages de la haine, de la foudre de la vengeance, « et emporté par tous les vents. Les employés de l'E- « tat ne sont que des serfs publics. Il faut s'assembler, « recommander, se livrer à mille pratiques , prier l'un , « répondre à l'autre , servir celui-ci , contrarier celui- « là , complaire , rivaliser, insulter, s'incliner, ôter « son capuchon, et donner tout son temps à de telles « opérations sans en retirer aucune solide amitié , « mais bien plutôt des inimitiés infinies. C'est une vie « pleine de mensonges , d'attrapes , d'ostentations , « de vanités et de fausses pompes. L'amitié ne dure c qu'autant que l'intérêt , et dans la nécessité , per- « sonne n'observe plus ni sa foi ni sa parole. Vous « êtes assailli de perpétuelles réclamations , de doléan- « ces, d'innombrables accusations, de reproches, de « blâmes et de séditions. Autour de vous rôdent des

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« hommes avares, querelleurs, importuns, injustes, « indiscrets , turbulents , insolents. Ils vous remplis- « sent les oreilles de soupçons , l'ame de cupidité , l'es- « prit de doutes, de peurs et de haines. Il faut aban- « donner sa boutique1, ses affaires pour servir aux « volontés et à l'ambition des autres. »

Niuna cosa meno stimo3 niuna cosa pare a me in uno uomo degna di minore onore 3 cke trovarsi in questi stati pubblici; c sa pelé perché? Imperocclù non sono da pregiarli ne da desiderarli pe' pericoli ■, per le disonestà , per le ingiustizie cke lianno in loro* e perche non sono stabili ne durabili : ma caduchi , dcboli e fragilij e infami per non reggerli bene^ usare imper io piuttosto ^ che dignité , commandare piuttosto * che consigliare. Ogni altra vila > ogni allro studio ■> ogni altro stato ni è sempre plu piaciutOj che questo degli stati o statuait ; la quale vila debbe dispiacere a ciascuno. Vila d'ingiurie * d'invidie ^ di sdegni e di sospetti; piena di disagij, fatiche e incommodi* e piena di servitii; nebbia d'invidia^ nugolo d'odio^ folgore di nimistà sottoposta a ogni traverse) vento. E che veggiamo noi di questi ^ che si travagliano e danno assidui allô stato j altra differenzia ^ che da pubblici servi? Ragunatij consiglia , pratica* priega questo ,, rispondi a quest' altro* servi costui* dispetta a uno altro > compiaci* gareggia j ingiuria ,, inchinati , scappucciati , e tutto il tempo dare a simili operazioni sanza niuna ferma amicizia* anzi piultosto infinité nimistà. Vita piena di bugie ; di finzioni , ostentazioni * vanità e pompe falze; perche tanto durano le loro amicizie , quanto l'utile dura air amico; e quando bisogna* non vi si trova chi osservi fede o promessa Odonsi continui richiami e doglienze e

1 Dans les vieilles mœurs de Florence , tout citoyen était marchand. Encore aujourd'hui il existe dans plusieurs palais un petit guichet entre deux fenêtres , où se débite en détail le vin du maître. Depuis même rétablissement du grand-duché , les princes ont fait nominativement partie de l'un des quatorze arts ou métiers.

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innumerabili accuse * e riprensionij, e biasimi^e tumulti; e sempre intorno a le si rivolgono uomini avaria litigiosi^ importuni, ingiustij indiscreti s inquieti, insolenti. Empionti gliorecclii di sospetti , V animo di cupidigia^ la mente di dubbjj, dipaure, d'odio e d' inimicizie . Convienti abbandonare la botte ga^ i tuoi fatti proprj per se guitare le volonté e ambizioni d'altri.

La vie électorale semble encore plus dure à Florence que de nos jours à Paris ; les cabales politiques y sont non moins actives , et la fièvre du pouvoir est tout aussi ardente. On en peut juger par l'éloquente diatribe de Pandolfini :

« Il s'agit de renouveler tantôt les magistrats, tan- « tôt les lois ; de pourvoir aux revenus , aux dépenses, « aux nouvelles charges, à la paix, à la guerre; de « satisfaire les partis. Au milieu de tant de pratiques « et de menées, tu ne pourras faire, quoique soutenu, « ce que tu voudras. »

Pandolfini traite, ainsi qu'on voit, et qu'on le verra bientôt , des amis politiques, mots nouveaux appliqués à des sujets anciens :

« Chacun veut que son avis l'emporte, et le magis- « trat , obligé de céder à l'ignorance et à l'arrogance « des autres pour plaire à un seul ou à un petit nom- « bre, déplaît à cent. Ah! pouvoir dangereux, désir « trompeur, misère volontaire, ambition qui n'est ni « fuie ni haïe comme elle le devrait , parce que cette « servitude paraît revêtue d'honneur! Oh! sottise des « hommes qui estiment tant d'être précédés par les « trompettes et de marcher avec le bâton , qu'ils y sa- « crifient leur vrai repos et leur liberté ! Oh ! fous pleins « de fumée, d'orgueil, d'avarice, vous n'êtes au fait « que des tyrans! Ils ne peuvent souffrir d'égaux, ils « ne veulent vivre que pour dominer et opprimer de « plus faibles, de plus dignes, et de plus anciens « qu'eux, et rependant ils veulent gouverner! Afin d']

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« arriver, ils favorisent les méchants , ils courent des « dangers, ils s'emportent à la dernière licence, et « s'exposent à une mort violente; ils appellent hon- « neur, la complicité avec les présomptueux , les ar- « rogants, les vaniteux; ils ne savent vivre avec les « bons; ils ne prisent l'honnêteté ou la justice, qu'au- « tant qu'elle leur rapporte', et que par elle ils parais- « sent en valoir mieux ; ils font plus de cas du savoir- « faire qui les enrichit aux dépens des revenus de « l'Etat. Certes , celui qui dans un tel esprit entreprend « la carrière des emplois , est détestable citoyen ; « il ne peut avoir de contentement ni de repos dame, « s'il n'est d'une cruelle nature ; puisque sans cesse il « doit prêter l'oreille aux doléances, aux pleurs, aux « lamentations des malheureux, des veuves, des or- « phelins , tant de la ville que du dehors , qui cher- « client à se relever avec l'aide et l'argent du public. « Quel peut être le contentement de l'homme d'état, « obligé qu'il est de montrer tout le jour son visage à « des gens vivant de rapines et de fraudes, espions, « détracteurs, faiseurs de scandales et de mensonges, « pourvu que par là ils remplissent leur bourse? »

La torture que la faction des Médicis fit depuis subir à Machiavel paraît dès lors bien fréquemment employée par elle.

« Quel plaisir peut avoir celui qui chaque soir tord « les bras des accusés, violente leurs membres, en- « tend leur voix plaintive crier miséricorde, et qui se « fait le boucher et le déchireur de membres humains? « Homme sensible et miséricordieux, voudras -tu le « pouvoir, chercheras-tu le pouvoir; diras -tu oui, « parce que tu croiras louable de souffrir ces gênes « pour châtier les malfaiteurs et favoriser les bons? m Ainsi, pour châtier les méchants, toi-même deviens « pire.

« Je ne reprends pas celui que la patrie honorera

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« pour sa vertu et ses^ actes, et à qui elle imposera la « charge de ses fonctions ; je dis, au contraire, que le « véritable honneur est d'être estimé de tous les ci- « toyens. Mais faire comme la plupart , se soumettre « à celui-ci , marcher à la queue {[are coda ) de celui- « là, afin de l'emporter sur les plus dignes , au moyen « des sectes, des coteries et des conjurations, et vou- « loir faire du pouvoir sa boutique (volere lo stato corne « sua bottega), le réputer sa richesse , le réputer la dot « de ses filles , lutter contre une partie des citoyens et « mépriser l'autre; cela est chose très pernicieuse à « l'Etat. »

Pandolfmi invitait ses enfants à ne point rechercher les emplois.

« Je désire que vous vous absteniez du pouvoir pour « ne pas faire du bien public le vôtre , et ne pas chan- « ger ce que la patrie vous accorde de dignités en avan- « tages et en gain. Celui qui veut ainsi le pouvoir en « fut toujours renversé, et il n'y eut pas d'esprit si di- « vin, ni de puissance si haute, qui put ou sut se « maintenir, et qui , voulant monter ce cheval de « l'Etat , n'en ait été culbuté. Certes , si le pouvoir « n'arrivait qu'aux bons et aux dignes, il ne devrait « pas être refusé, bien qu'incommode et plein d'envie ii et de périls. Ajoutez qu'après toutes vos fatigues et « vos veilles, le hasard ou la fortune seront plus loués a que votre vertu , vos soins et vos talents. Le conseil « téméraire et empesté d'un très insolent citoyen , a * souvent plus de faveur auprès de la multitude que « celui d'un sage. C'est ce qui s'oppose à ce que les « bons puissent bien mener les choses, et administrer « comme il faut la République, sans éprouver des mé- « comptes et des déplaisirs. Axiochus, dans Platon, « dit que la multitude est une volonté opiniâtre , une « inconstance ignorante et volage que l'erreur conduit, « toujours ennemie de la raison et comparable à une

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a trompette brisée, dont on ne peut tirer que de faux « sons. »

Pandolfini , au milieu même des plus généreux conseils qu'il adresse à ses fils et à ses neveux , ne perd jamais de vue l'intérêt domestique.

« Il faut apprendre à ses enfants, d'abord à être maî- « très d'eux-mêmes , à refréner leurs volontés ; les « disposer à acquérir avec amour et révérence la vertu, « la louange, la faveur; à être zélés non seulement pour « soi, mais pour la patrie et les amis, sans pour cela « négliger ses affaires, et de manière qu'il ne nous « advienne pas trop de dommage. La chose publique, « honnêtement administrée, ne pourvoit pas aux né- « cessités privées, et les honneurs du dehors ne nour- « rissent point la famille à la maison. Rester dans le « milieu est le plus sûr. Que d'autres aient les pompes, « le gouvernement, l'influence, et qu'ils s'enflent au- « tant que le permet la fortune; qu'ils jouissent avec « leurs collègues des places; qu'ils se plaignent s'ils « n'ont le pouvoir; qu'ils s'attristent par la crainte de « le perdre et pleurent quand ils l'ont perdu ; vous, sa- « tisfaits de votre bien et qui ne désirez point de mon- « ter et ne voulez rien avoir à personne , vous ne serez « pas troublés de ne point posséder le pouvoir, et vous « échapperez à la servitude, aux malaises, aux fati- « gués , aux périls, aux chagrins qu'il traîne après lui. « Laissez-le à qui le désire ; demeurez dans la plaine , « devenez savants et économes, vivez joyeux au sein « de votre famille , usez des biens que vous tenez de « la fortune. Celui-là est très estimé , honoré et « élevé en dignité , qui vit sans vices et sans in- « justices. »

Pandolfini, interrogé par ses enfants pour savoir aux-

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cjiieis il donne la préférence des quatre intérêts suivants, c'est-à-dire deux au logis, la famille et la richesse; deux au dehors, l'honneur et les amis, répond :

« L'amour et l'affection qui me sont naturels , me rendent plus chère la famille. Pour la gouverner il faut l'argent et les amis ; ces derniers , par leurs conseils et leurs secours, vous aident à la soutenir et à la dérober aux coups de l'adverse fortune. Mais , pour que les amis jouissent de notre richesse et s'attachent à notre famille, il faut avoir obtenu une louable et vertueuse réputation et une digne autorité. La vertu et les mœurs existent en nous autant que nous voulons en faire usage. Celui-là seul est sans vertu, qui n'en veut point, et rien n'est plus facile que la vertu. Celui qui l'estime moins que les choses du hasard , n'est pas sage. Soyez toujours éveillés , laborieux , afin de devenir chaque jour plus doctes , plus ornés , plus aimés , plus estimés , et mettez sans cesse avant tout le bien de la famille. »

Pandolfini étend la famille , non seulement aux enfants et à la femme , mais aux domestiques , aux servantes. 11 veut qu'on n'use point des gens autrement que de soi-même ; qu'on ne les emploie qu'à des choses honnêtes et utiles , qu'on les maintienne sains et joyeux , et qu'on s'arrange pour que personne ne perde de temps.

« La femme doit soigner les enfants , garder les « effets et surveiller l'économie domestique.

« Bien des choses sont nécessaires à la famille. La « bonne fortune , qui n'est point absolument au pou- « voir des hommes ; la propriété d'une maison où la « famille soit rassemblée , le bien suffisant pour la « nourrir, l'habiller et faire qu'elle devienne experte et « rangée. Rien n'est plus nécessaire à la famille que « de rendre la jeunesse studieuse , honnête , respec-

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« tueuse , obéissante. Des enfants du plus heureux « naturel tournent au vice et à l'infamie par la négli- « gence de qui n'a pas su les corriger.

« Je pense que dans la conduite des choses de la vie, « la raison est plus puissante que la fortune, et la pru- « dence que le destin. Fuyez l'inertie, le libertinage, « la perfidie, la nonchalance et une cupidité effrénée. « Soyez doux, calmes, continents , empressés, hu- « mains, bienveillants, tendres, sans ignorance, sans « vice, ni hauteur, ni orgueil, et recherchez avec bonne « grâce et intelligence, la faveur et l'amour de tous « les citoyens. L'envie finit où s'arrête la pompe. La « haine s'affaiblit quand on cesse de s'élever. L'inimitié « s'éteint quand on ne déplaît plus. Ingéniez-vous à « devenir tels que vous voulez paraître.

« L'économie est très utile ; qui jette le sien est fou. « Celui-là n'a pas éprouvé combien il est douloureux « et trompeur d'aller solliciter le secours des autres , « il ignore l'utilité de l'argent épargné, et avec quel « travail et quelle fatigue on le gagne. Qui n'a point de « mesure dans la dépense , s'appauvrit bientôt. Celui « qui, dans ce monde, vit pauvre, souffre beaucoup « de nécessités , beaucoup d'extrêmes besoins , et il lui « vaudrait mieux mourir que de pâtir dans une telle « misère. Le proverbe dit très justement que celui qui « ne trouve pas d'argent dans sa poche , le trouvera « encore moins dans la poche d'un autre. Soyez donc « économes , et méfiez-vous, comme d'un mortel en- « nemi , de toute dépense superflue.

« Il faut dépenser l'argent nécessaire et serrer le « reste pour les amis , les parents , la patrie.

« Que les dépenses n'excèdent jamais les revenus. « Si vous pouvez avoir trois chevaux , il vaut mieux « que vous n'en ayez que deux bien nourris et bien « équipés , que d'en montrer quatre affamés et mal « harnachés.

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« Les dépenses non nécessaires sont celles qu'une « sorte de raison approuve, mais qui, non faites, ne « nuisent pas ; tel est de peindre la loggia , d'acheter « de l'argenterie , de s'établir magnifiquement et de « se vêtir avec somptuosité. A ces dépenses non « nécessaires , mais qui ne se font pas sans quelques « raisons , on peut encore ajouter les dépenses consa- « crées à des plaisirs et à des délassements de bonne « compagnie, sans lesquels , toutefois , on peut vivre « bien et honnêtement , comme à posséder de beaux « livres , de nobles coursiers et de riches tapisseries.

« Il n'y a point de dépense si magnifique qui ne soit « critiquée par beaucoup et pour beaucoup de défauts. « Toujours il y a du trop ou du pas assez. Voyez un « dîner : bien qu'il soit une chose civile et presque un « cens et un tribut pour conserver la douce familiarité « entre les amis, à combien de sollicitudes, de train, « de tracasseries , de fatigues , son apprêt nous expose. « sJe laisse de côté la perte, le gaspillage et l'embarras « de toute la maison. Ajoutez les caquets et les cha- « grins à souffrir pendant et après le dîner, pour ce « qui manque ou ce qu'il y a de trop ; fatigues incroya- « blés, dommageables, qui vous valent à peine d'être « regardé dès que la fumée est éteinte à la cui- « sine.

« Gardez-vous de l'avarice, rien ne s'oppose autant « qu'elle à la faveur des hommes et à la bonne ré- « putation. Il n'est point de vertu si brillante qui ne « soit obscurcie et cachée par l'avarice.

« Ne pas faire certaines choses nécessaires est « non seulement blâmable, mais tourne encore à « perte. Quelques gouttes de pluie tombent sur une « poutre; l'avare pour ne point dépenser, attendra « le lendemain et le surlendemain ; il pleut de nou- « veau; la poutre se pourit , tombe, et au lieu d'un « sou il en coûte dix. »

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Pandolfini , en homme opulent, trouvait économe de loger dans sa maison.

« En louant , on finit par avoir acheté la maison sans « la posséder.

« Je tiens à acheter une maison qui me convienne , « bien aérée , spacieuse , qui puisse contenir toute ma « famille et davantage , et dans laquelle il me soit aisé « de recevoir l'intime ami qui surviendrait. J'y dé- « penserais toutefois le moins d'argent possible. Je la « voudrais dans une rue connue, avec un bon voisinage « d'honnêtes citoyens, dont je pourrais sans incon- « vénient faire mes amis, et dont les femmes pourraient « devenir une honnête compagnie pour la mienne. « Je m'informerais par qui cette maison fut autrefois « habitée , et si mes prédécesseurs y vécurent sains et « heureux. 11 est telle maison dans laquelle il semble « que personne n'a pu être joyeux.

« Il n'y a rien de plus coûteux, de plus domina- « geable et de plus incommode que de changer de « logis. Les choses se perdent, se gâtent, se brisent. « Cela même influe sur l'ame ; les idées se dérangent , « se troublent et il faut du temps avant qu'elles aient « repris leur premier ordre.

« Je veux que tous les miens logent sous le même « toit , se chauffent au même foyer et siègent à la « même table. Indépendamment du bien moral, il y « a de l'économie à vivre renfermés derrière la même « porte. La même lumière dans une seule chambre « suffit à chacun pour lire , écrire et s'occuper. Par le « grand froid , la même braise et le même feu ré- « chauffent bien mieux tout le monde que si l'on était « divisé. L'effet est le même pour la considération : « pas plus que de chaud, la famille n'obtiendra de « bienveillance si elle est dispersée parmi les autres « citoyens et les étrangers ; isolée ou peu nombreuse , « elle n'arrivera point à la même estime , à la même

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« autorité et à la même importance. Le père de fa- « mille sera plus considéré, suivi d'un grand nombre « des siens que seul. La tête , que ne soutiennent point « tous les membres, tombe.

« Une de mes premières pensées est que chaque « membre de la famille , même à la campagne , soit « bien vêtu et selon sa condition. Car si je manquais a à cela ? on me tiendrait pour avare ; les gens s'ima- « gineraient que je les fais rester aux champs par éco- « nomie, ils me haïraient et me serviraient avec peu « de fidélité. Les habits seront ceux de bourgeois (ci- « vili) et non de paysan. Ils seront propres , bien faits*, « iront bien. La couleur sera gaie , éclatante et le drap « bon. Les broderies, les échancrures ne me plaisent « point aux hommes; aux femmes , oui.

« L'habit vous honore, faites-lui donc aussi hon- « neur.

« La conduite de la maison doit être laissée à la «s femme; elle pourvoira à tout avec soin. Il est bon « qu'elle sache cuisiner et apprêter les mets les plus ex~ « quis. A cet effet , elle prendra des leçons des cui- « siniers lorsqu'il en vient à la maison pour les grands « dîners : elle les regardera faire , et n'oubliera pas ce « qu'ils lui auront appris, afin de n'être pas obligée « d'avoir chaque fois recours à eux, chose difficile « d'ailleurs à la campagne où l'on est exposé à rece- « voir des étrangers qui demandent à être traités avec « recherche. La femme ne doit pas pour cela mettre « la main à la pâte , mais être en état d'enseigner et « de commander aux servantes. C'est ainsi qu'elle fait « honneur à son mari et lui acquiert beaucoup de « bienveillants et d'amis.

« La maîtresse de maison doit se rendre compte de « ce que dure d'ordinaire chaque chose , de ce qu'elle « a duré , et quand il faudra s'en pourvoir. On n'atten- « dra point que la chose manque tout-à-fait, afin

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« qu'on puisse acheter au dehors ce qu'il y a de « meilleur et à moins de frais. Ce qui s'achète à la « hâte, le plus souvent est imparfait, malpropre, se « gâte vite, coûte davantage, et on en jette autant et « plus qu'il n'en a été consommé. »

Pandolfini fait plus d'une fois l'éloge du bon vin , et il tient à ce que les denrées et les étoffes soient de première qualité.

« Si tu fournis à la famille du vin aigre et du jambon « gâté, ou toute autre chose qui ne vaille rien , il n'en « sera fait aucune économie ; tout le monde s'en plain- « dra ; on te servira mal ; tu seras traité d'avare , de « gueux , et le mépris de tes fournitures ira jusqu'à « toi. Mais si ton vin est bon , ton pain meilleur et le « reste à l'avenant, la famille est contente, joyeuse, « on te sert bien, de bonne volonté, et ton maître « d'hôtel ménage de si bonnes choses ; chacun en a « soin et les étrangers t'en louent. Le bon dure tou- « jours plus que le mauvais. Voici la tunique (cioppa) « que je porte en dessous , je l'ai depuis un grand nom- « bre d'années , et pendant quelques unes je m'en « suis fait honneur les jours de fête, et vous voyez « qu'elle peut encore passer pour tous les jours. »

Pandolfini prescrit de ne point prêter d'argent aux nobles. On dirait des grands seigneurs , emprunteurs de la Monarchie , peints par Molière , et même encore pis ; car Don Juan était poli envers Monsieur Dimanche , et il n'avait ni les vilains procédés, ni la dureté des nobles débiteurs florentins.

« Il vaut mieux donner vingt à ces seigneurs que « de leur prêter cent. Fuyez-les tous afin d'échapper « à l'un et à l'autre inconvénient. N'espérez d'eux « aucune reconnaissance. Le noble ne vous aime et « ne vous estime qu'autant que vous lui êtes utile. Il « ne vous considère point pour vos vertus et il vous « serait difficile de les lui faire comprendre. Les vi-

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« deux , les flatteurs , les vaniteux , les médisants , « sont bien plus nombreux dans leurs maisons que les « bons. La plupart de ces gens-là, oisifs, y restent à « perdre leur temps, parce qu'ils n'ont pas d'autre « moyen d'existence. Ils y vivent du pain d'autrui , et « fuient toute industrie et toute fatigue honnête. « Quant aux bons, s'il s'en rencontre là, ils demeurent « tranquilles , et cherchent à réussir plutôt par la vertu « que par la vanité. Ils aiment mieux être bien venus « pour leur mérite , que de décrier les autres. Homme « de bien , tu ne pourras supporter la conversation des « méchants , auxquels déplairont ta continence , ton « honnêteté et ta grave austérité. Tu leur laisseras « obtenir ce qu'ils convoitent pour ne pas rivaliser « plus long-temps avec eux , et t'exposer de leur part à « plus d'injures qu'à de louanges de la part des bons. « Il m'a donc toujours semblé utile de fuir les nobles, « et , ajoute assez peu délicatement Pandolfini , de <c leur demander et de leur prendre plutôt que de leur « donner ou prêter. Ceux qui, à prix d'argent, obtien- « nent leurs grâces , achètent l'infamie. Si tu donnes « peu aux nobles , tu ne gagnes que leur haine , et tu « perds ton cadeau. Si tu donnes beaucoup , ils ne t'en « sauront gré qu'autant que tu auras satisfait à leur « insatiable appétence, car ils ne veulent pas seule- « ment pour eux seuls, mais encore pour tous les leurs. « Si tu donnes à un , tu ouvres la voie à tous les autres, « et plus ils prétendront recevoir, et plus tu auras à te « repentir. Avec les seigneurs, tes promesses seront « des obligations , tes prêts des dons et des pertes. « Ainsi estime -toi heureux, s'il ne t'en coûte rien « d'avoir fait leur connaissance. Les sages disent « avec raison, qu'il faut saluer les seigneurs avec des « paroles dorées. Sois sûr que tes débiteurs nobles se « cabreront ; ils s'ingénieront à ce qu'il t'échappe quel- « que mot, quelque erreur, quelque réponse, quel-

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« que action, qui puisse leur servir d'excuse pour ne « pas rendre ; car ils combattent toujours pour ne pas « rendre, et afin de ne pas rendre, ils feront tout pour « t'inculpes et te nuire. »

Pandolfini, en homme qu'on n'attrapait point, signale les ruses , la cupidité des paysans. Il veut qu'on s'y aguérisse afin de se préparer aux luttes des partis de la ville. C'est à peu près ainsi que Bossuet retrouvait, « dans les emportements des paysans, au sujet des bancs de leurs paroisses, et dans lesquels ils vont jusqu'à dire qu'ils n'iront plus à l'église, si on ne les satisfait, la plaie de l'orgueil et le même fonds qui allume les guerres parmi les peuples, et pousse les ambitieux à tout remuer pour se faire distinguer des autres '. »

« Le redoublement de la corruption des paysans est « incroyable. Toutes leurs pensées tendent à nous du- « per. Ils ne se trompent jamais dans les comptes, à * leur désavantage. Toujours il tâchent qu'il leur reste « du tien. Ils voudront te faire acheter leur bœuf, «< leurs brebis, leurs chèvres, leur truie, leur jument'; « ils voudront qu'on leur prête pour payer leurs créan- « ciers, ils voudront qu'on vêtisse leur famille, qu'on « dote leurs filles, qu'on répare leur maison, qu'on « renouvelle leurs ustensiles, et jamais ils ne cesse- « ront de se plaindre. Lors même que le paysan au- « rait plus d'argent que son maître, il se plaindrait « davantage et se dirait pauvre ; toujours iUui man- « quera quelque chose , et il ne te parlera jamais qu'il « ne t'en coûte. La récolte est-elle belle , il en gardera « pour lui les deux meilleures parts; si par un orage « ou par quelque autre accident les terres ont été sté- « riles une année , il rejettera toujours la perte sur toi. « On aurait tort, toutefois, d'éviter de pratiquer ces

1 Traité de ta Concupiscence, chap. XV.

l/j.2 ANGE PANDOLFINI.

« esprits rustiques, qui rendent propre à combattre « les menées des citoyens, et qui apprennent a se « garder des négligences. Alors tu ne pourras être « trompé par tes laboureurs ou d'autres ; tu t'amuse- « ras de leurs tours, et tu en riras. »

Les deux passions de Pandolfmi furent son ménage et sa patrie. On a vu même qu'il inclinait à préférer le premier; la surveillance domestique est comme l'âme j de son traité. 11 y revient sans cesse et , dans sa con- i clusion , il cite le juste, le pittoresque , le poétique proverbe florentin : «L'œil du maître engraisse le cheval» (l'occhio delsignore ingrassa il cavallo).

Si des sages pensent aujourd'hui que l'esprit de famille qui règne déjà sur la plupart des trônes et au sein des classes éclairées et aisées, peut devenir un, moyen de renouvellement et de salut pour notre société j sans croyances, divisée et si tristement égoïste; s'il doit devenir ce que furent pour une corruption et une bar- j barie différentes, le christianisme et la chevalerie, les conseils moraux, bourgeois même de Pandolfmi, pa- j raîtront applicables et utiles , et l'auteur du Governo délia Famiglia* qui a précédé de plusieurs siècles les traités pratiques de Franklin, du docteur Chalmers, dd l'orateur anglais lord Brougham, et des concurrents annuels aux"" prix Monthyon , sera digne de quelque

gloire.

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