SUR L'OPERA -COMIQUE
L'examen de xjuelques manuscrits relatifs à la musique m'a fourni l'occasion de parler d'une espèce d'opéra-comique composé par un troubadour nommé Adam de le Haie [Revue Musicale j t. I , p. 1 o ) . sous le nom du Jeu de Robin et de Marion. Celte pièce , qui me parait être la plus ancienne de ce genre, fut représentée à la cour du duc d'Anjou , roi de Naples . en i 285. Elle dut servir de modèle à beaucoup d'autres ; aussi paraît-il certain que l'usage s'établit en France de jouer des farces où la musique était alternativement employée avec le dialogue parlé. Le Ballet comique de la Reine ^ que Beaujoyeulx , musicien de Catherine de Médicis , écrivit pour les noces du duc de Joyeuse, en i58i , est un véritable opéra-comique. La musique qui entrait dans ces pièces consistait en contre-points fugues pour les morceaux à plusieurs voix , en vaudevilles pour les airs , et en airs de danses de nos diverses provinces pour les divcrtissemens.
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Elles étaient entremêlées de tours de gibecière, de danses sur la corde et de pantomimes indécentes , qu'on exécutait sur des airs populaires, lesquels étaient joués par les ménétriers de la confrérijp de Saint-Julien.
Le goût parut s'améliorer un peu lorsque la première troupe de comédiens italiens, qui s'appelait / Gelosi, parut en France, en 1577. ^^^^ jouait aussi des pièces où la musique entrait comme intermède. Henri 111 l'avait attirée de Venise, pour avoir un spectacle pendant la tenue des États de Blois. Elle coûta plus cher qu'on n'avait calculé , car elle fut prise par les huguenots ; il fallut payer sa rançon pour jouir de ses talens. Elle ouvrit son théâtre à Blois , dans la salle même des États , au mois de février 1677. 11 n'y avait qu'un prix pour toutes les places : il était d'un dcmi-teston (9 sous 9 deniers). Le 19 mai suivant, les mêmes comédiens eurent leur théâtre à Paris , rue des Poulies , à l'hôtel du Petit-Bourbon : ils prenaient quatre sous par personne. L'afTluence des spectateurs fut prodigieuse; mais le parlement, ennemi de toute nouveauté, fit fermer la salle le 26 juin suivanl. Ils obtinrent facilement des leltres-palenles cpii les aulorisaienl à jouer;
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mais, quand ils les présentèrent à l'enregistrement, ils furent déclarés (le 26 juillet) nonrecevables dans leur demande. On leur défendit même d'en présenter de semblables à l'avenir , sous peine de dix mille livres parisis d'amende, applicables à la nourriture des pauvres ; néanmoins , par ordre exprès du roi , ils recommencèrent leurs représentations dans les premiers jours de septembre. Les malheurs de la France, et les troubles qui agitaient particulièrement la capitale , les obligèrent bientôt à la quitter.
Quatre autres troupes se succédèrent en i584, i588, 1600 et i623; mais elles ne firent que des séjours peu prolongés à Paris, et les jeux grossiers des confréries françaises continuèrent à amuser le peuple jusqu'en i645 , où le cardinal Mazarin fit venir de nouveaux comédiens italiens qui jouèrent à l'hôtel du Petit- Bourbon. Dans cette troupe se trouvait une cantatrice nommée Marguerite Bertolazzi, dont la voix douce et flexible attirait de nou>breux spectateurs.
Les pièces qui étaient jouées par ces acteurs étaient presque toutes improvisées sur un canevas donné, moitié en italien, moitié en français, et les morceaux de chant qu'on y inlerca-
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lait étaient tirés des opéras les plus en vogue en Italie. Les programmes de ces pièces ont été recueillis et publiés par Gherardi, en 6 volumes in-8". Les personnages sont toujours le Docteur, Pantalon, Arlequin , Scapin, Sciiramouclie, Mezettin, Lelio, Silvia , Isabelle, Marinetle et Colombine ; les acteurs n'étaient même connus du public que sous le nom des personnages qu'ils jouaient sur la scène.
De tous les compositeurs dont la musique s'introduisait dans ces pièces, Carissimi était le plus célèbre : c'est sur son style que Lully a formé le sien , et vraisemblablement les représentations des farces italiennes ont été fort utiles à son talent.
Diverses troupes succédèrent à celle qui avait été réunie par le cardinal Mazarin : l'une d'elles joua alternativement avec la troupe de Molière, au théâtre du Palais-Royal. On y recevait quelquefois des chanteurs français, lorsqu'ils avaient quelque mérite; c'est ainsi qu'Elisabeth Danneret débuta avec succès, en 1694, dans le divertissement qui avait pour titre le Départ des Comédiens. Elle éjiousa Gherardi ; mais, après la mort de son mari, elle passa à l'Opéra.
Le 4 Qîiû 1(397, ^*' lieutenant-général de po-
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lice d'Argenson , muni d'une lettre de cachet . se rendit au théâtre de l'hôtel de Bourgogne, qui était celui des Italiens, et y fit mettre les scellés , tant sur les portes des rues jMauconseil et Française que sur les loges des acteurs; il fut en même temps défendu aux comédiens de se présenter pour continuer leurs représentations , le roi ne voulant plus les avoir à son service. 11 paraît que le confesseur de Louis XIV, qui était jésuite , avait exigé de lui la suppression de ce théâtre. Par suite de cette mesure , les habitans de Paris furent privés d'un spectacle qui , pendant cinquante-deux ans , les avait amusés. Les acteurs retournèrent en Italie, et avec eux disparut la bonne musique.
Cependant le goût qu'on avait en France pour les pièces mêlées de prose et de chant subsistait toujours. Outre le Théâtre-Italien, il y avait depuis long-temps à Paris un spectacle de ce genre qui se tenait aux foires Saint-Germain , Saint-Laurent et Saint-Ovide ; on lui donnait le nom (\Opcra-Coinique. Les pièces n'étaient point improvisées sur des canevas donnés, comme c'était l'usage au Théâtre-Italien; on jouait à rOpéra-Comique des farces écrites, entremêlées de vaudevilles. Dès i66j . on avait repré-
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seiité à la foire Saint-Germain une pastorale intitulée l'Inconstant vainctt , qui était remplie de couplets et de danses. Cela s'appelait communément la Comédie en chansons. Après le départ des comédiens italiens, deux entrepreneurs du spectacle forain , nommés Alard et Maurice, voulurent profiter d'une circonstance qui leur paraissait favorable pour perfectionner les pièces qu'ils faisaient représenter; en 1698, ils donnèrent une comédie mêlée de vaudevilles, de danses et de jeux de machines, intitulée les Forces de l' Amour et de la Magie Le public y courut en foule; mais l'administration de l'Opéra fit de si vives représentations sur le dommage que lui causait cette nouveauté que le roi rendit une ordonnance qui interdisait auxentrej)reneurs le droit de faire chanter leurs acteurs, et qui bornait leur orchestre à quatre violons sans hautbois. Alard et Maurice n'imaginèrent rien de mieux, pour sauver leur spectacle , que de faire imprimer les couplets sur des feuilles volantes qu'on distribuait aux spectateurs. Ouand venait le moment où il fallait chanter , on voyait s'élever un grand écriteau au bout d une perche qui indiquait les premiers mots des couplets et l'air connu; les vio-
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Ions donnaient le ton , et tous les spectateurs se mettaient à chanter ces mêmes couplets que les acteurs ne pouvaient dire. Tout cela était barbare; mais c'était le résultat du système de restriction dont on a toujours eu la manie en France pour ce qui concerne les spectacles.
De pareilles choses ne pouvaient être tolérées long-temps par le public ; il finit par s'ennuyer de changer sa condition de spectateur contre celle d'acteur , et s'éloigna d'un spectacle que son goût réprouvait. L'embarras des entrepreneurs était extrême. Enfin , Catherine Yanderberg , qui avait le privilège des spectacles forains, fit un traité avec l'Opéra ( le 28 novembre 1716), par lequel elle avait la permission exclusive de donner, pendant la durée des foires Saint-Germain et Saint-Laurent , des pièces mêlées de chant, de danses et de symphonies, pendant quinze ans, moyennant 55, 000 livres par an; ce qui fut confirmé par arrêt du conseil , en date du 1 5 février 1717.
Dans le même temps , le duc d'Orléans , régent du royaume, rappela les comédiens italiens; et, jusqu'à ce que le théâtre de l'hôtel de Bourgogne fût réparé, il leur permit de jouer à celui du Palais-lloyal. La troupe avait été for-
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mée par Louis Riccoboni, qui présenta, au nom de ses camarades , une requête au prince, pour que le libre usage des sacremens leur fût accordé , comme Us C avaient en Italie. Le 18 mai 1716, le spectacle s'ouvrit par \ Heureuse Surprise , au noîïi de Dieu^ de la Vierge Marie ^ de saint François-de-Paule y et des Ames du purgatoire. L'assemblée fut très-nombreuse, car la recette fut de 4,680 livres. Il ne fut point permis à ces comédiens de mettre de la musique et des danses dans leurs pièces, mais seulement dans lesdivertissemens qui y étaient joints. Toujours le système des restrictions!
C'est de cette époque que date l'organisation de la Comédie Italienne en société. Le 27 octobre 1719, les clauses du contrat furent stipulées pardevant notaire : il fut déclaré que les dépenses de l'établissement montaient à cent mille livres; que, cette somme ayant été empruntée et payée sur le produit des représentations pour éviter toute contestation entre les nouveaux act<îurs et les anciens , il convenait d'établir une règle invariable à l'instar des comédiens français. A cet effet, on déclarait que les dépenses de l'établissemont demeureraient réduites à la somme de 96,000 livres. Les ac-
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leurs et actrices étant au nombre de douze , il fut arrêté que chacun serait considéré comme ayant fait une avance de huit mille livres ^ dont il serait remboursé deux mois après sa retraite , sans aucun intérêt ; qu'après ce temps il serait libre au comédien ou à ses héritiers de laisser les 8,000 livres, dont l'intérêt serait payé au denier 20 (5 pour 100) , ou de demander le paiement du capital, auquel tous les acteurs et actrices seraient obligés solidairement. 11 fut en outre convenu que l'acteur qui remplacerait celui qui serait retiré ou mort serait tenu de payer la somme de 8,000 livres , qui lui serait également remboursée dans le cas de retraite, et que, si l'acteur nouveau ne pouvait faire ces fonds , il serait obligé «l'en faire l'intérêt à la société sur la moitié de sa part qui lui serait retenue, et qu'il acquitterait le principal sur l'autre moitié de sa part.
Pour assurer l'exécution de cet acte de société, les comédiens itahens le firent homologuer par arrêt du pcirlement , rendu le 1 5 décembre 1719. Aucun changement n'y fut apporté jusqu'au 7 avril 1741 , époque où il en fut fait un autre. •
Plusieurs choses remarquables résultent de
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cet acte : la première, c'est que la société du Théâtre-Ttalien, aujourd'hui l'Opéra-Comique, remoute à plus d'un siècle, et que, dès le commencement , elle fut régulièrement constituée, puisqu'elle eut un fonds social assez considérable même pour couvrir les dépenses de l'année. Or, il est remarquable que de pareils actes se sont succédé sans interruption jusqu'à ce jour, qu'il y a possession séculaire, et que les engagemens de cette société ont toujours été fidèlement remplis. C'est cependant une existence si respectable que l'on a vu attaquer par une usurpation violente en 1827, et qui fui ensuite anéantie par des causes étrangères non moins iniques.
Un autre fait , qui n'est pas moins digne de remarque, c'est que la totalité des dépenses annuelles n'est calculée, dans l'acte qui vient d'être rapporté, qu'à la somme de quatre-vingtseize mille livres! Or , si l'on se rappelle que l'on faisait déjà en 1717 des recettes de près de cinq mille livres , on est tenté de croire que les comédiens sociétaires devaient partager des bénéfices très-considérables; mais il faut remarquer que leur théâtre restait fermé pendant le carême, aux rogations, à toutes les fêtes de l'an-