DU CHANT ET DES CHANTEURS
Que de choses différentes exprime le verbe cluinter l Les Grecs, dont la langue était si accentuée, chantaient leur poésie au lieu de la réciter, comme le font les peuples modernes. Delà , un grand poète, tel qu'Homère, était appelé clianlre divin. Chez nous , un cliantrc est un ivrogne vêtu d'une espèce de chemise sait- , qui tourne la bouche, et fait des grimaces horribles, en braillant dans une langue qu'il n'entend pas. Les poètes modernes disent encore /V chante ; mais ce n'est que par fiction, et pour imiter ceux de l'antiquité. Le chant est à la fois un besoin pour l'homme le plus grossier , et un art difficile chez les nations civilisées. Less cliants d'un peuple sont une partie caractéristique de sa physionomie, de ses mœurs, de son caractère, etc.; le clia?it d'une école est la mesure certaine des progrès que la musique y a faits.
En Fran(e. ou n'a commencé à s'occuper du ihant que V(*rs la fui du dix-septième siècle.
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Louis XIY, qui voulait avoir des chanteurs, crut avoir trouvé un moyen infaillible d'en former, en accordant à ceux de l'Opéra, par lettres-patentes du 28 juin 1669 et du mois de mars 1671, le privilège de ne point déroger lorsqu'ils étaient nobles. Quand il donnait des fêtes sur l'eau, dans la crainte que ses chanteurs s'enrhumassent, il disait avant qu'on commençât le concert : Je permets à mes musiciens de se couvrir j mais seulement à ceux qui ckantent. Il est fâcheux qu'avec de si beaux privilèges notre école de chant ait été si ridicule jusqu'en 1770. Jusqu'à Garât, chanter avait été synonyme de cî'ier ; il nous reste encore quelque chose de cela. Quant à nos agrémens du chant, ils étaient ce qu'on peut entendre de plus bizarre : les ports de voiXj les coulés , les flattés j, les martellem(ns de Dumesnil, de Maupin , de Rochois, de Chassé, feraient aujourd'hui pouffer de rire l'auditoire le plus sérieux.
L'Italie a toujours eu l'avantage sur les autres nations pour le chant; mais c'est surtout au commencement du dix-huitième siècle que sa supériorité s'est établie d'une manière incontestable. Ce fut alors que les principales villes d'Italie ouvrirent des écoles, devenues fameuses
par les chanteurs extraordinaires qui en sortirent. Modène eut l'école de François Pe/i ; Jean Paita en fonda une à Gènes ; Venise en eut deux, qui étaient dirigées par Gaspariiii et Lotti ; celles de Fedi et d'Âmadori brillèrent à Rome; enfin , dans le même temps on compte celle de François Brivio à Milan , celle de François Redi à Florence , et surtout celle de Pistocclii à Bologne, dont le fameux Bernacclii devint ensuite le chef.
Naples, si justement renommée dans les fastes de la musique moderne , eut une foule d'écoles qu'il serait trop long de compter. Les plus distinguées furent celles d'Alexandre Scartatti , de Dominique Ghzio , de François Feo , et de INicolas Porpora. La méthode de ces illustres professeurs ne ressemblait point à celle qu'on emploie de nos jours pour former des chanteurs. Si l'on veut connaître quelle était cette méthode , en voici un exemple.
Porpora , l'un des plus illustres maîtres de l'Italie , prend en amitié un jeune castrato^ son élève. II lui demande s'il se sent le courage de suivre constamment la route qu'il va lui tracer, quelque ennuyeuse qu'elle puisse lui paraître. Sur sa réponse affirmative . il note sur une page
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(le papier réglé les gammes diatoniques et chromatiques , ascendantes et descendantes , les sauts de tierce, de quarte, de quinte, etc., pour apprendre à franchir les intervalles et à porter le son; des trilles, des groupes, des a])pogiatures et des traits de vocalisation de diiïérentes espèces.
Cette feuille occupe seule pendant un an l'écolier et le maître; l'année suivante y est encore consacrée. A la troisième , on ne parle pas de la changer; l'élève commence à murmurer; mais le maître lui rappelle sa promesse. La quatrième année s'écoule, la cinquième la suit, et toujours l'éternelle feuille. A la sixiènie année, on ne la quitta point encore, mais on y joignit des leçons d'articulation , de prononciation , et enfin de déclamation ; à la fin de cette année l'élève, qui ne croyait en être encore qu'aux élémens, fut bien surpris quand le maître lui dit: Va , mon fils , tu n'as plus rien à apprendre : tu es le premier chante tir de l'Italie et du monde. Il disait vrai, car ce chanteur était Caffarelll.
Il n'y a plus maintenant dans toute l'Europe une seule école où l'on emploie six an;^ à enseigner le mécanisme du chant. Il est vrai que, pour y consacrer un temps si considérable, il
faut prendre les élèves dans une extrême jeunesse, et que les chances désavantageuses de la mue peuvent rendre inutile tout d'un coup le travail de plusieurs années. Les voix des castrais ne présentaient point les mêmes inconvéniens, et avaient en outre l'avantage d'une mise de voix naturelle; aussi ont-ils été les chanteurs les plus parfaits qu'il y ait eu, lorsque l'opération n'a point été suivie d'accidens. Sic'e'st un triomphe pour la niorale que l'humanité ne soit plus soumise à une honteuse mutilation , c'est une calamité pour l'art que d'être privé de ces voix admirables. On ne peut se faire d'idée maintenant de ce que furent des chanteurs tels que Palthasar Ferri et FarincUi.
Le premier, né à Pérouse, au commencement du siècle dernier . est le même dont J.-J. Rousseau parle avec tant d'éloges, à l'article voix de son Dictionnaire de Musique^ et dont il cite le talent singulier de monter et de descendre deux octaves par tous les degrés chromatiques , avec un trille continuel , parfaitement articulé, et sans reprendre haleine, en conservant une justesse si parfaite que n'étant point accompagné par l'orchestre, à quelque note que les instrumens voulussent l'arrêter,
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ils se trouvaient d'accord avec lui. Il avait été élevé à Naples et à Rome, et mourut fort jeune. On a encore des recueils entiers de vers dictés par l'enthousiasme qu'excitait ce chanteur divin. Cet enthousiasme était général , et se manifesta souvent par des démonstrations qui tenaient du délire. Quelquefois on faisait pleuvoir sur sa voiture un nuage de roses, lorsqu'il avait seulement chanté une cantate. A Florence , où il avait été appelé, une troupe nombreuse de personnes de distinction alla le recevoir à trois milles de la ville, et lui servit de cortège. Un jour qu'il avait chanté à Londres avec tant d'expression qu'il avait fait répandre des larmes à toute l'assemblée , un masque lui offrit en sortant du spectacle une émeraude d'un grand prix. On a son portrait gravé, avec ces mots pour légende : Qtii fecit mirabilia multa, et une médaille frappée pour lui, portant d'un côté sa tétc couronnée de lauriers, et de l'autre un cygne mourant sur les bords du iMéandre, avec une lyre qui descend du ciel. Où sont au jourd'hui les chanteurs qui pourraient exciter un pareil enthousiasme? On leur donne, il est vrai, beaucoup d'argent; souvent même beaucoup tro]) pour ce qu'ils valrnl ; mais voilà
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tout. Le j3rix élevé que nous mettons à leur talent prouve seulement que ee talent est trèsrare ; d'ailleurs, il n'est que relatif. Chez le plus habile , tant fl'im perfections se trouvent à côté de quelques qualités qu'on n'aurait point daigné l'écouter au temps où brillaient les grands chanteurs dont je parle.
Eh ! qui peut mieux prouver la puissance de ceux-ci que la fortune prodigieuse de ce fameux Carlo Brosclii, si connu sous le nom de FarineUi. INé à Naples , le 2^ janvier l'oS, il fit, dit-on, danssajeunesseune chute qui obligea ses parensà lesoumettreà la castration. Ses maîtres furent ScarlaitieX. Purpora. Aucun chanteur n'a possédé une voix plus flexible, plus sonore et plus étendue; une imagination créatrice, jointe à une souplesse d'organe à toute épreuve, le luettait en état d inventer mille formes de chant inconnues et ravissantes. L'intonation la plus parfaite, une agilité incomparable, une adresse inouïe dans les trilles ; la richesse et la sobriété des fioritures ; une excellence égale dans le style léger et dans le pathétique ; l'art de graduer l'intensité du son selon le caractère qu'il avait à exprimer; telles furent les qualités qu'on reconnut généralement en lui. Après s'être fait
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admirer en Italie, en Allemagne , en Angleterre et même en France, maigre les préjugés qu'on y avait alors contre la musique italienne, il fut appelé en Espagne, non pour les plaisirs du public , mais pour ceux du monarque.
On sait que Philippe V fut attaqué d'mi affaiblissement, et même d'une sorte d'aliénation d'esprit, qui le rendit totalement incapable d'affaires. La reine, après avoir en vain fait employer tous les moyens pour le guérir, résolut d'essayer sur lui le pouvoir et les effets de la musique, auxquels le roi était fort sensible. Farinelli venait d'arriver à ^Madrid : la reine le fit apj)eler pour chanter dans un concert qui était placé près de la chambre du roi. Aux premiers accens, Philippe parut surpris, ensuite ému. A la fin du second air, il ordonna qu'on fît entrer le virtuose , qu'il combla d'éloges et de caresses. Il lui demanda comment il pouvait récompenser tant de talens, et l'assura qu'il ne lui refuserait rien. Farinelli, qui était prévenu, pria seulement le roi de se faire raser et habiller , ce qu'il n'avait pas fait depuis longtemps , et de tacher de paraître au conseil. Depuis ce temps, la maladie diminua sensiblement, et le chanteur eut tout l'honneur de cette cure.
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Dès lors le roi ne put plus se passer de lui; il lui accorda une pension de quatre- vingt mille livres, et le fit chevalier de l'Ordre de Saint- Jacques. Il l'éleva enfin à un tel degi'é de faveur que Farinclli était regardé comme son premier ministre. Le crédit de ce chanteur prodigieux fut à peu près le même sous Ferdinand yi , successeur de Philippe ; ce prince ajouta l'Ordre de Calatrava à celui de Saint- Jacques, dont Farinclli était déjà décoré. On connaît l'aventure du tailleur qui. lui ayant fait un habit magnifique et du pins grand prix, demanda en tremblant , pour tout paiement , la faveur de lui entendre chanter un air. Retiré à Bologne en 1^61 , Farinclli fit bâtir dans ses environs un palais superbe , où il passa le reste de sa vie, chéri des habitans de Bologne, visité parles plus illustres voyageurs, et toujours aussi simple , aussi modeste dans son opulence , qu'il l'avait été dans la faveur de la cour. Il est mort en 1782, âgé de près de quatre-vingts ans.
On peut juger, d'après ce qui vient d'être dit, de ce que devaient être des chanteurs qui excitaient un pareil enthousiasme, dans un temps où l'école était si belle et si pure qu'elle ne pro-