ET DES CHANTEURS. OQJ
duisait que d'habiles artistes. Ce temps était l'âge d'or du chant. CafFarelli, Élisi , Giziello , Manzoli , Victoire Tesi, Faustine Bordoiii , et ensuite Guadagni , Guarducci , Paccliiarotli , Marchés! , Gabrielli, IMingotti, de Aniicis, etc. , ou contemporains ou successeurs de ces chanteurs admirables, ont eux-mêmes donné l'idée de la perfection , chacun en leur genre. Les personnes qui ont entendu Crescentini peuvent seules concevoir ce que c'était que cette école dont je parle. On se rappelle que , dans la cour de Napoléon , qui ne passait pas pour être sensible à l'excès , ce virtuose fit couler les larmes du prince, des courtisans et de toute l'assemblée dans le rôle de Romeo. Il n'y a point de termes pour exprimer un tel degré de talent. Feluti est le dernier chanteur de cette école ^ mais il ne paraît pas qu'il ait jamais égalé ses devanciers.
La chute des écoles et l'absence des castrats ont commencé la perte du chant en Italie ; les fioritures écrites l'ont achevée. Outre que la mise de voix n'est plus guère connue que de nom, outre que les études propres à assurer l'intonation ne sont plus pratiquées , outre que les chanteurs ne font plus de distinction entre
les difFérens caractères des morceaux, pour y «ipproprier les ornemens, ces ornemenssont empreints de tant d'uniformité que le charme de la variété a disparu complètement. Quoi qu'on entende, il semble presque toujours que ce soit le même air et le même chanteur. La prodigalité des points d'orgue contribue encore à allkiblir la physionomie des cantilènes^ et ces points d'orgue sont placés avec tant de symétrie qu'on sait d'avance où ils arriveront et ce qu'ils seront.
D'ailleurs , l'exécution de tout cela est toujours plus ou moins incorrecte; nos meilleurs chanteurs ne sont bons que relativement. M"" Fodor , par exemple , avait naguère un charme extrême dans le timbre de la voix; il lui suffisait d'ouvrir la bouche pour satisfaire l'auditoire; mais sous le rapport de la vocalisation, de la prononciation, de l'articulation et des proportions du phrasé, combien ne laissaitelle pas à désirer? M"" Pasta, susceptible d'exaltation et d'inspirations heureuses, douée même (le la faculté d'inventer dans les ornemens, montre à chaque instant que le défaut d'études préliminaires trahit sa pensée, et qu'elle sent mieux qu'elle ne peut exécuter. Sa voix est inégale .
ET DES CHAMELRS. OQ.Ï
souvent dure, et presque tous ses traits laissent à désirer plus de perfection. jM""^ Mombelli a beaucoup de verve; elle domine la scène dans les morceaux d'ensemble; elle entraine par sa chaleur : mais elle hasarde ses traits plutôt qu'elle ne les fait ; sa manière est trop uniforme, et son organe manque de sensibilité. jyjmc Pisaroni connaît l'art du chant beaucoup mieux que les cantatrices que je viens de nommer ; on retrouve en elle les dernières traces <le la belle école italieime; elle dit fort bien le récitatif; mais elle s'est fait une voix factice excessivement désagréable , et ses fioritures sont quelquefois de mauvais goût. M""= Malibran est douée de beaucoup de sensibilité expressive; il y a parfois une invention heureuse dans ses traits , mais quelquefois du mauvais goût ; et l'obstination qu'elle met à réunir l'étendue des deux voix de contralto et de soprano détériore sa voix. M"' Sontag, par ses progrès constans, me paraît être maintenant la cantatrice qui aj)proche le plus de la j)erfeclion.
Les hommes ne sont pas plus exempts de reproches. Galli , avec une puissance d'organe rare, avec de la chaleur et du sentiment dramatique, n'a malheureusement point égalisé les
cordes de sa voix . et n'a point appris à lui donner de souplesse dans les traits. Zucchelli, que la nature a pourvu d'une voix douce, sonore, et d'une certaine facilité de vocalisation, manque de verve , de sentiment et de style. Garcia a réuni toutes les qualités d'un grand chanteur; mais l'éducation première lui a manqué, llubini connaît les élémeus du chant ; il est pur et gracieux, mais il manque de force. Je ne connais ni David ni Lablache, et ne puis conséquemment en parler que par tradition. Il parait que le premier joint de grands défauts à de grandes qualités , condition ordinaire des meilleurs chanteurs de nos jours; le second est, dit-on , parfait en son genre : je le désire plus que je ne le crois. 11 faut tant de choses pour faire un chanieur parfaitj, et si peu de gens sont en état d'en juger ! Je ne sais quel triste pressentiment me dit que nous ne verrons plus de ces merveilles de l'ancienne école , rien enfin qui approche de Crescent'uii. Les circonstances sont trop défavorables; il n'y a plus de modèles, plus d'enthousiasme, plus de go lit , plus de conscience surtout, et c'est là ce qu'il y a de pis. 11 n'y a plus de chanteur qui chante pour lui; i! n'y a plus de compositeur qui écrive pour