DE L'ACTION PHYSIQUE DE LA MUSIQUE
L'influence de la musique sur les affections de l'âme est trop connue pour qu'il soit nécessaire d'en démontrer la réalité. Mais , outre cette puissance morale, qu'elle possède incontestablement , on est forcé de lui en reconnaître une autre par laquelle elle agit sur les organes physiques, non-seulement de l'homme, mais des animaux. Le rhythme du tambour, par exemple , et en général toute musique fortement cadencée, invite tous les êtres organisés à des mouvcmens réguliers et mesurés, abstraction faite des formes de la mélodie et des combinaisons de l'harmonie. Je me propose d'examiner ici quelques-uns des faits les plus remarquables de l'action physique de cet art, dont toutes les ressources ne sont pas encore connues.
Hors certains cas, dont j'aurai occasion de parler par la suite, l'action des sens sur l'âiiK'
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et de l'âme sur les sens est tellement réciproque et combinée qu'il est difficile de discerner dans les efi'ets produits par la musique ce qui est le fruit de l'éducation et des idées acquises de ce qui est le résultat immédiat de la sensation. Chez les animaux , ces effets sont évidemment physiques, car ne se liant à aucune des idées de conservation , qui sont le principe de toutes celles qu'ils peuvent acquérir, cet art agit inopinément sur eux, et sans réveiller de souvenirs. En eux , la musique n'est et ne peut être qu'une sensation; mais les sensations de cette espèce produisent des effets si divers et si singuliers qu'il est curieux de les examiner dans les faits qui ont été recueillis par les observateurs. Les animaux domestiques étant ceux qui offrent les faits les plus connus, c'est par eux que je commencerai.
Les chiens éprouvent naturellement une sensation très-vive à l'audition de la musique. Dans les grandes villes, où les occasions d'en entendre se présentent souvent à eux , cette sensation s'affaiblit peu à peu , au point de s'anéantir presque entièrement ; mais ceux qu'on tient renfermés, ou ceux qui habitent des lieux solitaires . conservent leur excessive sensibilité mu-
sicale. Déterminer quelle est la nature de ce qu'ils éprouvent n'est pas facile; cependant quelques physiologistes assurent que les cris et les hurlemens poussés par le chien lorsque la musique frappe son oreille sont une expression de douleur; d'où il faudrait conclure que le son blesse le nerf auditif de ces animaux. Ce qui peut confirmer cette assertion , c'est que ceux qui sont libres dans leurs mouvemens fuient dès qu'ils entendent quelque instrument. On a vu des chiens qu'on avait accoutumés à se tenir couchés et immobiles, comme s'ils étaient morts, et que le bruit du canon n'aurait pas tirés de leur position, tant leur obéissance était absolue, et qui, à l'audition d'un instrument de musique, poussaient des gémissemens sourds qu'ils cherchaient en vain à étouffer. Un de ces animaux avait conservé un souvenir si vif des impressions qu'il recevait de la musique, qu'il se mettait à hurler dès qu'il voyait toucher un violon , et long-temps avant que le son parvînt à son oreille. Enfin, le docteur Mead rapporte l'histoire d'un chien qui mourut de douleur ou de plaisir parce qu'on l'avait obligé à écouter long-temps une musique qui lui faisait pousser des cris aigus 0?i cite d'autres animaux morts
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pour la même cause : de ce nombre sont les chouettes. Les chats miaulent aussi quelquelois eu écoutant le son des instrumens ; mais cet exemple est plus rare que celui du cri des chiens.
D'un autre côté , on sait avec quel plaisir les oiseaux, et particulièrement le serin, écoutent les airs qu'on leur fait entendre : aux premiers sons, celui-ci s'approche de l'instrument, et, muet, immobile, attend que l'air soit fini; puis, il bat de l'aile , comme pour témoigner sa satisfaction. Le cheval est aussi fort sensible à la m usique, et marque par ses mouvemens qu'il en comprend parfaitement le rhythme. La trompette, et en général les instrumens de cuivre, paraissent lui plaire plus que les autres. Dans les carrousels et les tournois, les chevaux dansaient en cadence au son des instrumens. Les animaux du genre antilope ont à cet égard la même organisation que les chevaux. Dans quelques contrées de l'Allemag-ne et dans le Tyrol , les chasseurs savent attirer les cerfs en chantant , et les biches en jouant de la flûte. On remarque le même penchant dans les animaux rongeurs, et particulièrement dans les castors et les rats. Eourdelot assure avoir vu danser
hviil de ces derniers sur la corde, au son des instrumens , à la Foire Saint- Germain.
La puissance du son et de ses combinaisons se fait remarquer même chez les reptiles et les insectes. Par exemple , le lézard peut passer pour le dilettante par excellence entre tous les animaux. Il aime beaucoup la chaleur et se chauffe volontiers aux rayons du soleil. Si , lorsqu'il goûte ce plaisir, une voix ou un instrument se fait entendre , on le voit aussitôt témoigner par tous ses mouvemens combien cette sensation lui est agréable. 11 se tourne et se tient tantôt sur le dos, tantôt sur le ventre ou sur le côté , comme pour exposer toutes les parties de son corps à l'action du fluide sonore qui le charme. Mais il est connaisseur et n'admet pas comme bonne toute espèce de musique. Les voix dures ou rauques, les sons criards, ou la musique bruyante lui déplaisent. Pour le satisfaire il faut employer le mczza-voce, et choisir des mouvemens lents. On a vu un de ces animaux , qui paraissait être fort âgé, sortir du trou qu'il occupait dans un vieux mur, dès qu'on jouait l'adagio en fa du quatuor en ut de Mozart , et venir savourer la délicieuse harmonie de ce morceau. Lorsqu'on était arrivé à
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la fin , et dès qu'on avait fait silence , le lézard reprenait lentement le chemin de sa demeure ; mais, si l'on recommençait le même morceau , il s'arrêtait , écoutait un instant pour s'assurer qu'il ne se trompait pas , et revenait ensuite prendre sa première place. Aucune autre pièce de musique ne produisait le même effet sur lui. Le P. Labat , dans sa Description de la Martinique , rapporte une anecdote à peu près semblable.
Quelques voyageurs assurent que l'on adoucit la férocité de l'énorme serpent à sonnettes de la Guyane par le son d'un flageolet , on par un sifflement convenable. On en dit autant de la redoutable vipère fer - de - lance de la Martinique. M. de Châteaubriant assure positivement, dans son Voyage au Haut-Canada, avoir vu un serpent à sonnettes, furieux, qui avait pénétré jusque dans son campement, se calmer au son d'une flûte , et s'éloigner en suivant le musicien qui le charmait.
L'araignée est, de tous les insectes, celui qui paraît être le plus sensible à la musique. Ou la voit descendre le long de ses fils, et s'approcher rapidement de l'endroit d'où partent les sons. Là , elle se fixe, et reste quelquefois immobile
pendant plusieurs heures. Des prisonniers ont apprivoisé ces petits animaux de cette manière.
Parmi les phénomènes 'de cette nature, il n'en est pas de plus remarquable que celui qui a été observé sur deux éléphans de la naénagerie royale de Paris. C'est par lui que je terminerai ces observations sur l'effet physique de la musique à l'égard des animaux. J'ai tiré ces détails de la Décade pliilosopliique ^ où ils ont été consignés par M. Toscan.
Ces deux éléphans. l'un mâle, l'autre femelle , dont il ne reste plus que les squelettes, ont fourni la preuve bien remarquable de l'influence que la musique peut exercer sur ces êtres sensibles , et sur le développement de leur instinct et de leurs facultés physiques. L'on sait que l'éléphant , ce géant du règne animal , n'éprouve que très-tard, c'est-à-dire vers sa vingtcinquième année, les effets de l'amour, surtout lorsque, réduit à l'esclavage, il habite nos climats septentrionaux , si différens de celui où la nature le fait naître. Les éléphans dont il est question pouvaient avoir seize ou dix-sept ans, et n'étaient pas près de sentir cet aiguillon qui porte les êtres animés à la reproduction. L'époque où ils devaient obéir à la loi générale fut
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devancée par le pouvoir de l'harmonie : elle fit naître chez ces animaux une foule de sensations nouvelles, et ce trouble des sens , ces transports dont la nature n'avait point encore marqué le moment.
Un concert leur fut donné, le 10 prairial an VI. Toutes les mesures avaient été prises pour assurer l'effet de cette curieuse épreuve. Une libre communication était établie entre les deux loges, afin de laisser à ces animaux toute la liberté de leurs mouvemens. Ou avait pratiqué au plafond de la galerie sous laquelle se trouvait cette loge réunie , une trape autour de laquelle était disposé un orchestre, rangé hors de la vue des éléphans. Des musiciens distingués vinrent y prendre place, et lorsque tout fut prêt, que les instrumens furent accordés, on leva doucement la trape pendant que le cornac occupait les éléphans en leur distribuant quelques alimens. Un profond silence se fit autour d'eux, et le concert commença. Aussitôt, Hanz et Parkie (c'est ainsi que s'appelaient les deux éléphans), frappés par ces accords, cessèrent de manger pour courir vers le lieu d'où partaient les sons. Ils témoignèrent alors, par dos mouvemens divers, |)ar des gestes et des
attitudes variés, la surprise que leur causait cette nouveauté. Tout devint d'abord pour eux un sujet d'inquiétude et d'agitation. Tantôt on les voyait tourner autour de la trape, se soulever sur leurs pieds de derrière, et chercher, avec leur trompe, à palper cette harmonie invisible ; tantôt ils promenaient leurs regards inquiets sur les spectateurs, puis venaient caresser leur fidèle cornac, et semblaient lui demander ce que signifiait tout cela, et ce qui devait en résulter pour eux. Voyant enfin que tout restait dans l'ordre, et que leur sûreté n'était point compromise, ils s'abandonnèrent avec sécurité aux vives impressions qui leur étaient communiquées.
Ce fut alors que l'on pût apprécier, dans toute leur étendue, les effets de la musique sur ces animaux. Chaque air nouveau exécuté par l'orchestre, chaque morceau, dont le motif différait assez du morceau précédent pour être saisi par leur oreille, leur faisait éprouver ime émotion nouvelle; cet effet changeait tout à coup leurs démonstrations, imprimait à leurs cris, à leurs mouvemens, une expression dont le caractère se rapprochait plus ou moins du rhythme musical. C'est ainsi que l'air de danse,
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ensiî7iineurj,âe\'Jphigénie en Tauride de Gluck, les mit dans une agitation extrême; ils semblaient suivre, par leur allure, tantôt précipitée, tantôt ralentie, par leurs mouvemens tantôt brusques, tantôt moelleux, les variations de caractère des phrases. Souvent ils mordaient les barreaux de leur loge, les étreignaient avec leur trompe, les pressaient du poids de leur corps. Leurs cris percans, leurs sifflemens aigus étaient des signes de leur allégresse, et attestaient la profonde impression qu'ils recevaient. Tout à coup cette vive agitation s'est calmée, et leur émotion a changé d'objet sous l'influence de l'air si tendre et si mélodieux, O ma tendre musette! exécuté en ut mineur sur le basson seul, et sans accompagnement. Le son mélancolique de cet instrument parut leur faire éprouver une sorte d'enchantement. Ils marchaient quelques pas, puis ils s'arrêtaient pour écouter; ils venaient ensuite se placer sous l'orchestre, agitaient doucement leur trompe, comme pour aspirer ces émanations amoureuses. Pendant toute la durée de cet air, il ne leur échappa aucim cri; ils paraissaient n'être accessibles qu'à des émotions d'une mollesse et d'une volupté ineffable. Leurs mouvemens étaient lents.
mesurés, et participaient de la nature du chant. Fous deux cependant n'étaient point également émus ; Hanz parut moins sensible aux charmes de cette mélodie, mais elle excita chez Parkie les sensations les plus vives, les transports les plus passionnés. Ce fut en vain qu elle chercha, par ses caresses, par tous les moyens qui étaient en son pouvoir, à faire partager son ivresse à son indifférent compagnon. Hanz fut sourd à ce langage expressif^ qu'il ne connaissait point encore.
Soudain cette scène muette prit un caraclère d'emportement et de désordre aux accens gais et vifs de l'air : A kl ça ira, exécuté en ré par tout l'orchestre. Leurs mouvemens, leurs cris de joie, tout en eux prit le caractère tumultueux de la musique, et l'on eût dit qu'ils étaient contraints d'obéir à son rhythme. La femelle redoublait ses sollicitations, et sa passion paraissait s'accroître de plus en plus : il n'était guère <le provocations qu'elle n'imaginât pour faire naître la même ardeur chez son froid amant.
La musique avait cessé de se faire entendre, et Parkie continuait de se livrer à ses transports amoureux, lorsque la douce harmonie de deux
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voix humaines vint enfin calmer son délire. Elle se modéra soudain, et demeura bientôt dans une immobilité parfaite : le morceau qu'on chantait était celui de DardanuSj, Mânes plaintifs !
Immédiatement après, l'orchestre ayant joué pour la seconde fois l'air, Âh! ça ira, avec le seul changement du ton de ré en fa, les deux éléphans témoignèrent la plus grande indifférence ; mais après avoir joué quelques autres morceaux qui produisaient sur eux des effets plus on moins marqués, l'orchestre, ayant procédé à une troisième reprise de l'air ^h! ça ira, exécuté en ré comme la première fois, leur indifférence fit place aux démonstrations les plus actives. La femelle surtout était dans une agitation extrême ; elle trottait, sautait en cadence, mêlant aux sons des voix et des instrumens des acceus semblables à ceux d'une trompette, et qui se trouvaient souvent en accord avec l'harmonie générale. Ses agaceries devinrent de plus en plus pressantes, elle provoquait Hanz par tous les points sensibles de son corps, et on lui vit prendre certaines attitudes qui ne laissèrent aucuns doutes sur la nature de ses sensations.
Ou interrompit un instant le concert, et ou le re|)rit ensuite par de nouveaux airs et de nouveaux instrumens. Cette seconde partie fut donnée à la vue des éléphans et à deux pas de leur loge. L'on a vu que, jusqu'à présent, la musique n'avait point produit sur le mâle cette exaltation ni ce délire qu'on avait remarqué chez la femelle; mais le moment était arrivé où Hanz devait à son tour ressentir le pouvoir magique de l'harmonie. La musette de Nina, jouée sur la clarinette seule, fut le signal de sa défaite. A peine le son de cet instrument eut-il frappé son oreille, qu'il chercha à découvrir d'où il partait. Il s'arrêta vis-à-vis de l'instrument qui lui procurait de si délicieuses sensations, et là, attentif, immobile, il écoutait avec une sorte de ravissement ; bientôt il ne fut plus maître de se contenir ; des signes non équivoques décelèrent son émotion : mais ces sensations ardentes n'eurent aucuu résultat, parce que, trop novice encore, il n'en devinait pas l'objet.
La clarinette passa ensuite, sans interruption, à la romance, () ma tendre musette! et cet instrument continua d'électriser Hanz; mais le charme parut s'éclipser tout à coup lorsque
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l'orchestre répéta, pour la quatrième fois, lair Ali 1 fa ira. Tous deux montrèrent alors la même indifférence, et furent également insensibles aux sons du cor, qu'ils n'avaient point encore entendu seul, et par lequel on termina l'expérience. Sans doute qu'alors leurs organes, fatigués par un trop long exercice, n'étaient plus susceptibles de se prêter aux impressions qu'ils avaient d'abord ressenties.
Tout ce qui vient d'être rapporté sur cette expérience mérite de fixer notre attention. D'abord, je ferai remarquer que la sensation se développe, chez les animaux dont il s'agit, avec bien plus d'énergie que chez les hommes. De quelque sensibilité que ceux-ci soient doués, ils n'éprouveront jamais les transports que l'on a vus se manifester dans les deux éléphans, et je ne sache pas que la musique ait produit sur aucun individu de l'espèce humaine l'effet d'un aphrodisiaque. En vain dirait-on que l'élonnement et l'ignorance des causes accroît la sensation ; l'étonnement ni l'ignorance ne sauraient produire le résultat dont il s'agit.
Il est à remarquer aussi que ce n'est pas seulement le rhythme qui agissait sur les éléphans de la ménagerie, car le même air. joué dans un
autre ton que celui qui les avait émus, les laissait indifférens. Ce n'était pas non plus le caractère plus ou moins éclatant d'un ton qui seul faisait naître leurs sensations, puisque plusieurs airs joués dans le même ton ne produisaient pas des effets analogues. Il fallait donc (ju'il y eût, sinon discernement, au moins perception de la combinaison de ces choses, et sensation distincte, bien qu'irréfléchie.
Homère, Platon, et, chez les modernes, Laurent Valle, Shakespeare, Porta, et quelques autres, ont considéré les hommes qui sont insensibles à la musique comme des êtres imparfaits. Un pareil défaut d'organisation est plus commun qu'on ne croit généralement. Bien qu'on ait reçu de la nature des dispositions plus ou moins heureuses pour cet art, il est certain que l'éducation entre pour beaucoup dans les sensations qu'il fait naître, et c'est ce qui me paraît nous distinguer des animaux, chez qui ces mêmes sensations ne sont qu'une conséquence de la conformation. Il n'est pas rare de voir des hommes de beaucoup d'esprit et d'instruction non-seulement ne point éprouver de plaisir à écouter de la musique, mais n'en recevoir d'autre sensation que celle d'un bruit im-
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portun. Cependant , l'histoire nous apprend que tous ceux qui se sont fait un grand nom , en quelque genre que ce soit , ont aimé cet art.
L'action de la musique , comme moyen curatif dans certaines affections qui ont pour principes une douleur profonde ou l'aberration des facultés de l'esprit, a été essayée avec succès dans une foule de circonstances ; mais , dans ces occasions, cette action me paraît n'être pas seulement physique; ce ne sont pas, comme chez les animaux , les sens seulement qui sont ébranlés ; l'âme partage l'émotion , et l'art agit avec autant de force sur le moral que sur le physique. Parmi tous les faits qu'on j)ourrait citer de cette influence de la musique sur la santé, je choisis les anecdotes suivantes.
La princesse Behnonte venait de perdn; son mari ; un mois s'était écoulé sans qu'elle proférât une seule plainte et versât une seule larme. Un poids affreux l'oppressait : elle était mourante. Vers la chute du jour, on portait la malade dans ses jardins magnifiques ; mais l'aspeci de la nature était sans charme pour elle , et ne pouvait lui procurer le moindre soulagement. Baff. le plu» grand rhanteur do l'Allemagne,
passant alors à i^aples pour la première fois , voulut voir ces jardins , célèbres par leur beauté. Une des fenunes de la princesse ayant eu connaissance de la présence de ce grand artiste , voulut essayer l'effet de la musique sur la santé de sa maîtresse, et pria Raff de chanter près du bosquet où elle se trouvait. Y ayant consenti, il choisit un air de RoUi^ qui commence par ces paroles : Solitario bosco ombroso. Sa voix pure et touchante , la mélodie siniple , mais expressive de ce petit air , les paroles , parfaitement adaptées aux lieux et aux circonstances, tout cela produisit un tel effet sur les organes de la princesse, que ses larmes coulèrent en abondance. Elles ne s'arrêtèrent point jjcndant plusieurs jours, et ce fut ce qui sauva la malade.
L'autre anecdote est relative à l'aliénation mentale de Philippe V, roi d'Espagne. On sail que ce prince était tombé dans une mélancolie qui lui faisait négliger non-seulement les devoirs de son gouvernement, mais le soin même de sa personne. La reine voulait essayer l'eflet de la musique sur son époux, et profita de l 'arrivée de Farinelli à Madrid , pour exécuter son projet. C'e qu'clli' avai( pré\u arriva; la
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voix de ce chanteur admirable produisit un tel effet sur Philippe qu'il parut sortir tout à coup d'un long rêve, et qu'il consentit à se laisser raser et habiller , ce qui n'avait pas eu lieu depuis long-temps. On pourrait multiplier les exemples de pareilles cures opérées par la musique.
La confiance des anciens dans les vertus thérapeutiques de cet art, allait fort loin. Homère, Plutarque , Théophraste , Galien , étaient persuadés qu'elle guérissait de la peste, des rhumatismes et des piqûres de reptiles. Quelques modernes ont aussi donné dans cette exagération ; tels étaient DiemerBroeck , Bonnet, Baglivi, Kircher, Haffenreffer et Desault , qui attribuent à la musique la guérison de la phthisie, de la goutte, de la peste, de l'iiydrophobie , et de la morsure des animaux venimeux. C'est étendre beaucoup trop la puissance de la musique que de lui attribuer de pareils miracles. L'action principale de cet art opère sur le genre nerveux; et l'on peut concevoir que les maladies qui en dépendent peuvent être calmées par le chant ou le son des inslrumens ; mais il serait peu raisonnable de lui supposer une puissance plus étendue. Ainsi l'on ne peut croire
à la guérison de la peste par la musique; mais il est permis d'ajouter foi à ce que rapporte Dodart, dans l'Histoire de l'Académie des Sciences, d'un jeune musicien qui fut guéri d'une fièvre violente par un concert qu'on lui donna dans sa chambre.
Un autre fait rapporté par un médecin de Paris ( M. Bourdois de la jMothe ) , paraîtrait moins croyable s'il n'était attesté par un homme de l'art aussi distingué. Il donnait des soins à une jeune dame atteinte d'une fièvre qui présentait les symptômes les plus graves. Les secours de l'art les plus judicieux ne purent calmer les accidens, et le dix -huitième jour la malade touchait à son heure suprême. M. Bourdois, en sortant d'auprès de la malade, aperçut une harpe dans le salon, et conçut le projet de se servir de la musique comme d'un dernier moyen. Une harpiste fut appelée, et pinça près du lit divers morceaux d'expression. Déjà cette expérience durait depuis près d'une demi-heure: sans que la musique eût produit l'efTet qu'on en espérait : heureusement on ne se lassait pas. Après quarante minutes , l'habile observateur remarqua que la respiration devenait plus distincte, plus accélérée ; bientôt les mouvemens de la
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poitrine devinrenl en quelque sorte isochrones aux temps de la mesure. La musicienne redoubla d'ardeur, une chaleur vivifiante se distribua dans tous les membres , le pouls s'éleva , se régularisa; de profonds soupirs s'échappaient de la poitrine, qui paraissait comme oppressée; tout à coup le sang jaillit du nez, et après un<' hémorrhagie d'environ huit onces de sang, la malade reprit la parole : peu de jours après , elle était convalescente. Le recueil d'observations de médecine clinique publié en 1811 par le tloeteur Désessarts présente un fait à peu près semblable.
Le charlatanisme, qui s'empare de tout et qui gâte tout , a voulu faire de la musique un remède universel : témoin la Musique panacée de J.-B. Porta, dans laquelle il affirme que des inslrumens faits avec le bois de plantes médicinales produisent une musique empreinte des propriétés relatives à ces bois, laquelle guérit les maladies où ils sont recommandés comme des moyens efficaces. La musique faisait anciennejTient partie de la médecine magique, astrologique et théosophique. C'est encore à ce charlatanisme qu'il fa ut attribuer la fable de l'efficacité de la musiqu<» contre la morsure de la tarentule.
Les médecins les plus recouiniandables ont été trompés long-temps par cette erreur singulière. Baglivi lui-même, quoique placé favorablement pour vérifier les faits, a été dupe de sa crédulité et de son incurie. HaffenrelFer a consacré un long chapitre de son ouvrage intitidé : ]So~ sodochiwn in c/iio cutis affectas tradiiniur curandi, à l'exposition très-sérieuse des différentes pratiques musicales les plus convenables, contre la piqûre de la tarentule; presque tous les livres de médecine de son temps renferment des détails sur ce sujet, et l'on a plus de vingt dissertations quiy sont spécialementconsacrées. L'une des plus développées est celle d'HermannGrube, qui a pour titre : de Situ Tarentulcv, etvi musices in e/'us curatione , conjecturée pliysica - medicœ (Francfort, 1679, ^^ ^'*)* ^^ ^^^ en croit tous les auteurs qui ont écrit sur ce sujet , la tarentule, espèce d'araignée qui se trouve particulièrement dans le royaume de Naples , laisse après sa piqûre un venin qui n'agit qu'au bout d'un temps plus ou moins prolongé. Lorsque ce venin commence à agir, les malades tombent dans un délire qui les lait courir et danser incessamment; la musique, en les excitant à sauter et à danser, leur procure d'abondantes transpira-
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tions qui se terminent par leur guérison. Le fait est que des charlatans ont souvent fait usage de la crédulité populaire à ce sujet pour en faire leur profit; mais les recherches de médecins philosophes ont démontré la fausseté de la cure et même de la maladie.
L'action physique de la musique la plus réelle est celle qui résulte du rhythme sur les masses, soit au théâtre , soit dans les travaux militaires. Dans cette action le moral prend peu de part. C'est un effet qu'on éprouve et qui imprime au corps un mouvement déterminé, quelle que soit la disposition de l'esprit. Dans toute autre circonstance , l'art musical n'agit sur les sens que comme sur des agens qui transmettent à l'âme les impressions qu'ils reçoivent ; celle-ci s'en empare, et ses émotions absorbent bientôt notre attention. C'est par cette transformation de la sensation que la musique contribue tant à notre bonheur; car si son action était purement physique . elle serait peu durable. Les facultés des sens, prises isolément , sont bornées; celles de l'âme sont inépuisables.