‹ Curiosités historiques de la musique, complément nécessaire de La musique mise à la portée de tout le monde;Chapitre 4 sur 25 · A LONDRES · texte numérisé non relu

A LONDRES

Londres, 24 avril 182g.

Mon fils,

Le désir de connaître l'état actuel de la musique en Angleterre , et d'en parler d'après mes observations, m'a conduit en cette ville. Bien des renseignemens relatifs à cet objet parviennent chaque jour sur le continent; mais ils offrent entre eux des contradictions si choquantes, qu'on ne peut, en les comparant, se former une opinion probable du bien ou du mal qui peuvent s'y trouver. Frappés de la majesté qui brille dans les grandes réunions connues sous le nom du Mttsical Fcstivak , les voyageurs qui en ont parlé n'ont point mis de bornes à leur

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admiration ni à leurs éloges, tandis que d'autres, rebutés par la représentation d'un opéra mal exécuté, ou par la mauvaise composition d'un concert, n'ont trouvé dans leurs souvenirs que des occasions de critiques amères. Ce n'est point sur des aperçus de circonstances locales, qui ne sont que des accidens , que je me propose de porter des jugemens sur Vclat actuel de la musique en Angleterre; car je ne veux pas m'exposer à ne donner, comme les voyageurs dont je viens de parler . que des vues superficielles ou des résultats d'impressions momentanées ; c'est dans les institutions, dans la composition de la société, sous le rapport musical, dans les habitudes, et dans l'influence de la langue , que je chercherai le principe de mes éloges et de mes critiques.

L'état plus ou moins prospère de l'art musical dans un pays peut dépendre de causes très-diverses ; mais , en général , il est la conséquence (les institutions qui ont pour but de propager l'instruction primaire de cet art. L'heureuse conformation des peuples de l'Italie pour la musique n'a eu d'effet sensible qu'à l'époque où des écoles multipliées offraient les moyens d'en dévelo})p('r toutes les (acuités. Moins h(Mi-

rousement organisés, les habitans de l'Allemagne septentrionale cultivent cependant la musique avec beaucoup de succès depuis près de trois siècles, parce que leur éducation est toute musicale. En France , une seule école bien organisée a triomphé des circonstances les plus défavorables , et a porté la musique au plus haut point de perfection, bien qu'on se fût obstiné à ne vouloir accorder au.\ Français aucune des qualités nécessaires pour la culture de cet art. L'opinion souvent manifestée par les écrivains du continent place les Anglais au degré le plus bas de l'échelle des facultés mvisicales. Cette opinion est-elle fondée? voilà ce que je me suî^ proposé d'examiner avec une attention scrupuleuse. Au premier aspect , je serais peut-être tenté de partager les idées communes à cet égard; mais je sais que ce n'est point sur l'apparence qu'on peut décider deis questions de cette nature. Avant tout , il faut examiner si les institutions favorisent en Angleterre les progrès de la musique; mes premiers soins onl été dirigés vers cette recherche. Yoici qiiel a été le résultat de mes premières observations.

En Angleterre , on ne voit pas , comme en France. le gouvernement s'introduire dans les

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affaires particulières , réglant tout ce qui tient aux progrès de l'industrie , de la civilisation , des arts, etc. ; l'action du gouvernement anglais est nulle en toutes ces choses. Point d'entraves de sa part; mais aussi point de secours. Chacun, abandonné à ses propres forces, règle l'emploi de ses moyens comme il l'entend , bien sur qu'en se conformant aux lois de son pays il ne rencontrera nulle part une administration méticuleuse prête à lui demander compte de toutes ses actions. Cependant l'homme livré à luimême, et pour ainsi dire isolé au milieu de la société, est un être faible, dont les efforts peuvent être paralysés à chaque instant par des obstacles de tout genre : de là, la nécessité des associations, moyen simple et facile, qui multiplie les forces, sans nuire à l'indépendance. C'est à cette indépendance , d'une part , et à l'esprit d'association, de l'autre, que les Anglais sont redevables de l'état prospère de leur civilisation; l'industrie y puise sans cesse de nouveaux moyens de développement ; et tel est l'état de choses qui résulte d'un pareil arrangement, qu'il est impossible d'assigner de bornes à l'accroissement de la puissance productive et intellectuelle vn Angleterre. Mais ce qui

est si uîile au bien-être de la société est-il aussi favorable aux progrès des arts? Cette absence de toute action et de toute protection du gouvernement , en ce qui concerne la musique , la peinture, Tarchitecture, est-elle un bien? Voila ce qu'on peut révoquer en doute. Dès qu'il s'agit d'industrie, de commerce, d'amélioration de la condition sociale , l'intérêt particulier avertit de ce qu'il faut faire , et bannit l'indifférence. Il n'en est pas de même pour les arts , dont la prospérité n'intéresse que faiblement quiconque n'est point artiste ou amateur passionné. Si l'on n'est pas précisément satisfait de leur situation , on ne songe pas non plus à faire des efforts pour l'améliorer. L'esprit d'association , si utile pour d'autres choses , ne s'éveille pas pour celle-là, ou du moins ne prod uit pas les mêmes résultats, parce qu'il n'est pas constamment excité par l'appât d'avantages immédiats. Tl suffit de jeter un coup d'œil sur l'histoire de la musique en Angleterre pour voir que cet art était dans une situation relative bien plus prospère lorsque le gouvernement y donnait des soins, que lorsqu'il l'abandonna aux seules ressources de la faveur publique. Henri VIII était habile musicien; il composait, et attachait

presque autant d'importance à sa qualité d(; contra-puntiste qu'à sa dignité de roi d'Angleterre. Des compositeurs célèbres, français et et gallo-belges, furent appelés à sa cour, et fondèrent des écoles, où se formèrent beaucoup de musiciens distingués, qui brillèrent sous le règne d'Elisabeth. Cette jirincesse cultivait aussi la musique avec succès, encourageait les artistes, leur donnait des emplois à sa cour, et entretenait une école de jeunes musiciens attachés à sa chapelle. La destruction de la musique d'église, qui fut la suite des troubles religieux qui éclatèrent sous le protectorat de Cromwell, commença la décadence de l'art en général ; et les grands changemens de politique intérieure qui furent la suite de la révolution de 1 688 achevèrent de le ruiner. Dès cette dernière époque, le pouvoir royal se trouva renfermé dans des bornes plus étroites : la liste civile, réduite avec économie, ne permit plus de faire des dépenses pour l'entretien d'écoles de musique, qu'on ne considérait que comme des objets de luxe et de superfluité : tout alla de^générant, et dès ce moment, d'où date la prospérité de l'Angleterre, la musique n'eut plus qu'une existence précaire dans les trois royau-

mes. Purcell, dont l'éducation musicale précéda la révolution , est à peu près le seul musicien anglais qui se soit fait une grande réputation postérieurement à cette époque. On cite encore Arne et Arnold, qui eurent en effet quelque mérite dans le style de leur époque (î 'j^^o-i'jQo), mais qui sont bien inférieurs aux vieux musicietis anglais de l'époque classique. Un fait assez remarquable se présente dans l'histoire de la musique en Angleterre : c'est que ce pays est le seul qui ait eu des chaires de musique dans ses universités. (Cambridge et Oxford furent particulièrement célèbres sous ce rapport ; on y conférait les grades de bachelier et de docteur en musique, et ces dignités ne pouvaient être obtenues qu'après des concours et des examens sévères. Depuis long- temps ces exercices ne sont plus que des enfantillages, et la qualité de docteur en musiqire a cessé d'être un titre recommandable. Lorsque Haydn vint en Angleterre, on voulut rendre au doctorat son ancien lustre, en le lui conférant; mais les pauvres docteurs anglais d'aujourd'hui se montrent si peu dignes de leur illustre confrère, que la dignité est redevenue grotesque.

Hanndel, avec son génie élevé, sa science pro-*

fonde et sa fécondité prodigieuse , vint, uu commencement du dix-huitième siècle, consoler l'Angleterre de l'état déplorable de sa musique, en se naturalisant anglais, en composant tous ses beaux ouvrages sur des paroles anglaises, et en donnant tous ses soins au perfectionnement de l'exécution. Alors commença la domination des musiciens étrangers à Londres. Tous les grands chanteurs furent successivement appelés de l'Italie ; ils furent suivis par les instrumentistes. Geminiani fonda une école de violon; plus tard, Abel, Chrétien, Bach, Cramer le père, Clémenti, J.-B. Cramer, Dussek, Yiotti, Dragonetti, et beaucoup d'autres grands artistes vinrent successivement se fixer à Londres, et travaillèrent à y perfectionner le goût ; mais, par une singularité bien remarquable, ils ne purent jamais venir complètement à bout de leur dessein, et la musique semblait être en Angleterre, comme certaines ])lantes exotiques qui ne vivent sur un sol dif-férent de celui qui les a vues naître, qu'à force de soins et en serre -chaude. Les oratorios de Hrcndel, exécutés quelquefois par des masses imposantes de cinq ou six cents musiciens, avec un effet dont on ne peut se faire d'idée

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en France ou en Italie, semblaient montrer, en certaines occasions, que les Anglais ont le sentiment de ce qui est grand et beau ; mais à côté de ces grandes proportions, le goût et l'habitude des choses les plus mesquines se faisait remarquer. Du reste , si l'on excepte madame Billington et Braham, l'Angleterre n'avait produit aucun talent musical digne d'être cité, avant la fin du dix-huitième siècle; l'éducation des Anglais, en ce qui concerne la musique, semblait recommencer chaque année; et si quelque apparence d'amélioration semblait se manifester de temps en temps, ce n'était que dans la haute société, c'est-à-dire dans une classe qui use des arts, mais qui, dans aucun j>ays, ne travaille à leurs progrès d'une manière efTicace. Le peuple et les classes moyennes restaient étrang^ers à ces velléités de perfectionnement du goût musical, parce que de pareils résultats ne peuvent devenir généraux que par l'éducation publique.

Le mal paraissait sans remède, lorsque plusieurs amateurs, plus zélés et plus éclairés qUe les autres, sentirent la nécessité d'établir une école de musique, dont ils jetèrent les fondemens de la même manière que tout se fait en

Angleterre, c'est-à-dire au moyen d'une souscriplion. Bien qu'une pareille existence soit ])récaire, ou du moins paraisse telle, il est certain que la généreuse intention de ces vrais amateurs a déjà porté des fruits. De jeunes artistes, chanteurs, compositeurs ou instrumentistes, que j'ai eu l'occasion de voir et d'entendre, me paraissent destinés à prouver que l'opinion qui fait considérer les Anglais comme inhabiles à cultiver la musique avec succès n'est qu'un injuste préjugé. Je m'étais proposé de te donner dans cette lettre des renseignemens sur la constitution de l'école de musique en question ; mais, n'ayant pas encore recueilli tous les documens nécessaires pour le faire convenablement, je ne remplirai cette partie de ma lâche que dans la suivante.

rSe doutant pas de l'intérêt que les lecteurs de la Revue musicale prendront au début de madame ^lalibran à l'Opéra de Londres, je crois devoir terminer ma lettre par les détails suivans sur la représentation d'Otello^ où elle a paru pour la première fois le 22 de ce mois (avril).

Lne assemblée moins nombreuse qu'on ne l'espérait, d'après la réputation qui a précédé madame Malibran dans cette ville, assistait à

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cette représentation. Des applaudissemens vifs et prolongés ont accueilli la jeune cantatrice à son entrée sur la scène. Soit que ces dispositions aient causé une émotion excessive à madame Malibran , soit qu'elle eût senti une crainte qui ne lui est pas habituelle , sa voix éprouva un tel frémissement pendant toute la durée de sa première cavatine qu'elle ne put parvenir à phraser ni à vocaliser avec pureté. Le duo suivant ne produisit point d'effet, et la représentation paraissait devenir froide, lorsque, rappelant toute son énergie, madame Malibran reprit ses avantages dans le finale. Le trio et le finale du second acte lui fournirent l'occasion de développer ses moyens, et de donner une plus haute opinion de son talent aux spectateurs. Mais c'est surtout dans le troisième acte qu'elle recueillit tous les suffrages; jamais elle ne fut plus admirable, soit comme cantatrice, soit comme actrice. Je ne me rappelle pas de lui avoir entendu chanter aussi-bien la romance; tout y fut parfait : sensibilité, choix d'ornemens , jeu , tout se trouva réuni dans cette belle scène. Après la chute du rideau, madame Malibran, rappelée par le public, a

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paru pour recevoir le prix de ses efforts dans une triple salve d'applaudissemens.

Mon intention n'étant point de traiter d'abord de la musique dramatique à Londres, je remets à une autre lettre les détails sur l'exécution générale d'Otello.

Adieu, mon ami.

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