DONNÉES AUX PARTIS, SECTES, &C
« C*est dans le parlement de 1621 que prirent naissance les deux partis qu*on nomme aujourd'hui les torys et les whigs.
» Le nom de tory est pris d'une troupe de scélérats qui désolait le midi de l'Angleterre. Celui de whigs était le nom que prenaient quelques brigands qui ravageaient l'Ecosse. Le premier de ces partis soutient l'autorité royale , l'autre soutient les privilèges du peuple : le parti du roi domine ordinairement dans la chambre des pairs, celui du peuple dans la chambre des communes. C'est a Jacques 1*', si jaloux d'arriver au pouvoir absolu, qu'il faut rapporter une partie des maux que la rivalité de ces deux factions a causés à la Grande-Bretagne. '
» II y eut un temps où les femmes disposées à cabaler, comme dans d'autres pays, afiQchaient le parti dont elles étaient par le côté du visage où elles plaçaient leurs mouches. »
Chacun des deux partis ne garda pas toujours le rôle qu'on lui donne ici, et qui est en eifet celui auquel il fut fidèle. II fut un temps où le parti royal était soutenu par les whigs, et le parti contraire par les torys. Alors, par conséquent, les noms s'échangèrent : c'est le peuple qui fut tory, et la noblesse qui fut whig. Il en était ainsi, par
exemple, â l'époque où parut le pamphlet trés-original d'un certain Smith de Leicester, ayant pour titre: la Pierre de touche, ou Méthode simple et aisée de discerner le bon et véritable Anglais de F Anglais corrompu, c* est-à-dire Vami de la liberté et de la patrie, de /'e«clave de la fortune et de la cour; ouvrage utile à tous gentilshommes, marchands, artisans, laboureurs et autres qui ont droit de donner leur voix aux élections, etc.
Timeo Danaos et dona ferentes.
L'avertissement mis en tête fait juger tout d'abord du caractère et de la façon de penser de l'auteur :
« L'état florissant et la gloire de l'Angleterre, dit-il, s'éclipsent à mesure que la dépravation de nos mœurs augmente : la corruption est si générale aujourd'hui^u'oo n'entre plus au parlement sans acheter les suffrages de sa ville ou de sa province. Tout homme qui aspire à devenir membre de la chambre basse est obligé de tenir table ouverte pendant le temps de son^ élection ; ceux en qui réside le droit d'élire ne voient guère qu'en jces occasions les personnes des différents partis, qui emploient toutes sortes d'artifices pour les surprendre : le loup dévorant s'y revôt de la peau de l'innocent agneau. Celui qui en secret est vendu à la cour, jure sur les saints Évangiles d'être toujours contraire au ministre; l'honnête artisan, le simple fermier, l'en croient sur parole : le plus grand nombre, soit faute d'expérience, soit faute de capacité, n'est pas en état de connaître le fourbe sous le déguisement qui le cache. Ainsi, tel croit choisir un homme zélé pour sa patrie, qui donne sa voix à un ambitieux prêt à tout sacrifier à sa fortune.
» Les malheurs qui arrivent tous les jours par les
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ruses que les wighs emploient pour nous séduire m*ont déterminé à rendre publiques les observations que j'ai faites sur une matière aussi importante. Ce sont autant de règles sûres pour distinguer un véritable tory de celui qui n'en a que le masque. Ces règles sont en même temps à la portée de tout le monde : il n'est nécessaire ni d'avoir étudié, ni d'avoir hanté les cafés de Londres pour en faire l'application . Celui qui aura des yeux verra, et celui qui aura des oreilles entendra. J'apprends à discerner un whig d'un tory à la manière de se vêtir, d'agir, de parler, de boire et de manger, etc. En un mot, avec ma méthode il n'est plus besoin que d'avoir des yeux et des oreilles pour ne jamais s'y méprendre. »
De tous ses chapitres, nous choisissons le plus curieux et le plus amusant, celui qui a pour titre : Observations à faire à un repas d'élection pour découvrir si celui qui demande à être député est un véritable tory, et si Von peut compter sur lui,
« Vous remarquerez d'abord de quel air votre homme vous recevra. Si, en entrant, il vous prend loyalement la main, et, vous la serrant de toute sa force, il vous la secoue bonnement et simplement, comme c'était la coutume de nos pères, louez- en le ciel et dites en vousmême : « Celui-là est des nôtres. » Si, au contraire, il vous fait une humble inclination de corps, accompagnée d'une profonde révérence, craignez cette politesse étrangère, prenez-garde à vous, vous êtes en pays ennemi.
» Vous ferez ensuite attention à ce que l'on servira sur la table. Si vous y voyei paraître des potages, des entrées, et telles autres inventions de la cuisine française, celui qui vous traite est à coup sûr un whig, quelques protestations contraires qu'il vous fasse : ceux de ce parti
n*osent pas manger selon leur goût naturel; ils suivent à leur table les lois de quelque éminent glouton de Paris, et préfèrent une poularde à la Béchamel, ou une oie rôtie avec une sauce aux pommes cuites.
» Si, sur la table du candidat, il n'y a pas de plumpudding, ou si, en ayant, il nen mange pas, autre preuve qu il est un whig. m Dis-moi qui tu fréquentes, et » je te dirai qui tu es, » est une maxime sûre : « Dis-moi de » quoi lu vis, et je te dirai comment tu penses, » en est une autre qui ne Test pas moins.
» S'il fait servir le rôt, soit viande de boucherie, soit viande blanche ou gibier, sans qu'il soit inondé de beurre, soyez bien sûr que ce n'est pas un tory : un homme de ce parti ne commettrait pas une faute aussi essentielle, dans la crainte de blesser le goût de quelques prétendus docteurs en cuisine, qui blâment dans la nôtre tout ce qui n'est pas conforme aux usages français.
» S'il se sert de la fourchette pour porter les morceaux à sa bouche, au lieu de les prendre et de ramasser la sauce même avec son couteau, ainsi que nos pères l'ont toujours pratiqué, c'est un homme que la mode a gâté et sur qui l'on ne peut compter.
» A l'égard de la boisson, elle ne donne pas lieu à des remarques moins sûres : les liqueurs fortes donnent du courage, et c'est pour cela que les torys les aiment. Tout honTme qui préfère le vin de Bordeaux à celui de Portugal, doit prévenir contre lui : il n'a sûrement pas à cœur l'intérêt de sa patr4e, puisque le premier de ces vins nous vient d'un- pays dont le conHuerce nous est à charge, et que nous faisons au contraire un commerce très-avantageux avec le pays d'où nous tirons l'autre.
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» Si celui qui veut être membre du parlement allait jusqu*à boire du via de Bourgogne préférablement â celui de Bordeaux, c'est un homme qui a perdu le goût naturel aux Anglais, et qui par là donne tout lieu de croire qu'il a aussi perdu la façon de penser : Tun est une suite de lautre ; jamais un véritable tory, eût-il séjourné dix ans en France, n*a pu se faire à la saveur du vin de Bourgogne, ni au fumet d'une perdrix.
» Enfm, si le candidat aime mieux le vin de Champagne que les vins blancs que nous tirons d'Espagne et de Portugal ou que nous fabriquons dans notre île, il n'y a plus rien à examiner, c'est un wliig déguisé : quoi qu'on puisse vous alléguer en sa faveur, 'refusez-lui constamment votre voix On choisit un jour, contre mon sentiment, un homme dont je m'étais méfié parce que je l'avais vu boire trois verres de vin de Champagne : six mois après, il nous tourna casaque et se rangea du parti de la cour. On ne peut se fier A ceux qui aiment une boisson si peu faite pour notre nation ; ils n'ont pas plus de solidité que la mousse de la liqueur qui leur plaît si fort.
» Il est juste aussi d'avertir l'Anglais honnête et bien intentionné pour sa patrie d'une mode que les wighs ont introduite depuis peu à leurs tables : je veux parler des seigneurs de ce parti, ou des particuliers fort riches assez ridicules pour les imiter, c'est-à-dire, en général, des Anglais qui ont le goût le plus déplacé. On connaît la manière scandaleuse dont les whigs affectent parmi nous d'étaWir les modes et les vices des nations étrangères. Aujourd'hui, la plupart d'entre eux boivent leur vin à la glace, et ce n'est constamment que par air, ce goût ne nous étant point naturel. Il en est néanmoins qui affectent de s'en servir, même au mois de décembre , et cela parce
que c'est Tusage chez les Français , qui ont le cerveau brûlé. J'étonnerais bien plus nos braves Anglais du nord, qui ne connaissent que leur campagne, et n*ont vu de ville que celle d'York, quand je leur apprendrai qu'à certaines tables de Londres on sert aujourd'hui de la glace à manger, comme on sert sur les leurs de la gelée de groseilles. A quel point de corruption sommes-nous parvenus! temps, ô mœurs ! Et que diraient nos vertueux ancêtres de ce luxe étrange? Heureusement cette dépravation ne s'est pas encore introduite chez les sages torys , et ceux de ce parti qui sont simples et honnêtes font encore chauffer leur vin avant de le boire, ainsi que l'ont toujours pratiqué les véritables Anglais, ce qui est d'un usage salutaire pour l'estomac. C'est aussi la coutume des Chinois : chez ce peuple si sage, on mange froid et l'on boit chaud.
» Ce qui distingue le plus les torys des whigs , c'est qu'en effet ils boivent beaucoup plus que ceux-ci. On peut juger de quelle façon un homme pense sur le gouvernement à sa manière de boire. Un simple tory boit le double d'un whig. Un tory un peu ardent dans son parti boit autant que douze whigs ensemble. 11 n'y en a point de ceux de la première classe qui ne soient en état de boire à un repas d'élection , en rasades bien mesurées , toutes les santés du parti et toutes les malédictions que, selon l'usage, on y donne au chef du parti contraire, et, de plus, la confusion de la haute Église en général et la damnation de tous nos seigneurs spirituels en particulier.
» J'avoue que la règle n'est pas sans exception : nous avons quelques lords qui ne boivent pas mal pour des gens de cour. Il y en a tel d'entre eux que l'on voit tous
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les jours ivre au café ; mais la façon de penser de ceuxlà est connue, et , par conséquent, ils ne sont pas dangereux.
» La dernière réflexion qui me reste à faire sur ce sujet est que tout homme qui en presse un autre de boire et ne boit pas lui-même est un ennemi qui cherche à le surprendre : c'est ainsi qu'en usent grand nombre de wighs. Le franc et loyal tory n'a pas recours à de si lâches bassesses : comme il est sans malice , il est sans ruse ; et si l'intérêt de son parti ou la simple politesse exige qu'il enivre ses convives, il est le premier à leur donner l'exemple qu'ils doivent suivre. »
Pour en finir avec ces mots whigs et torys, nous allons reproduire lin passage où Daniel de Foë s'explique sur leur étymologie. Ce qu'il dit ne détruit pas ce qui précède , mais le complète au contraire.
En Suède, à la mort de Charles XIÏ, les partis aristocratiques qui se partagèrent le royaume reçurent du peuple les dénominations triviales départi des chapeaux et parti des bonnets, qui furent pour beaucoup dans l'espèce de discrédit dont ils ne tardèrent pas à être frappés.
« Le mot de tory est irlandais ; il date du temps des guerres de la reine Elisabeth en Irlande. Il servait à désigner une espèce de pillards qui, n'appartenant à aucune armée ,»mettaient le pays à contribution , sans distinction d'Espagnol ou d'Anglais. Plus tard, dans les massacres de l'année 1641, il s'en trouva un grand nombre qui aidèrent à commettre les actes les plus odieux et les plus sanguinaires, dans les occasions surtout où des papistes, épargnaient leurs parents de l'autre religion. Ceux qui n'hésitaient pas à égorger père et mère, sœurs, frères, leurs parents les plus proches, leurs amis les
plus chers, furent flétris du nom de torys. En Angleterre, vers Tan 1680, apparut un parti de prétendus, protestants qui s*appliquèrent à la ruine de leur pays. \h commencèrent par tourner la conspiration papiste en ridicule et par encourager les papistes à la renouveler. Pour accomplir leur dessein, ils sollicitèrent et obtinrent Texil du duc de Monmouth , le rappel du duc d'York ; plus tard ils se mirent à abhorrer (déclarer leur horreur pour la doctrine limitative de la prérogative royale), à pétitionner, à repousser le bill d'exclusion (d'un héritier catholique de la couronne ) ; ils abandonnèrent les chartes municipales et les libertés de leur pays à la volonté arbitraire du prince ; puis ils massacrèrent les patriotes , persécutèrent les dissidents , et enfin intronisèrent un souverain sous prétexte de droit héréditaire, et la tyrannie sous prétexte d'obéissance passive. Titus Oates (ut leur véritable parrain, et voici à quelle occasion il leur donna le sobriquet de tories. L'auteur peut garantir l'anecdote,, car il lui est arrivé d'être un des témoins de la circonstance. Quelques honnêtes gens s'étaient réunis dans la Cité, sur le bruit qui s'était répandu qu'on allait essayer d'étouffer les dépositions (dans l'affaire de la conspiration papiste) et de gagner Bedloe et Stephen Dugdale. M. Bedloe s'avisa de dire à l'assemblée quç des lettres d'Irlande lui annonçaient la prochaine arrivée de quelques tories chargés de l'assassiner ainsi que le docteur Oates. Le docteur, dont le zèle était très-emporté , ne put plusdès ce moment entendre quelqu'un parler contre le complot ou contre les témoins , sans s'imaginer que c'était un de ces tories venus d'Irlande pour le tuer, et quiconque le contredisait était traité par lui de tory; de sorte qu'à la lin le nom de tory devint populaire, et s'attacha s»
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bien aux hommes de ce parti, au milieu de leurs procédés sanguinaires, qu'ils ne purent plus s'en débarrasser, aussi finirent-ils par l'adopter eux-mêmes , comme ils ont adopté aujourd'hui celui de hïgh-flyers * .
» Quant au mot de wMg, il est d'origine écossaise. On commença à en faire usage quand les hommes de l'ouest, appelés Caméroniens, se furent soulevés pour la défense de leur religion. On appelait whïg dans ce payslà une espèce de liqueur que boivent les Highianders , mais dont je ne me rappelle plus la composition *, et le nom de la boisson était devenu commun à ceux qui en usaient. Il servit dés ce moment à désigner la malheureuse population de cette partie de l'Ecosse qui, persécutée sans pitié, contre toute loi et justice, croyait posséder civilement le droit delà liberté religieuse, et en conséquence résistait fréquemment au pouvoir arbitraire de ses princes. Ces pauvres gens, las d'être toujours opprimés, prirent les armes, vers 1681, dans la fameuse insurrection de Bothwellbridge. Le duc dfe Monmouth» alors en faveur, fut chargé, par le roi Charles, de réprimer cette rébellion, et il la réprima en effet. A son retour, au lieu de la reconnaissance qu'il attendait, il ne trouva que froideur et reproches pour sa clémence envers les révoltés, et le duc de Lauderdale dit au roi Charles, enjurant^ que le duc s'était montré si poli à l'égard des whigs, qu'il devait être lui-môme un whig au fond du cœur. Le mot fit fortune , et bientôt tous les amis et partisans du
* Nom qui, sous la reine Anne, servait à désigner les partisans de la haute Église. Littéralement, gens de la haute volée.
• Whig est ce que nous appelons le petit-lait ; en anglais^ whey : breuvage acide auquel, dit un écrivain tory, on a comparé quelque chose de plus aigre encore, un presbytérien écossais.
duc furent traités de whigs. Ceux-ci imitèrent Texemple de l'autre parti : ils adoptèrent eux-mêmes le sobriquet.»
fl La petite et courte guerre que Louis, Dauphin, fit à Charles VU, en 1442, fut nommée pragume; pas un auteur ne dit pourquoi. Peut-être étoit-ce par allusion à ce qui se passoit à Prague, où on jouoit des couteaux * . »
Comines n'est pas de cet avis : selon lui, praguerie viendrait de hriguerie*; mais leDuchat le dément, pour se mettre du parti de l'abbé de Longuerue, et donner ainsi une nouvelle force à son étymologie, qui nous semble, à nous, décisive. Il ajoute que, à partir de cette révoUe, être en praguerie , voulait dire être en rébellion : « C'étoit , écrit-il en terme de mépris, parce que le succès n'en fut pas plus heureux que ne l'avoitété peu d'années auparavant la révolte des Praguois ou Bohémiens, qui succombèrent enfin, quelques victoires qu'ils eussent remportées d'abord sous Zisca, leur chef \ »
En Suède, à la mort de Charles XII, les partis aristocratiques qui se partagèrent le royaume reçurent du peuple les dénominations triviales de parti des diapeatix et parti des bonnets, noms qui furent pour beaucoup dans l'espèce de discrédit dont ces partis ne tardèrent pas à être frappés.
L'une de ces factions avait à sa tête le comte de Horn, l'autre le comte de Gyssenborg.
« La première, dont le système était pacifique, écrit Mentell, cherchait à entretenir la bonne intelligence avec les cours de Russie et d'Angleterre; l'autre, au contraire, appuyée par la France, et appuyée du crédit des comtes de Lawenhaupt et de Tessin, ne respirait que la guerre. Le
* Longueruana, p, 79-80.
• Liv. VI, cliap. 2.
^ Ducatiana.
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gros de la nation , et surtout de la jeune noblesse , était dévoué à ces derniers. On trouva un moyen immanquable d'entretenir ces divisions, en désignant chacun des partis par une épithète triviale qui pût passer dans la bouche du peuple et y rester. La faction guerrière prit le nom de chapeaux, et donna à la faction opposée celui de bonnets. Les chapeaux, par l'influence du comte de Saint-Séverin, ministre de France , parvinrent à se rendre maîtres des affaires ; le comte de Horn et les principaux chefs de son parti furent démis de leurs emplois ; le comte de Gyssenborg fut mis à la tête du ministère *. » *
Nulle part et à aucune époque, les dénominations que prirent les partis ou qui leur furent imposées n'ont été aussi variées et aussi singulières qu'en France pendant la révolution. Elles forment une nomenclature trop piquante, et la plupart tiennent trop aux événements dont elles semblent être l'étiquette burlesque, pour qu'on ne les consigne pas ici.
En voici la liste abrégée, par ordre d'époques.
En 1789, 1790, 1791. — Aristocrates; enragés; noirs; impartiaux; hommes du 14 juillet; membres du côté gauche; membres du côté droit, orléanistes; jacobins ; cordeliers ; feuillants ; fayettistes ; monarchiens ; etc. • En 1792 et 1793. — Ministériels; amis de la liste civile ; chevaliers du poignard ; girondins ; hommes du dix août; septembriseurs; modérés; hommes d'État; brissotins; hommes du 31 mai; fédéralistes; montagnards; membres de là plaine ; crapauds du marais ; suspects , etc.
En 1794 et 1795. — Avilisseurs; endormeurs; apitoyeurs ; alarmistes ; amis de Pitt et Cobourg ; muscadins ;
* Voy. aussi Souvenirs de Lévis, p. 112.
agents de Tétranger; hébertistes; sans-culoUes ; contrerévolutionnaires; ultra-révolutionnaires; thermidoriens; habitants de la Crète ; terroristes ; maratistes ; égorgeurs ; patriotes de 1789; compagnons de Jésus; chevaliers du soleil; matevons; etc.
Depuis 1796 jusqu'en 1818. — Directoriaux; consulaires ; impérialistes ; royalistes ; vendéens ; chouans ; libéraux; ultra-libéraux; ultra-royalistes ; jacobins blancs; bonapartistes; romains; ministériels; constitutionnels; indépendants; doctrinaires.
On n'est pas d'accord sur l'origine du mot hugvenoi selon les uns, dont Leibniz combattait justement l'opinion, il viendrait de ce début de la harangue d'un réformé : Hue nos venimuSy etc. ; selon d'autres, ce n'est autre chose que le mot suisse hemquenaux, signifiant gens séditieux; ceux-ci y voient un souvenir du nom de Jean Huss; ceux-là, et Adrien de Valois est du nombre, une altération du mot htiet ou hiiguet, qui, dans le vieux français, était un terme de mépris. Enfin, il en est qui le dérivent du grec eu, bien, et yvwcev, connaître, parce qu'en effet les huguenots passent entre eux pour être les seuls qui soient heureusement initiés. Nous préférons à toutes ces versions celle qui donne pour racine à ce nom les mots allemands âd-gnossen, qui signifient alliés en la foi. Ce ne fut longtemps qu'une appellation infamante, à tel point qu'au dix-septiéme siècle, Conrart ne pouvait encore souffrir qu'on l'employât dans le style sérieux. Il en était de même de huguenotisme et de hvguenoterie.
Le mot parpaillot, que Ménage écrit parpaittaut, était une des dénominations injurieuses données aux calvinistes en quelques lieux, et surtout au midi de la France.
Ce nom leur était venu, selon Est. Pasquier, parceque.
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au siège de Clérac, ils firent une sortie, vêtus de chemises blanches, en un temps où Ton voyait beaucoup de papillons, que les Gascons appellent parpailloh, commci les Italiens farfalla. Corel, qui admet aussi Tétymologie de />(irpai//o/8 (papillons), prétend qu on désigna ainsi les calvinistes parce que, courant au danger sans crainte, ils allaient chercher la mort, comme font les papillons qui se vont brûler à la chandelle. Mais, selon une opinion plus favorable, adoptée par Balzac * et par Moréri, Us doivent ce surnom à Jean Perrin, seigneur deParpaille, président à Orange, et l'un de leurs coreligionnaires, qui fut décapité à Avignon, le 8 août 1562, par ordre de Fabrice Serbelloni. Renouvelé au siège de Montauban, comme une injure aux calvinistes, ce nom est encore usité chez le peuple pour désigner un impie.
Depuis la fuite du roi Jacques II, et Tavénement du due d'Orange stu trône d'Angleterre, les catholiques d'Ir* lande , fidèles au roi banni , ont désigné par le nom d'orengemen (orangites) les protestants des trois royaumes partisans de l'usurpateur et des princes qui lui ont succédé. La bataille de la Boyne, où Jacques perdit son en'^ jeu, fut l'un des grands triomphes de l'orangisme. Celle de Culloden, où Charles-Edouard risqua et perdit ce qui lui restait d'espérances, fut pour les orangistes un plus beau succès encore. Les jacobites d'Irlande n'en furent pas toutefois complètement abattus. Ils continuèrent, sous le coup de persécutions incessantes, avec l'opiniâtreté la plus courageuse, leur opposition contre la maison d'Orange. C'est à cette haine inassouvie, à cette lutte sourde mais implacable, que Vassocialian des Irlandais unis,
* Œuvres , édit. ia-fol. , II, p. 246.
fondée par Wolf-Tone, dut sa naissance, en 1 79^, et que l'expédition française, combinée pour un débarquement en Irlande, vers les baies de Baudry et de Texel, entre le général Hoche et ce même Wolf-Tone, faillit devoir son succès. En 1821 , 0*Connel, se faisant médiateur pacifique avant de s*éngeren agitateur, voulut amener une réconciliation entre les catholiques et les orangistes. 11 profita pour cela du voyage que le roi Georges IV fit en Irlande. Il en obtint des promesses qui ne devaient être qu'un leurre bientôt découvert. Alors la lutte recommença. Sheil et surtout O'Connel, en furent les héros. Au mois de mai 1823, ils posèrent les fondements d'une nouvelle association catholique ; et, par des moyens toujours pacifiques, en s'opposant sans cesse aux rixes sanglantes prêtes à s'engager, le 11 juillet et le 5 novembre 1829, par exemple, en tenant bon contre toute attaque déloyale, même contre le bill qni abolissait leur association catholique, ils firent si bien qu'ils amenèrent le ministère Wellington à promulguer, le 10 juin 1829, im bill d'émancipation pour l'Irlande. Depuis cette grande victoire de ses adversaires, le parti orangiste s'est perdu dans le parti tory avec lequel il ne cesse toutefois de s'opposer à tous les droits et privilèges réclamés pour l'Irlande. On sait quels terribles coups O'Connel, retranché dans ses formidables meetings du repeal, lui a portés encore avant de mourir, le 15 mai 184-7. — En Belgique, on nomme orangistes les partisans de la maison d'Orange, qui, avant 1830, régnait sur cet État par l'un de ses princes, Guillaume de Nassau.
Maintenant, quelques mots sur quelques-unes de ces sectes curieuses qui sont pour l'Église ce que les partis et les révolutionnaires sont pour l'État. Nous choisirons
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deux des plus fameuses, d'origine anglaise Tune et l'autre, les presbytériens et les quakers,
Calvin , parlant dans ses livres de la liturgie anglaise établie par Henri VIII, avait dit qu'elle était pleine « d'inepties supportables» (tolerabiles ineptias), et n'avait pas « la pureté désirable. » Ces seules paroles de l'hérétique de Genève, tombées au milieu de la foule des sectaires qui s'étaient ralliés à sa doctrine en Angleterre, et surtout en Écosçe, suffirent pour faire dans ces deux royaumes un grand nombre de sectes toutes ennemies de Tépiscopat anglican, toutes empressées à détruire ces inepties qu'il consacrait, et à atteindre cette pureté que Calvin déclarait si désirable.
L'une des premières associations religieuses formées en haine du rite anglican fut celle des presbytériens, ainsi nommés parce que, proscrivant toute distinction hiérarchique entre les ministres du culte, ils donnaient le pouvoir d'ordination et le gouvernement spirituel aux seules assemblées (presbytères), composées de membres égaux et présidés parles anciens. Après cette égalité religieuse qui introduisait la démocratie dans l'Église, le premier but à atteindre par les presbytériens était la pureté de foi qu'ordonnait Calvin, et qui fit donner à tous ces sectaires le nom de puritains aussitôt qu'ils s'en furent déclarés les apôtres.
Henri VllI vivait encore quand les presbytériens tentèrent leurs premières entreprises de réforme en Angleterre; il s'en effraya, car il vit tout d'abord quel dangereux esprit les animait, non-seulement contre son Eglise, mais encore contre toute suprématie royale ou aristocratique. Il prévoyait que de tels hommes, après avoir conquis l'égalité dans l'Eglise, demanderaient l'éga-
lité dans l'État, et que pour eux la ruine de Tépiscopat ne serait qu un acheminement vers la destruction de la royauté. N avaient-ils, pas en effet, pour premiers mots de leur évangile républicain ces paroles de Calvin : « Un grand empire est un grand mal, et il est aussi fou de souhaiter à un roi une puissance absolue que de désirer l'irrésistible puissance d'un toiTent qui ravage tout. »
Préoccupé de ces craintes, que redoublaient les progrès du puritanisme, Henri YIII multiplia ses persécutions contre les nouveaux apôtres. Aussitôt qu'il en surgissait une congrégation, il sévissait contre ses membres ; afin de fuir l'échafaud toujours dressé, les presbytériens étaient ainsi forcés de s'exiler en Hollande, à Genève et à Francfort. A la fin de sa vie, Henri VIII en était arrivé, contre les puritains, à un tel point de haine que, afin de concentrer tous ses efforts contre eux, il laissait prévaloir le parti catholique.
Plus tard, Elisabeth nous semble avoir compris et continué cette politique de son père, quand elle dit : « Je sais très-bien ce qui contenterait les catholiques ; j'ignore ce qu'il faudrait pour contenter les puritains. »
Après la mort de Henri VIIJ, à l'avènement d'Edouard VI, les persécutions cessèrent cependant contre les presbytériens ; le gouvernement chercha même à les rallier. Parmi ceux qui furent alors rappelés de l'exil se trouvait l'Écossais Jean Knox, homme de convictions farouches et ennemi de tous ménagements, revenant de Genéye où ses entretiens avec Calvin avaient retrempé sa foi. Edouard VI lui fit offrir un évéché; il refusa; et comme il vit que de nouvelles persécutions allaient menacer ses coreligionnaires, il quitta l'Angleterre et se
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retira en Ecosse, sa patrie, où il savait que le gouvernement serait moins puissant pour le combattre et les esprits moins disposés à l'entendre. Un grand nombre de frères chassés d'Angleterre par les persécutions de la sanglante Marie ne tardèrent pas à l'y suivre.
C'est à Weans que Knox réunit ses principaux adeptes pour un premier covenant; mais les menaces du gouvernement vinrent troubler ce triomphe, et forcer le prédicant de retourner à Genève.
Quand il revint, un nouveau covenant avait été signé, et cette fois les comtes d'Argyle, de Morton et de Glaincaim avaient prêté l'autorité de leur nom à cette charte religieuse et républicaine, où se révélaient les alarmes des réformés. Knox arriva pour renouveler Ja lutte. Elle fut terrible et signalée par d'affreux désordres. Les églises et les monastères étsdent mis au pillage, les ornements du culte brûlés ou dispersés.
Le presbytérianisme s'installa à Perth, â Crail, Anslruther, Scone, Stirling, Linlithgow et Cambus-Konnet. Les covenantaires furent même un instant maîtres d'Edimbourg, et cela presque sans coup férir; aucun combat important ne fut livré. Le triomphe des puritains paraissait assuré, et la nouvelle révolution religieuse survenue en Angleterre, où Elisabeth succédait à Marie la catholique, semblait en être une garantie de plus. Les puritains d'Ecosse allaient donc pouvoir contracter avec leurs frères d'Angleterre, libres enfin de toute persécution, une alliance capable de contre-balancer celle des catholiques avec les Français. Knox mit tout en usage pour se concilier la bienveillance de la nouvelle reine d'Angleterre. Il fit taire un instant sa haine et ses invectives. Il modifia même ses opinions démocratiques,
,. ';' ^^///« d accord avec les nouveaux
ï ^^ h(rf^"'^il^^* '' s'^^^'^ "" i^"'' • * L^s femmes
^s<f^'^Srégw^v, mais Dieu permet les miracles, j>^'^^5am miracle!»
^///^^y^nt là de vaines précautions, d'inutiles mé- '^^'^0' Elisabeth déjoua cet espoir des presbytériens. ^'^^flÉ aux mêmes terreurs qui avaient armé son père ^Jfc ces sectaires républicains, elle renouvela avec 06 excessive rigueur les persécutions commencées par HenTÏ VIII et continuées par Marie Tudor. Knox recommença ses anathémes.
Ces invectives, où il prodiguait à Elisabeth , comme auparavant à Marie Tudor et à Marie Stuart, les surnoms de Jésahcl et de Médée, furent d'impuissantes paroles. Le coup porté aux presbytériens d'Angleterre était mortel. Persécuté plus violemment parce qu'on le croyait alors plus redoutable , dit Neale, le puritanisme cessa d'être une secte, et fut une faction fanatique, animée à la fois d'un zélé ardent pour ses propres dogmes et d'une vive exaspération contre ses oppresseurs. » ■
C'est seulement en Ecosse que le puritanisme continua d'être une puissance. Là rien ne lui faisait plus obstacle ; toute la nation avait été soulevée par les prédicants presbytériens; après une longue guerre civile, Marie Stuart, détrônée par eux, avait été forcée de s'exiler en Angleterre, où l'attendaient la prison et Téchafaud ; et à cette même époque, si le fils de cette malheureuse reine , si Jacques régnait sur l'Ecosse, c'était pour y subir l'influence tyrannique des réformés, étant moins un roî que l'esclave de cette secte impérieuse dont M. Guizot a dit avec tant de vérité : « Populaire dans son berceau, elle s'était, par sa propre force et en dépit de tous les obsta-
DÉNOMINATIONS SINGULIÈRES, àc, 315
des, élevée jusqu'au trône au lieu d'en descendre. • Jacques fut ainsi dominé par ies presbytériens jusqu'au jour où, montant sur le trône d'Angleterre, il échappa à leur empire. Le souvenir des outrages qu'il avait subis en Ecosse le suivit dans son nouveau royaume. Loin donc d'accueillir les plaintes des puritains d'Angleterre qui espéraient en lui, comme dans un prince élevé par leurs ministres et devenu ainsi leur protecteur naturel, il ne songea qu'à les contenir dans l'obéissanee passive dont la rigueur d'Elisabeth leur avait fait une loi, et en même temps il chercha à détruire la puissance souveraine des presbytériens en Ecosse.
Pour donner un semblant de légalité ii la préférence qu'il allait ainsi témoigner pour le culte anglican, il réunit à Hamptoncourt les docteurs des deux religions; et, après de longues conférences, dont il résuma les débats dans cette maxime : Point d'évêques, point de rots, il ne dissimula plus son penchant pour l'épiscopat et sa haine, trop longtemps cachée, pour les principes démocratiques des puritains. Jacques comprenait trop les devoirs de la royauté pour en agir autrement; il savait trop bien à quelle tyrannie il allait se soustraire en enlevant ainsi aux presbytériens tout espoir de domination religieuse : « Souvent, écrit-il dans l'un de ses livres, les prédicateurs populaires de l'Ecosse m'ont calomnié uniquement parce que j'étais roi; c'est, à leurs yeux, le plus grand des crimes. Ils disent au peuple que tous les rois et tous les princes sont les ennemis naturels des libertés de l'Église. Ils prêchent l'égalité; mais leur égalité n'est que la mère du désordre et l'ennemie de l'unité, qi4, elle, est la mère de l'ordre. » Il ne se contenta même pas de maintenir en Angleterre, dans toule
sa prépondauce, la saprématie de Tépiscopat, et tenta de l'établir en Ecosse.
Dés Tannée 1618, tous ses efforts tendirent au renirersement de la constitution républicaine de TÉglise écossaise et à la réhabilitation de l'épiscopat dont quelque timbre subsistait encore. Pour réussir dans ce dessein, il agit avec adresse et prudence, employant moins les rigueurs et les menaces que les fraudes et les corruptions.
« Le despotisme se montra même souple et patient, dit M. Guizot; il s'adressa tantôt â Tambition des ecclésiastiques, tantôt à l'intérêt des petits propnétaires , offrant à ceux-ci un rachat facile de la dîme, à ceux-là les hautes dignités de l'Église et les grandes charges de l'État, marchant toujours à son but, mais se contentant de progrès lents et tortueux. »
Charles !«' continua par les mêmes moyens l'œuvre de son père; en 1636, elle paraissait presque à son terme. Le presbytérianisme, sourdement miné, tombait en ruines; l'Église d'Ecosse était passée par degrés sous le joug d'une hiérarchie et d'une discipline à peu prés conforme à celle de l'Eglise anglicane, et consacrait également le pouvoir absolu, comme le droit divin des évêques et du roi. « L'épiscopat avait recouvré sa juridiction, dit M. Guizot; l'archevêque de Saint-André était chancelier du royaume, l'évêque de Ross sur le point de devenir grand trésorier; sur quatorze prélats, neuf siégeaient dans le conseil privé et y possédaient la prépondérance. »
Une dernière mesure, trop hâtée par Charles !«', d'après les conseils de l'inflexible Lawd, un dernier coup trop soudainement porté, l'introduction arbitraire et
DÉNOMINATiOxNS SINGULIÈRES. &c. 317
subite d'une nouvelle liturgie dans TÉglise d'Ecosse, le 23 juillet 1836, détruisit tout l'ouvrage, et la tentative échoua en touchant au succès.
Un tumulte affreux éclata dans la cathédrale même d'Edimbourg. Toute l'Ecosse se souleva ; quatre comités, composés de la haute noblesse, des gentilshommes et du clergé presbytériens, rédigèrent le fameux covenant par lequel ils s'engageaient à défendre contre tout péril le souverain, la religion, les lois et les libertés du pays; et, en 1638, tout le peuple signa cet acte.
Charles I«' s'effraya , et des négociations furent entamées avec les rebelles; espérant obtenir l'épiscopat pour prix de ses concessions, le roi promit d'abolir la liturgie et la cour de haute commission. Mais une assemblée presbytérienne, réunie à Glascow, avait déjà déjoué cette espérance en abrogeant l'épiscopat, ainsi que les droits de doctrine et de discipline, et en prononçant l'excommunication contre tous ceux qui refuseraient de signer le covenant. Tout accommodement devenait donc impossible; il fallut recourir aux armes.
Charles envahit l'Ecosse avec une nombreuse armée; mais il se laissa fléchir par l'apparente soumission des Écossais effrayés, et conclut à Berwick (17 juin 1639) un traité que violèrent les covenantaires quand le roi eut congédié ses troupes.
Il fallut donc recommencer la guerre, et Charles, que préoccupait sa lutte avec le parlement, en laissa le soin à l'inflexible comte de Strafford. Alors mille sectes, à la fois politiques et religieuses, s'agitaient en Angleterre : c'étaient les hrownistes, les indépendants, les niveleurs, fractions éparses du grand parti des presbytériens d'Angleterre, et qui essayaient dans ce pays contre le trône de
Charles 1^ et Fépiscopat les mêmes tentatives que Strafford combattait eo Ecosse.
Une alliance était naturelle entre les rebelles des deux nations. Un pacte, signé à Édimboui^ par les chefs écossais et les envoyés du long parlement, consacra cette union. La communauté de culte fut la base de ce traité, par lequel les deux peuples se rendaient solidaires Tunde Tautre pour la défense du christianisme sans évéque.
Les presbytériens écossais se trouvèrent ainsi mêlés à la lutte terrible de Charles contre son parlement, et en chaînés dans tous les excès de cette guerre régicide.
Ils ne s'arrêtèrent que trop tard dans cette voie désastreuse. Moins effrénés que les in(^)6/idai»is, dont Crom- \vell était le chef, ils ne demandaient que le libre exercice de leur culte et le triomphe du covenant. En consentant à signer cette charte religieuse et démocratique, Charles h^ redevenait un roi pour eux. Quand ils virent donc que les indépendants, non contents de le chasser du trône, allaient jusqu'à demander son supplice ; quand ils les enteodirent répéter, en s* appuyant d'un passage des livres saints : « Que le sang versé dans la guerre civile devait retomber sur la tête du roi pour que le peuple en fût absous, » les presbytériens s'effrayèrent de leur alliance avec de tels hommes, irrités d'ailleurs des réformes tentées contre le rite presbytérien par les indépendants qui, reniant jusqu'à l'autorité des simples prêtres, investissaient chaque fidèle de toutes les fonctions sacerdotales , ils se plaignirent de ce que les Anglais outre-passaient ainsi la réforme religieuse et violaient le pacte solennel d'union conclu entre les deux peuples.
La scission devint imminente; et quand Charles !•' fut décapité à Londres, loin d'approuver ce crime de tout un
DENOMINATIONS SINGULIERES, &c. 319
peuple, les prefebylériens écossais proclamèrent roi Charles II, qui consentait à signer le coven^nt. Redevenus ainsi les défenseurs de la cause des Stuarts, leurs princes naturels, les Écossais prirent les armes contre leurs anciens alliés, qui triomphaient en Angleterre. Mais leurs efforts échouèrent contre la fortune de Cromwell à Dunbar et à Worcester; Charles II fut obligé de fuir, laissant les Écossais sous le poids des malheurs que son couronnement et son invasion en Angleterre avaient attirés sur eux.
Quand la révolution opérée par Monck lui eut rendu le trône d'Angleterre, Charles II méconnut les services des presbytériens écossais. L'épiscopat fut rétabli par lui ; dans un nouveau parlement, convoqué en 1661, la basse Église ne compta plus que cinquante-six membres ; enfin le covenant fut brûlé, et Charles, portant un dernier coup au presbytérianisme, publia, le 19 mars 1662, ce fameux hill d'uniformité par lequel il est ordonné que tout ministre devra recevoir Tordination épiscopale, approuver sans réserve le livre des prières communes, et prêter le serment d'obéissance canonique.
Plutôt que de se soumettre à cette sentence, deux mille ministres puritains renoncèrent à leur bénéfice. Ainsi la foi était encore vive et ardente parmi les membres de cette secte courageuse. Sous Jacques II, la tyrannie du duc de Lauderdale, commissaire du roi en Ecosse, souleva de nouvelles séditions ; mais ce fut un vain effort : les puritains, d'abord vainqueurs à London-Hill, furent vaincus par le duc de Monmouth près du Pont de Bothwell.
Le sort des puritains devint meilleur sous Guillaume III. L'Ecosse ne reconnut la souveraineté du pnnce usurpa-
320 CURIOSITÉS HiSTORIOUES.
leur qu'en stipulant expressément Texistence de son Église nationale; et, depuis, tout souverain montant sur le trône britannique prête serment de maintenir TÉglise presbytérienne dans tous ses droits, privilèges et immunités.
Les qiiakei's, qui sont des sectaires aussi doux et aussi paisibles que les presbytériens furent indomptés et guerroyants, tirent, comme on sait, leur nom du mot anglais qui signifie trembleurs. Ils donnent à leur association la dénomination de société chrétienne des amis. Se glorifiant des pratiques convulsionnaires et des contorsions à Vusage de leurs rites bizarres, ils ont à cœur de ne jamsus se montrer devant Dieu sans trembler,
La religion des quakers prit naissance en Angleterre, où elle eut pour fondateur, en 1647, Georges Fox, cordonnier du village de Driton, dans le comté de Leicester.
Richard Farnsworth, Jacques Naylor, Jean Camra, T. Taylor, et plusieurs autres, furent les premiers prosélytes qui aidèrent, dans sa sainte mission, le cordonnierprophète, « bienheureux instrument, dit Guillaume Penn, dont Dieu s'était servi dans ce grand jour de l'Évangile. »
L'association des quakers prit tout d'abord le nom de famille d'amour, « parce que, quand ils vinrent â s'enire-connaître, dit Penn, ils s'assemblaient quelquefois, non point pour prier et prêcher formellement en tel lieu ou à telle heure fixe , comme ils avaient accoutumé de faire ci-devant, mais ils attendaient ensemble, en silence et à mesure qu'il leur venait quelques idées, qu'ils croyaient pouvoir atteindre à l'inspiration divine, et les mettaient au jour. »
Ces habitudes de contemplation extatique réagirent si bien sur les cervelles faibles de certains prosélytes, « que,
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perdant de vue rhiimilité et la crainte de Dieu, ils furent exaltés outre mesure à cause de Texcellence des révélations, et au lieu de tenir leur esprit humblement dans la dépendance de celui qui avait ouvert leur entendement pour pénétrer le sens profond de sa loi, ils donnèrent champ libre à leur imagination, et, confondant leurs propres rêveries avec les inspirations de T Esprit divin, ce mélange produisit un fruit monstrueux qui devint le scandale de ceux qui craignaient Dieu. »
Ces folies de quelques-uns firent donner à tous les quakers le nom de ranters, extravagants, « ce qui donna occasion aux méchants de tourner la religion en ridicule. » On persécuta les amis, on déchaîna contre eux la raillerie satirique des pamphlétaires et les rigueurs delà loi. « On annonçait, dit encore Guillaume Penn, que nos amis ne tiendraient pas plus d'un an ou deux; et, pour vérifier cette prophétie, on faisait contre eux des lois sévères. On tâchait de le^ effrayer pour leur faire abail**' donner leurs croyances , ou de les détruire s'ils y restaient fidèles. »
Ainsi Cromwell fit arrêter Fox, et Marguerite Stell, sa femme, devenue fameuse dans la secte par des prédications, Taylor, qui se faisait appeler fils unique de Dieu, soleil de justice, roi d'Israël, fut fustigé comme blasphémateur. Ces persécutions n'ébranlèrent point les quakers dans leurs croyances. Pour s'y soustraire, ils passèrent en foule en Amérique.
Dès l'année 1650, ils s'y étaient établis et y avaient même pris un accroissement considérable, surtout dans les contrées septentrionales de ce vaste continent.
A la même époque, ils se répandaient aussi dans les divers États de l'Europe et fondaient, principalement en
Hollande, plusieurs colonies durables. Il yen eut cependant un grand nombre qui ne quittèrent pas TAngleterre et qui continuèrent d'y vivre perpétuellement en butte aux risées de la foule et aux pamphlets des écrivains.
Leur lutte même y demeura sous le coup de l'interdit jusqu'en 1689, où un acte de tolérance vint leur en permettre le libre exercice , ce qui n'empêcha pas le peuple de continuer contre eux des railleries et desattaques. Ainsi, en 1745, les quakers qui habitaient Londres s'étant obstinés à tenir leurs boutiques ouvertes un jour de jeûne public, le peuple s'ameuta contre eux, et une foule d'écrits calomnieux les accusant d'hypocrisie furent répandas par la ville. Ils publièrent, pour toute réponse, une hunoble apologie, où ils déclaraient, à l'exemple de tous les sectaires persécutés, que la paix divine est préférable à l'amitié des princes.
Cependant leur secte prospérait loin de la métropole, sur la terre lointaine dont ils s'étaient fait une patrie.
En 1680, Guillaume Penn, que les prédications de Thomas Loë avaient conquis à la doctrine des quakers, était devenu, avec Robert Barclay et Samuel Fisher, le principal propagateur de cette croyance. Déjà deux fois ses écrits et ses discours en faveur de sa secte l'avaient fait enfermer à la tour de Londres. Mais ce rôle de martyr ne lui avait pas suffi : il avait voulu être le bienfaiteur de ses coreligionnaires.
Ayant hérité d'une créance de 400,000 francs, due à son père par le gouvernement anglais, il se fit céder, en échange de cette somme, la propriété et la souveraineté du vaste territoire américain contigu au New-Jersey, à l'ouest de la Delaware. Ce rivage, sur lequel Penn était débarqué le 24 octobre 1682, devint, «ous le nom de Pen-
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sylvanie, la nouvelle patrie des quakers. Mais, avant de se croire maître définitif de ce territoire, avant de regarder son titre dé propriété comme légal, Penn voulut lui donner pour sanction le consentement des indigènes; il fit avec eux l'arrangement te plus -équitable qui eût encore été fait avec les propriétaires légitimes du pays. Le seul privilège d'autorité qu'il réserva aux quakers dans le gouvernement qu'il établit, ce fut de leur accorder une majorité imposante au sein de l'assemblée législative.
« Ainsi, dit Douglas * , les quakers ont toujours formé les trois quarts de l'assemblée de Pensylvanie, quoique dans la réalité ils n'excédassent pas un quart du peuple. » Cette haute influence , accordée à la caste souveraine, entrait tout à fait dins le plan du gouvernement fondé par Penn, et dont le but était, ainsi qu'il le dit lui-même, « de donner force au pouvoir par rapport au peuple, et de garantir le peuple de tout abus de pouvoir, afin qu'il Ait libre par l'obéissance légale; car la liberté sans l'obéissance est confusion, et l'obéissance sans liberté est l'esclavage. »
. Avec des idées aussi avancées sur la liberté, les quakers devaient être les ennemis naturels du despotisme que le gouvernement anglais faisait peser sur les colons d'Amérique. Ils furent donc les premiers à réclamer contre les actes arbitraires de l'Angleterre; et, quand éclata la guerre de l'indépendance, il se forma parmi eux une secte de quakers indépendants qui, malgré les défenses de leur religion, ne refusèrent pas de prendre les armes, et dont quelques-uns devinrent môme des généraux dis* tingués.
« HUtoire des volonieSj II, 326,
Hollande, plusieurs colonie^ /'-. , . ,.
j * Il A ^««.k,.^ , ^>s' touiours odieux aux dant un grand nombre ' .- j ivi j • ^ j i * • 4- A«««» ' -,,;^tfe du Nord, imbue de leurs et OUI contmueren* . "^ \ • ,ui - \
Leur lulJ •" ^^"^''^ Teçclavage. » Dès Fan- * niP ' V^^'îdèrent rabolition,etWilberforce ^"^tr le • .y''^^™®'^* '^"** généreuse requête. A 4- ,> /-ôstés fidèles à leur religion forment en-
fle conv //'. Il 1 .'il 1 .
\ 7 ^f^'^^^ ^* P^*^^ grande partie de la population
♦• / ^^^J» ^6 la Pensylvanie et du Delaware, trois
.''^pales provinces des États-Unis. Ils se distin-
r /y- leur bonhomie, leur tranquillité et leur intelli-
/J industrielle ; tout, dans les villes qu'ils habitent,
^e sans bruit, sans secousse, sans, pour ainsi dire,
J^n s'en aperçoive. Les affaires de lianque, dans les-
Jlalies ils sont fort experts, occupent un grand nombre
je quakers; ils y rivalisent (f habileté avec les juifs.
En 1829, c'est un quaker qui passait à Londres pour être
le grand homme de la bourse, the great man of change.
On reconnaît ces sectaires à leurs apparences austères et à un costume distinctif qui consiste, pour les hommes, en un habit de couleur sombre et un chapeau à larges bords, et, pour les fommes, dans une mantille et un tablier verts. La sobriété la plus rigoureuse est leur régime ordinaire, et leur longévité prouve son excellence.
D'après une statistique exacte , il a été prouvé qu'il y a proportionnellement autant d'octogénaires chez les quakers que d'hommes de quarante ans à Londres. Quaut à leurs dogmes religieux, qui, depuis Fox, 4i'ont subi que de très-faibles modifications, ils sont toujours au nombre de quatre principaux , ainsi qu'on l'apprend par le livre déjà cité de Guillaume Penn, Histoire abrégée de l'origine et de la formation de la Société dite des quakers :
DÉNOMINATIONS SINGUL1ÉRE&. &c.. 325
\ i^ L'autorité civile ne peut exercer aucun droit sur la %ance religieuse ;
V Les serments exigés par les juridictions civiles sont .cites ; une simple déclaration négative ou affirmative suffit ;
3® La guerre est une chose illégitime : aussi doit-on refuser de porter les armes et ne témoigner aucune joie à la nouvelle d'une victoire;
A^ Les ministres de la foi ne doivent recevoir aucun salaire ; ils- doivent être nourris par les offrandes des fidèles, comme les apôtres. Tout quaker peut d'ailleurs obtenir ce titre sacerdotal sans aucune forme d'ordination et par le seul consentement de l'assemblée.
Ainsi, tout quaker est prêtre, et il était naturel qu'il en fût ainsi dans une religion admettant pour principe de sa doctrine que tout homme qui recherche l'esprit divin en reçoit immédiatement l'inspiration , don précieux déposé en germe dans le cœur humain.
Les quakers n'ont aucun culte, aucun rite particuliers, si ce n'est leur manière bizarre de prier en tremblant et en se convulsionnant. Une seule tribu, celle defisaken-quakers (quakers danseurs ), établie à Labanon, à 140 milles de New-York, à pris pour base de sa foi le verset de l'Ancien Testament où il est dit que David dansa devant l'arche du Seigneur. Pensant de là que la danse seule est agréable à Dieu, tous les dimanches, hommes d'un côté, femmes de l'autre, commencent leur culte en dansant.
La manière dont fut tué le comte de Soissons, au milieu même de sa victoire, au combat de la Marfée, est, comme on sait, restée un mystère '. D'après les suites heureuses que cette mort eut pour Richelieu , dont le retour victorieux du comte eût pu renverser le pouvoir, on a pensé, et Ton a répété partout, qu'un séide aux gages du cardinal avait fait le coup ; Tabbé de Longuerue le nie, et explique ainsi sa dénégation :
«Étant à Sedan, dit-il, j'allai à Doncheri voir le champ de bataille où fut tué le dernier comte de Soissons. On me montra une côte assez roide, et des anciens, qui avoient été de ce temps-là, me dirent que le comte, ayant entendu tirer sur le haut, piqua pour y aller. On luy cria qu'il n'y allât pas. On eut beau crier, il piqua des deux; ses gens le suivirent, mais comme il étoit mieux monté qu'eux, il y arriva avant eux, et ils le trouvèrent tué. Voyez comment placer là les assassins apostés par le cardinal de Richelieu '. »
* Pour faire ce chapitre, nous avons dirigé nos recherches de manière à ce quMI ne fit pas double emploi "avec celui des Curiosités biographiques qui a pour titre : Morts par accidents singuliers. Quand nous nous rencontrerons pour les mômes faits, nous aurons soin de varier les détails.
* Voy. Curiosités biographiques, p. 105. Ce qui y suit ne s'y trouve pas, bien entendu.
* Longtieruana, p. 83.
H n'en est pas moins vrai que l'à-propos de cette mort imprévue et la sûreté des moyens employés par le ministre pour en tirer tout le parti possible, en paralysant et muselant cette révolution toute prête qui n'attendait que son chef, le comte de Soissons *, feront toujours du ministre, vis-à-vis de cet événement, une sorte de complice indirect. On ne croit guère, d'ailleurs, aux hasards et aux bonheurs en ces sortes d'affaires , pour Richelieu moins que pour personne ; d'autant plus que, dix ans auparavant, en 1631, lors de la mort ou plutôt de la disparition du comte de Moret à la bataille de Cas* telnaudary, il en avait déjà été favorisé. Or, mmquàm bis in idem, et c'est ici surtout qu'il faut répéter le vieil adage. Mon avis est, sauf toute réserve, dont mon respect pour l'histoire et pour ses mystères me fait une loi, que le ministre, se sentant impuissant à faire tomber sous la même hache qui décapita Bouteville, Cinq -Mars, Montmorency, de Thou, Chalais et tant d'autres, des têtes presque royales, comme celle de M. de Soissons, un prince du sang, un Condé, et celle du comte de Moret*, un frère de M. de Vendôme, un bâtard de Henri IV, trouvait bon de suppléer à cette impuissance du bourreau par l'un de ces coups de pistolet ou d'arquebuse qui lui donnaient sa victime au milieu de la mêlée d'une bataille, par l'une de ces morts perdues dans le nombre, dont il prenait le proût sans avoir à en rendre compte.
Une autre mort, non moins chargée d'ombre et non moins heureuse pour Richelieu, est celle de Gustave-
*Voy. Revue française, 20 mai 1855, un article sur le comie de Cramail, * Voy. CuriosUés biogpapktqueê, p. 257.
Adolphe à Lutzen ; nous en avons parlé ailleurs dans ce volume; nous rappelons donc seulement ici Topinion de M. Craufurd *■ à ce sujet, quand il a dit que cette mort était « arrivée si à propos, qu'on a cru, comme disent les joueurs, que le cardinal avait aidé à la fortune. »
Les causes de la mort du pape Clément XIV, malgré les explications données par le dernier historien du pontife, le P. Theiner, sont encore et seront sans doute longtemps un mystère. Nous ne répéterons pas les accusations auxquelles cette mort, entourée de ténèbres, a donné lieu contre une société fameuse ; nous ne chercherons môme pas s'il y a des apparences de vérité dans le singulier procédé d'empoisonnement mis, dit-on, en usage contre l'infortuné Ganganelli : on sert une pastèque à la table du pontife, l'officier dégustateur l'ouvre, détache une tranche, la mange, comme c'est son devoir, essuie son couteau humide sur sa serviette, coupe une autre tranche et la présente au pape ; il la mange et est empoisonné. Le poison était étendu en poudre blanche très-fine sur la serviette qui avait servi à essuyer le couteau après que la première tranche, mangée sans péril par l'auteur du- crime, avait été détachée. Encore une fois, je n'irai pas au fond de ce fait, au moins ingénieux et digne de venir du pays des Borgia, pour savoir ce qu'il cache de vérité ou même de probabilité ; je mécontenterai de citer une anecdote sur les prévisions douloureuses que Ganganelli avait de sa mort, et sur les présages dont il était entouré par ceux qui n'eurent peut-être rien moins que de Tétonnement quand arriva cet événement sinistre :
« Mélanges d'histoire et de liHérature, p. 191.
MORTS MYSTÉRIEUSES ET ÉTRANGES. 329 « Clément XIV, pendant les derniers mois de sa \îe, était tombé dans une espèce de marasme, produit sans doute par la même cause à laquelle on attribue sa mort. Sa seule dissipation était la promenade aux environs de Rome ; le cardinal de Bernis raccompagnait quelquefois. Un jour qu'ils en revenaient ensemble, et que le carrosse allait rentrer dans la ville, Sa Sainteté aperçut les quatre lettres F. P. Q. P. tracées sur le mur à côté de sa porte, en très-gros caractères; comme on allait au pas, il ne lui fut pas difficile de les faire remarquer au cardinal , à qui il demanda s'il savait ce qu'elles signifiaient : celui-ci répondit que non. « Je le sais bien, répondit Ganganelli; elles signifient : Finira presto qtiesto pontifkato. » Le cardinal fut consterné de cette explicatiou, dont la santé du pape ne lui faisait sentir que trop la justesse, d'autant plus qu'elle démontrait qu'il connaissait son état et en était fortement frappé ; il tâcha pourtant de rassurer Sa Sainteté, en rejetant bien loin cette explication; il lui fît observer que le hasard seul pouvait avoir fait tracer ces lettres, qui, d'ailleurs, donneraient lieu à cent autres explications différentes, si on voulait les chercher. Le pape hocha la tête et ne répondit rien. Le cardinal, rentré dans son palais, n'eut rien de plus pressé que d'envoyer une personne de confiance voir si les quatre lettres fatales étaient encore sur la muraille; elles n'y étaient plus. Il ne fut pas possible de méconnaître l'intention de ceux qui les avaient tracées pour être vues seulement par Sa Sainteté. L'un de nous tient cette anecdote du cardinal lui-même ^ »
* Nouveau recueil d*anecdotes inédites , par MM. de Fortia et G. D. S. C. ; Paris, 1814> in-12, p. 273-275.
Dans une note de M. Michelet ' , nous trouvons ce fait curieux dont le souvenir lui est inspiré par la vue du Campo-Santo, à Pise :
< Dans ce cloître, où tant de figures mystérieuses me regardaient d*un air scrutateur, je remarquai, entre les antiques tombeaux étrusques et ceux des croisés italiens, la statue antique de TÂlIemand Henri VII, le chevaleresque et religieux empereur, qui fût empoisonné dans la communion, et mourut plutôt que de rejeter Thostie. »
La mort de don Carlos, fils de Philippe H, fut longtemps un mystère ; mais elle ne Test plus depuis la publication du recueil de M. le colonel de Schepeler ^.
Plusieurs des pièces qui s'y trouvent ont trait à ce drame de famille pour lequel Philippe II se montra ce qu'il était partout, sombre et inexorable. Ces pièces ont été analysées ainsi :
« N^« 3-8. Documents relatifs à r infortuné don Carlos et à la reine Elisabeth de Valois, — Depuis queLlorente a pubUé son Histoire de l'inquisition, on s'accorde à regarder, sans plus ample examen, don Carlos comme un. scélérat aussi achevé que son père. D'après M. Schepeler, ce jeune prince n'avait point le coeur méchant, mais son éducation avait été négligée, et ses passions s'étaient développées avec d'autant plus d'énergie qu'il était obligé de les dérober à la vigilance de ceux qui l'entouraient. Une lettre de Philippe H à l'impératrice sa mère laisse entrevoir que le projet d'empoisonner son fds préoccupait dès lors le cœur de ce monarque.
* Introduction à l'histoire universelle, p. 204.
• Matériaux pour servir à l'histoire d'Espagne ; Aix-la-Chapelle, 1830.
» La pièce n» 4 est une espèce de proclamation dans laquelle Philippe II annonce à la ville de Madrid qu'il a fait empoisonner don Carlos. II avait écrit de même à toutes les autres villes de TEspagne pour les informer de l'arrestation du prince; il voulait par là donner un air de légalité à cette mesure cruelle. Sa profonde hypocrisie se révèle également dans ses lettres à Henri II, roi de France, à Catherine de Médicis, à la duchesse de Savoie et au connétable de France. Ce sont des lettres autographes adressées à ces personnages, qui lui avaient écrit pour s'informer de la santé de la reine, son épouse; Elisabeth était alors enceinte ; les médecins la croyaient hydropique et la traitaient en conséquence. Elle se trouvait â l'extrémité; néanmoins, dans ces lettres, son époux annonce qu'elle se' porte à merveille et qu'il en éprouve la plus vive satisfaction. »
Ainsi, voilà Philippe II convaincu tout à la fois pour sa franchise et pour son hypocrisie : d'un côlé, en avouant qu'il a fait empoisonner son fils ; de l'autre, en cachant la maladie de la reine, maladie causée aussi sans doute par le poison, puisque Carlos ayant dû mourir, comme accusé d'aimer sa belle mère, la reine, que Philippe croyait sa complice, ne devait pas avoir une mort différente.
II paraît qu'on ne s'en tint pas à faire mourh* don Carlos, et que Philippe voulut se venger du coupable sur son cadavre même. Sous Philippe V, en effet, d'après ce que rapportait Louville, notre ambassadeur, quand on ouvrit le cerceuil de don Carlos, on le trouva décapité, ayant la tête à ses pieds.
« Sur quoi, lit-on dans les Pièces intéressantes de la Place * , quelqu'un parlan^aux Hiéronyraites de la sévérité
• Tora. I, p. 227.
de Philippe II à Tégard de don Carlos, un de ces moines ignorants et superstitieux répondit : « Que ce prince était bien coupable, puisque le pape avait permis sa mort. »
Le sort du czarewitz Alexis, fils de Pierre le Grand, a plus de ressemblance avec celui de don Carlos : seulement on a lîioins' longtemps eu de doute sur la manière dont le fils du czar avait été tué. Pierre le Grand, dans ses plus sanglantes exécution, mettait moins de dissimulation que Philippe II, et de plus, comme on va le voir, il s*en fallut de peu que le prince russe n*échappât à la mort qui l'attendait en Russie.
« Il n*est guère possible, dit Dutens, d'avoir des détails plus authentiques sur ce qui regarde le prince Alexis que ceux qui m'ont été donnés par un seigneur russe trés-lié avec le maréchal Romanzovy, fils du général employé pour faire arrêter ce malheureux prince.
» Le seigneur russe dont je parle m'a raconté que, étant allé à Schenbourn faire visite au comte de ce nom, il le conduisit à un petit château qu'il avait près de sa terre, où il lui fit voir l'appartement dans lequel le prince Alexis avait vécu longtemps caché, après s'être éloigné de la cour de son père Pierre I".
» Ce même seigneur m'ajouta qu'il tenait du maréchal Romanzow que le czar Pierre, ayant résolu de faire revenir le prince son fils en Russie, et sachant qu'il s'était retiré dans quelque partie des Étals de Tempereur Charles VI, avait écrit à ce prince (vers 1717) pour le prier de permettre que le général Romanzow pût voir son fils, quelque part où il fût, afin de le persuader de revenir à sa cour, promettant de ne pas insister sur son refus, s'il refusait de venir. <,
» L'empereur, qui s'était bien attendu à cette demande,
avait déjà conseillé au prince Alexis de se retirer à Naples, et l'avait fort recommandé au vice-roi de ce royaume, alors sous sa domination.
)> Ainsi, lorsque le général Romanzow vint à s'acquitter de sa commission, il reçut pour réponse que le prince Alexis n'était pas dans les États de la maison d'Autriche. Il sollicita alors un ordre de l'empereur, à tous les gouverneurs de ses États en Italie, pour donner à ce général la permission de voir le prince Alexis, s'il se trouvait dans les places de leur commandement.
» Avec cet ordre, il parcourut le Milanais, toute la Lombardie, mais en vain. Il fut à Naples, et n'eut d'autre réponse sinon que l'on ne savait où était le prince.
» Un jour que le général Romanzow s'entretenait en langue russe avec des personnes de sa suite, devant un barbier qu'il avait fait venir, le barbier témoigna quelque étonnement dont le général lui demanda la raison. Il ré* pondit qu'il ne comprenait pas un mot de la langue qu'il parlait, mais que ce qui l'avait surpris était qu'elle lui • semblait la même que celle d'un grand seigneur étranger qu'il allait souvent raser au Castel-del-Novo,
» Le général, frappé de ce qu'il entendait, continua à l'interroger, et, lui ayant fait quelques présents, apprit du barbier qu'un jeune seigneur dont il lui décrivit la personne, était servi avec beaucoup de respect par plusieurs hommes de sa suite, et menait une vie très-retiréô et cachée au Castel-del-Novo ; et cet homme donna de tels renseignements sur tout ce qui regardait le prince Alexis, que le général n'eut pas le moindre doute que ce ne fût lui. Il fut aussitôt chez le vice-roi, et lui ayant fait voir de nouveau l'ordre de l'empereur, et lui ayant assuré qu'il était convaincu que le prince Alexis était auCastel-
del-NoTO, il obtint la pennission de le voir aux conditions spécifiées dans la lettre de Pierre I*' à lemperear. Il vit donc ce malheureux prince, qoi d'abord refusa de retourner â Pétersboui^. Le général Romanzow gagna à force de présents une femme qui vivait avec le prince, et qui avait beaucoup d'influence sur lui, et, parce moyen, on parvint à lui persuader de retourner à Saint-Pétersbourg, où Ton sait quelle fut sa destinée. ■
La manière dont fut lue Charles le Téméraire à la bataille de Nancy n'est pas généralement connue ; elle ne se trouve bien racontée que dans la Chronique de l'anonyme, qu'on devrait donner pour supplément aux Mémoires de Comines. Nous allons donner ce récit, qui éclaircira Fun des mystères de la fin du quinzième siècle : « Le duc Charles, voyant son arrière-garde tâtée si vivement de toutes parts qu'elle s'en alloit entièrement défaite , avoit commandé au sieur Delalain de partir de son rang pour aller au secours ; mais ia plupart de ses ' gens, emportés d'effroi à la vue du carnage qui s'étoit fait de leurs compagnons, et désolés d'ouïr le cor des Suisses, au son duquel ils avoient été si rudement maniés à Grandson et à Morat, l'abandonnèrent pour se sauver qui çà qui là vers les montagnes, ce qui fut cause qu'il se résolut d'y aller lui-même ; et comme on lui ac* comodoit son armet, advint que le lion d'or qu'on y avoit mis pour cimier tomba sur l'arçon de la selle, dont il prit un si mauvais augure qu'il dit incontinent : Hœ est stgniim Dei; et néanmoins ne laissa de passer outre et de se fourrer où le combat étoit le plus furieux avec tant de valeur et de courage que , s'il eût été suivi comme il appartenoiW il ^ût infailliblement fait quitter à son ennemi l'avantage qu'il avoit gagné sur lui. Enfin, s'aper*
cevant que peu de ses gens rendoient combat autour de lui , et que Jacques Galliot qui commandoit son arrièregarde, ayant pris l*épouvante, s*étoit sau\éà la fuite, avec laplupart des siens, du côté de Tomblaine ; même que la bataille, affaiblie du meilleur de sa cavalerie, avoit pris parti du mieux qu elle avoit pu, il se résolut à la chose de laquelle il avoit toujours le plus blâmée, qui fut de ménager sa vie par une prompte fuite, lui qui n'avoit jamais vu la peur au visage , et duquel on disoit partout qu'il ne craignoit rien en ce monde que la chute du ciel ; et, en cette perplexité, prit le galop entre la ville et les montagnes à intention de gagner le chemin de Metz. Mais, suivi de prés, sans être néanmoins reconnu, il fut arrêté au passage d un ruisseau, où son cheval s'embourba, et tué de trois coups qu'il reçut au même instant , Tun proche le fondement, l'autre en l'une des cuisses, et le troisième en-dessus de l'oreille, lequel lui ouvrit la tête jusqu'aux dents.
» On tient que ce fut un nommé Claude de Bauzemont ou de Blaumont, châtelain de Saint-Dié, qui l'abattit de cheval A\m coup de lance quil lui donna à j' endroit de la croupière; homme sourd, et auquel vraisemblablement le duc s'était déclaré en ce détroit, sans être par lui entendu. Mais depuis, ayant appris que c'était le duc qu'il avait ainsi abbatu, il en prit un tel regret qu'il en mourut. »
«Jeanne d'Albret, dit'Lenglet-Dufresnoy Sest*elle morte empoisonnée par des gands que lui avait vendus un scélérat de parfumeur milanois nommé René, comme le prétend M* de l'Estoille dans ses Ménmres sur {'Aistoire de France ? M . de Thou laisse la chose en doute ; mais
* L'Histoire justifiée contre les Homans, p. 164*165.
Claude Bégin, évéqiie d*Oléron, dans un journal manuscrit de cette illustre reine, loin d*en parler, ne donne même aucun lieu d'en former le moindre soupçon : il dit seulement quelle mounit, le 9 de juin 1572, dune pleurésie qu'elle avoit gagnée le 3 du môme mois par le mouvement extraordinaire qu'elle s'étoit donné dans l'achat des habits de noce pour le mariage de son fils Henri avec Marguerite de Valois.
» Charles IX, roi de France, voulut que son corps fût ouvert. On n'y trouva aucun indice de poison; mais on y remarqua la cause certaine de sa mort dans un abcès, au côté que la pleurésie avait formé, ce qui dispensa de faire l'ouverture de la tête. »
La reine d'Espagne, Marguerite d'Autriche, femme de Philippe in, dont la mort mystérieuse fut l'une des causes de la disgrâce et du supplice de Rodrigue Calderon, qu'on disait être son assassin, fut, dit-on, empoisonnée par des parfums, comme aurait été Jeanne d'Âlbret.
« Elle mourut, dit l'évêque Piasecki S de la senteur de quelques pastilles empoisonnées que quelqu'un avait jetées sur la braise de son feu. Son attachement aux coutumes allemandes l'avait rendue fort odieuse aux Espagnols. »
Mazarin, dont on s'accorde à croire que la mort fut naturelle, fut, dit-on, empoisonné à peu près de la même manière. Suivant des mémoires manuscrits d'un curé de Ruel, le poison qui le tua lui fut donné en parfums, ce qui fut cause qu'à la (m de sa vie on remarquait qu'il souffrait au nez des démangeaisons affreuses.
L'abbé Blache, dans ses Mémoires déjà cités, parle
- * In chronico.
aussi d'un empoisonnement auquel aurait succombé Mazarin ; mais, d'après ce qu'il entendit, le poison aurait été d'une toute autre nature. C'est un nommé Rétro qui Taurail administré, ^a l'instigation et moyennant bonne récompense du cardinal de Retz.
Blache fait raconter le crime par le cardinal de Retz lui-même :
« 11 dit que , quand son ami lui eut amené le signor Pietro, ils furent tous trois enfermés une après-dinée ; que lui, signor Pietro, faisant lui-même le plan de toute la manœuvre qu'il fallait tenir pour lui ôter le cardinal Mazarin de son chemin, dit qu'il fallait qu'on lui procurât une ou deux connaissances auprès de quelqu'un des dooiestiquesde cette Éminence, de ceux qui l'approchaient de plus près ; qu'on leur marquât que la simple curiosité de ^oir la France l'avait fart partir de Rome ; qu'il était un homme riche et libéral (car il faudra faire des présents), et qu'ensuite, à cause de sa nation, on lui fît saluer le cardinal Mazarin, afin de lui faciliter les moyens défaire sa cour pendant le peu de temps qu'il serait à Paris. Il ne demandait qu'une année de temps, tout au plus, afin de ne rien précipiter; après quoi il répondait à coup sûr qu'il ferait passer le cardinal Mazarin dans la barque A Caron; mais qu'il fallait de quoi l'y conduire sûrement et payer son passage.
» Le cardinal dit qu'il interrompit le signor Pietro , que, s'il ne tenait qu'à l'argent pour réussir, rien ne lui manquerait. L'ami chez qui il était prit la parole, et dit qu'il se chargeait de faire avoir plusieurs lettres de recommandation des plus proches parents et intimes amis de l'abbé Valenti et du signor Belardino, domestiques des plus chéris du cardinal Mazarin. Quand l'ami du caris
338 CURIOSITÉS HISTORIQCES.
dinal eut donné se& assonaces au s^nor Pieiro sur les lettres de recommandatioo, il fallut que le cardinal de Retz donnât les siennes au signer Pietro, afin de payer le passage du cardinal Mazarin sur la barque à Caron. Le cardinal offrit d'abord au signer Pietro 10,000 éens rendus i Rome en lettres de change, sous tel nom qui lui plairait, qui néanmoins ne seraient payés qu après l'embarquement du cardinal Mazarin dans la barque à Caron ; de plus, qu'on lui payerait grassement son soyage^ qu'il serait défrayé à Paris, et que rien ne lui serait épargné pour la dépense que coûteraient les présents qu jugerait à propos de donner. »
C'est à la marquise d'Asserac, sa parente, que le cardinal envoya Pietro, et c'est elle qu'il chargea d'accomplir les promesses qu'il avait faites à cet homme. Or c'est de la marquise que l'abbé Blache tenait tous les détails de l'affaire. 11 lui en fait donc continuer ainsi le récit :
« La marquise voulut raconter à son tour Ventrée du ballet que lui ût le signor Pietro à la première entrevue ; qu'à cette première visite elle né fit que prendre ses lettres, lui donna sur l'heure même deux ans. L'ami signor Pietro lui fit comprendre que, dès qu'il aurait rendu ses lettres de recommandation, dont il y en avait quatre pour Tabbé Valenti et trois pour le signor Balardino, selon qu'ils lui témoigneraient il jugerait du succès de son entreprise ; car, pour les effets de rélixir d'hérédité (il nommait ainsi son poison), il en avait une parfaite expérience ; et le signor Pietro ajoutait que Dieu l'avait toujours préservé d'être même soupçonné, parce que son élixir a des effets si subtils { pour être imperceptibles), que toute la médecine n'y voyait goutte. U dit
encore à la marquise qu'il avait promis à Dieu de ne jamais mettre en usage son divin élixir que dans les occasions de grande importance.
» Dés que le signor Pietro eut rendu ses lettres et qu'il vit la manière dont M. Tabbé Valenti et le signor Balardino Tavaient reçu, il revint voir la marquise plein de confiance du succès de son entreprise, et dit qu'il allait faire ce qu*il fallait auprès de ces deux domestiques Al cardinal Mazarin, et que, quand il serait temps, il Ta- Tertirait d'acheter elle-même les présents qu'il jugerait à propos qu'il fallait faire à ces deux domestiques.
» En effet, elle avait acheté pour la valeur de plus de mille écus de présents. Tous les jours, le signor Pietro venait lui rendre compte du progrés qu'il faisait par ses présents; et enfin, au bout de sept mois, il lui vint dire que l'amorce avait pris, et que le coup était lâché, que sûrement le cardinal Mazarin était dans le. chemin le plus court pour s'embarquer dans moins de trois mois ou environ dans la barque à Caron. En effet, ajouta la marquise , le cardinal Mazarin tomba malade dans ce même temps d'une maladie connue â toute la médecine, sans qu'on en connût la véritable cause, parce que le charmant effet de l'élixir était que, par sa vertu, il faisait déclarer la nature selon le penchant des humeurs qu'on a dans le corps, et qu'ensuite la maladie sunenait à l'un d'une façon et à l'autre d'une autre, ainsi que l'on voit celle du cardinal Mazarin , qui mourut environ le temps que le signor Pietro lui avait dit. Ce fut le 9 mars 1661 .
» Il courut un bruit, dit la marquise, que Mazarin avait été empoisonné ; mais les médecins rendirent témoignage du contraire. La marquise ajouta que, après la mort de Mazarin, elle satisfit a la convention faite avec le signor
Pietro par le cardinal de Retz, qui lui donna, selon son désir, des lettres de change pour Venise et pour Rome, le renvoya content et demeura auprès de lui. Le signor Pieiro, par amitié pour elle, lui donna de son éiixir d'hérédité, et lui laûssa par écrit le secret pour le faire et les manières différentes de s'en servir. La marquise dit anssi qu'elle renvoya le signor Pietro porter lui-même lanoa- Telle de la mort du cardinal Mazarin au cardinal de Retz, qui s'était cantonné dans les montagnes des Vosges, en Lorraine, où il attendait ce grand événement dans une grande perplexité. »
A l'époque où la révolution commença à devenir de plus en plus imminente, on eut peur que les ennemis du roi ne fissent quelques tentatives contre les jours de Marie-Antoinette, dont la vigueur suppléait à la faiblesse de son mari. M°^« Campan parle ainsi des craintes conçues â ce sujet :
« En 1790, dit-elle, une contre-police qui appartenait au roi découvrit qu'il se Iramait un projet d'empoisonner la reine. Elle m'en parla sans la moindre émotion , ainsi qu'à son premier médecin Vicq-d'Azyr ; nous cherchâmes, lui et moi, quelles précautions il fallait prendre: il se reposait beaucoup sur l'extrême sobriété de la reine ; cependant il me conseilla d'avoir toujours à ma portée une bouteille d'huile d'amandes douces, que je ferais renouveler de temps en temps, cette huile et le lait étant, comme on sait, le contre-poison le plus sûr pour les déchirements qu'excitent les corrosifs.
» La reine avait une habitude qui inquiétait particulièrement M. Vicq-d'Azyr. Du sucre en poudre se trouvait toujours sur la commode de Sa Majesté, et souvent.
sans même appeler personne, elle en mettait des cuillerées dans un verre d'eau lorsqu'elle voulait boire.
» Il fut convenu que je ferais râper une grande quantité de sucre chez moi ; que j'en aurais toujours des cornets dans mon sac, et que trois ou quatre fois le jour, lorsque je me trouverais dans la chambre de Sa Majesté, je le substituerais à celui du sucrier.
• Nous savions que la reine eût empêché toute précaution de ce genre, mais nous ignorions son motif. Un jour, elle me surprit seule faisant l'échange dont je viens de parler, et me dit qu'elle pensait bien que c'était une opération concertée avec M. Yicq-d'Azyr, mais que je prenais une peine bien inutile.
» — Souvenez-vous, ajouta-t-elle, qu'on n'emploiera pas un grain de poison contre moi : les Brinviiliers ne sont pas de ce siécle-ci ; on a la calomnie, qui vaut beaucoup mieux pour tuer les gens, et c'est par elle qu'on me fera périr. »
Parmi les morts étranges, partie de ce chapitre dont il nous reste à parler, je n'en connais pas qui mérite mieux d'être ainsi qualifiée que celle de l'amiral Drake, le premier navigateur anglais qui parvint jusqu'aux terres Magellaniques.
Son escadre avait touchée à l'île des Crabes, en Amérique, et il était descendu à terre. Aussitôt il fut environné par ces énormes animaux. Quoiqu'il fût armé, quoiqu'il fit une longue résistance, il dut succomber. Ces crustacés monstrueux, les plus grands qui soient au monde, lui coupèrent les jambes, les bras et la tête avec leurs serres, et rongèrent son cadavre jusqu'aux os.
La mort de M. de Charleville est aussi d'une bien épouvantable étrangeté •
« Eo 1719, dit Paco S les Atac-Âpas de la Louisiane se saisirent de M. de Charleville et du chevalier de Belle- Isie, égarés à la chasse au-dessus de la baie de Saint- Bernard, dans le golfe de Mexique : les Français n tétaient alors ni en paix ni en guerre avec les Âtac-Âpas, dont on ignorait jusqu'au nom et jusqu'à la demeure, fort reculée de tous les établissements de la colonie. Ces barbares conduisirent les deux étrangers dans leur village, assommèrent à coups de massue M. de Charleville, qui était fort corpulent, le coupèrent en pièces, et le mangèrent le jour même à un repas général de toute la horde assemblée, réservant M. de Belle-lsle pour un autre festin, dont un hasard inespéré Texempta de se trouver. »
La mort de Mungo-Park rentre dans la série des morts mystérieuses et étranges tout à la fois. Pour bien s'en rendre compte, il faut connaître toute sa vie de courses et d'aventures.
11 naquit en 1770, à Fowlshiels, en Ecosse. Il se voua d'abord à l'étude des sciences, se fit même recevoir médecin, mais dans la seule pensée de faire tourner au profit des excursions lointaines, dont le désir le tourmentait, toutes les connaissances scientifiques qu'il aurait acquises. En 1791 , le major Houghton , étant mort à Jarra, en Afrique , après avoir vainement cherché à déterminer le cours du Niger, Mungo-Park, qui venait de se préparer aux lointaines explorations par un premier voyage dans l'Inde, s'offrit à la Société africaine de Londres pour l'aller remplacer. Ses services furent agréés ; cependant il ne partit de Porstmouth que le 22 mai 1695. Il arriva, le 21 juin, sur les côtes d'Afrique par Tembou-
* Recherches sur Jes Américains, I, 219.
chure de la Gambie, fit un court séjour à Pisania, où il lui fiit pourtant permis d'étudier minutieusement les mœurs des Feloups, des Yolofs, des Foulahs, des Handingues ; traversa les royaumes de Walli , de Wouli, de Bondou , de Kajaaga, de Russan, de Kaarta et de Bambaa ; échappa à grand*peine aux pièges des Maures dans les mômes lieux qui avaient été fatals au major Houghton ; et enfin, le 21 juillet, atteignit le Niger, objet de ses recherches. But de son voyage. Poursuivant sa course vers Test, il traversa le fleuve ; mais, parvenu à Silla, il se détermina à ne pas pénétrer plus avant. Alors, revenant vers l'ouest , et affrontant entre autres dangers celui d*étre dépouillé et volé à chaque pas, comme il le fut à Sibidoulou, il traversa tout le gouvernement du Manding, fut arrêté à Kamalia par la maladie, pendant toute la saison des grandes pluies ; mais enlin, ayant heureusement franchi le désert de Jallonka, il put arriver aux bords de la Gambie, le 10 juin 1797, puis retourner à Pisania, et de là en Angleterre, par la voie des Indes occidentales. En 1805, il entreprit vers les mômes contrées un second voyage qui devait lui être funeste. Parti de Porstmouth le 30 janvier, il était arrivé le 8 mars à Gorée, et sans tarder s'était enfoncé dans les terres. En novembre, il avait déjà atteint le Niger, près de Boussa, lorsque les naturels l'attaquèrent. Acculé au fleuve, il crut trouver son salut en s'y précipitant; il y périt avec la plupart de ses compagnons , suivant le récit de Akhmed-Ebn-Fathoumah. Cette mort malheureuse arriva, non pas, comme on l'a écrit partout, le 4 janvier 1806, mais Inen le 23 décembre 1805, comme l'a prouvé M. d'Avezac dans un savant Mémoire, lu en 1833 à la Société asiatique. On a du premier voyage de Mungo-
Park une relation fort curieuse , toute remplie de détails du plus haut intérêt scientifique sur les mœurs des habitants du centre de TAfrique, aussi bien que sur Thistoire naturelle de cette contrée, mais principalement consultée pour Tindication exacte qu*elle donne des sources de la Gambie, du Sénégal et du cours du Niger, fleuve mystérieux comme le Nil, dont la direction vers l'est avait été oubliée depuis les Grecs et les Romains. Cet ouvrage , publié sous le titre de Voyages dans les contrées intérieures de V Afrique, faits en 1795, 1796, i797, 1799; in-4«, à été souvent réimprimé et traduit. En 1800, il en parut un abrégé {Paris, in-12).
Ces morts étranges , qui semblent plus tenir du roman que de Thisloire, nous ont amené peu à peu, et à notre insu, dans la région des légendes et des visions. C*est donc par une légende et par une vision que nous terminerons.
Cette légende est une des plus curieuses : c'est celle des étiervés.
Vous savez qu on nomme ainsi les tristes héros d'une vieille chronique mérovingienne qui a trouvé plus de contradicteurs que de croyants. Suivant la légende sur la vie de sainte Bauteuch, dont le récit longtemps inédit a été publié par M. Floquet, le roi Clovis II avait deux fils qui se révoltèrent contre lui et tentèrent de s'emparer du royaume pendant un pèlerinage qu'il avait fait en Palestine. C'est vainement que sainte Bathilde, leur mère, voulut les faire rentrer dans le devoir ; ils rassemblèrent des troupes, et, peu effrayés par le retour de leur père, ils osèrent Taffronier lui-même et le combattre. Ils furent vaincus, et en punition de leur révolte, ils furent condamnés « à perdre la force et la vertu de leur
corps, » c'est-à-dire, suivant une coutume barbare de ce temps-là, à subir le supplice de Yénervement, qui consistait à brûler avec des fers rouges les jarrets du condamné. Après cette opération cruelle, les jeunes princes, inutiles au monde, ne demandèrent plus qu'à se consacrer aux œuvres saintes de la prière et de la charité. Ils supplièrent surtout qu'on les laissât se retirer dans quelque pieux asile pour y faire pénitence. Le roi, qui commençait à les prendre en pitié, demanda conseil à la reine. Elle lui remontra que cette affaire regardait la Providence, etqu il fallait remettre les princes à la merci de Dieu. Il les fit placer sur un bateau, avec un serviteur et des vivres, et les abandonna au cours de la Seine. La barque les porta en Normandie, vers Jumyères, appelée depuis Jumièges, « en un lieu qui était environné de grandes montagnes pleines de fosses et de roches. » L'ermite saint Philibert les y reçut, les fit porter à l'humble monastère qu'il avait fondé, les guérit, leur fit prendre l'habit monastique, et, après leur mort, ordonna de construire un tombeau sur lequel, selon le Brief rectieil des antiquités de Jumièges, de dom À. Langlois, on voyait « les deux figures et effigies de ces deux fils , eslevez en sculpture fort antique, vestus de longs habits diaprez et parsemez de fleurs de lys sans nombre, en la façon des anciens roys. » Une épitaphe latine faisait, en quatre vers assez barbares, le récit de leur faute et de leur malheur : « C'est ici que reposent, en l'honneur de Dieu, les eniiaints de Clovis, fils d'une race guerrière, qui prit en main la défense de la foi. D'après le lueu de Bathilde, leur mère, ils vinrent ici faire pénitence de leur crime et de l'affliction qu'ils ont causée à leur père. » Rien ne manquait pour consacrer cette légende : la tra-
dition rayait transmise, les livres et les manuscrits la confirmaient, et un tombeau, des sculptures, uneépitaphe, Tattestaient encore mieux. Il est pourtant démontré aujourd'hui qu'elle est fausse, par ce qu'on sait de Clovis II qui fut le moins guerrier des rois fainéants , et de ses trois fils, Clotaire, Chiidéric et Thierry, qui, loin d'avoir le sort des énervés, régnèrent tous successsivement après lui. Mabillon avait mis en doute déjà le fait de cette chronique, et il avait cherché à établir que les statues de la tombe de Juroiéges représentaient Tassillon, duc de Bavière, et son fds Théodore, relégués dans un cloître par Gharlemagne, pour les punir d'avoir soulevé une révolte des Huns. Le père Toussaint Duplessis avait, de son c(^té, émis la pensée que ces deux effigies pouvaient bien être celles des deux enfants du Carloman qui fut fils aîné de Charles-Martel et frère de Pépin le Rref. Mais de tout cela rien n'est concluant, et il faut en revenir à l'opinion de Langlois de Rouen, qui, non content de corroborer la critique que Mabillon et Ehiplessis avaient faite de l'ancienne légende, transporte les faits à une toute autre date, ne voit dans ceux que raconte l'épitaphe qu'une fable inventée vers le temps de Richard Cœur-de-Lion, et dans le toml)eau qu'un monument du treizième siècle, ce que ne démentent pas, du reste, le caractère des figures, les vêtements et les ornements des deux statues. Un mystère, publié en 1838 par M. Jubinal et Leroux de Lincy, fut composé au nioyen âge sur la légende des énervés; il a pour titre : Miracle de Notre-Dame et de sainte Bauteuch (BathiUe).
Vers la fin de 1810, le Journal de Paris publia, d'après une gazette allemande, la relation d une vision étrange qu'aurait eue le roi Charles XI, roi de Suéde: on chercha
ce que ce fait singulier pouvait avoir de vrai, et 1 on trouva qu*il était authentique, du moins d'après une pièce con^ servée dans tes archives mêmes de Stockholm. Voici ce qu elle rapportait, conservant pour le fond la relation de la gazette allemande et ne s*en écartant que pour les détails :
« Le 16 juillet 1696, le roi Charles X[ fut très-malade ; il eut une rechute en février 1697, à Kongsaeur, qu l'obligea de se faire transporter à Stockholm , où il languit quelque temps. Le 2 avril suivant, étant dans son Ut, à six heures et demie du matin , il crut entendre du bruit dans la salle des États, qui n'était séparée de son appartement que par une muraille ; il chargea le comte de Horn, grand écuyer, d'aller voir ce que c'était. Il y fut, et revint dire à Sa Majesté qu'il n'y avait pas le moindre bruit dans^ la salle , qui d'ailleurs était trop bien fermée pour qu'on pût y pénétrer. A huit heures, le roi, entendant encore du bruit, y envoya Cronhielm, avec la même réponse que le grand écuyer. Vers neuf heures et demie, le roi, peu satisfait de cette réponse, parce que le bruit continuait toujours, voulut s'assurer du fait par lui-même. Il se mit sur son séant, se fit aider par ceux qui étaient dans sa chambre, et se leva. En descendant l'estrade, il fut saisi d'une grande émotion : s'étant remis, il dit à ses courtisans de le suivre, et marcha vers la salle des États, dont il fit ouvrir la porte. C'est lui qui va parler :
« Je vis la salle éclairée; sur le trône était un jeune » prince, la couronne sur la tête et le glaive à la main; » il avait devant lui plusieurs gentilshommes vêtus de '» rouge ; des poteaux étaient au bas du trône, et des bour- » reaux y coupaient les têtes de ces gentilshommes , qui » s'y reiHlaient les uns après les autres, de manière qu'il
• en restait peu debout. Dieu m'est témoin combien j*étais » épouvanté; je m'écriai : ciel! qu'est-ce que cela si- » gni&e, et quand cela arrivera-t-il? Personne ne répondit ; «je répétai ma demande; alors une voix que tous mes » assistants ont entendue , quoiqu'ils n'aient rien vu de » tout ce que j'ai vu, et que la salle fût absolument vide » pour eux, a répondu très-haut : Ce sera sous le cinquième » roi après toi. Alors je m'écriai, en me tournant vers ceux » qui m'avaient suivi: Dieu soit loué! nous n'y serons » plus ; je me retirai dans ma chambre, et me remis au lit. »
Le roi, en rentrant dans son appartement, demanda à tous ceux qui revenaient avec lui de la salle des États s'ils n'avaient pas entendu la réponse qui lui avait été faite. Us répondirent affirmativement, et l'un d'eux la répéta mot à mot. Alors Sa Majesté répéta aussi la même phrase : < Dieu merci, nous n'y serons plus! » Elle mourut le 5 avril, trois jours après cette vision.
Le cinquième roi désigné dans la réponse faite à Charles XI est le Gustave-Adolphe détrôné en 1809.