REDEVANCES BIZARRES
Dans ]« volume des Curiosités des traditions, au cha* pitre des Mélanges, il a été parlé de quelques redevance» singulières. Il est bon , je crois , de reprendre cette curieuse matière et de la développer ici dans ses détails les plus intéressants et les plus imprévus.
C'est le moven âge, penckmt lequel la fiéodalité fut si habile, si infatigable à créer, à multiplier, à varier l'impôt et la taxe sous toutes ses formes, qui nous occupera.
« Il n'est peut-être pas, dit M.Bret ', un petit aagle de terre dans notre pays qui n'ait été l'objet de transactions desquelles des redevances plus ou moins étranges ont été le résultat. On çait que, sous le règne de François ^% le céièbre chancelier du Prat voulut établir en principe qrxil n'y avait point de terre sans seigtieur, et que le franc-aleu n'existait en France nulle part, principe de gouvernement despotique établi en Turquie , et que Louis XIV semblait proclamer lorsqu^il disait : VÉiai, cest moi, '
» Nous avons un volume de l'avocat Furgole, entièrement écrit pour proiiver que quelques parties du Bordelais (ancienne Guienne) conservaient le franc-aleu, sous le règne de Louis XIV.
' La France littéraire^ U I, p. 320 ( février 1832).
IMPOTS SINGULIERS. &c. 277
» A CQiB{rter de Hugues Capet, tous les actes d*inféo* dation cootenaient des relevés en faveur du propriétaire qui &e /lessaisissait. Quelquefois ces réserves ne peuvent étr« considérées que comme des stigmates de vassalage qu on voulait attacher au domaine fieffé , sans qu'il en résultât aucun profit réel pour le vendeur et le donateur.
» On appelait de nombreux témoins, souvent d'illustres chevaliers, pour signer Tacte par lequel Tinféodé s'obligeait à donner à jour fixe une paille ou un fétu. »
C'était ici un lévrier blanc, im lapin, un chien, dont . les oreilles avaient été découpées ou mutilées d'une certaine manière; un cerf, xm épervier; la, un arc avec une «lorde d!étoupe, une lance, .des gantelets, des éperons dorés, comme les chevaliers seuls avaient le droit d'en porter.
La seigneurie de Chartres, devenue oelljed'Arpiy on, et la même dont les habitants interviennent comiquement dans le fameux noël :
Tous les bourgeois de Chartres, etc. ;
fut donnée par Louis XI à son chambeklan Louis de Gravelle, sieur de Montaigu, à la charge par ledit mur et ses htÀrs de nourrir fswr mstre Majesté une horière et d amener icelle à nous et à nos successeurs avec les lurons qneieeUeaura faàetsetalUnctés, quand de ce lediet sieur sera reqms. (Lettres datées de Moutil- lez -Tours, avril 4472.)
Quelquefois ces redevances, qui, au premier abord, semblaient fœrt peu de chose, étaient comme les pierres d'attente de longs et ruineux procès. Il &llait n'oublier m lé jour, ni l'heure, ni la manière de présenter eette feâik m te létu. D'ordinaire, vous iÊmz l'ofinr de la
main droite, en emplo^fant le pouce et Vindex, L'acte fl'inféodation voolait qne ce fût de la main gauche, en employant Yindex et Yauriculm (petit doigt). Si vous ne remplissiez ta formalité bizarre, il fallait plaider au bailliage, à la prévôté, au parlement ; vous perdiez votre cause, vous étiez dépossédé.
C'est même dans cette possibilité de dépossession par suite d'un oubli ou d'une erreur, à propos de la redevance i acquitter, que se trouve la raison de toutes les bizarreries dont nous parlons. Tout l'espoir du seigneur était que son vassal ne s'acquittât point envers lui ou s'acquittât sans remplir les formalités requises, puisque le retrait de la terre inféodée dépendait de ce non*acquittement de la dette féodale.
Ce principe subtil, que les faits précédents ont déjà pu faire entrevoir, ressortira complètement de ce qui nous reste à dire.
Quelques redevances consistaient en objets de peu de valeur, c'est vrai, mais toujours difficiles à trouver. Le seigneur féodal n'exigeait plus qu'un lapin, mais il fallait <|ue cet animai eût l'oreille droite blanche et l'autre noire. L'inféodé apportait-il un lapin portant les marques convenues, il arrivait souvent qu'on disputait, on plaidait pour savoir si l'oreille noire n'était pas teinte.
Certains vassaux de l'abbesse de Remiremont devaient lui apporter, tous les ans, un plat de neige, à la Saint-Jean d'été. S'ils n'avaient pas eu le talent d'en conserver, ils devaient conduire â l'abbaye une paire de taureaux blancs.
Au lac de Grandlieu , prés de Machecoro , ceux à qui le seigneur louait son droit de pèche étaient obligés de venir tous les ans damer une danse que Ve^i n'eût point encore me, et chanter une chanson que l'on netU point
IMPOTS SINGULIERS. &c. 279
encot*e entendue, sur un air qui ne fûtpùint encore connu.
Ces redevaaces gaillardes, dont la musique et la danse font les frais, sont assez communes.
Boissieu, dans son livre de Y Usage des fiefs, rapporte qu'an vassal des environs de Paris était obligé, pour tout devoir féodal , de contrefaire l'ivrogne , de danser à la manière des paysans, et de chanter une chanson gaillarde devant la femme de son seigneur suzerain.
Il faut rang^ dans la môma catégorie la servitude imposée à un nommé Baudoin , de faire à jour et heure fixes, un petit saut, une grimace et un petit p.. . (bombu-- Ités). « Ce seraient, dit M. Bret, des monuments historiques fort curieux que les quittances délivrées pour de pareilles redevances. »
Les vassaux du sire de Pincé devaient chaque année présenter leur joue pour recevoir, si bon il semblait au seigneur, une chiquenaude ou un soufflet.
A Rouen, les Célestins avaient droit de passs^e avee une charrette chargée, pourvu qu en passant ils jouassent du flageolet; «et c'est peut-être là, dit encore M. Bret, l'origine longtemps cherchée du proverbe : Voilà un plaisant célestin !
Les jongleurs qui entraient à Paris, du temps de saint Louis, s'exemptaient du droit de péage en chantant un couplet devant les péagers , et l'on sait que, vers le même temps, les bateleurs (joculatores) qui entraient dans la même ville obtenaient remise du péage de quatre deniers, à condition de faire danser leur singe devant le percepteur du droit. Le dicton : Payer en monnaie de singe, n'a pas d'autre origine.
« J'ignore, dit Saint-Foix, si un chanoine, dont il est question dans les registres de la cathédrale d'Évreux,
sons le nom de Jehan Bouteille, roonnit une boatâlle àia main, mais on voit dans ces registres qu'il fonda un ebit, accompagné d*une cérémonie assez singulière. Pendant cet obit, on étendait sur le pavé, au milieu du chosur, un drap mortuaire, aux quatre coins duquel on mettait quatre bouteilles pleines du meilleur vin et une cinquième an milieu, le tout au profit des chantres qui assisteraient à ce service. »
On sait ce que, dans les anciennes cours de nos rois, on appelait fous en titre d'office , ou bien encore joyeux durai; mais ce qu'on ne sait pas d'ordinaire, c'est qu'une ville, celle de Troyes en Champagne, était, comme redevance particulière , tenue de fournir ces bouffons royaux, avec tel soin et telle régularité que l'office ne chômât jamais. Vers le milieu du siècle dernier, on conservait encore dans les archives de la vieille ville champenoise l'original d'une lettre de Charles V relative à cette coutume. La voici :
« Charles quint, par la grâce de Dieu, roy de France,
» A leurs seigneuries les maires et échevins de nostre bonne cité de Troyes, salut et délection :
» Sçavoir faisons à leur dessus dictes seigneuries que Thevenin,'nostre fol de cour, vient de trépasser de cestuy monde dedans l'autre. Le Seigneur Dieu veuille avoir engré Taume de luy qui oncques ne faillit en sa charge et fonctions emprès nostre royale seigneurie ; et mesmement ne voulist trespasser sans faire quelque joyeuseté et faire gentille farce de son métier. Pourquoy avons ordonné que luy seroit dressé marbre ftméraire, représentant ledit sire avecque une épitaphe condigne * .
* Le tombeau de Thévenin était à Senlis, dans Téglise de Saint-Maurice.
IMPOTS SINGULIERS. &c. 281
» Ores, comme par le trespassement d^iceluy , la charge de fol en nostre maison est de faict vacquante ^ avons ordonné et ordonnons aux bourgeois et villains de ndstre bonne ville de Troyes, qu'ils veuillent, pour droict à nous acquis, sça depuis longues années, nous bailler un fol de leur cité, pour récréer nostre Majesté et les seigneurs de nostre palais.
» Ce faisant, feront droict à nos royaulx privilèges. Et pour grcgnen seront lesdits bourgeois et villains à tout mais no^ féaux et amés subjects. Le tout sans délïii ni snrcis aulcnns ; car voulons que ladite charge ne reste un plus longtemps vacquante. En nostre palais de Paris^ le 14 janvier de Tan de rincarnation MCCCLXXII. »
Un seigneur de Saint- Yon, prés de Montlhéry, avait voulu que son vassal détachât ehaqne année, la veille de la Saint*Jean, la jarretière de sa dame, et qu'il la remît à sa place. L'héritier de ce seigneur, qui se trouvait être d'humeur jalouse, et dont la femme était des plus belles^ voulut renoncer à cette redevance. Le malin vassal insista pour qu'elle fût maintenue, et fit valoir son droit de débiteur, comme en tant d'autres cas les seigneurs faisaient valoir leur privilège de créancier. Le suzerain dutse soumettre et subir les conditions de la bizarre inféodation.
Un seigneur des environs de Bressuire avait un vassal à qui il était imposé, chaque fois que la dame suzeraine accouchait, de venir le lendemain des couches, à la porte de la chambre conjugale , et d'y crier à haute voix : Vive la très-haute et très-grande dame de céans et son non-veau-né! Ce n'était pas tout : il devait, pour égayer l'accouchée, boire tout d'une halenée une bouteille de vin , et manger une livre de pain, avec une perdrix bien salée et bien poivrée.
Les femmes de Magny, prés Pontoise, étaient tenues d'aller battre les fossés du château de Bantelu chaque fois que la dame châtelaine était en travail d'enfant, et cela afin d'empêcher les grenouilles de l'assourdir de leur bruit.
Pareil usage existait à Luxeuil, pour la plus grande tranquillité du seigneur abbé. Les^ paysannes, en battant les fossés de leurs longues gaules, devaient dire en leur patois : Pax, pax, reinoUe, pax; laissas dormir monsu Vabbu de Luxeu.
Chez le seigneur de la Hoc, en Picardie, les femmes des vassaux devaient en choisir une entre elles pour tenir les pieds de la sienne pendant la première nuit de ses noces.
Souvent les redevances n'étaient que des épreuves d'où ne résultait aucun profit pour le seigneur, mais qui entraînaient, pour les vassaux, des efforts bizarres, voire des casse -cou. Dans une seigneurie du Poitou, par exemple, tous les jeunes mariés étaient obligés d'essayer de franchir un large fossé plein d'eau. Le premier qui parviendrait à tenter l'épreuve avec succès devait faire abolir le droit du suzerain et en exempter tous les mariés à venir; mais la largeur du fossé était telle, dit M. Bret, qu'aucun des sauteurs ne put faire exempter ses compatriotes de sauter, à leur tour, le jour de leurs noces.
Quelquefois c'est dans un fossé plein de boue que le marié, vêtu de blanc, devait se précipiter, ou bien il lui fallait sauter par-dessus des vessies gonflées d'air : c'est ce qu'on appelait le saut des verrages. D'autres fois encore, on mettait de la malice dans l'épreuve, et il ne suffisait pas au marié de la manquer pour en être quitte : il emportait, après son insuccès, des railleries de toutes
; IMPOTS SINGULIERS. &c. 283
sortes, comme vous allez voir. On le faisait sauter pardessus un bois de cerf, et, s'il ne le franchissait pas â souhait, il devait se faire une eoilfure de cette ramure injurieuse.
Dans le Veiin normand, quelques seigneurs obligeaient leurs vassaux à passer le première nuit de leurs noces au sommet d'un arbre, et d'y consommer leur mariage. Il fallait payer très-chèrement le rachat de cette redevance plus qu'étrange.
Quant à l'autre droit du seigneur, le fameux, je n'ai rien à en dire. Quoi qu'on ait tenté pour le mettre en doute, son existence est plus facile à prouver qu'à contester. C'est tout ce que j'en dirai, ainsi que des autres droits de jambage, etc.
Parlons de redevances plus sérieuses. Plusieurs de celles qu'on avait établies en l'honneur des prêtres rappelaient l'étymologie donnée au mot prélat (prœUUm, porte devant).
L'évéque de Paris, outre un cierge de vingt-cinq sols, avait le droit d'exiger du seigneur de Montlhéry qu'il fôt l'un de ses porteurs le jour de son intronisation. Au douzième siècle, c'était déjà une très-ancienne redevance*.
Le seigneur de Villepinte, village près Paris, était l'un des autres porteurs du prélat; en 1250, nous voyons Guy de Senlis, dit le Loup, figurer ainsi au sacre de l'évéque de Paris.
Parmi d'autres seigneurs tenus de la même redevance, nous devons citer encore les sires de Gourney.
11 arriva plus d'une fois que, lassés de leur chaîne, in-
* L*abbé Lebœuf, Histoire du diocèse de Paris.
284 CURIOSITÉS HKTOBIQUES.
dignes de leur i^ie, les seigneurs laissaieiit cheoir le prélat sur le pavé.
Quand Tabbé de Figeac, en I^ngttedoe, faisait son entrée dans sa ville, le seigneur de Montbrun devait aUer au-devant de lui , vêtu en arlequin et la jainbe nue. Il prenait le cheval du moine par la bride , et le cooduisait ainsi jusqu à la porte de l'abbaye.
Le baron de Ceissac était obligé , eemme vassal de lévéque de Cahors, d'aller, le jour que ce {^rélat entrait dans sa ville épiscopale, se placer, pour l'attendre, dans un lien et à une place- que désignaient formelleofient les litres. La tête découverte, la jambe et la cuisse droite nues, le pied droit chaussé d'une pantoufle, il devait, après l'avoir humblement salué, prendre par la bride la mule épiscopale et s'en aller ainsi jusqu'à l'église cathédrale, puis jusqu'au palais, résidence de l'évéque. Là, iwavelie obligation. Il devait servir le prélat pendant le premier service, qu'on appelait alors la première table. Gela fait, il pouvait partir, emmenant la mule et emportant la vaisselle, qui dès lors lui appartenaient.
Ici l'obligation dernière imposée à l'évéque fait pour ainsi dire comprendre la redevance , mais pour celle qui précède, on ne voit la raison de sa bizarrerie que dtns son impossibilité même, et dans la nécessité du rachat, dont le seigneur exigeait sans doute un prix d'autant plus haut que le redevancier était plus obligé d'y recourir,
Les œufs et la volaille figurent fort souvent dans les actes d*inféodation. Quelquefois la redevance en était des plus minimes. On lit, par exemple, dans le cartulaire de Saint-Magloire que le curé de Nogent-sur-Marne devait recevoir à la Saint-Étienne, le lendemain de Noël, un pain, et à l'Ascension trois œufs. Les moines de Ti^aye
IMPOTS SINGULIERS. &c. 285
de Saint-Maur-des-Fossés possédaient, dans le onzième siècle, une redevance plus copieuse sur des terres de Neuilly-sur-Marne.
On Ut dans les anciens actes de cette inféodation : De Nobiliario (de Neuilly) rémanent XXIX panes, LIX capanes, et denarios XYI, solidos X et dimidium.
L*abbé Lebœuf a donné cette citation, en ajoutant naïvement : a On voit par là que les religieux avaient des redevances de chapons en grand nombre. y> Mais il dit encore, et c*est le détail le plus curieux pour peu qu'on le com<^ mente : « Burchardt , comte de Corbcil , qui avait fait présent aux moines de Saint-Maur de cette terre de Neuilly, eut chaque année un anniversaire des plus solennels. » Or un anniversaire n'allait jamais sans un bon repas, surtout chez des moines; l'emploi des 59 chapons de la redevance se trouve ainsi tout trouvé, et en l'honneur de celui à qui l'on ctevait d'en être gratifié.
Les chanoines de Sainte-Geneviève, en vertu de l'inféodation à eux fuite du village de Rosny, entre Montreuil et Villemomble, payaient chaque année six oies à la ville de Paris, comme délégataires du domaine du roi. Sur les six^ les chanoines devaient en recevoir une de la commanderie des Templiers, et une autre encore des moines de Vincennes.
Cette redevance remontait au dixième siècle, et elle se maintint jusqu'à la révolution. La ville, donnant quittance, y signait encore : Nomine damini régis.
De toutes ces imfositîMs en nature, quelque modiques qu'elles fussent, résultaient des querelles interminables* Celle dont bous venons de parler en dernier lieu en est la preuve. Le dossier des procès dont elle fut cause serait énorme s'il était possible d'en rassembler les pièces.
i86 CURIOSITÉS HISTORIQUES.
On peut dire qu'elle Tut sept siècles eu Riige. Parmi les plaidants figurent : en 1209, firére A. de Coloor, mattre de la maison du Temple en France; en 1224, Olivier de la Roche, grand maître des Templiers; puis ce sont, du côté des Géttovérains, de trés-illustres abbés. On remarque aussi, comme intervenant dans Taffaire, un sire de Peusy ou de Reusy, qui disputa fièrement les six oies à saint Louis lui-même.
Les redevances nous ont déjà fait tomber dans Timpossible; si nous continuons, elles vont nous mènera Tabsurde.
Les vassaux du seigneur de la Tour-Chabot, en Poitou, étaient tenus de lui présenter un roitelet lié avec un câble sur une charrette traînée par quatre bœufs.
A Saint-Maixent, le doyen des bouchers devait, un genou en terre et télé nue, venir baiser le marteau de la porte du seigneur; les autres bouchers, venant après, payaient deux deniers, et on leur lavait les mains avec de Teau de roses.
Certain vassal, pour tout devoir de feudataire, devait se rendre, une fois Tan, chez son seigneur; mais en faisant ce trajet, il fallait qu'il reculât toujours d'un pas quand il en avait fait deux. Une chronique du treizième siècle fait mention d'un voyage en Palestine entrepris selon ce mode de locomotion peu expéditive.
Dans un autre lieu, on voit un châtelain exiger de son vassal qu'il vint, sur première réquisition, relever les quilles que sa dame abattrait, en présence de noble assemblée.
Ce jeu figure souvent dans les privilèges des seigneurs. D'eux seuls dépendait en certains pays le droit que les moines et les paysans avaient de s'y exercer. A l'abbaye
IMPOTS SINGULIERS. &c. 287
de Long-Pont, ce droit ne pouvait ^Vce accordé que par le seigneur de Montlhéry, qui le faisait payer cher; et généralement, dans les foires et fêtes patronales, il fallait acquitter impôt pareil pour obtenir pareil droit.
La féodalité était si jalouse de ses privilèges, qu'elle ré&Iamait et plaidait pour les plus odieux. Ne voit-on pas, par exemple, figurer sur la liste seigneuriale de Villiers-le-Bel, en 1224, une dame châtelaine « se plaignant au parlement de ce que le prévôt de Paris s'opposait à ce qu'elle eût des fourches patibulaires permanentes, quoiqu'elle eût le droit d'exercer la justice du larcin, quoiqu'elle eût le droit d'exercer la coupure d'oreilles, et de faire enterrer vives les larronnesses ? »
Le prévôt représenta que ceux qui avaient droit de fourches, les faisaient seulement dresser quand le droit échéait, et quils les abbattaient aussitôt. Le parlement décida qu'il en serait de même dans la seigneurie de Villiers-le-Bel.
Souvent le fief qui donnait droit à ces privilèges, à ces redevances, se concédait lui-même d'une manière singulière. On connaît l'histoire de cet évêque, par exemple, à qui Clovis concéda toutes les terres qu'il pourrait parcourir sur sa mule pendant que lui, roi, ferait la sieste. Voici un autre fait, digne pendant de celui-ci, et qui prouve aussi à quel point le caprice et le bon plaisir faisaient loi alors, surtout quand il s'agissait de cette chose si sérieusement discutée aujourd'hui, la propriété.
Charlemagne, dit une vieille chronique, dit à un de ses vassaux qu'il voulait récompenser, de monter sur une haute montagne et d'y donner fortement du cor. « Aussi loin que le son portera, lui dit-il, aussi loin terres et gens seront à toi. » L'homme obéit, et une fois
au sommet, sonna de toutes ses forces; puis, quand il fut descendu de la montagne, il se mit à parcourir terres et villages, prés et forêts, demandant à chaque homnoe qu'il rencontrait s'il avait entendu le cor. S'il répondait oui, il lui appliquait un soufflet en lui disant* « Tues mon homme. »
On conçoit ce qu'une propriété aussi bizarrement concédée dut entraîner, comme solde et payement, de redevances dignes d'elle, c'est-à-dire aussi singulières que celles dont nous avons déjà parlé, et dont il nous faut parler encore :
« Dans les premiers temps , au dixième , onzième et douzième siècle, dit iM. de Mas-Latrie, dans un curieux travail sur les droits seigneuriaux, les tributs féodaux formaient le revenu principal du seigneur. L'argent étant rare et le commerce à peu prés nul, le seigneur n'achetait rien ; il se faisait tout fournir, même les meubles et les ustensiles, par ceux qui lui payaient redevances : fers à cheval, socs de charrue, voitures, éperons, gants, arcs et flèches ; tout lui venait de cette façon, jusqu'aux verres ou cornes à boire : encore fallait-il, en certains lieux, que cette corne fût apportée par une jeune fille de dixhuit ans tout juste, ni plus ni moins. »
Levoyer de l'abbaye de Quimperlé, en Bretagne, devait donner huit licous pour les chevaux de Tabbé ; il devait, de plus, fournir la corde pour la cloche du monastère.
Le seigneur de Valmonde tenait son fief, à la charge pour lui et ses hoirs de donner comme redevance deux arçons de selle , l'un aux armes de France , l'autre aux armes de Ciovis.
Le seigneur de Pacé, en Anjou, avait droit de faire
IMPOTS SINGULIERS, àc. 289
travailler tous les chaudronniers qui passaient dans sa seigneurie, et de prendre aux marchands de verres leurs plus beaux verres, à la seule condition de leur faire boire chopine. Ce n'est pas tout : son droit le plus étrange, et non pas le moins envial)le, était celui-ci : chaque année, le jour de la Trinité, il faisait amener â son château toutes les femmes jo/ies, — par ce mot, on entendait alors les femmes sages, — qu'on pouvait trouver à Saumur et dans les faubourgs; chacune devait payer quatre deniers et apporter une couronne de roses et causer avec les officiers du châle.au. Celles qui refusaient étaient piquées 4J*un aiguillon marqué aux armes du seigneur ; celles qui n'étaient pas jo/ies, je veux dire sages, n'avaient pas droit à la danse. On les conduisait auprès de la dame du ' Pacé, afin d'être vertement admonestées. Elles pouvaient se racheter de la réprimande moyennant cinq sols.
Plusieurs tenanciers de l'abbaye de Montmartre devaient porter annuellement, au monastère , des bottines fourrées destinées à l'usage des religieuses.
Cette redevance m'en rappelle une autre à laquelle
les reines de France étaient elles-mêmes tenues envers
l'abbaye du Val-de-Grâce. Elles devaient y faire porter
les premiers souliers de leur fils premier-né. On les y
, conservait précieusement.
Monteil, dans son Histoiredes Français des divers états (quatorzième siècle), met en scène un vassal ayant payé à son seigneur une redevance de souliers.
« J'étais , il y a quelques années, à Monte-Jean , sur Loise, fait-il dire par le frère, principal acteur dans cette partie de son livre : je dînais au château. Tout à coup les deux battants de la porte s'ouvrent, et il entre levais
let du prieur, qui pose devant le seigneur une pile de souliers qu'il avait sous le bras. Le seigneur les examine, les compte, lui donne quittance et lui dit: « Tu me remets des souliers bien forts , bien cousus , bien cloués ; tu me les remets à l'heure du dîner, à la bonne heure ! Tu es en chaussons, à la bonne heure î mais tu n'es pas et tu devrais être chaussé de souliers à double semelle, ainsi qu'il est écrit dans mes titres. Soit pour cette année : souviens-toi cependant que l'année prochaine j'y regarderai de plus prés. »
Les gants étaient une redevance des plus communes : c'était un de ces tributs légers qui, sans faire porter au vassal une véritable charge, consacraient toutefois chaque année sa dépendance et le droit suzerain de son seigneur sur lui. Souvent la redevance n'était qu'un bouquet, une fleur , mais plus ordinairement , je l'ai dit , c'était une paire de gants. « De là vint, dit M. Mas-Latrie, l'usage de présenter des gants aux personnes qui assistaient à une once. »
Le même présent se faisait aux personnes qui apportaient une heureuse nouvelle , et le proverbe : Vous en aurez, ou bien : Vous nen aurez pas les gants , en venait certainement.
Dans le roman de la Rose, la vieille parlant à l'amant,
dit:
Viens-je, ditHîlIe, à temps aux gants, Si je vous dis bonnes nouveUes, Toutes fresches, toutes nouveUes.
Le don était souvent d'une plus grande valeur. Un prince se dépouillait et donnait son habit au messager •qui lui apportait une agréable nouvelle. La reine, femme de Charles VU, étant accouchée d'un fils le 4 février 1435^
IMPOTS SINGULIERS, àc. 291
le duc de Bourgogne, à qui I*on vint l'apprendre, donna au héraut, en outre de cent riders d'or, la robe fourrée dont il était vêtu. Le duc de Roquelaure, apprenant que le roi lui accordait le gouvernement de Guienne, offrit au garde du. corps, messager de cette bonne nouvelle, l'épée d'or qu'il portait en échange de la sienne.
La paraguanle espagnole, dont l'usage et le mot passèrent dans nos usages et dans notre vocabulaire au dixseptiéme siècle, est aussi une de ces gratifications qu'on payait avec des gants ou autres menus présents au porteur de nouvelles agréables. Le mot s'étendit et, du temps de Molière, paraguante s'appliquait à toute gratification, à tout profit. Le Mascarille de F Étourdi, se promettant de faire emprisonner le rival de son maître , dit
Qu'il sait des officiers de justice altérés, Qui sont pour de tels coups de vrais délibérés. Dessus Tavide espoir de quelque paraguante, Il n'est rien que leur art avidement ne tente ; Et du plus innocent, toujours à leur profit, La bourse est crimineUe et paye son délit.
Nous avons déjà parlé des redevances d'animaux, gibier, volailles ; mais nous sommes loin d'avoir épuisé la matière, ces sortes d'impôts en nature étant ceux auxquels le vassal était le plus ordinairement soumis.
Les poules, on l'a déjà pu voir, étaient la redevance la plus commune. Le fermier, encore aujourd'hui, est souvent tenu d'en payer une de même sorte à son propriétaire. On les désignait diversement : c'étaient des poules de cou, des poules de corps, des poules du foyer, de la fumée, etc. ; des poules du carnaval, de la Pentecôte, de la Saint-Martin. L'usage qu'on en devait faire, ou Té-
poque à laquelle se payait laredevaoce, expliquent Torigine de ces noms. La poule de cou y par exemple, était celle dont la plume servait à faire les lits ou couette, comme on disait alors; les poules de foyer étaient celles qu'on mangeait au pot; les poules de fumée, celles qu'on mangeait rôties.
Quand le mouton était Tobjet de la redevance , on ne manquait pas d'exiger qu'il fût cornu, lainu et dentu, de même que le coq devait toujours être grand et rouge. L'expression : Rouge comme un coq de redevance, venait de là. Dans certains villages, la rente ne pouvait s'acquitter qu'en poules blanches.
M. Michelet, qui, dans ses Origines du droit français, a si curieusement développé la plupart des pratiques féodales, entre autres celles qui sont relatives aux droits seigneuriaux, dit qu'il n'a pas rencontré de redevances de chiens, faucons et oiseaux de proie. C'est une erreur, selon M. de Mas-Latrie, et il donne des exemples pour preuves de son dire. « Les seigneurs de Bruniquel, écritil , devaient chaque année à Tévéque de Cahors l'hommage d'un épervier. Les sires de Tancarville avaient droit de recevoir un autour du vicomte de Rouen, pour chaque vaisseau venant d'Irlande... En reconnaissance de la protection que nos rois accordaient à l'abbaye de Saint- Hubert, l'abbé était obligé d'envoyer au roi, tous les ans, au mois de juillet, six chiens courants et six oiseaux de proie pour le vol. Ces chiens et ces oiseaux étaient conduits par deux chasseurs présentés à Sa Majesté, dans ses appartements, par une personne de considération qui remettait en même temps au roi une lettre de l'abbé. Cette personne, avec les chiens, les oiseaux et les deux chasseurs, étaient introduits dans l'appartement royal par Tin-
IMPOTS SINGULIERS. &c. 293
troducteiir des ambassadeurs et par le grand maître des cérémonies; le chef de la députation taisait un compli* ment au roi pour annoncer la redevance; le prince recevait les chiens et les oiseaux, faisait donner une gratification aux chasseurs, et cent écus d'aumône pour la chapelle de Tabbaye de Saint-Hubert. »
Les vassaux du seigneur de Pons en Saintonge devaient des coqs auxquels ne manquait aucune plume; mais il fallait une cérémonie singulière pour que ces coqs fussent livrés et reçus. Tous les gens de la justice de Pons, heure de midi sonnant, montaient à cheval, en robe et en bonnet carré. La queue des chevaux pendait à tous crins; chaque homme tenait à la main, sous peine d'amende, une gaule de houx. 11 devait aussi être sans éperons.
La cavalcade, précédée du prévôt, parcourait la ville, et celui-ci , après avoir, par trois fois , interpellé chaque vassal, devait recevoir de lui le coq de redevance.
Quand toute cette volaille avait été examinée, acceptée, puis mise en tas, le seigneur de Pons prenait dans la foule le vassal qu'il tenait à honorer le plus, et cet homme de choix devait jeter en l'air, l'un après l'autre, tous ces volatiles entassés. Les uns s'en allaient sur les toits, les autres tombaient dans les caves, ceux-ci, à qui il restait quelque force, volaient jusque sur l'autre bord de la rivière qui était proche. Les sergents de Sa Seigneurie devaient les suivre et les prendre partout; et Dieu sait au milieu de quels rires, de quels cris, de quelles huées! On finit pourtant par dispenser les sergents du passage sur l'autre rive : il leur suffit de mettre les pieds sur les bords du courant , et de jeter trois fois de l'eau, avec un poêlon, sur le pont, en criant : De la part de monseignewr de Pons,
i94 CURIOSITÉS HISTORIQUES.
Les impôts sur les produits de la terre, comme ceax que nous venons de voir sur les animaux domestiques, étaient , sauf les bizarreries de formalités qui les accompagnaient, des inipdts naturels, ou, comme on disait, des redevances ultles; dans la même catégorie, bien que ce ne soit plus autant le besoin quotidien, mais le luxe qui y trouve son compte, il faut placer les redevances sur les épices.
Elles étaient assez communes au moyen âge. « 11 y avait dés les premiers temps des redevances de sel, dit M. de Mas-Latrie. Philippe de Valois, ayant établi un impôt sur cette denrée, fut appelé par dérision le roi de la loi salique , surnom qui renfermait en même temps une allusion à la manière dont ce prince était parvenu à la couronne. On sait qu à la mort de Charles le Bel, ses trois lilles furent exclues de la couronne , par une interprétation forcée de la loi salique, qui décidait, prétendait-on, qu'un homme seul pouvait régner en France ; et dés lors Philippe de Valois, son cousin, fut appelé au trône.
« Le poivre était, avant la découverte du cap de Bonne- Espérance , une des redevances utiles, et très-utiles. Il était fort recherché et d'un prix si élevé, qu'on disait proverbialement cher comme poivre : aussi était-ce un présent d'importance et l'un des tributs que les seigneurs, ecclésiastiques ou séculiers, exigeaient de leurs vassaux ou de leurs serfs.
» Geoffroy , prieur du Vigeois , voulant exalter la magnificence d'un certain Guillaume, comte de Limoges, raconte qu'il en avait chez lui des tas énormes amoncelés sans prix, comme si cent été des glands pour les porcs, L'échanson étant venu un jour en demander pour les
IMPOTS SINGULIERS. &c. 295
sauces du comte, l'officier qui gardait ce magasin si précieux |)n< une pelle, dit Thistorien, et en donna une pelletée entière. Quand Clotaire fonda le monastère de Corbie , parmi les différents revenus qu'il exigea de ses domaines pour les religieux, il y avait trente livres de poivre. Le vicomte Roger ayant été assassiné en 4107, dans une sédition, par les bourgeois de Béziers, une des punitions que son fils infligea aux rebelles, lorsqu'il les eut soumis par les armes , fut un tribut de trois livres de poivre à prendre annuellement sur chaque famille. »
J'ai parlé de prestations bizarres, j'ai parlé même des impossibles; en voici d'autres de môme nature.
Une ordonnance disait : « Quiconque osera contredire le roi sera tenu de fournir cent cygnes noirs et cent corbeaux blancs. »
C'est une mystification, mais qui, si l'on cherche bien, a toutefois sa raison d'être : le roi était infaillible, donc inaccessible à la contradiction. Celui qui tentait d'être son contradicteur s'évertuait donc à une chose impossible, et c'est dans un impôt impossible à payer qu'on lui cherchait une punition. Ainsi la peine du talion ellemême avait ses subtilités dans la loi ancienne.
Ici la mystification était pour celui à qui on infligeait la redevance ; ailleurs elle s'adressait à celui qui devait recevoir le bizarre impôt. « A Bologne, dit Muratori, certains fermiers des bénédictins de Saint-Procule donnaient, à titre de redevance, la fumée d'un chapon bouilli, c'està-dire que chaque année, à un jour déterminé , le fermier s'approchait de la table de l'abbé, apportait le chapon dans l'eau bouillante, entre deux plats, et le découvrait de manière à ce que la fumée pût s'en échapper ; cela fait, il emportait le plat et il était quitte. »
Pareille redevance D*était pas bien pénible pour le débiteur. Il y en avait qui étaient à son profit, dans certaines conditions toutefois. Par exemple, celle-ci : les chanoines de la Sainte-Chapelle de Dijon devaient chaque année , l'un après Tautre, baiser la joue de la duchesse de Bourgogne.
« L'obligation de courir la pelote pour le roi, dit M. Mas-Latrie, institution singulière et qui appartient, sans contredit, au système féodal, existait à la Rochelle, au seizième siècle. Cet hommage était dû au roi par les nouveaux mariés de Tannée. Les gens de noblesse et pratique étaient obligés d'accompagner la pelote du seigneur roi, aux jours et lieux désignés par lui pour son plaisir, s'il était présent, sinon pour l'agrément de ses officiers. Chacun des nouveaux mariés de l'année présentait trois pelotes, l'une figurée des armoiries du seigneur, et les deux autres entièrement blanches pour être courues au plaisir dudit seigneiu*. Cet usage existait aussi à Taillebourg, et le vainqueur dans le droit de pelote avait le passage gratuit pendant un an sur le pont de cette ville. »
DENOMINATIONS SINGULIÈRES. &c. 297 DÉNOMINATIONS SINGULIÈRES