‹ Curiosités historiquesChapitre 5 sur 13 · COUPS DE MAIN · texte numérisé non relu

COUPS DE MAIN

guerre, et qu'à laCiotat un homme faisait le guet jour et nuit pour annoncer Tarrivée des corsaires. Et ce n'étaient pas là de vaines précautions : en moins d'une année, les barbaresques avaient enlevé dans ce port vingt-quatre barques et mis à la chaîne environ cent cinquante mariniers; ailleurs, à Martigues, quatre-vingts matelots avaient été pris en quatre mois. De fune'stes connivences et d'infâmes traGcs encourageaient ces pilleries des barbaresques. M. de Séguiran nous apprend, dans son Voyage '^ sur les côtes de Provence à cette époque, que des chrétiens résidant à Alger achetaient à vil prix les marchandises volves sur les côtes de France, et les y expédiaient de nouveau à un prix au-dessous de leur valeur, de telle sorte que, pour réprimer ces brigandages, il fallait courir sus aux navires receleurs aussi bien qu'aux vaisseaux des pirates.

Sous Louis XIV, pendant radministration de Colbert et de Seignelay, ces ravages cessèrent d'inquiéter nos côtes; mais la disparition des pirates algériens fat moins due à la présence de nos forces maritimes qu'aux onéreuses concessions de nos traités avec eux.

Pendant la révolution et Tempire, l'anéantissement de notre marine et la destruction de l'ordre de Malte laissèrent la mer libre aux flottilles algériennes. L'Angleterre ne songea qu'en 1814 à répçimer leurs brigandages. Lord Exmouth, n'ayant pu obtenir du dey d'Alger ce qu'il avait obtenu des beys de Tunis et de Tripoli, c'est-à-dire l'abolition de l'esclavage des prisonniers chrétiens, sut l'y forcer par une vigoureuse attaque, le bombardement d'Alger et l'incendie de toute sa flotte.

Quelques années auparavant, l'audace croissante des

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pirates algériens et le nombre eflrayant de leurs ravages avaient inspiré à Sidney-Smith, amiral anglais, habitant Paris, le projet d*une Société antipirate dont tous les membres auraient pris le titre de libérateurs des esclaves blancs en Afrique. Sidney-Smith avait même demandé aux membres du congcés de Vérone Tautorisation de croiser avec une escadre dans la Méditerranée : « Aucun marin, disait-il dans sa lettre^ ne peut naviguer aujourd'hui dans la Méditerranée ni même dans rAtlantique sur un bâtiment marchand sans éprouver la crainte d*étre enlevé par des pirates et conduit esclave en Afrique. » Cette société philanthropique de Sidney-Smith fut un instant constituée. Cent cinquante-trois Grecs et trois Autrichiens durent la liberté â ses efforts, puis on n*en parla plus ; Smith renonça à cette entreprise, qui visait, dit-on, au rétablissement de Tordre de Malte dont il serait devenu le grand maître. La prise d'Alger par les Français et leurs traités successifs avec les beys de Tunis et de Tripoli ont anéanti pour jamais la puissance des pirates africains.

En Asie , la piraterie n'est pas moins audacieuse et entreprenante qu'en Europe. Les Malais y font sur les côtes de l'empire chmois des ravages qui rappellent ceux des pirates ciliciens sur les côtés d'Italie. Six flottilles de ces pirates, réunies pour twe seule expédition dans les eaux de Canton, ne formaient pas moins de six cents bâtiments, mille jonques et soixante-dix mille hommes d'équipage. Par bonheur, le chef de cette flotte mourut et la défection des autres anéantit peu à peu cette puissance qui avait longtemps eflîrayé l'empire. Les forces combinées aujourd'hui des Chinois et des Européens auront bientôt raison des ses derniers débris.

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Après cette courte histoire de la piraterie, nous pour-dons en venir au détail et étudier une a une les variétés de corsaires qu'elle a vu naître ; nous nous en tiendrons à une seule, la plus célèbre il est vrai. Nous voulons parler des flibustiers.

Leur nom, selon quelques-uns, comme Roquefort et comme M . Maurice Saint-Aguet, qui leur a consacré toute une épopée, viendrait de Tanglais free, franc, et hooter, pillard ; selon d'autres, tels que Sablier, dans son Essai sur les langues en général*, il dériverait du flamand wlibot ou flibot, qui servait en effet â désigner autrefois une sorte de petit bâtiment très-propre aux courses des pirates.

Je pencherais volontiers pour cette dernière étyraologie : c'est que les premiers flibustiers s'armèrent, en effet, dans les parages des colonies hollandaises où ce mot de wHbot avait cours.

C'étaient d'ailleurs de pauvres chasseurs anglais et français, vivant de leur chasse et de leurs pillages dans la mer des Antilles. Pour se faire une retraite, ils tentèrent, en 1630, une expédition contre l'île de la Tortue, située à deux lieues au nord de Saint-Domingue, et ils la prirent.

La colonie qui s'y forma et s'y accrut bien vite se divisa en trois classes : les boucaniers, qui continuèrent à s'occuper de la chasse des bœufs, des porcs et de la vente des cuirs boucanés; les habitants, qui se donnèrent au travail des terres;. enfin les flibustiers, qui gardèrent le métier de pirates.

Ceux-ci se recrutaient, surtout pour leurs matelots,

parmi les marins français; pour leurs chefs, parmi les chevaliers de Malte. Ils étaient d'une audace étonnante, qui suppléait au nombre, et leur donnait presque toujours Tavantage dans l^urs attaques contre les iles et contre les escadres espagnoles.

Pour tous navires, ils n'avaient que quelques petites barques découvertes et mal approvisionnées; pour seules troupes, quelques centaines de matelots. Chaque flottille ne comptait pas plus de cent cinquante hommes. Ils se postaient aux embouchures des rivières, guettant au passage les navires espagnols. Sur le premier qui paraissait, ils jetaient legrapin et le prenaient à Tabordage. Ensuite ils allaient dans quelque île voisine, et se partageaient le butin ; ou bien, si leur capture était un vaisseau d1mportance, ils l'armaient en guerre, se donnaient un capitaine, rédigeaient sous seing privé ou seulement sous simple parole, avec le concours des six principaux de la bande, le plan et laccord pour toute une campagne ; et, tout étant prévu, le droit de chacun, le partage des prises, même les augmentations de part en argent ou en esclaves dues pour chaque blessure, ils se mettaient en course.

Une capture importante se faisait rarement attendre. C'est ainsi qu'avec leurs flottilles de misérables barques, les flibustiers se conquirent des escadres véritables, de forts et puissants vaisseaux.

La France, qui les avait longtemps reniés comme des enfants perdus, fit appel à leur courage quand ils furent devenus si formidables. En 1673, elle en fit ses corsaires contre les colonies espagnoles et hollandaises.

D'Ogeron les appela à son aide dans son expédition contre Curaçao; Tamû^al d'Estrées, venant attaquer Ta-

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bago, admit dans sa flotte douze cents barques de flibustiers^ commandés par le chevalier de Pouancey, gouverneur de la Tortue; Grammont, l'un des plus nobles et des plus intrépides, alla pour le compte du roi piller la riche ville de Campôche, où, le jour de la Saint-Louis, il brûla, en signe de réjouissance, pour un million de bois précieux; enfin, en 1697, le baron de Pomtis, autre chef de flibustiers , alla soutenir les troupes royales sous les murs de Carthagéne. On lui laissa tout le péril, et il s'en vengea, une fois que la ville fut prise, en emportant tout le butin. Une seconde fois, les flibustiers la reprirent et la pillèrent, mais pour leur compte.

La paix de Riswick, entre la France et l'Espagne, porta un coup funeste à l'association des flibustiers en leur enlevant leur paye, les colonies espagnoles. Un ordre même vint de Versailles, qui ordonnait à Ducasse, gouverneur de la Tortue, de dissoudre les bailtles par force ou persuasion. Là plupart des flibustiers obéirent et se firent habitants; d'autres, plus fidèles à leur métier, allèrent s'établir dans le Darien, oi\ ils s'unirent à une colonie écossaise; mais y ayant été vivement inquiétés par le chevalier de Gallifet, commandant de Saint-Domingue, ils se réfugièrent sur les côtes du Docator, à 70 lieues de Porto-Belio,

La guerre qui survint entre l'Angleterre et la France désunit la colonie et en fit deux parts : les Anglais et les Écossais allèrent s'établir à la Jamaïque, lie espagnole devenue colonie anglaise, depuis qu'en 1655 les flibustiers avaient aidé l'amiral Penn à en faire la conquête; les Français restèrent au Bocator, où le comte de Choisetfl-Beaupré vint les chercher, en 17H, pour les établir à Saint-Domingue, dont il était gouverneur, avec

rintention, malheureusement vaine, de reconstituer le corps des flibustiers et de les lancer de nouveau contre les colonies anglaises, â commencer par la Jamaïque. C'est la dernière fois qu*on entendit parler d'eux. 11 a paru sur cette redoutable association, qui, en outre des chefs de rang noble que nous avons cités, compta bon nombre de héros roturiers, Michel, Brouage, Lebasque, rOlonois, l'Écuyer, Picard, Montbars surtout, un livre fort curieux, V Histoire des aventurief*s flibustiers qui se sont signalés dans les Indes, etc., par A. Olivier Pex- Melin, à Trévoux, 4744, 4 vol. in-12.

Toutes ces aventures m'amènent à en joindre ici le récit d'une fort curieuse, dans laquelle un flibustier d'espèce nouvelle sut, dans les mêmes parages que les autres viennent de nous faire visiter à leur suite, faire une très-riche capture, et cela sans presque courir de

Eéril, Sïins coup férir, et enfin en n'agissant que d'haileté et de ruse.

« Vers 1755, un bâtiment marchand partit de France pour se rendre à la Martinique; il avait â bord huit ou dix passagers qui se connaissaient tous entre eux. Pendant la traversée, le capitaine crut s'apercevoir que Tun de ces passagers jouissait parmi les autres d'une grande considération, mais seulement lorsqu'ils n'étaient pointa portée d'être vus, et que l'égalité renaissait dès qu'il se trouvait quelque témoin. Cela lui donna fort à penser. Un jour il entendit celui qu'il soupçonnait être un grand personnage menacer vivement, un de ses camarades, et lever même la canne sur lui. Celui-ci, prosterné, demandait grâce à Monseigneur. Dès que le capitaine parut, tout cessa ; le coupable se releva, et Monseigneur, prenant un air riant, feignit d'avoir fait une plaisanterie

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et tutoya familièrement celui qu'il avait voulu frapper. i.es soupçons da capitaine devinrent plus forts que ja* mais. N*y pouvant plus tenir, il appela fort peu de temps iaprés, dans sa chambre, le passager menacé: «Mon ami, lui dit-il, je ne puis douter qu'il y ait à mon bord un personnage de la plus haute importance; il faut que vous m'en fassiez l'aveu. » Cet homme nia le fait et soutint qu'ils étaient tous égaux. Le capitaine insista, supplia, promettant, si c'était nécessaire, une discrétion à toute épreuve! Enfin, le passager, vaincu par èes sollicitations, après avoir fait jurer au capitaine qu'il garderait un secret inviolable sur ce qu'il allait lui apprendre, vu qu'il serait perdu sans ressource par la plus petite indiscrétion, lui dévoila cet important mystère : « Vous avez sur votre bâtiment le* duc de Modéne; il va faire avec le roi de France l'échange de son duché contre l'île de la Martinique ; mais il a voulu auparavant connaître ce pays, et il s'y rend incognito pour n'être pas trompé sur les renseignements qu'il prendra et s'instruire par lui-même de tous les détails nécessaires à celui qui doit en être le souverain ; vous voyez de quelle importance est le secret que je vous confie. » Le capitaine fut si transporté d'apprendre quel personnage il avait le bonheur de posséder sur son bord, qu'il oublia toutes ses promesses et n'eut rien de plus pressé que de se rendre auprès du prince, de se prosterner et de lui témoigner toute ta joie qu'il ressentait, et combien il était sensible à l'honneur insigne que Son Altesse lui avait fait de choisir son bâtiment pour se rendre dans ses nouveaux États.

» Le prince feignit la plus grande, colère coiHre celui de ses gens qui avait dévoilé son isecret, jura qu'il en

serait puni de la manière la plus rigoureuse. Sa fureur ne s'apaisa que lorsque le capitaine eut assuré le prince que ce n'était qu'après les plus pressantes instances que le passager s'était rendu, et même sur sa parole formelle de lui garder le secret; mais qu'il n'en avait pas été maître, et qu'il suppliait Son Altesse de leur pardonner à l'un et à l'autre. Le prince, après s'être fait beaucoup prier, eut l'air de prendre son parti et de consentir à ne plus garder l'incognito. De ce moment, les passagers, ci-devant ses camarades' et ses égaux, devinrent ses domestiques. Il mangea seul, servi par le capitaine, qui, ainsi que tout l'équipage, le traita, pendant le reste de la traversée, avec le plus profond respect.

» Arrivé à la Martinique , le premier soin du capitaine fut de faire savoir au gouverneur quel passager il avait à bord. Le gouverneur, dont la crédulité en cette occasion pourra paraître un peu forte, s'empressa de fairiè tirer le canon pour saluer le prince, et l'envoya recevoir à sa descente du vaisseau. Son Altesse reçut tous ces honneurs avec aisance et dignité, comme y étant accoutumée, traversa la ville, escortée par les troupes, et se rendit au gouvernement, où son logement avait été préparé. Elle soupa en public, et reçut des compliments et félicitations des principaux habitants. La nouvelle de son arrivée elle but de son voyage s'élant bientôt répandus, ils n'eurent rien de plus pressé que de venir présenter leurs hommages à celui qu'ils regardaient déjà comme leur souverain. Au bout de quelques jours, employés à visiter l'île, à prendre toutes sortes de. renseignements, M. le duc demanda s'il y avait dans le port quelque bâtiment du roi qu'on pût expédier pour la France, avec ses dépêches. On lui répondit qu'il y avaitunefrégate qui serait bientôt prête. M. d'O..., jeune

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officier de marine, se trouvait là. Le prince lui dit : « Mon- » sieur d'O..., je vous donne le commandement de cette » frégate. Vous porterez mes dépêches au ministre de la » marine, et les lui remettrez en mains propres. » Le jeune officier fut comblé de joie de se voir commandant d'une frégate, lorsque son âge et son grade ne lui auraient pas permis d'aspirer à un commandement beaucoup moins important. Il fit tout disposer, et dés le suriendemain la frégate put mettre en mer. M. d*0. . . arriva heureusement à Brest. Son père était dans une province voisine; il ne put résister à Tenvie de lui montrer le nouveau capitaine de frégate. Celui-ci fut enchanté dé Tavancement de son fils, et tous les deux furent persuadés que cet événement Kn procurerait de grands avantages, le prince l'ayant assuré, en le chargeant de ses dépêches, qu'il le recommandait fortement à son ministre. M. d'O... partit pour Paris, et comme il avait voulu rattraper le temps perdu, il marcha jour et nuit. Rendu dans la capitale, il ne perdit pas un instant pour aller chez son ministre (M. de Machault); il était absent. Sur son refus de remettre les dépêches à personne autre, on lui dit d'attendre son retour. Accablé de fatigue, il s'endormit sftr un sopha. M. de Machault, en rentrant, vit un officier de marine endormi dans son salon. Il demanda ce que c'était; on le lui dit, et on éveilla M. d'O..., que le ministre fit entrer dans son cabinet. — D'où venez-vous. Monsieur? — Monseigneur, de la Martinique. — Quel jour en êtes-vou^ parti? — Tel jour. — Oùavez-vous débarqué? — ABrest. -~ Sur quel bâtiment? — La frégate la. . . — Qui la commandait? — Moi. — Etqui vous a fait capitaine de frégate? — C'est le duc de Modéne qui m'en a donné le commandement. — Ahl le duc de Modéne! Est-ce aussi de lui

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que sont ces dépêches? — Oui, Monseigneur. Alors M. de Machanltse mit à rire, et ajouta : — H y a grande apparence que votre duc de Modène est pendu à l'heure qu il est ou que cela ne tardera pas. Là-dessus, il cong^ia M. d*0..., fort étonné démette confidence. Or voici le mot de Ténigme.

» Les huit ou dix passagers formaient une bande d'escrocs, et tout ce qui s'était passé dans la traversée était un jeu pour parvenir à persuader au capitaine et à l'équipage que le duc de Modêne était à bord. Arrivés à la Martinique, tous les habitants s'empressèrent de faire au prince et à ses gens des présents de tous genres, en suore, coton, café, etc. Son Altesse, qui devait régner dans cette tle, n'eut pas de peine à y faire des emprunts considérables. Lorsque cette troupe eut réalisé environ un million, et que le moment arriva où les bâtiments expédiés en France à leur arrivée pouvaient être de retour, se doutant bien des ordres qu'ils apporteraient, ils disparurent, et jamais on ne put ni arrêter ni découvrir aucun des auteurs de cette singuhére escroquerie *. »

Pour relever et moraliser un peu la matière de ce chapitre, nous n'allons plus nous y occuper de ces heureuses adresses, qu'il faudrait même appeler autrement pour les qualifier au gré de la loi; nous allons rentrer au vif dans l'héroïsme aventureux de notre sujet.

Le P. Félix d'Arocha, missionnaire jésuite et président du tribunal des mathématiques en Chine, lîit, en 1774, envoyé par l'empereur chinois pour lever la CAfte du pays des Miao-tsee, peuples montagnards qui

' Souvenirs de deux anciens militaires; Paris, 1813, iii-12, |k 187-196. — M"^ la duchesse d'Abrantès, d'après ce même récit, a fait une nouveUe publiée dans Tun des premiers volumes du Musée des familles.

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venaient d*étre soumis pour la première fois par le célèbre général Akoui. En passant au milieu de rochers inaccessibles el entourés de tous côtés par des précipices, il remarqua un petit fort perché sur une des crêtes les plus élevées, et ses guides lui racontèrent comment les troupes chinoises Tavaient assiégé pendant deux mois, et s*en étaient enfm emparées dans les circonstances suivantes. Quelques soldats chinois, qui étaient de garde, ayant entendu un jour, de grand malin, marcher avec précaution non loin d'eux, s'approchèrent doucement du côté d'où venait le bruit; puis, ayant vu remuer au-dessus d'eux quelques broussailles, deux ou trois des plus lestes grimpèrent au moyen de crampons attachés à leurs soufiers, et se trouvèrent en présence d'une femme qui puisait de l'eau à une source. Us s'emparèrent d'elle, et l'interrogèrent sur la garnison qu'ils supposaient être dans le fort ; ils lui demandèrent si elle croyait que l'on fût disposé à résister longtemps, et s'il n'y avait pas moyen pour eux d'y pénétrer. Celte femme, se voyant prisonnière, leur répondit : « Vous êtes maintenant les maîtres du fort, qui n'a pas eu, depuis deux mois, d'autre garnison que moi seule. C'est moi qui, jusqu'à ce jour, Tai défendu contre vous, el je n'aurais pas désespéré de lasser votre courage sans l'imprudence qui ce matin m'a fait votre captive. Je manquais d'eau, et j'étais venue en chercher ici avant le jour; je ne comptais pas vous y trouver. » Elle condni^t ensuite les soldats, par un sentier caché, jusque dans la forteresse où elle s'était défendue si opiniâlrément, tantôt tirant des coups de fusil, tantôt faisant rouler des pierres et des fragments de rocher contre les assaillants.

Le château de Concarneau, en Bretagne, avait été sur*

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pris au commencement de la Ligue par un parti de royaux, c'est-à-dire de partisans du Béarnais, auxquels commandait le sieur de Kermassonnet et un sieur de Lavigne.

Toute la noblesse catholique des environs s'était vainement réunie pour reprendre cette place protégée par la mer» lorsque, « le jour de la fête de M. Saint-Vincent, écrit le chanoine Mereau, Charles le Bris, marchand de profession, et chez lequel logeaient les chefs huguenots, revenant de la ville en sa maison, ne trouva que ledit sieur de Kermassonnet et un autre gentilhomme qui s'étaient jetés sur un lit avec leurs habits et qui dormaient profondément, parce qu'ils avaient veillé toute la nuit.- Ils avaient seulement posé leurs épées et ceintures avec leurs poignards sur la table près du iit.

» Ledit Kermassonnet avait les clefs du portier, et une liasse autour du bras qu'il était difficile et dangereux d'ôter sans réveiller, où, en ce cas, il n'allait que de la vie à celui qui l'eût tenté s'il eût été découvert. Ce jeune homme, ayant considéré combien la ville et le pays étaient misérables, tant pour la religion que pour Thonncuret les moyens, si cette sorte de gens y demeurait, et que si le secours qu'ils attendaient de la^Rochelle leur arrivait combien il serait difficile de l'en délivrer, et l'occasion se présentant belle pour rendre un signalé service au pays, et considérant que les autres dormaient chacun en son logis, à la réserve des sentinelles qui étaient sur les murs, et que personne n'était sur la rue, il se résolut de faire un acte d'honneur et de courage, et s'en va prendre les deux poignards des deux dormants, et leur en donne à tous deux ensemble dans le sein, et redoublant coup sur coup les lue tous deux, sans qu'ils aient

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le temps de jelér on seul cri, mais bien quelques ressauts en mourant.

» Ces deux morts, ledit le Bris prend les clefs, et s*en \a le long de la rue, sans faire semblant de rien , vers la porte principale de la ville pour l'ouvrir aux assiégeants.

» Comme il s'acheminait ainsi, il y avait un soldat sur la muraille, vers la tour de la Munition, qui, prenant garde à sa contenance un peu émue, eut opinion qu'il voulait attenter quelque chose à leur préjudice, ce qui le fit approcher de ladite porte, par-dessus ledit mur. Ledit le Bris, qui s'approchait, se hâte, et le soldat aussi, puis commençant à courir, savoir, l'habitant à la porte pour l'ouvrir, et le soldat pour l'empêcher, l'cpée nue au •poing, en criant: Trahison! Mais la muraille étant très-haute en l'endroit où le soldat voulait descendre, et voyant les clefs de la porte entre les mains dudit le Bris, le soldat fit le saut périlleux, se jetant du haut en bas de la muraille sur le pavé. Ce fut un miracle qu'il ne se rompît le col ; il ne se fil néanmoins aucun mal qui le retardât de se lever promptement, et courant à la porte, pensant prévenir ledit le Bris ; et il y était à temps, sans que de bonheur, et par une spéciale grâce de Dieu, ledit le Bris ne connaissant pas en la liasse quelle était la clef de cette porte , sinon par conjecture , la première qu'il essaya était la vraie, clef, qui n'eût sitôt tourné que le pont-levis tombe; et, la porte ouverte, ledit lé Bris s'accourt dehors, appelant les assiégeants et ayant le soldat à dos qui le courut loin hors la porte, l'épée presque dans les reins, qui n'appréhendait pas de mourir, pourvu qu'il l'eût pu tuer. Et de fait alla si loin qu'il se trouva engagé, et ne pouvant aller ni en avant ni en

arriére, se jeta dans la vase à côté de la mer, où il fut. tué et la ville prise de cette façon.

» Les ennemis, qui étaient partie sur la muraille, partie endormie dans leur logis, furent tués, et leurs corps jetés hors sur le pavé. »

Cette histoire de clefs me rappelé celle de la prise d*Arras, le 29 mai 1489: seulement, ici nous venons de voir le plus héroïque dévouement; là nous allons trouver la trahison :

« Un serrurier d'Arras, ayant fait une fausse clef d'une des portes de la ville, la fit passer à un parti des troupes de l'archiduc. .

» Quatre citoyens entrèrent dans le complot, et convinrent du signal de la surprise. Us se promenaient sur les remparts en chantant : Quelle heure est-il ? — // n'esi pas heure. Puis , quand il fut temps, ils chantèrent encore : Marchez, la duron, durcine ; marchez, la duron, dureau, »

Aces mots, Fembuscade paraît , entre dans la place, la pille, sans même épargner la maison des traîtres.

Il est peu d'épisodes dans l'histoire qui aient plus que les persévérantes tentatives du prétendant Charles- Edouard et de son fils donné lieu à des prodiges de courage et de dévouement.

Lady Mac-Intosh, ayant appris que lord Loudon devait venir à la tête de quinze cents hommes enlever Charles-Edouard dans son château de Moy, dédaigna d'en prévenir son hôte, fit poster sur la route environ douze de ses serviteurs , et leur donna pour ehef le forgeron du clan.

Celui-ci distribua ses camarades à une distance considérable l'un de l'autre, et quand l'ennemi fut à la portée

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du fusil , ils firent feu sur le premier peloton de divers côtés et à des intervalles inégaux, le forgeron ne cessant de crier: « A moi, Lochiel! à moi, Mac-Donald ! voici les Anglais! » L*avant-garda de lord Loudon recula épouvantée, craignant d'avoir tous les montagnards sur les bras, et ses quinze cents hommes firent une retraite précipitée jusqu à Inowsell.

En 1746, quelques gentilshommes,- qui avaient pris part à la rébellion, furent obligés de se cacher dans une forêt prés du château de Tun d'eux.

Un pauvre paysaa idiot, élevé dans ce château , était, avec quelques-uns de leurs amis , le seul confident de leur retraite et chargé de leur porter leur nécessaire.

On avait pensé , avec raison , que les troupes mises à la recherche des fugitifs ne supposeraient pas, en voyant cet homme , qu'on eût pu lui confier un secret de cette importance , et qu'elles le laisseraient aller et venir en liberté. C'est ce qui arriva en effet, et il se rendait chaque jour, sans être inquiété , à la caverne où ces gentilshommes étaient cachés.

Un jour, des dames de leurs amies , désirant les voir, demandèrent à cet homme , nommé Jamie Forbes, de les mener au lieu de leur retraite. Celui-ci, voyant qu'elles venaient du château, et jugeant, d'après leur air, qu'elles ne pouvaient avoir de mauvaises intentions , se mit à marcher devant elles pour leur servir de guide. Elles étaient prêtes d'atteindre le but de leur course , lorsque l'une d'elles, pour le récompenser de sa peine, voulut lui donner cinq schellings.

 la vue de cet argent, Jamie s'arrôtant, et, croisant ses mains derrière le dos, sembla avoir perdu le souvenir de ce qui venait de se passer : « 11 ne savait pas ,

disait-il , ce qu*on lui demandait ; il n*avait pas vu ces gentilshommes et ignorait tout ce qui les concernait. » Et, tournant le dos tout à coup, il se mit à fuir dans une direction opposée à celle qu'il levait prise d*abord.

Quand on le questionna, plus tard, sur cette fuite précipitée , il répondit que, quand il avait vu ces dames lui offrir une aussi forte somme (cinq schellings étaient alors une forte somme^ c'était la valeur de deux moutons dans les Highlands), il s'était méfié do leurs intentions et avait pensé que leurs beaux habits et leurs belles paroles n'étaient que pour mieux surprendre les gentilshommes.

Le prétendant et son ûls , par les entreprises qu ils tentèrent, se montrèrent dignes d'être l'objet de dévouements pareils. L'une des tentatives les plus audacieuses et les moins connues, toutefois, auxquelles s'aventura ce dernier, est la visite qu'il fit à Londres môme, et sa reconnaissance minutieuse de la Tour de Londres.

« Lorsque le feu roi de Suède était à Londres, dit Dutens, il eut une longue conversation avec le prétendant, le !«'' décembre 1783, dans laquelle celui-ci dit que, dans le mois de septembre 1750, il avait été à Londres avec le colonel Brett.

» Le premier endroit où il débarqua fut à la Tour de Londres ; il en examina l'extérieur, et trouva qu'il était très-facile de faire sauter la porte avec un pétard. H fut ensuite en un logement à Pall-Mall, où le soir même se trouvèrent plus de cinquante de ses partisants, entre lesquels il nomma le duc de B...t et le lord \V...d, et il assura le roi que, s'il avait vu jour à rassembler seulement quatre mille hommes, il se serait mis à leur tête. 11 resta à Londres quinze jours, sans que le gouvernement parût le savoir. Le roi de Suède répéta le jour même

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cette conversation au chevalier Mann, de qui je la tiens. Le chevalier Hocker, Anglais , m'a dit qu'il était de ce voyage, que le gouvernement en était instruit, et se contenta de l'observer. »

Napoléon, qui, dans toute sa vie guerrière, fut un homme de mouvement , de coups de main et de coups d'audace, expliquait ainsi , devant Arnault , qui a depuis reproduit celte conversation dans ses Souvenirs d'un sexagénaire, tout son système, avec preuves à l'appui; restait le moyen de s*en servir, et c'est un secret qu'il a emporté avec lui.

« A peu d'exceptions près , disail-iï , c'est à la plus forte armée que la victoire est assurée. L'art de la guerre consiste donc à se trouver en nombre supérieur sur le point où l'on veut combattre.

» Votre armée est-elle moins nombreuse que celle de l'ennemi, ne laissez pas à l'ennemi le temps de réunir ses forces ; surprenez-le dans ses mouvements, et, vous portant avec rapidité sur le môme corps que vous aurez eu l'art d'isoler, combinez vos manœuvres de manière à , pouvoir opposer dans toutes les rencontres votre armée entière à des divisions d'armée ; c'est ainsi qu'avec une armée moitié moins forte que celle de l'ennemi, vous serez toujours plus fort que lui sur le champ de bataille ; c'est ainsi que j'ai successivement anéanti les armées de Beaulieu, de Wurmser, d'Alvinzi cl du prince Ciiarlcs.

» 11 ne faut pas hésiter non plus , ajoutait-il, à faire des sacrifices exigés par la circonstance. Les avantages qui résultent de la victoire vous en indemniseront largement. C'est à un sacrifice de ce genre que j'ai dû la victoire qui couronna la bataille de Castiglione.

» A la nouvelle de la marche' de Wurmser, je n'hé-

i52 CURIOSITÉS HISTORIQUES.

sitaipas à lever le siège de Mantoue pour pouvoir opérer contre lui avec toutes mes forces. Il fallait pour cela abandonner toute rartillerie , cerrt quarante pièces de canon. Quand je déclarai cette intention aux. généraux de division , ils ne pouvaient s*y résigner. Berthier en pleurait : — Partons , nous aurons biealôt repris ce qui est ici et ce qui est là-bas , lui dis-je, en montrant la ville. — Me suis-je trompé?

• 11 est des cas suprêmes, poursuivait-il, où la présence d'esprit peut seule vous tirer d'affaire. A Lonato, si j'en avais manqué, j'étais pris au milieu d'une victoire.

» Une colonne égarée avait investi la place ; le général autrichien nous sommait de nous rendre. Devinant, par suite de la connaissance que j'avais des mouvements des différents corps, que cette colonne n'était pas soutenue : — C'est à votre général lui-même de se rendre , dis-jc au parlementaire, à qui je fais débander les yeux ; auraitil la présomption d'espérer prendre le général en chef de l'armée française? C'est lui qui est mon prisonnier. Si dans huit minutes il n'a pas posé les armes, je ne fais grâce à personne. — Quatre mille hommes se rendent ù douze cents.

» Il y a dans toutes les affaires un moment qu'il faut savoir saisir, et aussi savoir attendre ; pendant qu' Alvinzi , engagé entre l'Adige et le lac de Garde, manœuvrait pour nous tourner et pour débloquer Mantoue, comme il m'importait de connaître ses projets pour régler mes mouvements, j'attendais qu'il les démasquât , et, en attendant, couché sur un matelas à Vérone, je prenais quelque repos. Cependant Joubert, qui, attaqué par des forces supérieures, se croyait dans une situation des phis critiques.

COUPS DE MAIN, &c. 153

m^envoyait aide de camp sur aide de camp , me pressant de venir juger par moi-môme de sa position, et d'y apporter un prompt remède. Je les laissais dire , et, me retournant sur mon matelas dès qu'ils avaient fini, je me rendormais. On ne concevait rien à cette tranquillité en pareille circonstance ; mais un dernier rapport m'ayant appris que Fennemi, venu au point où je l'attendais, exécutait une manœuvre qui ne laissait plus de doute sur ses intentions : -^ A Rivoli ! dis-je. Toutes mes divisions marchent sur ce point où je me rends moi-môme au milieu de la nuit. La bataille dès lors était gagnée dans ma tête.

» Ajoutez, dit encore Amanlt, à l'intérêt de ces récits , faits tantôt d'un ton grave, tantôt avec un accent animé, l'autorité que leur prétait une figure singulièrement mobile, une physionomie dont la sévérité était souvent tempérée par le sourire le plus gracieux , par un regard où se réfléchissaient les pensées les plus profondes de la plus forte des têtes et les sentiments les plus vifs du cœur le plus passionné ; prêtez-leur enfin le charme d'une voix mélodieuse et toutefois masculine, et vous concevrez la facilité avec laquelle Napoléon conquérait dans la conversation tous ceux qu'il voulait séduire. »

Entre toutes les conspirations audacieuses que nous aurions à vous raconter ici, pour ne pas mentir au titre de ce chapitre , nous en choisirons deux qui semblent • être les types les plus complets de ces sortes d'entreprises ; ce sont la conspiration des poudres et la conspiration Malet; rien n'y manqua en effet, pas même ce qui fit défaut à tant d'autres, un commencement d'exécution et de succès. Les époques si différentes où l'une et l'autre furent tramées, la différence aussi des moyens em-

ployés, ajouteront encore à l'intérêt des faits en y joignant celui du contraste.

Deux hommes, dont Jacques ^', devenu roi d'Angleterre, avait dédaigné les services ou trompé les espérances, Thomas Percy, parent éloigné du comte de Northumberland; Robert Catesby, riche seigneur du comlé de Warwick, tour à tour calviniste et catholique, apostat enfin des deux religions; puis quelques autres hommes de condition moindre et de nature plus passive : Jean Wright, Robert Winter et Guy Fawkes, vieux soldat de fortune qui fut le bras du complot comme Catesby en était Tàme ; en tout, cinq hommes hardis et poussés aux moyens extrêmes par conviction ou par entraînement, formèrent, en 1004, contre la vie du roi d'Angleterre Jacques b% la conspiration la plus épouvantable que l'histoire ait consignée dans ses fastes criminels.

Pour couvrir d'un voile honorable leur projet, dont des haines ou des vengeances personnelles étaient les seuls mobiles réels, et afm aussi de mieux recruter des complices dans les rangs d'un parti persécuté, les cinq conspirateurs donnèrent pour but simulé à leur complot la destruction du culte anglican, qui serait anéanti avec le roi, et le triomphe de la religion catholique, réintégrée sur le trône avec la jeune princesse Elisabeth, fille de Jacques I".

Sur le conseil de Catesby , à qui était venue à la fois l'idée du complot et de ses moyens, les conjurés résolu- • rent de pratiquer une mine sous la salle des séances du parlement. L'explosion devait avoir lieu le jour où le roi viendrait haranguer les membres des deux chambres.

Une maison louée par Percy, tout près de Westminster, et dont la cave s'étendait sous la chambre même des

COUPS DE MAIN, &c. 155

lords, senit au raieux les desseins des conspirateurs. Trentcrsix barils de poudre, achetés en Hollande en divers temps, furent déposés dans la cave et cachés sous des fagols. Guy Fawkes en était le gardien. Tout étant ainsi disposé, Catesby et ses amis «^attendaient plus qiie le jour de la séance d!ouverture, successivement ajournée pendant six moig.

Cependant ils s'affiliaient chaque jour de nouveaux complices parmi les mécontents. De ce nombre fut François Trasham, jeune débauché, beau-frère de lord Mounteagle. Conspirateur novice et moins endurci au crime que Catesby et les autres chefs du complot, Trasham eut bientôt des remords; et, avant le jour de l'exécution, il résolut de sauver au moins son beau-frére. Ce seul mouvement d'humanité fit manquer l'entreprise.

" Voulant avertir son parent sans trahir toutefois ses complices et faire avorter leur projet, Trasham avait fait écrire cette lettre énigmatique à lord Mounteagle : « Si vous aimez la vie, n'assistez pas à l'ouverture du parlement; Dieu et les hommes concourent à punir la perversité du temps : le danger sera passé en aussi peu de temps que vous en mettrez à brûler cette lettre, j»

Cet étrange billet, communiqué par Mounteagle aux membres du conseil du roi, ne fut compris de personne. Jacques le lut même, et, quoiqu'on ait voulu faire honneur à sa sagacité de la découverte de cette mystérieuse énigme, il n'en put saisir le sens après deux heures de méditation.

Les comtes de Salisbury et de Suffolk, ses ministres, furent plus heureux : « Tous deux, dit le comte de Salisbury, nous conçûmes que cette tentative ne pouvait

s^ffectuer qu'au moyen de la poudre à canon, tandis que le roi siégerait dans l'assemblée, ce que le lord chambellan conclut d'autant plus facilement qu'il ; avait une grande cave sous ladite chambre. »

Cette cave fut aussitôt visitée, et l'on y arrêta Fawkes, qui était venu préparer la traînée de poudre et les matières combustibles nécessaires à l'explo^on. Sommé de nommer ses complices, il refusa d'abord avec une rare intrépidité. Mais la crainte des tortures le fit enfin parler, et il révéla toutes les circonstances et le nom des chefs du complot.

Son silence avait cependant laissé à Catesby et à Percy le temps de fuir de Londres et de rassembler dans le comté de Warwick une centaine de cavaliers catholiques à la tête desquels ils vendirent chèrement leur vie quand les troupes du roi vinrent les attaquer.

Ceux qui survécurent furent emmenés à Londres et exécutés. La justice de Jacques fut inexorable en cette circonstance. Parmi les victimes qu'elle frappa, sans que leur participation au crime eût été autrement avérée, se trouvèrent le recteur des jésuites d'Angleterre, Henri Harnet, et le père Gérard, missionnaire jésuite qu'on accusait d'avoir reçu le serment des conjurés, quoique, de l'aveu de Fawkes lui-même, ce religieux n'eût jamais connu leur secret.

Tous les membres de la compagnie de Jésus furent chassés d'Angleterre, malgré les protestations de l'ambassadeur de France, M. Antoine le Fevre de la Boderie, qui avait tout fait pour les justifier dans ses négociations.

Nous allons venir maintenant à la conspiration du général Malet, dont nous donnerons, d'après les documents les plus exacts, ceux mêmes qui sont conservés à la po-

COUPS DE MAIN, &c. i57

lice, npn pas le récit le plus circonstancié, mais le résumé le plus complet.

Adjudant général en 1793, Malet, nommé général de brigade en 1799, servit avec distinction sous Championnet , seconda Masséna dans sa mémorable campagne d'Italie, et fut chargé de plusieurs commandements importants, notamment de celui de Rome. Des démêlés avec les autorités civiles du pays, impossibilité surtout pour le gouvernement papal de le séduire ou de le corrompre, déterminèrent contre lui de sourdes et calomnieuses accusations : on lui reprocha d'avoir, dans le partage d'une saisie importante, favorisé les soldats français au détriment de la milice romaine. Remplacé par le général Miollis , il fut appelé à Paris pour justifier sa conduite devant une commission d'enquête, dont firent partie Régnier et Corvette, tous deux ministres depuis. La commission reconnut à l'unanimité que Malet s'était conduit toujours en homme d'honneur et de probité.

La justification avait été éclatante ; peu de temps après, cependant, Malet, qui avait constamment manifesté des opinions politiques contraires aux vues ambitieuses de Napoléon, et qui s'était lié à Paris, dans les déparlements et à l'armée, avec des hommes énergiques et éminents dont l'opposition 'faisait à cette époque ombrage, fut arrêté par mesure dé sûreté , comme impliqué dans un prétendu complot qu'on désigna alors sous le nom de conspiration sénatoriale. Enfermé successivement à la Force et à Vincennes, il obtint, au bout de trois ans seulement, la permission d'habiter, sous la surveillance de la police, la maison de santé du docteur Dubuisson, çituée près de la barrière du Trône, et où déjà se trouvaient détenus MM. de Polignac, dont le nom se trouve

fatalement mêlé à toutes les entreprises conspiratrices qui agiteront les quinze années de la période impériale et consulaire.

C'est là que, profitant de l'absence de Napoléon, tout entier alors aux opérations de la campagne de Russie, et qu'assuré du concours de la société patriotique des Philadelphes, qui comptait des affiliés dans tous les grades et dans tous les corps de l'armée ' , il résolut de mettre a exécution un projet qu'il avait conçu dès longtemps et dont la hardiesse, sans exemple dans les annales des nations, demeure encore aujourd'hui un problème, ainsi que le demi-succès que son énergie lui fit obtenir.

La femme du général IVIalet et M'^*' Boulais, son amie, que son activité, son esprit et ses grâces rendaient digne d'une si délicate commission, furent chargées par lui et par MM. de Polignac de préparer les esprits aux changements qu'il allait tenter d'opérer, et de réunir à leur projet le plus grand nombre possible de patriotes et de royalistes.

Républicain par conviction et par système, Malet n'avait consenti à cette agrégation et au rappel possible des Bourbons, qu'autant que le roi se soumettrait à la constitution de 1791.

L'abbé Lafon, qui partageait avec M*, de Puyvert les opinions et la captivité des frères Polignac, et le jeune Râteau, caporal de la garde de Paris*, employé chez le

* On peut lire sur cette société les récits épiques de Nodier, dans son Histoire des conspirations de l'armée. Oudet, qui en était le clicf, et dont Nodier fait un AchiUe, fut tué à Wagrain.

3 C'est lui qui est si comiquement mis en scène dans les Soirées de Neuilly, où le jugement de toute cette affaire est, comme on sait, développé avec beaucoup de talent sous une forme dialoguée.

COUPS DE MAhN, &c. 159

inéiiecin Dubuisson, se chargèrent, le premier, de la rédaction des pièces officielles dont le journal fournissait ridée et le texte, le second, de leur transcription. - Malet, qui semblait dès lors prévoir avec une rare sagacité les terribles résultats/ de la campagne de 1812, admet comme base préliminaire de toutes ses combinaisons la nouvelle de la mort de l'empereur arrivant inopinément.

Toutes les pièces nécessaires à son plan étant disposées, il sort secrètement à onze heures du soir, le 3â octobre 1812, de la maison de santé, par la petite porte du jardin, et, suivi seulement du caporal Râteau, il se rend rue Saint-Gilles, dans le logement d'un prêtre espagnol où se trouvaient préparées des armes et où l'on avait apporté deux uniformes, l'un de lieutenant général pour lui, l'autre d'aide de camp pour le caporal Râteau.

Tous deux s'habillent alors à la hâte, montent à cheval et se dirigent vers le quartier du 2* régiment de la garde de Paris, que commande le colonel Rabbe. Le factionnaire les reçoit par un Qui vire .^Râteau répond : Ronde d'officier supérieur. Et, sans donner le temps au factionnaire d'avertir le poste de venir à Tordre, il s'avance rapidement vers lui, et lui dit que le général commandant veut parler à son colonel. Le sergent du poste s'empresse d'ouvrir : Malet et son aide de camp mettent pied à terre, se font indiquer le logement du colonel, et y pénètrent en même temps que celui qui allait les annoncer.

Réveillé en sursaut, le colonel Rabbe reste tout étonné de voir â cette heure, devant son lit, un officier général en grand uniforme. Malet augmente sa surprise en lui disant d'un accent rapide : « Napoléon est mort; la non-

160 CURIOaTÉS HISTORIQUES.

-velie en est arrivée depuis quelques heures; le sénat s*est assemblé et a déclaré sa famille déchue du trône; un gouvernement provisoire est nommé : Moreau, Carnet, Âugereau, Bigonet, Florent-Guyot, Trochot, Destuit Tracy, Jacquemont, Lambrecbts, Mathieu Montmorency, Alexis de Noailles, l'amiral Truguet, Volney et Garât, le -composent; j*en fais partie, etje suis investi du commandement de Paris. » Il ajoute que les instructions qu'il -montre le chargent de pourvoir à la sûreté de la capitale et de prévenir les désordres auxquels ces nouvelles pourraient donner lieu lorsqu'elles vont être rendues publiques; il lui annonce enfin que c'est vers son régiment que ses instnictions l'ont dirigé d'abord, qu'il doit lui faire prendre les armes sans bruit et marcher â sa tête pour remplir les dispositions prescrites par le nouveau gouvernement et prendre les mesures nécessaires.

« Jeté de surprise en surprise, dit un des meilleurs historiens de cette affaire, dont nous suivons la narration, le colonel doute encore s'il est éveillé et doit ajouter foi à ces nouvelles extraordinaires. Malet, sans lui donner le temps de se reconnaître, lui remet un paquet qui le concerne et contient, outre la proclamation du sénat et le sénatus-consulte organique, une copie de la. nomination de Malet, et l'ordre de mettre sa- troupe sous les armes. Le colonel ouvre le paquet, et en a commencé Ja lecture à peine, lorsque Malet lui en remet un second qui renferme sa nomination au grade de général de brigade, et le titre d'une dotation de dix mille livres de revenu.

» Tant d'assauts répétés, portés à la conscience de Rabbe, ne lui laissèrent pas le temps de la réflexion. Pouvait-il, en eifet, $*imaginer que tout ce qu'il enten-

COUPS DE MALN, &(î. 161

dait, tout ce qu'il voyait, ce qu*il lisait de ses yeux mêmes, n'était qu'une déception et un mensonge? Il fait prendre les armes à son régiment et se met à la disposition du général Malet, qui se dirige aussitôt sur le quartier de la lO cohorte des gardes nationales actives, oi^, par les mêmes moyens, il obtient }e même résultat, d'autant plus aisément que déjà un régiment marche sous ses or dres. [| commence alors ses opérations, forme des détachements qu'il dirige sur le Trésor, sur la Banque, la poste aux lettres et l'hôtel de ville, tandis que lui-même, sans perdre un instant, se porte à la prison de la Force, d'où il tire les deux généraux Lahorie et Guidai, et le Corse Boccheiampe, qui depuis plusieurs années y languissaient, remettant à chacun des deux premiers un paquet cacheté qui leur annonce le nouvel ordre de choses et contient les nominations de Lahorie à la place de préfet de police, et de Guidai au ministère de la police générale. Grand fut assurément l'étonnement de ces deux généraux, arrachés au sommeil par une troupe qui les saluait de leurs nouveaux titres; mais Malet, sans hé sitation, sans paroles, met des troupes à leurs ordres, et leur commande de s'emparer de ceux qu'ils vont remplacer, pour ies faire conduire aussitôt dans les cabanons d'où il les arrache. »

Malet se rendit de là directement à la place Vendôme, ayant avec lui cent cinquante hommes. Tandis que d'un côté l'on s'empare sans bruit du duc de Rovigo et du baron Pasquier, qui se laissent conduire penauds dans les cachots ' , il monte rapidement, lui Malet, au cabinet

* Le duc de Rovigo, ministre de la police générale, fut arrêté dans 8on lit et conduit sans résistance à la Force, ainsi que Desmarets, le chef principal et T&me de son ministère. Ar-

du comte Hulin, qui commandait la première division militaire.

U lui notifie verbalement, car il ne lui avait pas réservé riionneur des communications officielles, le changement survenu dans l'État, et lui annonce qu'il a ordre de le remplacer dans son commandement et de le faire garder à vue.

Le général Hulin manifeste de l'incrédulité et demande a voir les ordres. « Les voici, » répond Malet; et, tirant de sa poche nn pistolet, il le lui décharge à bout portant au visage ^

Là se termina son triomphe. L'adjudant de place Lahorde, chef de la police militaire, était parvenu a s'échapper des mains de ceux qui l'avaient arrêté sur ses ordres. Tandis que Malet explique ses plans à l'adjudantcommandant Doucct, chef de l'état-major, il entre sans être aperçu, se précipite sur lui, le renverse, le livre aux gendarmes qu'il appelle, descend sur la place, harangue la troupe, lui déclare qu'on l'a induite en erreur, que l'empereur vit, que le général qu'elle a suivi n'est qu'un prisonnier d'État qu'il vient de saisir, et que va frapper le supplice .réservé au crime. Le soldat s'émeut à sa voix^ hésite et bientôt se décide. Tout à l'heure il s'associait a la fortune du conspirateur, il eût bouleversé Paris à sa voix ; mais Lahofde a blessé son amour-propre ; il ne veut

rôté de môme au milieu de son sommeil, le baron Pasquicr parvint à s'évader, et trouva un asile chez un apothicaire do la rue de Jérusalem, nommé Sélans; quant au comte Frochot, préret de la Seine, il avait couché à sa campagne, et n'apprit la nouvelle que par un billet qui lui fut remis sur la route. On y lisait au crayon : Fuit imperator.

* II eut la mâchoire inférieure fracassée, mais n'en mourut pas.

COUPS DE MAIN, &c. 463

pas avoir été dupe, et le général qu'il vient de suivre et qiril exaltait, il le saisit, par un revirement rapide, il Faccuse, le nnenace, et le traîne avec un mouvement de fureur au ministère de la police, et de là à la prison de l'Abbaye.

Ainsi avorta cette entreprise, conçue si habilement dans le silence, conduite avec tant de vigueur et d'habileté, et qui mit un moment le gouvernement impérial a deux doigts de sa perte.

A dix heures du malin, la proclamation suivante apprit aux habitants de Paris le danger qu'avait couru dans cette mémorable nuit l'empire :

« Trois ex-généraux, Malet, Lahorie et Guidai, ont trompé quelques gardes nationaux etlesont dirigés contre le ministère de la police générale, le préfet de police et le commandant de Paris. Ils ont exercé des violences contre eux. Ils répandaient faussement le bruit de la mort de l'empereur.

j» Ces ex-généraux sont arrêtés, et il va en ôtre fait justice.

» Le calme le plus absolu régne dans Paris. 11 n'a été troublé que' dans les trois hôtels où les biigands se sont portés. »

Le ministre de la police (générale,

Duc DE HOVIGO.

Le gouvernement impérial avait été mis eu défaut et en péril, il en montra plus d'empressement à punir, plus d'orgueil à se montrer impitoyable. Trois cents personnes furent arrêtées : du nombre lurent M"»* Malet, M"*» Boulais, maîtresse de pension, le général Lamotte, l'ocu-

liste Guilié, tous les amis du général Malet, et ceux dont les noms s'étaient trouvés inscrits sur ses papiers, même sans intention et sans cause.

Un conseil de guerre nommé aussitôt, et composé du comte Dejean, premier inspecteur du génie, président; du général Deriot, commandant les dépôts de la garde impériale; du général Henry, major de 4a gendarmerie d*élite; des colonels Geneval et Moncey, du major Thibault, juges, cl du capitaine Delon, rapporteur, procéda immédiatement au jugement. Les accusés, au nombre de vingt-quatre, étaient : Malet, général de brigade, commandeur de la Légion d'honneur; les généraux Lahorie et Guidai ; Soulier, commandant la 10^ cohorte des gardes nationales; Gomont, sous-lieutenant de ce corps; Piquerel, adjudant-major; Fessard, lieutenant; Lefévre, sous-lieutenant; Steenhouver, capitaine; Régnier, lieutenant; Lebis, Ueutenant, tous de la iO^' cohorte; Boccheiampe, prisonnier d'État; Limozin, adjudant-sousofficier au régiment d'infanterie de la garde de Paris; Godard, capitaine au même corps; Beaumont, lieutenant; Julien, sergent-major; Borderieux, capitaine; Caron, adjudant sous-officier ; KouiT, capitaine, et Rabbe, colonel au même régiment ; Provost, lieutenant ie la i 0* cohorte ; Viallevielhe, adjudant-sous-officier de la garde de Paris; Caumette, sergent-major, trfew, et Râteau, caporal, idem.

Malet montra un sang-froid imperturbable durant les courts débats du procès ; il s'appliqua à justitier le colonel Soulier, et fit de généreux efforts pour sauver tous SCS coaccusés. — Quels sont vos complices? lui demanda le président Dejean. — La France entière, répondit-il , et vous-même, si j'avais réussi. — Qu'avez-vous à dire

COUPS DE MAIiN, <kc. i65

pour votre défense? — Rien. Un homme qui s'est constitué le défenseur des droits de son pays n'a pas besoin de défense; il triomphe ou meurt!

Lahorie présenta quelques considérations basées surtout sur son ignorance des projets de Malet. M"" Caubert, chargé de la défense de quelques-uns des accusés, plaida dans le même sens, et termina son improvisation en ces termes : « Que résultera-t-il de celte affaire? La punition de quelques-uns des coupables sans doute, mais Findulgence pour des gens qui n'ont été qu'imprudents; il en résultera, pour Fempereur, que celle conspiration, la plus grande folie qu'on ait pu imaginer, servira à manifester de plus en plus l'amour que lui ont témoigné tous ses sujets et tous les braves militaires. »

La commission se retira alors dans la chambre de ses déUbérations, et à quatre heures du matin elle prononça le jugement qui condamnait : !<" à Tunanimilé, le nommé Malet (Claude-François), ex-général de brigade, en réparation du crime contre la sûreté intérieure de l'Étal, pour un attentat dont le but était de détruire le gouvernement et l'ordre de successibilité au trône, et d'inviter les citoyens à s'armer, à la peine de mort et à la confiscation de ses biens; 2® à l'unanimité, les nommés Farineau, Lahorie et Guidai, Soulier, Steenhouver, Borderieux, Piquerel, Lepars, Régnier, Beaumont et Bateau, en réparation du crime de complicité, à la peine de mort; 3^ h la majorité de six voix contre une, le nommé Rabbe, en réparation du crime de complicité, à la peine de mort; 4^ à la majorité de cinq voix contre deux, le nommé Boccheiampe, à la même peine.

La commission acquitte et décharge : i l'unanimité, les sieurs Gomont, Lebis, Provost, Godard, Viallevielhe,

Caron, Limoztn, Caumette et Julien; à la majorité suffisante de cinq voix contre quatre, le sieur Routf, accusé (le complicité. Ordonne que le jugement sera imprioié à deux mille exemplaires, lu aux condamnés et exécuté dans les vingt-quatre heures.

Ramenés dans l'intérieur de la salle, les condamnés entendirent avec fermeté la lecture de leur jugement; Rabbe et Lahorie donnèrent seuls des marques d'un désespoir violent , en refusant toutefois de racheter leur vie au prix de révélations auxquelles aucun ne voulut consentir.

L'instanl fatal arriva bientôt; Malet et les quatorze autres condamnés sortirent en fiacre de la prison de l'Abbaye pour être conduits à la plaine de Grenelle, lieu désigné pour l'exécution. Déjà le funèbre cortège allait atteindre l'esplanade du Charap-de-Mars, et avait dépassé l'hôtel du ministère de la guerre, lorsqu*une estafette arriva à toute bride portant l'ordre de surseoir à l'exécution du colonel Rabbe, que Malet vit avec une vive effusion de joie échapper ainsi miraculeusement à la mort * .

Arrivés a la plaine de Grenelle, où un immense concours s'était réuni, tous furent placés en face d'un peloton de vétérans de la garde de Paris ; ils commandèrent le feu d'une, voix tranquille, et moururent sans ostentation, sans faiblesse, en soldats, en amis de la liberté.

Ainsi périt Malet, dans sa cinquante-huitième année. A un mois de là, Napoléon apprenait à la fois, au milieu

* Le colonel Rabbe avait été l'un des juges du duc d'Enghien ; c|cst alors ce qui lui valut la vie. Bientôt la déchéance de Tempereur lui fit rendre la liberté.

COUPS DE MAIN, &c. 167

des désastres de son armée, la conspiration qui avait menacé son trône et le supplice de ses auteurs. L'histoire a enregistré les paroles sévères qu'il adressait, après son retour précipité, aux hauts dignitaires de l'État, à la magistrature, au sénat, qui tous s'étaient montrés si peu courageux dans cette importante circonstance : « Des soldats timides et lâches perdent l'indépendance des nations, disait-il ; mais des magistrats pusillanimes détruisent l'empire des lois, les droits du trône et l'ordre social lui-môme. » Ces quelques paroles, parmi mille autres, attesteraient au besoin que Napoléon ne jugeait pas la tentative hardie de IVÏalet comme la rêverie d'un cerveau hfûlé. La postérité jugera comme lui, peut-être, l'auteur de cette révolution de quelques heures, et dira que si Malet fut coupable , son crime eut du moins sa source dans l'exaltation de la plus sublime des vertus, l'amour de la liberté.

Nous ne pouvons mieux faire que d'ajouter ici le récit d'une, entreprise peu connue et qui exigeait de la part de celui qui en fut chargé, et qui faillit la mener à bien, une volonté et une adresse singulières.

Cet homme s'appelait Monge. Ancien lieutenant-colonel de la garde impériale, il avait suivi Napoléon à l'île d'Elbe, et il fut l'un des plus ardents à le semr quand vint le moment de retourner en France. Napoléon le savait entreprenant et plein de courage ; il lui mit donc en main la mission la plus difficile et la plus périlleuse qu'il y eût alors à remplir pour son service.

« Il s'agissait, lisons-nous dans la Biographie des contemporaiîis de Rabbe, de se rendre à Vienne dans le plus grand secret, d'enlever Marie-Louise et le roi de Rome, et de les amener en France.

iG8 CURIOSITÉS HISTORIQUES.

» La lettre de créance que Napoléon avait donnée à Monge pour remplir un tel message et le faire reconnattre consistait en ces mots : « Ayez toute confiance en » ce brave homme, il a la mienne; livrez-vous à lui, et » suivez-le. N. »

» Monge parlait allemand. Il partit pour Vienne, où il arriva après mille dangers, à l'aide de déguisements, obligé souvent de traverser de nombreux corps d'armée, sans parler des soins qu'il fallait prendre pour conserver l'ordre qui devait attester sa mission. Enfin, il était sur le point de mettre ù exécution son entreprise, lorsque la police autrichienne en fut informée, et redoubla de surveillance. ^

» 11 fallut abandonner la partie et fuir.

» Monge sut échapper à toutes les recherches , et repassa en France quelque temps avant la bataille de Warteloo, où il combattit glorieusement. Resté depuis sans service et privé de toute ressource, cet intrépide officier tomba dans la misère et se vit réduit à travailler en journée : il pilait au mortier pour gagner sa vie. Mais dans la plus cruelle adversité, Monge a su conserver jusqu'à la fin de sa carrière une constante résignation au malheur et le courage d'une âme forte.

» Il est mort à Paris , à l'hôpital Saint-Louis , en juillet 1829, a la suite d'une longue maladie et dans un état de cécité. »

L'enlèvement du roi de Pologne Stanislas-Auguste, du milieu même de Varsovie, sa capitale, est l'un des coups les plus hardis que des conspirateurs aient pu, non-seulement exécuter , mais même imaginer. Or celui-ci fut Tibn-seulement imaginé et exécuté, mais peu s'en fallut qu'il ne réussît complètement. On sait qu'il eut pour axi-#

COUPS DE MAIN, àc. 160

teurs les confédérés polonais, qui avaient toujours considéré T'ancien amant de Catherine comme un roi illégalement élu, et qui voyaient en lui Tauteur de tous leurs maux, Tinstrument du despotisme que la Russie voulait étendre sur la Pologne * .

Un noble Polonais, nommé Pulaski, fut celui qui conçut le projet. 11 choisit, pour le mettre à exécution, environ quarante conjurés que commandaient trois chefs : Lukauski, Strawenski et Kosinski; tous trois avaient été gagnés par Pulaski, et ils n'étaient partis de Czetschokow, dans la grande Pologne,, qu'après lui avoir juré par le plus solennel serment de lui livrer le roi vivant ou mort.

Un mois après, le 2 novembre, ils entraient dans Varsovie saffis être découverts, sans même être soupçonnés, grâce au stratagème suivant : ils avaient pris Thabit de ces paysans qui viennent acheter du fourrage, et, aOn d'éviter plus sûrement d'être reconnus, ils avaient caché leurs selles, leurs armes et leurs habillements sous les bottes de foin dont leurs chariots étaient chargés. '

Tous ne pénétrèrent pas au cœur delà ville, quelquesuns restèrent aux portes; les autres, quand la nuit du lendemain fut arrivée, se réunirent dans la rue des CajHicins , lieu du rendez-vous , car c'est de ce côté qu'ils comptaient que passerait le roi , retournant à son palais vers l'heure accoutumée.

En effet, vers neuf ou dix heures, quittant la demeure de son oncle le prince Czartoriski, grand* maître de Litfauanie, auquel il était allé rendre visite, il entra dans cette rue des Capucins. Son escorte, se composait de

« Nous suivons le récit donné par Coxe, dans son Voyage en Pologne, en Danemark, en Suède et en Russie.

quinze ou seize personnes au moins, et il avait un aide de camp dans son carrosse.

Aussiuyt l'escorte et la voiture furent entourées, le cocher sommé d^arrt^ter, et, sans attendre qu'il eût obéi, une grêle de balles vint cribler le carrosse. Une d'elles renversa un heiduque qui s'était mis devant la portière pour défendre le roi. L'escorte s'était déjà dispersée, l'aide de camp lui-même avait abandonné le carrosse et le roi restait seul. La nuit était des plus obscures ; il tâcha d'en profiter pour fuir. Il était déjà descendu de la voiture, quand il se sentit pris par les cheveux : « Nous te tenons maintenant; ton heure est venue! » s'écria en polonais celui qui venait de le saisir; et aussitôt un coup de pistolet l'effleura de si prés qu'il dit plus tard avoir senti la chaleur de la flamme. Il reçut en même temps sur la tête un coup de sabre, qui pénétra jusqu'au crâne. Les assassins, cependant, étaient remontés à cheval, deux des plus vigoureux l'enlevèrent par le collet, et le traînèrent ainsi au milieu de leurs chevaux lancés au grand galop, environ l'espace de cinq cents pas, dans les rues de Varsovie.

L'alarme était au palais et dans la ville; on avait couru sur le lieu où s'était faite la terrible rencontre, et ^l'on n'y avait trouvé que le chapeau du roi tout ensanglanté ; on le croyait tué, et le désordre, la peur, s'en augmentant, les assassins en profitèrent.

Le roi était haletant, brisé de la course qu'on venait (le lui faire faire entre ces deux enragés au galop; il était im))ossibie qu'il suivit à pied. On le mit à cheval. La fuilc des assassins n'en devint que plus rapide. Arrivés à la porte de la ville, ils la trouvèrent fermée; le seul moyen d'échapper était de franchir le fossé; ils n'hési-

COUPS DE MAIN, etc. 171

tèrent pas; le roi dut faire comme eux, et lancer son cheval. Il tomba au milieu du fossé, et il fallut recommencer. Cette seconde fois, h pauvre bête tomba encore et se cassa la jambe. Le roi fut retiré tout couvert de boue, remis sur un autre cheval, et cette fuite effrayante continua.

Avant de reprendre leur course, les assassins, cependant , s'étaient mis à dépouiller le roi , et Lukauski lui avait arraché le ruban de son aigle noir, avec la croix de diamant qui y était attachée : on ne lui avait laissé que son mouchoir, sur sa prière, et ses tablettes, qu'on n'avait pas trouvées. Le vol commis, la plupart des assassins s'étaient dispersés pour aller sans doute avertir les chefs d'annoncer l'arrivée du roi. Il n'en restait que sept auprès de Stanislas-Auguste. Kosski les commandait. La nuit était de plus en plus sombre, et ils ne surent bientôt plus où ils étaient; leurs chevaux tombaient de fatigue et refusaient de marcher. Les huit assassins mirent pied à terre, et obligèrent le roi d'en faire autant, quoiqu'il n'eût plus qu'un soulier, l'autre étant resté dans la boue.

« Après avoir continué à errer à travers champs , dit Coxe, sans suivre aucune route certaine et sans gagner quelque endroit éloigné de Varsovie, ils firent remonter le roi à cheval, deux d'entre eux le tenant de chaque côté par la main, et le troisième conduisant son cheval par la bride, lis marchèrent ainsi jusqu'«T ce que le roi, s'étant aperçu qu'ils avaient pris la route conduisant à un village appelé Burakow, les avertit de n'y pas entrer, parce qu'il y avait dans cette place quelques Russes qui pourraient probablement essayer de le délivrer *. Le roi,

* Cet avis que le roi donna à ses assassins, dit Coxe, peut paraître d'abord extraordinaire et inconcevable; mais il f.*t

se trouvant cependant hors d*état d'accompagner les assassins dans la posture pénible qu'ils le forçaient de prendre sur sa selle, les pria, puisqulls étaient décidés à lobliger de marcher, de lui donner au moins un autre cheval et une botte ^ ; ils acquiescèrent à cette demande, et continuérenrleur route à travers des terres impraticables, sans chemin tracé et sans savoir encore où ils étaient ; ils se trouvèrent enfin dans le bois de Bielany, éloigné seulement d'une lieue de Varsovie. Depuis le moment où ils avaient passé le fossé, ils avaient demandé bien des fois à-Kosinski, leur chef, s'il n'était pas temps de mettre le roi à mort, et ils réitérèrent cette demande en proportion des obstacles et des difficultés qu'ils rencontrèrent.

» Cependant la confusion et la consternation augmen-

réeUement dicté par la plus grande adresse et par une pru* dcnce consommée. Le roi craignait avec raison qu*à la vue de la garde russe les assassins ne le tuassent sur-le-champ et ne prissent la fuite ; au lieu qu'en les avertissant du danger anquel ils s'exposaient, il gagnait en quelque sorte leur confiance. En effet, ce procédé du roi parut les adoucir un peu, et leur fit croire qu'il ne cherchait point à leur échapper.

* Le roi, dans son discours à la diète, intercéda vivement pour Kosinski, ou Jean Kusma, à qui il déclara lui-môme avec reconnaissance qu'il avait de grandes obligations : « Lorsque j'étais entre les mains des assassins, je les entendis demander plusieurs fois à Jean Kusma s'ils ne me tueraient pas ; mais il les en empùcha toujours. Il fut le premier à les engager à me traiter avec plus de douceur, et les força de méprendre quel- <iUOs services qui m'étaient extrêmement nécessaires, notamment de me donner un clutpeau et une botte, qui étaient alors pour moi des présents bien importants <, car l'air froid me faisait sentir plus vivement la blessure de ma tête , et mon pied, couvert de bouc, me faisait souffrir des tourments horribles qui attatcnt à chaque instant en augmentant. »

COUPS DE MAIN, &c. 173

talent à Varsovie. Les gardes craignaient; en poursuivant les conspirateurs, que ceux-ci, de peur d'être arrêtés, ne se portassent à massacrer le roi dans Tobscurité. D'un autre côté, en ne les poursuivant pas, on pouvait leur donner le temps de parvenir, avec leur proie, dans un endroit où il ne serait plus possible de secourir le monarque. Plusieurs membres de la première noblesse montèrent en6n à cheval, et, en suivant les traces des assassins, ils arrivèrent à Tendroit où le roi avait traversé le fossé ; ils y trouvèrent sa pelisse, qu'il avait perdue dans la précipitation avec laquelle il avait été enlevé; elle était ensanglantée et percée des trous faits par les balles ou les sabres. Ce vêtement leur persuada que le roi n'existait plu^s.

» Le roi était encore entre les mains des sept assassins restants, qui avançaient avec lui dans le bois de Bielany, quand ils furent effrayés soudain en entendant une patrouille ou un détachement russe; ayant sur-lechamp tenu conseil, quatre d'entre eux disparurent, laissant le roi avec les trois autres, qui le forcèrent d'avan- . cer; un quart d'heure après seulement, une seconde garde russe les intimida de nouveau. Deux des assassins s'enfuirent alors, et le roi resta seul avec Kosinski, leur chef, qui était à pied comme lui. Le roi, épuisé par toutes les fatigues qu'il avait souffertes, pria son conducteur de s'arrêter et de le laisser prendre un instant de repos. Kosinski refusa de lui accorder cette grâce, et le menaça avec son sabre nu. Il lui dit en même temps qu'il trouverait une voiture hors du bois. lis continuèrent leur marche jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés à la porte du couvent de Bielany. Kosinski parut alors tellement pensif et tellement agité par ses réflexions, que le roi s'aperçut

174 CIRIOSITÉS HISTORIQUES.

de son désordre, et qu'ayant remarqué quil s'égarait sans connaître son chemin, il lui dit : — Je vois que vous ne savez *pas où aller; laissez-moi entrer dans le couvent de Bielany, et pounoir à votre propre sûreté. — Non, répondit Kosinski, j'ai j«rc.

» Ils continuèrent à marcher jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés à Mariemont, petit palais appartenant à la maison de Saxe, qui n'est guère qu'à une demi-lieue de Varsovie. Kosinski montra ici quelque satisfaction en voyant où il était, et le roi lui ayant encore demandé un instant de repos, il y consentit enfin ; ils se reposèrent ensemble sur la terre, et le roi employa ces moments à s'efforcer d'adoucir son conducteur et à l'engager à favoriser ou à permettre son évasion; il lui représenta l'atrocité de l'action qu'il avait commise en entreprenant de tuer son souverain, et l'invalidité d'un serment fait pour commettre un crime si odieux. Kosinski prêta attention à ce discours, et commença à laisser voir quelques marques de remords : — Mais, dit-il, si, consentant à vous sauver la vie, je vous reconduis à Varsovie, quelle en sera la suite ? Je serai arrêté et mis à mort.

» Cette réflexion le plongea dans une nouvelle incertitude et dans un nouvel embarras. — Je vous donne ma parole, lui dit le roi, qu'il ne vous sera fait aucun mal; mais, si vous doutez de l'exécution de ma promesse, échappez- vous pendant qu'il en est temps encore; je peux trouver mon chemin vers quelque endroit de sûreté, et j'indiquerai certainement à ceux qui vous poursuivront une route contraire à celle que vous aurez choisie. Kosinski ne put résister plus longtemps. Se jetant aux pieds du roi, il implora son pardon pour son crime, et jura de le protéger contre tout ennemi, en disant qu'il se liait

COUPS DE MAIN, &c. 175

totalement à sa générosité. Le roi lui réitéra sa promesse quil serait en sûreté; jugeant néanmoins qu'il serait prudent de gagner sans délai quelque asile, et se rappelant qu il y avait un moulin assez éloigné de là, il y dirigea sur-le-champ ses pas. Kosinski frappa, mais en vain : on ne fit pas de réponse ; il cassa alors une vitre dans la fenêtre, et demanda^ quon voulût bien donner un asile à un gentilhomme qni avait été dépouillé par des voleurs. Le meunier, croyant que c'étaient des bandits, refusa d'ouvrir, et il persista, pendant plus d'une demi-heure, dans son refus. Â la fin, le roi s'approcha, et, parlant à travers le caiTeau de vitre cassé, il s'efforça de persuader au meunier de les recevoir chez lui. — Si nous étions des voleurs, lui dit-il, il nous aurait été bien aisé d'enfoncer toute la fenêtre au lieu de n'enfoncer qu'un carreau. Ce raisonnement convainquit le meunier ; il ouvrit enfin la porte, et reçut le roi. Celuici écrivit sur-le-cbarap, en français, au général Coccei, colonel de ses gardes à pied, le billet suivant :

« Par une espèce de miracle, j'échappe au fer des » assassins; je suis au petit moulin de Mariemont. Venez » au plus tôt me tirer d'ici. Je suis blessé, mais pas fort. » » Il fut très-difficile au roi de décider qui que ce fût à porter ce billet à Varsovie, parce que les gens du moulin, persuadés que ce gentilhomme venait d'être dépouillé par les voleurs, craignaient de tomber dans la troupe. Kosinski offrit alors au roi de lui rendre ce qu'il lui avait pris; mais ce prince lui laissa tout, à l'exception du ruban bleu de l'Aigle-Blanc.

» Quand le messager arriva .avec le billet, l'étonncrnent et la joie, des habitants.de Varsovie forent incroyables. Coecei courut sur-le-cbamp au moulin, suivi

d'un détachement de gardes; il trouva, à la porte, Kosinski ayant le sabre nu, qui le laissa entrer aussitôt qu'il le reconnut. Le roi, plongé dans un sommeil profond, était couché par terre, sur le manteau du meunier. Coccei se jeta à Tinstant à ses pieds, en l'appelant son souverain et en lui prenant la main. Il n'est pas aisé de peindre ou de décrire l'étonnement du meunier et de sa ianiille, qui imitèrent sur-le-champ l'exemple de Coccei en se jetant eux-mêmes aux pieds du roi. Ce prince retourna à Varsovie dans le carrosse du général Coccei, et arriva dans son palais vers cinq heures du matin. Sa blessure ne fut pas trouvée dangereuse, et il en fut bientôt guéri, ainsi que des fatigues qu'il avait souffertes dans celte mémorable nuit. »

Théodore de Newhoff, fils d'un gentilhomme du comté de la Marck, après différentes courses, conçut le projet de se faire icoide la Corse, alors insurgée contre les Génois. Après quelques négociations avec les principaux révoltés, auxquels il persuade qu'il a un grand crédit dans toutes les cours, il emprunte de tous côtés, part de Gènes et paraît à la rade d'Âleria, sur un petit bâtiment anglais ^ chargé d'babîts militaires, de deux cents fusils, d'autant de pbtdeis, de quelques canons d'un petit

calibre , avec quelques petits sabres d'une espèce singulière, que Théodore distribue, comme une faveur signalée, à ses principaux partisans.

Son air noble, sa belle taille, son éloquence, éblouissent et fascinent. La Corse voit déjà en lui un sauveur envoyé du ciel. On l'élit roi le 15 avril 1736. On lui met sur la tête une couronne de laiirier sauvage , on Tclève en l'air, on le montre au peuple ; il dicte des lois, confère des dignités, inflige des châtiments, institue un ordre de chevalerie sous le nom delà Délivrance, et frappe des monnaies, les unes portant d*un côté les lettres initiales de son nom , avec ces mots à Texergue : Pro hono publico regni Corsiœ , de Tautre une couronne soutenue de deux -palmes; les autres présentant d'un côté une tête noire, armes de la Corse, et de l'autre l'image de la Vierge, avec cette légende : Monstra te esse matrem. Ce règne ne dura qu'environ sept mois.

Voltaire, que cette royauté amusa beaucoup, et qui s'en souvint pour son fameux souper des sept rois dans Candide, raconte, avec quelques autres détails et quelques particularités nouvelles, les destinées et l'entreprise du monarque corse :

« Il passa lui-même a Tunis , dit-il, persuada le bey qu'il pourrait lui soumettre la Corse , si l'on voulait lui donner seulement un vaisseau de dix canons, quatre mille fusils, mille sequins et quelques provisions. La régence de Tunis fut assez simple pour les donner ; il arriva à Livourne sur un bâtiment qui portait un faux pavillon anglais , vendit le vaisseau, et écrivit aux chefs corses que si l'on voulait le choisir lui-même pour roi il promettait de chasser les Génois de l'île, avec le secours des principales puissances del'Europe, dont il était

i78 CURIOSITÉS HISTORIQUES.

sûr. II faut qu'il y ait des temps où la tête tourne à la plupart des hommes. Sa proposition fut acceptée. Le baron Théodore aborda, le 15 mars 1736, au port d'Aléria, vêtu à la turque et coiffé d*un turban ; il débuta par dire qu'il arrivait avec des trésors immenses, et, pour preuve, il répandit parmi le peuple une cinquantaine de sequins en monnaie de billon ; les fusils, la poudre qu'il distribua, furent les marques de sa puissance. 11 donna des souliers de bon cuir, magnificence ignorée en Corse; il aposta des courriers qui venaient de Livourne sur des barques, et qui lui apportaient de prétendus paquets des puissances d'Europe et d'Afrique.

» On le prit pour un des plus grands princes de la terre; il fut élu roi, etc. »

Son premier soin fut de créer une police pour son royaume, puis il s'entoura d'une garde de quatre cents hommes (c'était le plus fort de J'arraée), avec laquelle il se mit en campagne à travers son île. Tout se soumit à lui, à l'exception de la Bastie, Fiorenzo, Calvi, Ajaccio , Porto-Vecchio , qui tinrent bon pour les Génois. Sa Majesté ne recula point devant cette résistance. Elle bloqua ' les villes rebelles, et les serra même de si prés, qu'on fut obligé d'y envoyer de Gênes des vivres, du bois et ' jusqu'à de l'eau.

Ces sièges traînèrent en longueur faute de troupes ; les Corses commencèrent à murmurer de ce qu'il n'en arrivait point avec leur puissant roi. A quoi pensaient donc ses puissants alliés? Théodore vit ce qu'il y avait pour lui de dangers dans ce mécontentement, et, le 4 novembre, ayant rassemblé à Sartène les députés de toutes les pieves (paroisses), il leur annonça qu'il allait partir pour presser l'arrivée des secours qui tardaient trop à venir.

Il institua un conseil de régence, composé de trois membres, puis, travesti en abbé, il s*embarqua sur un vaisseau provençal , qui le conduisit à Livourne. De là il se mit à parcourir l'Europe, quêtant partout des secours en soldats et en argent, afm de pouvoir continuer honorablement son métier de roi. Partout il trouva porte close , hormis à Amsterdam , où la prison pour dettes s'ouvrit devant lui : un créancier peu respectueux Vj retint quelques semaines. Devenu libre, il trouva moyen d'intéresser à sa cause quelques négociants et même quelques juifs, parla promesse qu'il leur fit de leur donner le monopole du commerce de son île. On commença par lui payer ses dettes ; puis, à l'aide d'une avance de cinq millions qui lui fut faite, il équipa trois bâtiments marchands et une frégate de vingt-quatre canons, portant pour cargaison guerrière neuf raille fusils et beaucoup de munitions.

Il débarqua à Soraco le 13 septembre i738; mais deux ans s'étaient pa»és; tout avait changé de face; les Français avaient pris possession de l'île; comment se hasardera une lutte contre eux? Théodore n'eut garde ; il louvoya sur les côtes jusqu'en décembre, se présenta avec sa flottille devant Ajaccio ; mais, repoussé par les vents contraires et trahi aussi, croit-on, par le capitaine, il se vit obligé de relâcher sur les côtes de Naples. Là il fut arrêté et envoyé à Gaëte. On ne le retint pas longtemps; on le rendit à sa destinée errante. Après une nouvelle tentative qu'il fît sans succès en 1742, sur la côte d'Isola-Rossa, avec le secours des Anglais, qui, jaloux de voir l'île 4u pouvoir des Français , lui avaient prêté un vaisseau et donné de l'argent , il revint à Londres, et n'y trouva que la misère et la prison. Ses dettes.

seules choses qui lui restassent de sa royauté, le faisaient traquer partout. Il resta sept ans sous les verroux. Walpole, enfin, le prit en pitié. 11 ouvrit une souscription en sa faveur, et avec ce qu'elle produisit, non-seulement il dégagea le pauvre roi mis en gage, mais il lui assura des moyens de subsistance jusqu'à sa mort. Elle ne se fit pas attendre. 11 mourut le 47 décembre 1755. Sur sa tombe , placée dans le cimetière commun de Sainte- Anne de Westminster, on grava cette phrase : La fortune lui donna un royaume et lui refusa du pain :

Cet homme-là, pourtant, avait frappé monnaie. Il est vrai que les pièces à son effigie étaient de très-mauvais aloi.

Sur un côté, on voyait ces deux majuscules T. R., que chacun interprétait. à sa manière, selon qu'il fut pour ou contre lui. Les Corses de son parti l'expliquaient ainsi : THEODORE ROI ; ceux du parti contraire par ces mots : TUTTO RANGE (tout cuivre) ; enfm les Génois par : TUTTI RlBELLl (tous rebelles).

Parmi les royautés éphémères, il ne faut pas oublier celle de Henri lll en Pologne, qui ne dura qu'un an à peine. Tout le règne du fils de Catherine dut se borner à un fastueux voyage, pendant lequel il prit à Venise le livre chevaleresque où il trouva toutes préparées les oréonnances de son ordre futur du Sçiint'Espi^it, et pcndan^t lequel aussi, ce qu'on sait moins, il reçut de l'électeur la plus verte leçon qui pût être infligée à l'un des auteurs de la Saint-Barthélémy.

« Henri III, dit l'historien Gaillard, traversant l'Allemagne, trouva sur sa route des traces de l'horreur qu'inspirait la Saint-Barlhélemy.

».Ën entrant dans le cabinet de l'électeur palatin, le

premier objet qui frappa ses regards fut un portrait fort ressemblant de l'amiral Coligny.

» — Vous connaissez cet homme, monsieur? lui dit l'électeur d'un ton sévère. Vous avez fait mourir le plus grand capitaine de la chrétienté, qui vous avait rendu les plus signalés services, ainsi qu'au roi votre frère.

» Le roi de Pologne , un peu troublé, lui répondit : — C'était lui qui voulait nous faire mourir tous; il a bien fallu le prévenir. — Monsieur, lui répliqua l'électeur, nous en savons toute l'histoire.

» A table, le roi de Pologne ne fut servi que par des huguenots français échappés au massacre, qui semblaient le menacer en le servant; et l'électeur parut prendre plaisir pendant toute la journée û lui faire craindre pour la nuit des représailles * . »

Le 27 juin 1697, le cardinal Radjouski, primat de Pologne, vint oifrir, au nom des États, la couronne des Jagellons à un, autre prince français, François-Louis de Bourbon, prince de Conti.

L'affaire s'était faite par l'entremise du cardinal de

Polignac. Le prince, parti de France, débarqua dans la

rade de Dantzick, le 26 septembre ; mais il était trop tard.

Frédéric-Auguste, électeur de Saxe, que de son côté

l'évêque de Cujovie avait proclamé roi de Pologne, avait

pris l'avance. Ainsi, le premier, il avait signé, le 21 juillet,

les Acfa conventa, et, le 15 septembre, il s'était fait sacrer

a Cracovie. Le prince n'eut donc qu'à coder la place.

« Voyant que son parti s'affaiblissait tous les jours, dit le

président Hénault, et quoique son élection fût la seule

juridique, il se rembarqua le 7 novembre. »

* Histoire de la rivalité de la France et de V Angleterre, t. V, p. 159.

Une entreprise très-peu connue, c est celle que tenta pendant la révolution Louis-François Béthune, doc de Charost, pour se faire proclamer roi de Brabant.

Il voulait profiter du mécontentement que soulevait partout la suppression des couvents ordonnée par Joseph II, et il prétendait insurger toutes les Flandres. II rallia quelques pauvres diables, s^empara de deux petites villes, et allait pousser plus loin, quand il fut arrêté ; il suffît pour cela de deux hommes de la maréchaussée.

Il échappa, vint chercher un asile en France, et périt sur Téchafaud en 1794; il n*avait que vingt-trois ans. C'était, dit-on, un homme à peu prés nul et que rien ne rendait digne du rôle qu il voulait jouer.

On a souvent parlé, sans en donner des preuves, des tentatives faites par un parti portugais pour proclamer Soult successeur des droits de la maison de Bragance, sous le nom de Nicolas l*''', et de Tapprobation tacite que Tambitieux maréchal donnait à ce projet flatteur.

Voici ce qu*on ht à ce sujet dans Y Histoire de la Peninmle, par Southey :

« 11 se trouva, parmi les Portugais qui avaient trahi la cause de leur pays, quelques individus qui prêtèrent la main au dessein formé par Soult de devenir roi de la Lusitanie septentrionale.

» Une députation de douze habitants de Braga se rendit chez le maréchal, et fit publier, avec la relation de ce qui s'était passé à Tentrevue, une proclamation aux Portugais...

» L'ancien gouvernement, disait cette pièce, a été indifférent à tout, si ce n'est à l'augmentation de ses propres revenus. La maison de Bragance a cessé d'exister, et la Providence, qui veille a nos destinées, envoie vers

nous un homme qui n'a d'autre but que la gloire, qui ne désire employer le pouvoir que lui a confié Napoléon qu'à nous affranchir de I anarchie qui nous menace. Qu'attendons-nous pour nous réunir autour de lui , pour le proclamer libérateur de la patrie? L'empereur des Français nous prêtera son appui, et s'applaudira de voir un de ses lieutenants devenu notre souverain...

» On sent qu'une adresse semblable ne put être publiée dans un journal soumis à l'administration française sans l'autorisation du maréchal.

»'Dans une autre circonstance, donnant audience à une seconde députation, il s'étendit fort au long sur les bienfaits qu'un prince français aurait la faculté de répandre sur le Portugal. « Quant à moi, ajouta-il, j'éprouve lare- » connaissance que je dois pour vos dispositions à mon » égard, mais il ne dépend pas de moi d'y répondre. »

» Il avait cependant tellement compté sur l'exécution de ce projet, que déjà des proclamations annonçant son arrivée avaient été répandues.

• Il fut heureux cependant pour les Français qui avaient pris part à cette affaire de ne l'avoir pas poussée plus loin.

» Un des aides dé camp du maréchal fut appelé à Paris; Napoléon lui témoigna, dans les termes les plus durs, son mécontentement, et finit par ces mots : « Si » vous aviez fait un pas de plus, je vous faisais fusiller. »

Le projet qu'on eut de faire roi le maréchal Soult me fait souvenir de quelques personnages qu'on voulut de même faire papes avec ou sans leur aveu.

Le premier en date est l'empereur Maximilien, et, comme on va le voir par une lettre qu'il écrivait à sa fille, Marguerite d'Autriche, c'était de lui-même, et non

par Tiolence, qu il allait aux honneurs de la papauté.

< Et, dit-il, envoyons demain nionsar de Gura à cves* que à Rom, devers le pape, pour trouver fachon que nous puyssuns accorder avec ly de nous prenre pour un coadjuteur, afm qu'après sa roort pourions estre assuré de avoer le papat, et devenir prester et après estre saint et que yl vous sera de nécessité que après ma mort vous serez contraint de me adorer, dont me trouvère bien gloriyoes.

» Je envoyé sur ce un poste devers le roy d'Aragon pour ly prier quy nous vouUe ayder pour à ce parvenir, dont il est aussi contant moyennant que je resingne Tcmpir à nostre connen fils Charl : de sela aussy je me suis contente, etc. »

Mazarin aussi fut sur le point d'être pape. On en trouve la preuve dans ce passage très-curieux et pour ainsi dire inédit, puisqu'il n'a été publié qu'une fois par Delort * , d'après les manuscrits de Fontanier :

• C'est, y est-il dit, une anecdote sçue de très-peu de personnes, que le cardinal Mazarin, dans les derniers moments de sa vie, étoit sur le point d'eslre eslu pape.

» La France, l'Espagne et l'État de Florence, kiy avaient donné leurs voix; et son élection, par ce moyen, étoit sûre. M. de Croissy, qui pour lors étoit ambassadeur à Rome, l'a dit ù plusieurs de ses amis, et particulièrement h M. le cardinal de Fleury, qui me l'a redit a moi-môme. Il ajoutoit que la raison que D. Louis de Haro donnoit du consentement de l'Espagne, étoit que le cardinal, ayant été seul capable du projet et de l'exécution de la Paix universelle, il étoit seul capable de la soutenir. »

* Promenades aux enviions de Paris » t. I, p. 205.

Ce qui étonnera davantage certainement, c'est que Turenne faillit être fait cardinal.

a Louis XIV, dit l'abbé de Choisy, pour gratifier M. de Turenne le héros, avait donné sa nomination pour le cardinalat au duc d'AIbret, depuis cardinal de Bouillon, son- neveu. Pendant que le duc d'AIbret faisait instance à Rome pour obtenir sa promotion, le pape eut la singulière idée de nommer Turenne lui-même cardinal. Le cardinal Rospigliosi, par ordre du pape, écrivit à M. de Lyonne que si le roi voulait donner sa nomination à M. de-Turenne lui-même, il le ferait cardinal le lendemain de l'arrivée du courrier, persuadé que les plus grands ennemis de la France ne pourraient pas y trouver à redire. M. de Lyonne lut ù M. de Turenne la lettre du cardiual Rospigliosi, et lui cita l'exemple récent du cardinal de Vendôme. — Ah! Monsieur, lui dit M\ de Turenne, que ferai-je d'une calotte et d'une grande queue? Cet équipage m'embarrasserait fort. Je vous prie de remercier bien le cardinal pour moi, et de le prier de faire mon neveu cardinal.

» M. de Lyonne en rendit compte au roi, qui lui dit : — J'eusse été bien surpris si M. de Turenne avait topé à la proposition. — M. de Turenne ne laissa pas de vouloir s'en divertir un moment, en disant au duc d'AIbret : — Vous avez un concurrent pour le cardinalat bien dangereux ; le roi n'a qu'à lui donner sa nomination, le pape offre de le faire cardinal à l'arrivée du courrier. Ne craignez rien, ajouta-t-il; ce concurrent, c'est moi. »

Nous terminerons le tableau des royautés éphémères, des papautés offertes ou convoitées, par celui des royautés précaires et misérables.

Amclot de la Houssaye, dans ses Mémoires, en cite

quelques exemples par lesquels nous commencerons notre martyrologe :

« Peu de jours avant le second siège de Nancy, dît-il, les Allemands, étant mutinés contre René, duc de Lorraine, pour quelque argent qu'il leur devait de reste, un bourgeois de Laon, nommé Cachet, lui prêta cette somme, et par ce moyen le tira de l'embarras où il se trouvait alors à cause de la guerre que le duc de Bourgogne venait de recommencer en Lorraine.» De ceci, dit » un historien du régne de René, apprendront les grands » à ne fouler aux pieds la fortune des petits, puisque la » leur dépend de si peu de chose. »

» On raconte, continue Amelot, un cas étrange de cela de Charles Vil, dont le royaume fut, à Tenlrée de son régne, borné de l'enceinte des murailles de Bourges. C'est qu'ayant dit à un cordonnier, qui lui essayait une paire de bottes, qu'il n'avait point d'argent, cet homme eut la dureté de les remporter. « C'est pourquoi, dit Co- » mines, je loue bien à un prince de tenir bon termes aux » marchands, et de leur tenir vérité; car ils ne savent k I» quelle heure ils en pourront avoir besoin, car quel* »» quefois peu d'argent fait grand service. »

» La banqueroute que Philippe II fit aux marchands, en 1574, fut suivie de la perte de son crédit, et de celle des Pays-Bas où il n'alla plus d'argent pour la solde des armées.

» L'expérience fait voir, dit le Comines espagnol, que Philippe 11, roi d'Espagne, en faisant banqueroute aux .marchands en 1574, s'était fait plus de mal à lui-même qu'aux marchands qu'il avait ruinés puisqu'il ne trouva plus personne qui voulût lui prêter de l'argent pour envoyer en Flandre, et que depuis ce jour il n'eut plus de crédit. »

La misère fut pour ainsi dire héréditaire sur le trône d'Espagne. Philippe V, par exemple, n'arriva à Madrid, comme successeur de Charles H, que pour trouver un trésor vide et un palais dans le plus affreux délabrement :

« Le roi n'a pas un sol, dit Louville '. Je suis un habile homme, parce que j'ai trouvé de quoi faire mettre une porte neuve à la cave et acheter des serviettes. On était à la veille, pour cet usage, de se servir des serviettes des marmitons. Le sort des chevaux est encore pire, avec la caballeuse-major, car ils ne peuvent demander l'aumône. »

Quand on songe aux richesses immenses que l'Espagne recevait chaque année de l'Amérique, on s'étonne d'abord de cette pénurie; mais quand on réfléchit ensuite que cette richesse en lingots, attendue tous les ans, tua le commerce et Tindustrie en les faisant croire inutiles, et par conséquent épuisa la véritable source des vrais trésors, on cesse de s'étonner.

Lorsque Colomb offrit ses services à Ferdinand, il le trouva dans une véritable détresse. Eh bien, le monde d'or qu'il montrait au loin, et dont il apportait la découverte et la conquête, ne venait combattre que par des ressources factices cette misère de l'Espagne et de ses rois; après quelque cent ans, cette misère, chronique, pour ainsi dire, chez le peuple espagnol, devait percer impitoyablement sous le vernis doré qui l'avait un instant couverte et dissimulée.

« Quand, dit Paw •, l'Espagne voulut se mettre en

* Mémoires^ 1. 1, p. 162.

* Recherches sur les Américains^ U I, p. 84, 88.

possession de cette moitié du monde qu un évoque de Rome lui avait donnée, ses finances étaient si épuisées, les dettes si accrues, sa faiblesse si grande, qu'elle manquait d'argent pour équiper une seule barque qu'on pût envoyer aux Antilles.

» Dans cette détresse, Ferdinand emprunta d'un de ses domestiques une somme fort modique pour tenter la con- (juête de l'Amérique. Cette somme, avancée par los Angeles, produisit des trésors, et ces trésors ruinèrent une seconde fois l'Espagne, et lui firent plus de mal que n'avaient fait les juifs et les Maures ensemble...

» Philippe II, possesseur si longtemps des trésors du nouveau monde, vécut encore assez pour voir la décadence où les mines avaient entraîné ses États. Encouragé d'abord par ses richesses à tout oser pour réduire l'Europe en esclavage, ce prince finit par faire banqueroute et mit ses successeurs dans la déplorable nécessité d'adultérer la monnoye.

» Ses sujets, comme frappés de vertige, cessèrent de travailler leurs soies et leurs laines, laissèrent leurs campagnes- se hérisser de ronces et de bruyères, et abandonnèrent le commerce de la Baltique, du Brabant, de l'Angleterre et de la France ; le germe de l'industrie fut déraciné de leur cœur : les Indes orientales leur firent plus de mal que de bien, parce qu'au lieu d'y commercer, ils n'y firent que conquérir et s'y endormirent sur leurs conquêtes. Cette léthargie éveilla les nations plus actives, et leur inspira le projet de mettre l'Espagne en tutelle. En semant pour elle, en fabriquant pour elle, en la servant enfin. Ton parvint a la détruire, et l'on détruirait les plus puissants empires de l'univers. Tout peuple qui cesse de se nourrir lui-même, et qui

achète de l'étranger son nécessaire physique, est atteint d'une maladie mortelle et se dévore lui-même : ses ennemis n'ont plus rien à lui souhaiter. »

Comme contraste â ce tableau d'une nation succombant sous la richesse et pour ainsi dire ruinée par son or, que l'on se mette sous les yeux les ressources inépuisables que peuvent créer l'industrie, le commerce, et la force toujours renouvelée qu'y trouvent les rois pour leurs entreprises :

« Tout le monde, dit Addison dans le Spectateur *, se souvient encore de notre fameux Doily, qui trouva les moyens de s'enrichir par sa fabrique de certaines petites étoffes de laine qui étaient en même temps jolies et à bon marché, et dont les hommes s'habillaient.

» J'ai même ouï dire que s'il n'avait pas découvert cette heureuse économie pour satisfaire notre orgeuil, ii peine aurions-nous pu subvenir aux frais de la guerre précédante sous le roi Guillaume. Le négoce, en général, ajoute Addison, me paraît non-seulement très-avantageux au public, mais aussi le plus naturel et le plus sur pour établir sa fortune : du moins, depuis que j'observe ce qui se passe dans le monde, en qualité de spectateur, je trouve qu'autour de la bourse de Londres on devient plus riche qu'à White-Hall ou à Saint-James. Je pourrais ajouter que le bien acquis par le négoce est d'ordinaire accompagné d'une plus grande satisfaction et d'une aussi bonne conscience. »

Henri IV, que ses dernières entreprises montrèrent vraiment digne de comprendre les ressources qu'un État trouve dans l'industrie et dans le commerce, et de s'en

* Quarante-quatrième discours.

faire une richesse; Henri IV, dis-je, avait commencé par connaître la vanité et le facile épuisement des autres trésors, de ces fortunes de 'palais dont vient de nous parler Addison. La misère l'avait réduit, tout roi qu il fût, aux rudes épreuves et aux laborieux enseignements.

Plusieurs fois, il se trouva en de bien étranges nécessités. En voici peut-être la plus curieuse preuve :

< Au commencement de 1594, dit TEstoile, on amena au roi ses grands chevaux, parce qu'il n'y avait pas de quoi les nourrir. Le roi, s'adressant à M. d'O, lui demanda d'où cela venait. — Sire, il n'y a pas d'argent. — Ma condition, répondit le roi, est bien misérable ! On me fera tantôt aller tout nu et à pied. Puis, se tournant vers son valet de chambre , lui demanda combien il avait de chemises. — Une douzaine, Sire, dit-il, encore y en a-t-il de déchirées. — Et de mouchoirs, dit le roi,^stce pas huit que j'ai? — Il n'y en a pour cette heure que cinq, dit-il. Alors M. d'O lui dit qu'il uvait commandé pour six mille écus de toile de Flandre pour lui en faire. — Cela va bien, dit le roi ; on me veut faire ressembler aux écoliers, qui ont leur robe fourrée en leur pays, et cependant meurent ici de froid. »

La misère dans^ laquelle tomba une fille de ce même roi, Henriette de France, femme de Charles I«', pendant son exil en France, est bien connue. La pénurie dans laquelle on la laissa à Saint-Germain , où tout lui manquait, est pour ainsi dire proverbiale ; mais on sait moins généralement qu'à la môme époque, celui qui devait être le plus grand et le plus somptueux roi de France , Louis XIV, encore enfant , était laissé dans un abandon et dans un dénôment pareils. Voici ce que dit la Porte :

« 11 (le cardinal Mazarin) ne prenait aucun soin de contenter Sa Majesté , en quoi que ce fût, et le laissait manquer non-seulement des choses qui regardaient son divertissement, mais encore des nécessaires.

» La coutume est qu'on donne aux rois tous les ans douze paires de draps et deux robes de chambre , une d*été et l'autre d'hiver ; néanmoins je lui ai vu servir six paires de draps trois ans entiers , et une robe de chambre de velours vert, doublée de petit-gris, servir hiver et été pendant le même temps; en sorte que la dernière année elle ne lui venait qu'à la moitié des jambes; et pour les draps, ils étaient si usés que je l'ai trouvé plusieurs fois les jambes passées au travers , à cru du matelas ; et toutes les autres choses allaient de la même sorte , pendant que les partisans étaient dans la plus grande opulence et dans une abondance étonnante.

» Un jour, le roi voulant s'aller baigner à Conflans , je donnai les ordres accoutumés pour cela. On fit venir un carrosse pour nous conduire , avec les bardes de sa chambre et de la garde-robe, et comme j'y voulus monter, je m'aperçus que tout le cuir des portières qui couvraient les jambes était emporté , et tout le reste du carrosse tellement usé qu'il eut bien de la peine à faire le voyage. -

» Je montai chez le roi, qui étudiait dans son cabinet; je lui lis l'état de ses carrosses, et que l'on se moquerait de nous si l'on nous y voyait aller. H le voulut voir, et en rougit de colère. Le soir, il se plaignit à la reine, à Son Éminence et à M. de Maisons, alors son intendant des finances , en sorte qu'il eut cinq carrosses neufs.

» Je ne finirais point, si je rapportais toutes les mes-

quincries qui se pratiquaient dans les choses qui regardaient son service ; car les esprits de ceux qui devaient avoir soin de Sa Majesté étaient si occupés à leurs plaisirs ou à leurs affaires , qu'ils se trouvaient imporlunés lorsqu'on les avertissait de leur devoir. »

Sur les derniers temps de sa vie, Louis XIV devait encore connaître cette misère, si bien que sa grandeur se trouva ainsi placée entre le contraste de ses commencements et celui de sa fin ; le soleil n'eut de rayonnant que son long midi ; le lever et le coucher furqpt tristes et sombres :

« 1709 fut une année terrible, dit M. Michelet; d'abord un hiver meurtrier, puis la famine. La misère se lit sentir à tous. Les laquais du roi mendièrent â la porte de Versailles; M"* de Maintenon mangea du pain bis; des compagnies de cavalerie tout entières désertaient , enseignes déployées , pour gagner leur vie par la contrebande.

» Les recruteurs faisaient la chasse aux hommes. L'impôt prenant toutes les formes pour atteindre le peuple, les actes de l'état civil furent taxés ; on paya pour naître et pour mourir. Les paysans , poursuivis dans les bois par les traitants , s'armèrent et prirent d'assaut la ville de Castres. Le roi ne trouvait plus à emprunter à quatre cents pourjcent; la dette monta, avant la mort de Louis XIV, à près de trois milliards. »

Sous Louis XV et sous Louis XVI, la gène fut la règle pour le trésor royal, l'aisance fut l'exception.

M. H. Say, dans son Cours complet d* économie polttique , en donne des preuves bien curieuses :

« Il semble au premier aspect , dit-il , que sous les gouvernements arbitraires il doive être plus facile de

lever de l'argent pour les besoins réels ou supposés de l'État, que sous les gouvernements constitutionnels; Texpérience prouve qu'il n'en est pas ainsi.

» Il a fallu, sous Louis XIV et sous Louis XV, en France, épuiser les inventions fiscales anciennes et nou-* velles pour tirer des peuples une somme de tributs annuels inférieurs de beaucoup à ce qu'on a tiré depuis au moyen d'une législature complaisante ou abusée.

» Les besoins d'argent étaient si pressants qu'on était quelquefois forcé d'avoir recours à des ressources humiliantes.

» En 1759, Louis XV se vit réduit, pour éteindre quelques dettes criardes , à emprunter aux gens de son écurie les épargnes qu'ils avaient mises de côté.

» Le ministre des finances Galonné, qui ne refusait jamais rien aux personnages au pouvoir, faisait au besoin , le soir, enlever de la caisse de l'Opéra la recette du jour, et l'on n'a pas encore oublié que le même ministre fit une description pathétique des souffrances des malheureux entassés à l'Hôtel-Dieu de Paris, pour obtenir de ses habitants, sous prétexte de remplacer ce réceptacle par quatre hôpitaux situés aux confins de la capitale , une souscription dont les fonds, imprudemment versés au trésor royal, furent bientôt dévorés.

» Les besoins d'argent , dit encore M. Say, ont été si pressants dans certaines occasions , que les .agents du gouvernement absolu, pour subvenir aux dépenses courantes, ont été obligés d'avoir recours au langage des supplications. L'histoire des gros financiers est pleine de révélations qui l'attestent. »

M. Say cite, à l'appui de ce qu'il vient de dire plusieurs lettres que le chef du trésor royal, sous le minis-

(ère de Tabbé Terray, écrivati àM.Necker, alors simple banquier, mais fort bien en cour et au ministère, à cause des avances qu'A avait déjà faites.

« Nous vous supplions, lui écrivait-on, de nous secourir dam la journée. Daignez venir à notre aide pour une somme dont nous avons un besoin indispensable. »

Une autre fois on lui écrivait encore :

« On est à la veille du départ pour Fontainebleau; mais les passe-ports ne sont pas encore expédiés, ils sont entre vos mains; le moment presse, vous êtes notre seule ressource ! »

Le premier et le plus fameux de cette rare catégorie de princes est le Goth Wamba. Il fallut que les nobles du royaume wisigolh d'Espagne employassent les prières , puis les menaces, pour qu'il se décidât à succéder comme roi à Recasuinthe.

Il avait raison de craindre les honneurs du trône, car, après quelques années heureuses, pendant lesquelles ii eut raison et des séditieux de la Gaule Narbonnaise, et des Sarrasins qui menaçaient les côtes, il lui fallut céder devant les tentatives odieuses d'Ervige, son compétiteur,

et pacdre Avec violence une couroiine qti^il n'avait prise qu'à regret. « Ervige , dit un historien , fit prendre i Wamba un poison qui le mit en danger de mort, et, pro^ fitast de l'état de faiblesse où la maladie le réduisit, il lui fit couper les cheveux, sous prétexte de lui donner rhabit de pénitence, comme c'était alors l'usage à l'égard des mourants. Il lui surprit même un écrit par lequel il se faisait désigner pour lui succéder au trône; et en con* séquence, il fut proclamé souverain. Wamba, revenu à lui; se vit déchu du trône et de l'espérance d'y remonter. Comme il ne Tavail accepté qu'avec peine, il y renonça avec joie, et il se retira dans le monastère de Pampliega» où il mourut huit ans après. »

Aquelque temps de là, selon les hi^giographes, un prince du Languedoc, dont le nom francisé esi Gilles, fut sommé d'accepter un trône devant lequel avait si prndemmeol reculé Wamba et qui lui avait été si funeste. Il n'eut pas le courage d'accepter; il s'enfuit en France où, s'étàrit jeté dans la vie monastique, il mérita d'éU'e canonisé sous le nom de saini Gilles. En souvenir de sa fuite prudente, il nous resta la locution : Faire GilleSy pour dire décomper àpropoê.

A Rouen, au treizième siècle, la révolte fameuse sous le nom de la Harelle fut signalée par l'avéneraent fiureé d'un pauvre homme, dont le seul iilre était, aux dange*.. rotti honneurs d'une royauté éphémère, d'être gras^

« Alors, lit-on dans la chr(»2ique latine des reit^eux dé S«iiH«4)enis, plus de deux cents compagnons des métiers, qui travaillait aux arts mécaniqiies, égarés sans doute par l'ivresse, saisirent de force un simple bourgeois, xi'* obe ma*chaiHl de draps et «mmommé le Gros, à cauAe de soo^ lemlHNHNmt exti^me. \k le proclamèrent leir foi»

quoiqu'ils en eussent un et quoiqu'il résistât. Afin de se servir de son autorité dans leurs actes , ils l'éleyérent, comme monarque, sur un siège placé dans un char, et le conduisirent par les carrefours de la ville, en parodiant les acclamations dont on entoure les rois. Arrivés au principal marché, ils lui demandèrent que le peuple demeurât libre de tout impôt, et l'obtinrent. Cette franchise de peu de durée fut publiée en son nom dans la ville par la voix du héraut. Une foule innombrable de gens sans aveu accourut aussitôt vers lui, et on le força d'écouter, assis sur son tribunal, les cris de chacun; puis on l'obligeait, sous peine de mort, de dire r Faite», faites.

» Alors les révoltés se jetèrent sur les exacteurs royaux, les égorgèrent impitoyablement, et se partagèrent leur avoir, comme illégitimement acquis... Ensuite, se dirigeant sur Saint-Ouen, dont les religieux avaient obtenu un arrêt qui maintenait contre la viHe leurs privilèges, ces misérables, dignes de toute la colère du ciel, entrèrent de force dans la cour des Chartres, déchirèrent et mirent en pièces les privilèges, dont la perte aurait été irréparable, si l'autorité du roi ne les avait rétablis peu après Enfin ces gens insensés et sans armes se dirigèrent vers le château du roi, pour le détruire ; mais ils furent repoussés, et plusieurs d'entre eux furent tués ou blessés à mort. »

La plupart des rois de création napoléonienne, que l'empereur prit dans sa famille, acceptèrent et surtout gardèrent le trône malgré eux. On sait les dégoûts de Louis pour sa royauté hollandaise. Si l'on n'était pas con* vaincu de sa répulsion pour un pouvoir subalterne, quoi* que royal, qui ne le laissait être que le premier esclave de son royaume, on s'en convaincrait par ces deux stro-

phes d'une Ode à la France qu'il écrivit à Rome en 1814, et qui sont vraiment sorties de son cœur de roi par violence :

Je ne vis Tltalie antique, Berceau de ces nobles aïeux, Que sous Taigle patriotique De nos Français victorieux.

Alors que pour une couronne Je dus échanger mon pays, *

En pleurant je reçus le trône...

Je le crus trop cher à ce prix.

Flatteurs, zoiles et faussaires.

Triomphez, auteurs valeureux ; Couverts des armes étrangères.

Outragez un nom malheureux...

Je gémissais sous la puissance Qu'on vous vit longtemps égarer...

Ah ! quand le deuil couvre la France, Mon seul triomphe est de pleurer.

Par toutee qui s'était passé, par l'exemple malheureux des dynasties éphémères créées par Napoléon, Taversion du trône était entrée si avant dans Tesprit de ceux qui avaient pu jusque-là échapper à cet honneur, qu'en 1813 Eugène, étant sollicité par les puissances alliées d'échanger sous leur protection son titre de vice-roi pour celui de roi d'Italie, refusa. Sans doute le sentiment du devoir fut pour beaucoup dans ce refus, mais le dégoût du trône ne dut pas y être étranger :

Voici ce qu'Eugène écrivait à ce sujet à sa sœur llortense, sous la date du 29 novembre 1813, à Vérone :

i Un parlementaire autrichien demande avec instance à nos avant-postes de pouvoir me remettre à moi-même des papiers très-importants. J'étais justement a cheval;

je in*y rends, et je trouve un aide de camp du roi de Bavière qui avait été sous mes ordres dans la campagne dernière. II était chargé de la part du roi de me faire les plus belles propositions pour moi et pour ma famille, et m*assurait d'avance que les souverains coalisés approuvaient que je m'entendisse avec le roi pour m'assurer la couronne d'Italie. Il y avait aussi un grand assaisonnement de protestations d'estime, etc. Tout cela était bien séduisant pour tout autre que moi. J'ai répondu à toutes ces propositions comme je devais, et le jeune envoyé est parti rempli, m'assure-t-on, d'admiration pour mon caractère, ma constante fermeté et mon désintéressement. J'ai cru devoir rendre compte de tout à l'empereur, en omettant toutefois les compliments qui ne s'adressaient qu'à moi. »

De tous ces princes qui regimbaient si bien contre la faveur d'être rois, Joseph fut celui qui se montra le plus rebelle et qui s'insurgea le plus sérieusement. On le sait par une longue correspondance trouvée dans sa voiture après la bataille de Viltoria, en 1812.

La reine sa femme, souffrant comme lui des ennuis du pouvoir, était allée en France supplier Napoléon de les en affranchir à tout prix; mais ses prières avaient été inutiles, et voilà ce qu'elle en écrivait à Joseph :

Paris, 28 ae4i latt.

« Mon bon ami, après mon retour de Plombières, j'ai profité du moment qui me semblait le plus favor9J)|e pour entretenir l'empereur de la situation pénible où tu te trouves. Après une conversation de près de deux heures, je n'ai pu rien obtenir qui puisse te tranquil-

User. J*ai employé tous les raisonnements que j*ai pu pour apprendre quelque chose qui pût te donner Fespérance d*un avenir plus heureux. Les réponses de l'empereur ne me l'ayant pas laissé entrevoir, je lui ai demandé comme faveur la permission de te laisser vivre dans telle partie de la France qu'il lui plairait de te désigner; il m'a répondu que tu étais roi et que tu devais mourir roi. Je lui ai répondu que ta position n'était plus supportable; il a paru alors un peu s'adoucir, et, sans cependant me rien dire de positif, il in'a dit qu'il fallait que tu eusses un peu de patience. Enfin, mon ami, j'ai tellement insisté sur ta malheureuse situation, que je dois croire que si elle ne s'améliore pas bientôt, il y a peu de chose à espérer... »

Six mois après, les choses n'ont point changé; mais Joseph est mis à bout de patience par la royauté forcée. Il songe à prendre des moyens extrêmels pour s'y soustraire; il charge sa femme de lui acheter, voire de lui louer une touraine, et, un refuge lui étant ainsi assuré, li partira d'Espagne, il fera Gilles, pour nous ser^•ir du mot consacré par le malheureux prince que sa vertu fit saint, et que la royauté eût peut-être fait martyr.

L'empereur apprit tout, et, moitié doux, moitié sévère, il s'en expliqua avec la reine , qui aussitôt, c'est-à-dire le 48 janvier i Ml, écrivit â son mari :

« Il ne voulut rien me promettre ; il me dit seulement qu'il était possible qu'avec le temps, si tu suivais mon système, et si les circonstances le permettaient, ses dispositions pour toi pouvaient devenir plus favorables. Enfin, il a fini par me dire que si tu venais en France sans son aveu, il te ferait an^êter â Bayonne. It m'a ré-

pété que tu ne pouvais quitter l'Espagne sans t'étre entendu avec son ambassadeur, que tu viendrais alors vivre en France, conome prince français ; que tu pourrais aller t* amuser à Morfontaine ; mais qu'il n'était pas convenable que tu achetasses une terre à cent lieues de Paris. »

C'est après avoir reçu cette lettre que Joseph écrivit celle dont nous allons donner des fragments, et qui est plus curieuse encore que toutes les précédentes. Je ne sais â qui elle était adressée :

< Je serais déjà parti, dit Joseph, si je ne venais d'être instruit que l'empereur, qui a su que j'avais donné ordre d'acheter ou de louer une terre à cent lieues de Paris, avait désapprouvé cette démarche, et qu'il ne trouvait plus convenable, si je persistais dans ma résolution, que je nie rendisse à ma terre de Morfontaine, après vous avoir prévenu de ma détermination et avoir assuré ici l'ordre public après mon départ...

» Je suis prêt à rendre à l'empereur les droits -qu'il me remit à Rayonne sur la monarchie d'Espagne et des Indes, si ma position ici ne change pas, parce que je dois croire que c'est le désir de l'empereur, puisqu'il est impossible qu'il veuille que je reste roi d'Espagne et qu'il in'ôte tous les moyens d'existence.

» Il est peut-être malheureux que l'empereur ait voulu me reconnaître roi de Naples, il y sr six ans, lorsque, à la tête de ses troupes, je fis la conquête de ce royaume. Ce fut malgré moi, et mes instances pour rester au commandement de son armée avec la simple qualité de son lieutenant furent le sujet d'une lettre que je me rappelle très-bien.

» Lorsque, en 1808, je fus proclamé roi d'Espagne, je

l'ignorais encore; cependant, arriva a Rayonne, je fis tout ce que voulut Fempereur ; je signai une constitution, je la signai appuyée de ^ garantie. Les événements n*ayant pas répondu à nos espérances, est-ce ma faute? Est-ce celui qui en est le plus victime qui doit en porter la peine? Cependant, tant que la guerre dura, je me suis soumis à tout ce qu on a voulu ; mais je ne puis pas Timpossible ; je ne puis pas rester plus longtemps, si l'empereur ne vient a mon secours en ordonnant qu il soit versé dans mon trésor, â Madrid, un million de francs par mois; les autres provinces doivent contribuer aux besoins de la capitale. Les troupes françaises, qui sont dans les provinces du centre (elles sont peu nombreuses), doivent être soldées- par le trésor de France...

j» En résumé, je suis prêt à faire la volonté de Tempereur, pourvu que je la connaisse.

» ^^ Veut-il que je reste roi d'Espagne? Je reste dés qu'il m'en donne la possibilité, et je supporte tous les gouvernements militaires qu'il a établis, puisqu'il les croit indispensables pendant la guerre.

i»*2o Préférerait-il que je rentrasse dans le sein de ma famille, à Morfontaine d'abord, et l'hiver dans le Midi? Je suis prêt à partir dés que je connaîtrai sa volonté.

» J'ajoute, de plus, que le parti de la retraite me conviendra beaucoup plus que l'autre, dés que je saurai qu'il lui convient. Je suis sûr alors qu'il aura quelques bontés pour les Français qui se sont attachés à mon sort, et que je ne serai pas à môme de rendre aussi heureux qu'ils le méritent. Quant à moi , à la reine, à mes enfants, l'empereur me faisant payer mon traitement de prince français, nous en aurons assez, mon intention étant de vivre

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COULEURS NATIONALES. INSIGNES. &c. 203

frère du dit roy, magnanime et ambitieuse qu'elle estoit, se faschant de n*estre que simple comtesse de Provence et d*Anjou, et qu'elle seule de ses trois sœurs, dont les deux estoyent reines et Tautre impératrice, ne portoit aucun titre que de dame et contesse, ne cessa jamais jusqu'à ce qu'elle eust prié, pressé et importuné son mary d'avoir et de conquester quelque royaulme, et firent si bien qu'ils furent eslus par le pape Urbain roy etreyne de Sicile, et allèrent tous deux h Rome, avec trente galères, se faire couronner par Sa Sainteté, en grande magnificence, roy et reyne de Jérusalem et de Naples, qu'il conquesta après, tant par ses armes valeureuses que par les moyens que sa femme luy donna, vendant toutes ses bagues et joyaux pour fournir aux frais de la guerre ; et puis après régnèrent assez paisiblement et longuement ea leurs beaux royaumes conquis. »

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