‹ Curiosités historiquesChapitre 8 sur 13 · DIPLOMATIQUES, &C · texte numérisé non relu

DIPLOMATIQUES, &C

On a parlé, dans le volume des Curiosités bihUograpkiques, de la cryptographie ou science des écritures secrètes. Comme la matière n'y a pas été épuisée, elle est bonne à reprendre ici ponr ce qui regarde l'usage que fait la politique de ces moyens de correspondance occultes.

* Olivier de la Marche, 1. 1, p. 243. — La Colombière, Essais d'honneur, I, 26G.

* Sainte-Palaye, Mémoire sur Vancienne chevalerie, I, 240.

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Aux premiers siècles du christianisme, ils étaient fort euiployés.

« L'Église, dit M. Philaréte Chasies ' , procédait comme une véritable conspiration.

» Pour reconnaître ceux qui étaient à elle, elle avait imaginé les lettres formées, litteras informatas, données par les évoques aux chrétiens qu'ils voulaient recommander à leurs collègues ; ces titres de franc-maçonnerie politique portaient des signes mystérieux qui en assuraient, l'authenticité. On prenait mille précautions pour qu'elles ne pussent pas être contrefaites.

» À la tête de ces passe-ports du christianisme se trouvaient d'abord les quatre lettres P. U. A. P., initiales, selon Mabillon, des quatre noms grecs signifiant les quatre personnes de la Trinité seule : Pater , Uios , Agion, Pnemna. Au bas, on lisait -4 men. Plus loin,, rangées l'une prés de l'autre, quatre lettres donnaient les initiales des noms de celui qui écrivait, de celui à qui l'on écrivait, de celui pour qui l'on écrivait, et de la ville où l'on écrivait.

» Tous ces caractères, y compris le mot amen et l'indication courante du jour et de l'année, exprimaient une certaine valeur numérale que l'on avait soin de relater dans le corps de la lettre. L'évêque la scellait de son sceau pour l'envoyer à son collègue. On tenait secret le chiffre qui protégeait contre les tentatives de falsification ces lettres de change tirées sur la charité des suzerains du monde moral. »

On sait, par Sandraz de Courtilz, quel usage le cardinal de Richelieu faisait des écritures secrètes et de

' Etudes du moyen âge, p. ^128.

quel chiffre il se servait en pareil cas. 11 était des plus inextricables; mais encore le défiant ministre ne s'en tenait pas là : afin que ces lettres indéchiffrables ne fussent pas saisies sur le courrier qui en était porteur, il les entourait de toutes sortes de précaution.

Voici ce que Sandraz fait raconter par le comte de Rochefort dans ses Mémoires, supposés sans doute, nnais plus remplis de faits authentiques qu'on ne le croit généralement :

« Je fus, dit-il, en Angleterre et en Ecosse porter des lettres en chiffres, et comme il y avait déjà du bruit en ce pays-là, je fus arrêté par un parti du roi d'Angleterre que j'appréhendais bien autant qu'un de ceux des révoltés.

» Je fus fouillé aussitôt, mais on ne me trouva rien : j'avais mis mes lettres dans la selle de mon cheval de poste, que j'avais fait faire à Paris, et à moins que de rompre les bandes, qui étaient d'un fer double entre lequel elles étaient, il n'y avait rien à faire. Ils fouillèrent bien dans les panneaux et partout, mais n'ayant pas découvert la cache, on me demanda d'où je venais, où j'allais, et mille autres questions semblables. Je répondis à tout cela comme je m'y étais préparé, et ayant dit que j'étais un gentilhomme qui voyageais, cela leur donna du soupçon , trouvant que la voiture que je prenais n'était guère d'un homme tel que je voulais paraître. Cela fut cause qu'on m'arrêta quatre ou cinq jours, pendant lesquels je n'étais pas sans inquiétude, car j'étais chargé, où je me trompe, d'affaires bien délicates, et si je fusse venu à être découvert, je pouvais dire que c'était fait de moi.

» Ce qui me rassurait du moins, c'est que mes lettres étaient la mùgie noire, c'est-à-dire que j'eusse donné

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au diable à les déchiffrer. Il n y avait point d'alphabet réglé comme à l'ordinaire, un trait semblable signifiait vingt mots différents, et il n y avait que ceux qui en avaient la clef qui pussent y connaître quelque chose. Pour bien expliquer ceci, il faut savoir qu'on était convenu qu un trait signifierait un mot tout entier d'une ligne de saint Augustin, et que pour savoir lequel c'était, on mettrait le chiffre de la page au-dessous du trait de la quantième ligne celui du rang où se trouvait le mot, et que, pour une plus grande inteUigence, le trait serait conforme à la première lettre qu'il devait y avoir au mot. Par exemple, si c'était le mot de f aurais, et qu'il fût à la dixième page de saint Augustin, à la dixième ligne, et le cinquième en rang dans la ligne, la figure était faite de cette manière . J

» Cela étant ainsi, je laisse à juger s'il ne fallait pas être sorcier pour deviner nos affaires. »

Souvent les hommes d'état ont cherché à dérober à leurs propres .agents les mystères de leur politique. On n'ignore pas qu'à la cour les confidents appartiennent d'ordinaire à ceux qui les payent le mieux. Ce sont des clefs, comme quelqu'un l'a déjà remarqué, dont on peut changer la serrure quand on vient à les perdre, si du moins l'on veut dormir tranquille. Cromwell échappait à ce danger fort adroitement. Quand il avait quelque affaire importante à traiter, il dictait à son secrétaire deux lettres qui se contredisaient, les signait, les faisait cacheter, et donnait ensuite lui-même au courrier celle qui renfermait ses véritables volontés.

PaoU n'écrivait que rarement; mais quand une nécessité indispensable le contraignait à expédier quelque lettre, ii

se servait de la méthode de Cromwell. C'était aussi la méthode de Richelieu, et cela, non pas seulement avec ses secrétaires, mais môme avec ses ambassadeurs, c'esté-dire avec les ambassadeurs du roi, ce qu'il considérait comme une chose tout à fait différente.

« Le comte de Bautru, dit Amelot de la Houssaye, ne se désabusa qu'après la mort du cardinal de Richelieu de l'opinion qu'il avoit toujours eue d'être dans la plus ctroite confidence de ce ministre.

I» Le libraire auquel il s'adressa pour faire imprimer tes négociations de son ambassade en Espagne , nommé Bertier, lui conseilla de s'abstenir de les rendre publiques. Bautru en voulut à toute force savoir la raison : C'est, Monsieur, dit Bertier, que moi qui étois à Madrid de votre temps, comme vous le savez, j'avois ordre de traiter avec le comte duc d'Olivarés tout le contraire de ce que vous y traitiez, et si vous en doutez, je vais vous montrer mon instruction secrète, signée de la main de M. Desnoyers, qui vous fera voir que si vous étiez l'homme du roy, j'étois celui du cardinal, et que par ce moyen, j'en défaisois plus en un jour que vous n'en pouviez faire en trois mois.

«Bautru, ayant lu cette instruction, s'écria :i4/i.' le grafid fourbe ! ah ! le méchant prêtre ! parlant du cardinal ; et depuis ce jour-là, il n'en dit jamais de bien. »

M. de Louvois avait d'autres moyens.

Semblable aux Orientaux, qui font garder leurs femmes par des eunuques, cet adroit politique ne confiait ses secrets qu'à des scribes tellement stupides qu'il était dans l'impossibilité d'en abuser : aussi , ayant reçu, dit-on, des reproches d'un ministre étranger, M. de Louvois fit appeler son secrétaire, et lui dicta la lettre suivante :

« Vous vous étonnez. Monsieur, qu'ayant à traiter avec

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vous d'une alfaire qui demande le plus grand secret, j'emploie pour vous écrire une autre main que la mienne; mais apprenez que le commis dont je me sers est si complètement imbécile qu'il ne comprend pas même la réponse que j'ai l'honneur de vous faire. »

De pareils hommes sont utiles pour un ministre; par malheur, M. de Louvois n'en rencontrait pas toujours d'aussi favorablement organisas. Alors il savait employer à propos d'ingénieux expédients pour parer aux inconvénients de l'intelligence chez ceux dont il réclamait les services. Tel est le moyen dont il se servit en 1680, lors de la prise de Strasbourg.

11 était alors ministre de la guerre. Il fit venir un jour M. de Chanfiilly pour lui donner ses instructions sur une mission importante : « Partez ce soir même, lui dit* il, pour Bàle en Suisse ; vous y serez dans trois jours ; le quatrième, à deux heures précises, vous vous établirez sur le pont du Rhin avec un cahier de papier, une plume et de l'encre ; vous examinerez et écrirez avec la plus grande exactitude tout ce qui se passera sous vos yeux pendant deux heures. A quatre heures précises, vous aurez des chevaux de poste à votre voiture ; vous partirez, vous courrez jour et nuit, et m'apporterez votre cahier d'observations. A quelle heure que vous arriviez, présentez-vous chez moi. »

M. de Chamilly obéit à l'ordre; il arrive à Bâle, se place au jour et à l'heure indiqués sur le pont, et prend note de tout ce qu'il voit passer. C'est une marchande fruitière avec des paniers, c'est un voyageur à cheval, en redingote bleue, etc. Atroisteures,, un homme en veste et cuïotte jaunes s'arrête au Biilieù du pont , s'avance du côté du fleuve, s'appuie sur le parapet, regarde en

bas. recule un peu, et avec un gros bâton frappe trois coups bien distinclement sur la banquette. M. de Chamilly a soin d'écrire toutes ces circonstances , ainsi que celles qu'il remarque ensuite. Quatre heures sonnant, il remonte dans sa voiture, arrive chez le ministre le surlendemain avant minuit, bien confus de n*avoir que de semblables renseignements à lui rapporter. M. de Louvois prend le cahier avec en^ressement ; il lit, et lorsqu'il est arrivé à Thomme en veste jaune qui a frappé trois coups sur la banquette, il saute de joie, se rend aussitôt chez le roi , le fait réveiller, cause un moment avec lui, et expédie ensuite quatre courriers qui, depuis quelques heures, étaient prêts à partir. Huit jours après, la ville de Strasbourg est entièrement cernée par les troupes françaises ; elle est sommée de se rendre , elle capitule et ouvre ses portes le 30 septembre 1681.

« Il est, dit Fauteur de Paris, Versailles et lesprovinces, à qui nous empruntons Tanecdote , il est évident que les trois coups frappés sur la banquette à une heure fixe et convenue étaient le signal du succès de Tintrigue concertée entre M. de Louvois et les magistrats de Strasbourg, et que l'homme chargé de cette mission en ignorait le motif, comme M. de Chamilly ignorait le motif de la sienne. »

Dans les premières années de la révolution , un des principaux banquiers de Londres reçut l'ordre d'une maison d'Amsterdam de payer vingt mille florins à la personne qui présenterait la moitié d'une carte déchirée, dont l'autre moitié était jointe à l'ordre.

L'homme à la carte se présenta et ne répondit rien à toutes les demandes du banquier , sinon qu'il fallait le payer. 11 reçut en différentes fois quatre mille guinées.

CURIOSITÉS POLITIQUES. <kc. 239

Le banquier, étonné de ce mystère, crut devoir en rendre compte à Pitt. Ce ministre demanda si l'on savait le nom de ia personne à qui l'on avait donné des fonds. On rignorait. «Si vous la voyiez, ajouta-t-il, la reconnaitriez-vous? — Très-bien. » Alors Pitt tira d'un tiroir beaucoup de portraits parmi lesquels le banquier re^ connut celuide son homme. « Donnez-lui tout ce qu'il demande, dit alors Pitt, il n'en fera pas mauvais usage.»

On n'en a pas su davantage sur cette singulière lettre de change et sur celui qui en était porteur.

Jamais autant qu'à l'époque de la révolution il n'y eut de manœuvres secrètes, de correspondances occultes, la plupart au profit des émigrés , c'est-à-dire dans le but de leur faire parvenir des renseignements et des secours, ou bien aussi, à leur instigation et sous leur action directe, afin d'attiser en France le foyer des conspirations royalistes.

« 11 n'est point, lisons-nous dans un livre aussi curieux que rare \ il n'est point de déguisements qu'on n'ait employés dans la révolution pour donner quelque avantage à son parti.

» Je citerai deux personnages sur lesquels on m'a donné des renseignements bien positifs. L'un fut longtemps employé par les émigrés pour porter à leurs proches ou adhérents des nouvelles ou des projets à exécuter. Revêtu d'une grosse bure, il allait à pas lents, contrefaisant le boiteux. Quand il était dans Paris, il marchait appuyé sur un gros bâton , ia tête chauve, couverte d'une perruque de laine, telle qu'en portent les matelots.

* AnecMei inédites delà fin du dix-huitième sièe/«; Paris, 1801, in- 8, p. 55.

En voyageant , il couchait dans les auberges les plus chétives, et cependant il était quelquefois bien riche, car son bâton était fait de manière qu'il était quelquefois rempli de doubles louis d'or, qu'il apportait aux émigrés par la voie de la Suisse. Fallait-il sauter un ruisseau , il îe franchissait appuyé sur son long bâton. Était-il atta- <|ué , il assommait avec son lourd bâton son adversaire. Avait-il besoin d'argent pour lui ou pour quelque séduction , notre boiteux avait encore recours à son bâton. Enfin, quelques jours avant le 18 fructidor, on rapporte que, porteur de messages très-intéressants , il repartit, non pas en boiteux, mais en homme qui courait la poste rapidement. Ceux qui l'ont rencontré depuis , le trouvant beaucoup plus droit, d'une figure moins mesquine et <iigne d'être suspectée, voulurent en effet l'arrêter. C'est encore l'or de son bâton qui le sauva. On connaissait un homme à qui il faisait de temps en temps quelque visite. Celui-ci n'a jamais pu savoir ce qu'il était, ce qu'il faisait, ni où il demeurait ; mais sous son air simple il avait des yeux vifs et perçants, et ses paroles étaient si mesurées qu'on ne pouvait jamais le surprendre , si adroites qu'il tirait toujours quelque renseignement dont sans doute il faisait son profit.

» On soupçonne avec beaucoup de raison que ce boiteux était un personnage important, qu'il ne balbutiait point dans un conseil, et qu'il avait parlé à plus de princes, à plus d'ambassadeurs, que de certains patriotes n'ont vu de députés dans leur vie.

» L'autre boiteux était un prêtre que la police voulut faire arrêter dans une église de Paris. Il était catéchisant, baptisant et confessant, avec trois autres prêtres non assermentés. Quand les agents se présentèrent, froid.

CUMOSnïS POLITIQUES, dcc. 241

calme et'conservant sa présence d*esprit, il fait si bien, qu'il passe au milieu d'eux sans boiter, et comme souriant, (le la bonne prise qu'ils allaient faire. On eût dit qu'il leur applaudissait et qu'il était du métier. Lui seul échappa; ses confrères furent arrêtés et condamnés à la dépor-. iation. »

Dans le même livre * , à propos du même temps, il est parié d'une conspiration surprise en Suisse et qui se tramait à l'aide de procédés occultes d'un genre singulier. C'est la découverte de ce complot qui, ayant révélé au gouvernement français à quel point le territoire helvétique était un foyer de royalisme et d'hostilités, le détermina tout à coup à l'envahir.

Les détails que donne à ce sujet l'auteur des Anecdotes inédites sont puisés, selon lui, dans le mémoire manuscrit d'un commissaire des guerres.

« Âpres le 18 fructidor de Fan 5, dit donc ce commissaire, j'eus occasion d'aller chez un Suisse, avec un hoaime qui avait émigré, et dont je parlerai plus bas. Je trouvai chez lui le commissaire de police avec la force année, faisant perquisition de ses papiers, qui heureusement pour lui se trouvaient en régie, quoiqu'ils ne fassent pas sous son vrai nom.

» Je fis signe à l'émigré de se retirer, et jamais signe ne fut suivi plus promptement. Je crus aussi devoir me retirer, et je disparus au milieu d'une foule d'agents de police. J'y retournai deux heures après, et je sus que c'était le frère de Fauche, de Hambourg, que Ton cherchait, et qui n'avait pas attendu le 18 pour retourner en Suisse. L'émigré m'assura que c'était de lui

• Page 175.

m CURIOSITÉS mSTORIQDES.

qne le parti de Louis XViU éuil sondoyé partielleiiieDt à

Paris.

» L'oflBcier suisse, qne je n'avais yh qa*iuie fois, me dil que, étant an momenl de son défiait, H aTail jeté les yeux sur moi pour une correspondance; qa*il ne s'agissait qne de Ini apprendre les nonYelles du jour, celles surtout qui concemerairat son pays, et particulièrement l'esprit du jour. Nos arrangements faits, il me donna un imprimé de différents personnages, désignés sous des mots quelconques. Cette liste était considéraUe, et on y trouvait les premiers personnages de TËurope, à commencer par Louis XVIU jusqu'au plus petit des agents intermédiaires.

t Le style était emprunté à l'usage des commerçants. C'était toujours une demande faite par une maison sur une antre; et dans le cours de la lettre, on plaçait plus ou moins les nouvelles à donner on reçues. 11 faUait une étude assez sérieuse pour ne pas se tromper. Il était en outre dangereux de garder par devers soi des papiers qui auraient fait grossir la liste des malheureux destinés à périr dans la Guyane. J'eus donc la sagesse de renvoyer ces notes, avec la précaution de prétexter un voyage dans l'intérieur de la république.

» Cet ofiider fut pris les armes à la main, dans l'invasion que nous fîmes en Suisse, amené avec plusieurs autres au temple, et depuis, après une longue détention, tous renvoyés absous, soit par quelques raisons d'État, soit parce qu'on n'avait pu les convaincre, quoique assurément leurs liaisons les eussent fait justement suspecter. Mais un étranger avait le droit de se prononcer entre les puissances et nous ; et ce fut sans doute ce qui détermina le gouvernement français à ne pas user de toute sa rigueur. »

CURIOSITÉS POLITIQUES. &c. 2fô

Le plus ou moins de mystère à employer dépend du plus ou moins de sagacité et de défiance que Ton sup* pose à Fadversaire dont on veut déjouer les projets on Mter la ruine. C'est ce que dit bien le ministre M. d'A**randa, quand il eut à roetlre à exécution le grand dessein du roi son maître, Texpulsion des jésuites d'Espagne.

« Le même jour, à la même heure dit M. de Lévis \ tous les couvents furent fermés.

t Le secret était indispensable pour assurer le succès de cette mesure; mais il était d'autant plus difficile i garder, que les jésuites avaient des amis et des créatures dans toutes les classes de la société : aussi le comte d'Âranda ne fit point expédier les ordres dans ses bu* reaux; il employa pendant trois mois plusieurs pages, dont on ne pouvait se méfier, à transcrire toutes les dépêches, et rien ne transpira.

» On lui demandait un jour, en France, comment il avait fait pour empêcher qu'on ne pénétrât ce grand secret : « D'abord, répondit*il, en n'en parlant pas; com* » prenez-vous? »

C'est le 20 mars 1763 que partît la circulaire aux juges ordinaires du roi, dans tous les endroits où il y avait des jésuites. Un petit paquet cacheté y était joint. On ne devait l'ouvrir que le 2 avril, et, lecture faite de ce qu'il contenait, il fallait agir sans retard. Ordre sévère était donné de ne parler à personne de la circulaire et du paquet.

On s'avisa, en qudques circonstances, de prendre les gazettes pour moyen de correspondance. Voici comment : avait-on quelque secret à faire connaître au gouverne*

* Souvenir i et portraits, p. 168.

iU CURIOSITÉS HISTORIQUES.

ment, sans vouloir se réVéler soi-même, mais en désirant toutefois être renseigné sur le sort de la communication qu on avait faite et sur la manière dont elle avait été accueillie, on écrivait le tout au ministre et on le priait, en cas d'approbation, de faire mettre dans la Gazette, à jour dit, telle phrase ou tel signe convenu. C*est ainsi que procéda Tabbé filache relativement au projet de conspiration jésuitic|ue, compliquée d'un empoisonnement du roi et de la famille royale, projet conçu par la marquise d* Asserac, dont il avait dévoilé le mystère, et qu'il voulut faire arriver à la connaissance du chancelier le Tellier, d'une façon tout à fait secrète et anonyme, en se réservant toutefois un moyen de connaître le sort de sa lettre et de son avis.

L'abbé raconte ainsi l'affaire dans ses Mémoires, que la Revue rétrospective a publiés * :

« Je m'avisai, dit-il, d'écrire une lettre au chancelier le Tellier.. Je disais que la marquise d'Asserac projetait, elle seule, de faire périr toute la famille royale, par la pure inclination perverse qu'elle avait. En cet endroit, je fis un détail bien circonstancié... Je marquai à M. le chancelier que, quand il souhaiterait de me voir, je né pourrais lui dire de bouche antre chose que ce que je lui exposais par écrit; qu'étant prêtre et ayant reçu cet avis et promis de le garder sous 4e sceau de la confession, il était trop bien instruit de ce que demande notre religion pour exiger de moi que je lui nommasse mon auteur. »

Blache rappelait ensuite au chancelier un premier service qu'en tout désintéressement il avait fait rendre au roi par un homme qui en avait eu seul la récompense

* Première série, L I.

CURIOSITÉS POLITIQUES, «kc. 2i5

C'est encore d'un complot découvert qu'il s'agissait, et l'on avait fait assez de cas de la révélation pour nommer député à la prochaine assemblée du clergé celui à qui Blache en avait laissé tout le mérite.

« Quant à moi, ajoutait Blache, je ne souhaitai d'autre récompense du service que je réitérais, — puisque j'avais eu beaucoup de part au premier, — sinon qu'au cas qu'il fût persuadé que ce second service était de la même importance que le premier, il voulût bien faire mettre la première lettre (G) de la Gazette prochaine en encre ronge ; et qu'en cas qu'il ne jugeât pas à propos de me donner une telle marque, j'apprendrais par ce refus qu'il souhaitait que je me présentasse devant lui.

» Ma lettre fut mise à la poste le lundi 27 décembre; je fus le lundi suivant à Versailles. Le vendredi matin, je trouvai sur la table de M. de la Vienne la Gazette, qui portait la première lettre en encre rouge. Je sortis précipitamment de chez M. de la Vienne, sans lui dire rien pour lors, et me défiant de mon amour-propre, de peur qu'il ne me fit succomber, en racontant ce nouvel événement à M. le duc de Saint-Âignan , qui n'aurait pas manqué de vouloir le rapporter au roi ; je partis de Versailles sans le voir , et fus plus d'an mois sans y retourner et sans en parler à personne...

»... Ayant eu occasion d'être connu de M. de Louvois, après la mort de M. le chancelier son père, je pus me découvrir à lui, et lui déclarer que c'était moi qui avais été assez heureux de rendre au roi et à M^ le Dauphin les deux services en question; mais que M. l'archevêque de Paris et le P. la Chaise avaient détourné les bonnes volontés que le roi avait pour moi, dont je lui ûs tout le détail que je viens de raconter.

» Ensuite de quoi, ce minislre, indigné contre ces deux personnages, que d*ailleurs il n*aimait pas, me proposa de lui écrire une lettre anonyme, où le roi m'aurait infaiiliblement reconnu, et lui aurait servi de prétexte pour perdre à jamais dans Tesprit du roi, et le P. la Chaise, et M^ Tarchevéque de Paris, et tous les jésuites, comme il me le dit, ajoutant que c'était une malheureuse engeance qu'il fallait exterminer. Mais ce ministre ayant été surpris de la mort quinze jours après, je voulus suivre les mêmes errements auprès de M. de Croissy, d'intelligence avec M. Tabbé son fils, à présent évéquede Montpellier ; mais ce fut inutilement. »

Pour tout ce qui précède, on pourrait avoir peut-être des doutes, à juste raison, et ne voir dans l'histoire du complot et de l'empoisonnement qu'un roman de l'abbé Blaclie; mais il reste un^ preuve matérielle, sinon de la vérité des faits qu'il révéla, du moins de la confiance que le chancelier crut à propos d'avoir pour l'avis qu'il donnait; cette preuve toujours existante et incontestable, c'est le numéro de la Gazette, ayant, par tme exception unique, les initiales G en encre rouge.

Comme nous, M. Taschereau, qui publia les Mémoires de l'abbé dans la Revue rétrospective, eut des doutes sérieux sur l'ensemble de l'affaire ; comme à nous, il lui «embla nécessaire d'avoir des preuves ; il les diercha, mais n'en trouva qu'une, la lettre en rouge, si particulièrement remarquable ; c'était déjà quelque chose de c(nicluant pour une partie de l'affaire : aussi M. Taschereau écrivit-il, sans se faire toutefois autrement garant des accusations formulées par les Mémoires de l'abbé : « Nous n'ajouterons qu'un mot pour le lecteur, que leur gravité même porterait à les rejeter sans examaa :

CURIOSITÉS POLITIQUES, kc, 247

» Blache dit , livre V, que, faisant parvenir au cbancelier le Tellier un mémoire détaillé sur la conspiration qu'il dénonce, il le pria, pour sa sûreté, si le chancelier croyait la communication et celui qui Tavait faite digne d*attention, de ne lui en accuser réception que par une majuscule initiale imprimée en rouge au titre de la Ga^ zeiie de France du 31 décembre 1683, mois dans lequel ceci se passait. Eh bien , le 6 initial, noir dans tous les autres numéros de la collection de la Gazette, est rouge dans le numéro du 31 décembre 1683; nous Tavons vé* rifié. }»

Sous le même règne, et c'est peut-être ce qui donna à Tabbé Vidée de son stratagème de correspondance, un des complices du chevalier de Rohan, pour la conspiration qui tendait à livrer Quillebœuf et les côtes de Normandie aux troupes hollandaises, la Tréauraont s'était ingénié d'un moyen pareil.

Voici ce qu'on trouve à ce sujet dans une LeUre écrite lors du supplice des conspirateurs ; elle se trouvait en original parmi les manuscrits de Saint-Germain des Prés, et nous l'avons publiée nous-méme dans notre recueil de Vaiiété% historiques et littéraires * ;

« Vous saurez donc , y est-il dit , que depuis le mois d'avril dernier, la Tréauraont , avec la participation du chevalier de Rohan, écrivit une lettre à Montercy *, sans être datée ni signée.

» Par cette lettre, il lui marquait que la Normandie était très-disposée à se soulever, et que s'il voulait faire venir une

• Bibliothèque elMvirienne de P. Jannet, t. II, p. 309, 314.

* Montercy était un des généraux du prince d'Orange. Il commandait à Seref un des corps de Tarmée de 00,000 hommes que venait de battre le prince de Condé.

flotte qui portât 6,000 hommes, des armes pour armer 20,000 hommes, des outils pour faire des sièges, et 2 millions de livres, il y avait un grand seigneur qui s'engageait, pourvu qu'on lui assurât 30,000 écus de pension; et, dans cette lettre, il demandait 20,000 écus pour lui, la Tréaumont, ce qui est plutôt, comme on peut remarquer, une façon d'adresse qu'une imprudence, se persuadant que son nom qui était fort connu en ce pays-là, disposerait plus facilement les choses, suivant son dessein, et engagerait Montercy à former cette entreprise.

» On devait s'obliger, par les conditions, à livrer une ville maritime, Quillebjoenf ou autre, et avec le secours on se faisait fort de se rendre maître de toute la Normandie, de telle sorte qu'on pouvait venir de là jusqu'à Versailles sans être obligé de passer aucun pont ni ruisseau ; et parce que ces lettres pouvaient être interceptées ou déchiifrées, on ne demandait point de réponse; on convint seulement que, pour marquer que la proposition était acceptée , l'on ferait mettre dans la Gazette de Hollande que le roi allait faire deux maréchaux de France et qu'un courrier de Madrid était attendu à finixelles.

» Sur cette simple lettre, non signée, on dépêcha cette flotte que nous avons vue rôder si longtemps autour de nos côtes, et qui passa enfin dans la Méditérannée, ne voyant point qu'il y eût apparence de faire rien en Normandie.

» Cependant, dés que la Tréaumont vit, dans la Gazette de Hollande, l'article qui parkit des deux maréchaux de France et du courrier de Madrid arrivé à Bruxelles, il partit de Paris pour aller faire soulever les Normands. »

S'il est une vérité en politique, c'est celle-ci : « Tous les moyens sont bons, »

CURIOSITÉS POLITIQUES, kc, 249

Richelieu , pour sauver son ministère ébranlé par les brigues ennemies, se risqua jusqu'à faire perdre tout exprès une bataille, sachant bien que le roi , une fois effîrayé et ne voyant de salut qu'en lui, ne songerait plus à l'éloigner.

Il était en disgrâce presque ouverte et prenait les bains â Tarascon. Tous les ennemis qu*il avait à la cour bat^ taient déjà des mains; mais le ministre tenait déjà tout prêts ses moyens de retour et sa vengeance.

Le maréchal de Grammont, qui commandait l'armée . contre les Espagnols, était à lui corps et âme. Il lui dit de donner bataille et de se laisser vaincre. Grammont obéit avec une abnégation parfaite. Le combat fut perdu et le ministre sauvé; cette défaite est celle d'Honnecourt, sous la date du 26 mai 1642, c'est-à-dire bien peu de temps avant que la mort vînt, sans grâce ni merci, arracher au cardinal un pouvoir qu'il disputait si intrépidement à ses ennemis.

A la première nouvelle de cette journée malheureuse, Louis XHI s'effraya; il envoya courrier sur courrier an cardinal , et n'eut de repos que lorsque la maison roulante qui servait de voiture au ministre l'eut déposé dans la cour'du Louvre, mourant, mais triomphant.

Le grand Frédéric cherchait, en 1756, une occasion d'envahir la Saxe; pour déclarer la guerre qui devait amener cette invasion, il ne lui fallait qu'un prétexte ; il gavait que, dans le démembrement de ses États, projeté peu de temps auparavant par la Russie, l'Angleterre et quelques États allemands, la Saxe avait demandé et obtenu sa part. Ce n'était qu'un projet, mais qui pouvait motiver des représailles de la part de Frédéric, redevenu fort et victorieux contre la Saxe laissée sans défense.

Par malheur, les preuves de cette participation an projet de partage manquaient à Frédéric: Que fit-il pour se les procurer? Schlosser va vous le dire ' :

« Menzel, secrétaire à la chancellerie de Dresde, fut gagné par l'ambassadeur prussien de Malzahn , pour communiquer les actes. 11 se servit de fausses clefs pour ouvrir les armoires où ces actes étaient enfermés. La cour de Saxe étant allée en Pologne, le conseiller privé Eicliel, de Potsdam, lui envoya un trousseau de clefs; . aucune d'elles n'allant aux serrures des armoires, Menzel marqua à Eichel les changements qu'on devait faire aux clefs. »

Galonné, pour une affaire beaucoup moins importante, puisqu'il ne s'agissait que de pallier une faute personnelle, faillit brûler tout un ministère.

« Pendant l'assemblée des notables, dit M. deLévis *« il usa d'un singulier expédient pour se dispenser de donner un travail promis à jour fixQ : il fit mettre le feu au contrôle général de Versailles, afin d'avoir une excuse pour ce retard causé par sa négligence. Cette anecdote est aulhentique, ajoute M. de Lévis. »

Les retards sont pourtant d'ordinaire, en politique, une ressource bien excellente. C'était un des moyens favoris de Kutuzoff, le diplomate guerroyant de la Russie, sous l'empire. En une circonstance surtout, il s'en servit avec le plus grand succès contre Napoléon.

« Il était cité, dit M. de Puibusque, comme le diplomate le plus délié de l'Europe. 11 avait les dehors d'uD patriarche rempli d'afiabiKté et de franchise; sa parole,

' Histoire du dix-huitième siècle , traduction de M. Suckau, 1. 1, p. 221, note.

* S^mvenirs et portraits, p. 77, note.

CURIOSITÉS POLITIQUES. <kc. 251

simple jusqu'à la naïveté, semblait annoncer un cœur non moins ouvert que les grandes poches dans lesquelles il enfonçait habituellement ses mains. Lui aussi était avare de réponses; mais il savait habilement, parmi plu* sieurs questions insignifiantes, cacher celle, qui Fintéressait réellement.

» Commandant, en 1812, les armées russes, le général fit servir à ses projets les talents du diplomate en faisant perdre à Napoléon trenle^trois jours dans Tattenle des résultats d*une négociation qui n*eut jamais de commencement.

n Par les combinaisons de Kutuzoff, ce qui pouvait n*étre qu'un échec fut un désastre dont la France impériale ne s'est pas relevée. »

Puisque nous tenons les diplomates du temps de l'empire, il sera bon de parler ici des projets tramés contre la France et contre l'intégrité de son territoire par les plénipotentiaires réunis en congrès à Paris même, au mois d'août 1815. Plusieurs étaient d'avis qu'il n'y avait pas lieu à démembrement, qu'il fallait seulement désarmer la France et lui enlever sa force offensive.

M. de Metteroich, entre autres, disait, au commencement de son fameux Mémorandum :

« La guerre de 1815 n'est pas une guerre de conquête ; elle n'a été entreprise que dans le double but d'abattre l'usurpation de Napoléon Bonaparte et d'asseoir un gouvernement en France sur des bases assez solides pour qu'il puisse otfirir des garanties de tranquillité à la France et à TEurope. »

Mais un autre parti, dont M. de Gagem , ministre des Pays-Bas, était l'âme et l'organe, soutenait, au contraire, qu'il n'y aurait de salut pour l'Europe que dans le mor-

252 CURHKITÉS HISTORIOUES.

cellementde cet empire, dont la compacité était la force, et contre lequel, du reste , il était juste de recourir au même système de conquête et d'envahissement qu* il avait lui-même si longtemps et si audacieusement mis en pratique.

Il sera curieux de vous faire voir avec quelle verve ' d'animosité et quelle logique haineuse le ministre hollandais exposa ses idées dans un mémoire portant pour titre : Observations sur la question de rintégrité de la France, et qui n*a, je crois , été publié jusqu'ici que dans la Revu^ trimestrielle de Buchon *.

« Deux grandes parties de TEurope se sont fait la guerre, dit M. deGagem, Tune évidemment dans Tintention d'agrandir son territoire, d'envahir si elle réussissait. Appeler, admettre ou applaudir à Napoléon, n'était autre chose que vouloir guerre, gloire, pillage et conquête.

» L'Europe demandait à la France un gouvernement plus pacifique , et l'ancienne dynastie, qui n'avait besoin d'un autre éclat, y paraissait la plus propre. Napoléon parait, tout fléchit devant lui, la guerre éclate, il emploie les forces de la France à succomber avec elle, et rejette aujourd'hui l'idée d'être payé de la mênae monnaie. J'analyserai brièvement ses sophismes pour m'y soustraire et les combattre parie gros bon sens. H s'agit de questions territoriales. L'honneur français en serait blessé.

» Cet honneur français est-il autrement fait que celui des autres nations? Je croyais à cet honneur français, j'y croirais encore; mais n'en parlons plus aujourd'hui. L'honneur est un sterling, valeur composée de ses éléments et attributions.

<JuiUet!l828,p, 372,377,

CURIOSITÉS POLITKÎUES. &c. 253

» Le retour de Napoléon, soutenu par l'armée et Félite de la jeunesse, est une des plus vilaines taches faites à ce même honneur depuis que Tespéce humaine est civilisée.

» Ce territoire, ce royaume^ est indivisible.

» Depuis longtemps, les diplomates français se sont moqués de cette prétendue indivisibilité

» Perdre du territoire est une des suites du : G' eut de la terre classique de la France qu'il s'agit , c est-à-dire la terre de leur concupiiscence et de leur vanité , le fruit de leurs guerres , de leurs victoires et de leurs ruses. C'est la valeur, rintelQgence et la fortune supérieures qui la leur ont donnée ; c'est la valeur, l'intelligence et la fortune supérieures qui vont la leur 6ter. Â commencer par les trois évéchés, Metz , Toul , Verdun et leurs diocèses : les ont-ils occupés en guerre ouverte "^ Point du tout, mais à titre de bienveillance, d'amitié et de protection ; il suflit de lire leur propre aveu sur cette usurpatiou et ce qu'en disaient les ambassadeurs de Louis XIY ou de la reine régente au congrès de Munster, dans les dépêches datées du i 7 septembre 1646 : « Mais ce qui n'est

• guère moins à estimer, c'est qu'un droit de protection » sur les trois évéchés, qui a été le seul jusqu'à présent ,

• est aujourd'hui changé en une souveraineté absolue et » indépendante, qui s'étend aussi loin que les trois dio- » cèses; encore que nous ayons bien connu d'abord l'im- » portance de cette acquisition, nous avons affecté pendant » quelque temps de la mépriser, jusqu'à ce que nous ayons » été assurés du reste. »

» La guerre de trente ans était foncièrement guerre civile en Allemagne. Le parti prolestant avait appelé la Suède et la France pour le maintien de l'équilibre. Ces cours demandèrent, à tUrede satisfaetian, des contri-

butions et des cessions qui n'élaient nullemenk l'objet primitif de la guerre. Nous demandons la même chose i bien plus juste titre , et au besoin nous employons et emploierons les mêmes expressions.

» Ouvrons les Mémoires du temps, voyons la narration sucx^incte et ci-jointe du suffragant Âdami, lui-même plénipotentiaire à ce congrès, et Tun des hommes d*État les plus estimés de tous les partis. Dans le courant de ces mêmes négociations, Contarini,le médiateur vénitien, se plaisait à dire' sur les deux Âlsaces et le Landgau, i Tambassadeur français, qui haussait les prétentions à mesure quon accordait, c qu'il avait envoyé à son maître trois provinces dans une lettre. »

Âpres soixante ans de possession, le prince Eugène de Savoie faisait encore observer i Torcy, le négociateur français :

• Que d'ailleurs l'Alsace n'était pas une province » française, mais un pays de conquête, qu'on devait » abandonner sans peine, t

» Après cent soixante ans, nous disons la même chose ; rien n'est oublié, rien n'est changé.

» La prescription est une invention du droit civil inconnu au droit de la nature. On oublie, sans doute, les rapports, contrats, titres de famille; et, pour couper court à des procès inintelligibles et interminables, l'esprit humain a inventé l'idée de la prescription, en admettant certain nombre d'années : l'unité 3, 10, 30 , enfin le temps immémorial. En politique , il n'y a rien d'immémorial. L'histoire est là pour nous montrer clair et net l'origine des guerres, la transmission des possessions, les traités de paa et les motifs. Une saine morale veut que les traités de paix, mène désavtntagoa, srâat

CUWOSITÉS POLITIQUES. &c. 2S5

maintenus. Mais, rompus pour d'autres causes, Tétatcle guerre échéant, on revient au précepte : « Ce qui a été » juste, équitable on admissible pour vous , le sera au- » jonrd'hui pour nous. •

» Dire qu'on ne fait la guerre qu'à Bonaparte, est une des assertions les plus absurdes que les gens raisonnaUes se soient permises, et qui ne peut avoir été inventée que pour se moquer de nous. Nous ne la croirons que lorsqu'on nous aura prouvé que lui seul mitraillait, tirait, sabrait à Quatre- Bras, Ligny et Waterloo . Qu'il y ait eu des gens assez sages en France pour ne pas vouloir la guerre et en craindre les suites, qui en doute? Charles XII était aussi un roi trés-ambitieux et conquérant. La Suéde gémissait de ses excès, et une grande masse de la nation désirait vivement la paix. Lui-même combinait, méditait déjà un autre système d'alliance, et commençait même à briguer l'amitié de la Russie. La balle l'atteint. Les Suédois, dans leurs négociations et représentations, se servirent à peu prés de semblables arguments; ce qui n'empêcha pas Pierre le Grand de se faire céder les plus belles provinces; et celui qui a succédé à son empire et à sa gloire savait être magnanime, mais il saura être juste.

» On assure qu'on a promis l'intégrité : où? qui? Pareille phrase s'était glissée dans un projet de déclaration. Le minisfare des Pays-Bas au congrès , qui sans doute y était le plus intéressé, a cru de son devoir de se renAre attentif aux fausses conclusions : il s'y est opposé par une lettre adressée au ministre britannique, et la rédaction, la signature n'a pas eu lieu. Voici cette lettre écrite à la hâte:

Vienne, 11 avril 1815.

« En entrant, milord, je trouve la pièce ci-jointe pour apposer ma signature. Comme ce passage : « Que le » traité du 30 mai et les arrangements territoriaux et » politiques arrêtés au congrès, resteront la règle des » rapports entre elle et les autres états de l'Europe, » est absolument contraire à ma conviction morale et politique, je ne peux me résoudre à la signer. Votre Excellence est le maitre de passer ce refus sous silence ou d'en faire mention dans les protocoles. »

» Les forces de la France turbulente se déploieront pour nous prendre des provinces. Les autres, pour les punir, se déploieront pour les mêmes intentions. Nos frontières sont mauvaises, il faut les rectifier ; cependant, je suis loin de mettre trop d'importance à cette opposition : car si cette proclamation avait eu lieu, le sens était tout autre que celui qu'on cherche à lui donner. Je rétablirai ce véritable sens; la paix de Paris est faite; quelque défectueuse qu'elle nous paraisse, nous la maintiendrons. L'exclusion de Napoléon du trAne de France en est la première base. Chassez-le, chassez-le, pendant que nous nous préparons à vous en débarrasser, car nous n'en voulons pas à votre territoire. Mais si vous lui adhérez, si nous en venons sérieusement aux mains, prenez-vous-en à vousmêmes de toutes les suites fâcheuses.

» Combattions-nous à Waterloo quelque faction? Non, sans doute, l'armée, la jeunesse française, l'élite, était là. Elle se battait avec acharnement avec une ardeur admirable ; nous continuons donc de dire aujourd'hui, après la victoire : L'accord est fait, vous le rompez, payez les

CURIOSITÉS POLITIQUES, àc. 257

frais du procès. La France admet ce raisonnement et la justice de l'indemnité; car nulle part on ne raisonne mieux qu'en France, pourvu qu'on le veuille, mais on croit être quitte par des sacrifices d'argent. Qui leur permet ce choix? À Munster et à Osnabruck, on a fait marcher de pair la satisfaction en argent et les cessions territoniales : l'une modifiait l'autre ; votre traité d'alliance est rédigé avec une grande précaution et un excellent choix d'expressions :

• De préserver contre toute atteinte l'ordre des choses » si heureusement rétabli en Europe, et de déterminer » les moyens les plus efficaces de mettre ces engagen ments à exécution, ainsi que de leur donner, dans les » circonstances présentes, toute l'exécution qu'ils récla- » ment impérieusement. »

» Et plus bas, article premier:

« Les hautes puissances contractantes ci-dessus dé- • nommées s'engagent à réunir les moyens de leurs Étals » respectifs pour maintenir dans toute leur intégrité les » conditionsdutraitédepaixconcluàParisIe 30 mail814, 9 ainsi que les stipulations arrêtées et signées au congrès » de Vienne dans le but de compléter les dispositions du » traité, de les garantir contre toute atteinte et par- » ticulièrement contre les desseins de Napoléon Bona- » parte. »

• Le but principal de la paix de Paris n'était donc pas le ménagement du soi-disant honneur français ou de leur gloire; la sâ;urilé des Bourbons, les déférences pour cette dynastie, ne tenaient indubitablement que le second rang. Une pacification durable, une juste répartition de forces, l'équilibre de l'Europe, sa tranquillité : voilà quel était le but; et l'événement a prouvé sur-le-champ qu'on

avait encore mal calculé , qu'il fallait toute cette réunion de forces pour dompter.

» Compléter la paix, consolider cet état de repos, ce système d'équilibre, et chercher les moyens les plus sûrs, voilà le grand, le ndble projet de notre alliance, et c'est à nous à juger ce que doit former ce complément.

» Loin de moi et de tout homme d'Etat qui connaît l'Europe, l'idée d'un déchirement de la France, de l'antique France; loin de moi l'intention de la réduire à un véritable point de faiblesse. Posséder sur le Rhin, avoir l'Alsace, n'est pour eux qu'un aliment d'orgueil, qu'une tentative, qu'un stimulant de plus d'en avoir davantage, d'avoir la limite du Rhin tout entière.

» Nous nous gênons entre la Suisse et la Hollande ; l'un doit faire place à l'autre. Schopflih, l'un des savants les plus distingués de France, Alsacien lui-même, disait de son pays : Alsatia, prœpotens iUa Rheni superioris eu8to8 quœ superi&ri œvo Germanis aperuit GaUiam, mstris Germaniam nunc aperuit Gdlis, (L'Alsace, cette puissante gardienne du Rhin supérieur, qui jadis ouvrait la France aux Allemands, ouvre aujourd'hui l'Allemagne aux Français.)

» Et qui nous dira qu'il a tort?

• M. Bigtton , diplomate habile , auquel on destinait le portefeuille des aifaires étrangères, s'explique ainsi dans son exposé comparatif de l'état financier, mïitaire, politique éi moral de la France et des principales puissances de l'Europe, ouvrage, sous plus d'un rapport, digne d'être lu, page 173:

« Il est notoire que, depuis plusieurs siècles, la limite » du Rhin est une acquisition que la France n'a cessé » d'avoir en vue. Nous repou&ser de nouveau loin de celte

CURIOSITÉS POLITIQUES. &c. 259

» limite dont nous avons été vingt ans en possession, est » un acte d'une politique insidieuse, qui nous provoque à » des démarches indiscrètes, dans le dessein d'en profiter. » Trompons son attente par une héroïque résignation et » une noble patience. »

» Nous venons de voir et cette noble résignation et cette héroïque patience; et trois années ne s'écouleront pas que nous serons encore témoins, et peut-être victimes de cette héroïque patience si éloignée du caractère national. Mieux vaut-il leur 6ter tout prétexte, tout contact avec les bords du Rhin, qui depuis des milliers d*années formaient notre antique patrimoine.

» La France nous fera bientôt la guerre ; elle sera toujours menaçante. A la bonne heure ! je le crois. Elle le sera en cédant et en ne pas cédant. L'invitation est trop forte el trop prononcée, l'orgueil trop blessé, pour qu'il en soit auiarement.

» Préparons-nous à cette lutte, mais ôlons-lui quelque grand moyen de nous faire du mal.

» Pour gagner l'affection, la reconnaissance des Français, afiection que vous ne gagnerez jamais, faut-il indisposer, révolter toute l'Allemagne? II y aura un cri d'indignation d'un bout à l'autre , je vous en préviens. Les menanines allemands, français, et Frédéric-Guillaume, riAtreront avec tout honneur dans leurs capitales : ils verront peut-être troubler leur avenir. Leurs ministres, seraient-ils les plus vertueux et les plus sages, seront SBT-le-phamp accusés d'ineptie et de corruption , et rien ne les relèvera de ces reproches.

» J'entends dire : Ilnyapas d* Allemagne, Il me semble que nous avons joliment prouvé qu'il y en a une, et une ÂHenragoe, et des Allemands; une Allemagne qu'il ne

faut point irriter ni. injurier, une Allemagne qui a son genre de publie espnt. La France a été atteinte de révolutions, parce qu elle se croyait négligée , et que son rot était censé avoir souffert Toffense et Tinjustice ! Le meilleur moyen d*empécher les révolutions , le discrédit des monarques, c'est d*en éviter les causes.

» Pour les Pays-Bas , quand on leur aura restitué les cantons enlevés sans motif, ce n'est pas une question d'ambition , mais une question essentiellement militaire pour TÂllemagne, une question nationale.

» Dans un sens, certainement qu'il n'y a pas d'Allemagne ; il n'y a pas cet ensemble d'un vaste empire qui effraye ses voisins par l'agrandissement de son. territoire. L'Allemagne, comme telle, est un système fédératif, une ligue, par sa nature en paix avec tout le monde; et l'agrandir n'est qu'un gage de plus du maintien de la paix de l'Europe; et cette même considération majeure est encore applicable aux Pays-Bas. M. Bignon s'ap-: pliquait à prouver que, même après les sacrifices de la paix de Paris, la France serait l'Etat le plus puissant, l'État prépondérant sous tous les rapports. J'en suis intimement persuadé. Il aura raison, même après la cession de l'Alsace, de la Lorraine et de la Flandre. Je pourrais, dans cette réminiscence de provinces arradiées, y ajouter l'Artois, la Franche-Comté, si telle était ma conviction.

» La guerre, pour me servir du langage des anciens, m'a toujours paru un jeu funeste où les chances de gain et de perte devraient se trouver égales pour l'une et l'autre partie. Le contraire, tout d'un côté, rien de l'autre, est une absurdité. Je n'ai aucune animosité personnelle contre la France. Personne ne rendra plus de justice

CURIOSITÉS POLITIQUES, «kc. 261

que moi à ce peuple vaillant, hospitalier, aimable, spirituel, mais gâté par la fortune et le désordre. Je lui souhaite bonheur et prospérité, le repos après tant d*orages, et son haut rang parmi les nations ; mais d* autres eonditions me paraîtraient bien plus dures et plus humi* liantes que celles communes à toutes les guerres malheureuses. »

Paris, août 1815.

Les malveillantes insinuations de M. de Gagern ne purent heureusement pas remporter sur les idées modérées de M. de Metternich et de Tempereur Alexandre. Les grandes puissances, qui avaient voix prépondérante dans le congrès, ne trouvant, vu l'éloignement de leurs frontières, rien a prendre dans le morcellement projeté et demandé à si grands cris par les petits États, qui, au contraire, s'arrondissaient déjà en espérance des parts à prendre au gâteau, Tidée du démembrement fut repoussée. Les lions ne pouvant avoir leur part, il n'y eut pas de partage.

Il en fut de ce projet si menaçant pour la France comme il en avait été, au seizième siècle, de celui qui, à certains égards, en était la contre-partie anticipée, puisque c'est le démembrement de l'Angleterre qui y était mis en question.

Castillon, qui était ambassadeur de France à Londres en 1518, voyant le mécontentement gagner toutes les classes de la nation anglaise, par suite des réformes religieuses tyranniquement imposées par Henri VIII, s'imagina que le moment d'anéantir la puissance britannique était venu. Les éléments dont elle était formée tendaient d'eux-mêmes à se disjoindre. Il ne fallait que les y aider.

et rendre désormais impossible leur réunion dans un tout homogène.

« Dans plusieurs lettres écrites en décembre 1518 et au mois de janvier de Tannée suivante, il proposa de former entre Tempire, la France et TÉcosse, une coalition dont Tobjet serait d'envahir TAngleterre. Il serait, disait-il, facile, non-seulement de chasser le roi, mais • de conquérir le royaume, et la France ne devait pas laisser échapper cette occasion d'anéantir une nation dont la rivalité 1 avait si souvent humiliée. Une fois le pays conquis , le partage se ferait de la manière suivante : Tempereur obtiendrait toute la contrée située de THumber à la Tamise; la France, le midi de Ttle, du comté de Kent au pays de Galles ; et enfm l'Ecosse, notre ancienne et fidèle alliée, tout le pays situé au nord de l'Humber.

» Castillon assurait que six semaines suffiraient pour la conquête et le partage.

» Heureusement pour l'Angleterre, Charles*Quint, de qui dépendait en grande partie la réaÛsation de ce projet, était trop bon politique pour assurer une prépondérance décidée à la France par la destruction de son antique ennemie ; et , tout en paraissant donner son appr(ri)atioD au plan de Castillon, il prétexta, pour l'ajourner, les embarras croissants que lui causaient la guerre contre les Turcs et le protestantisme. Son refus fit avorter une ent»eprise qui aurait mis en grand péril la nationalité de nos voisins d'outre-mer'. »

Alors le gouvernement français eût donné de grand cœur dans cette entreprise ; mais, à moins d'un demisiècle de là , la politique était toute changée L'ennemi

* Magasin pittoreêque, t. X, p. 151.

CURIOSITÉS POLITIQUES. &c. 263

national n*étaU plus TÂnglais , mais ce même Espagnol avec lequel le plan de Castillon voulait tout à Theure qu'on se mit d^accord pour partager la dépouille britannique. L*un des projets de Catherine de Médicis était de marier l'un de ses lils, François, duc d'Anjou, avec Elisabeth, reine d'Angleterre, et de commencer ainsi l'étroite union des deux peuples par une alliance de famille. Le prince, déjà fiancé en espérance avec la fille de Henri VIII , s'expliqua énergiquement sur ce projet de mariage et sur l'alliance qui en serait la conséquence, et sur ses excellents résultats contre l'ennemi commun , dans une lettre qu'il adressa^ à son départ pour les Pays- Bas, aux maire et échevins de la ville de Chartres. Voici cette lettre vraiment curieuse, telle qu'elle a été publiée par la Société archéologique de l'Orléanais :

« Messieurs, nous avons esté mainctenuz en repos, union et tranquilité, crainz et redoutés par tout le monde, aussy long temps que nos esprictz et inclinations se sont adonnés par armes à l'accroissement et conservation de nostre estât. Lassez de ce bonheur, pacifiant tous nos différends au prix que l'on a veu avec le roy d'Espagne , les armes 9^*ec lesquelles nos ennemys avoient à leur intérest assés souvent éprouvé nostre valeur ont esté tournées sur nous; dont se sontensuyvissaccagemens, pertes et désolacions tellement qu'aux meilleurs et plus sacrez endroictz de ce grand royaume de France nous ne voyons que les cendres de nos feux allumés, la dépravation et licence débordée d'un grand nombre d'hommes restez parmy nous de la semence ordinaire d'une guerre civile, qui se sont formé une habitude quasi naturelle à porter armes et vivre soubz une licence militaire qui ne leur per-

met de demourer en paix en leurs maisons et estre remis sous Tobéissance des loix et de la justice qae par quelque autre expédient. La continuation desquels malheurs nous menaçoitplus que jamais s'il n*eustpleuà Dieu, par sa grâce et bonté, nous regarder en pitié et me mettre les moyens en main avec lesquels par sa sainte assistance il m'a permis de réconcilier et réunir les cœurs des uns et des autres ; à quoy je me suis avec tant de soin et de diligence employé qu'enfin la paix s'en est ensuivie par sept batailles sanglantes, tant d'édits et autres expédiens curieusement recherchés , laquelle n*a sçu prendre telle place dedans noz cœurs que nous ne soyons à l'instant mesme rentrez au mesme inconvénient d'où nous pensions estre sortiz; de sorte qu'il faut croire que nostre première façon de vivre est le seul remède qui nous reste avec lequel nous en devons estre exemts et garantyz, tournant nos rages et fureurs sur ceux qui, redoublant nostre force et puissance, nous ont entrete- Duz vint-deux ans en ce malheur, afin que , vaincuz par nous-mesmes, ils pussent plus commodément profiter de nostre ruyne.

» Voilà , Messieurs, ce que je vous ai voulu faire entendre en m'acheminant au Bas-Païs, pour vous rendre <nipables de ma bonne et sincère intention calomniée néantmoings et mise en dispute par ceulx qui essayent par tous moyens et artifices de nous remectre aux mauvais termes dont nous sommes sortiz, osans publier, appuyés de quelque suspecte autorité, la continuation de noz troubles estre plus tollérable que la diversion d'iceux en une guerre étrangère sans laquelle ils ne peuvent estre éteintz ny aboliz. C'est ce qui me fera crmre, Messieurs, que vous estans , au milieu de tant d'orages

CURIOSITES POLITIQUES. &c. 265

et tempestes, si constamment et si loyalement maintenuz et comportez en la sujétion , obéissance et fidélité que vous devés au roy mon seigneur et frère» sans avoir jamais varié ny pensé pour aulcun danger de vous en distraire tant soit peu , vous prendrés la protection et deffense de cette juste cause en main autant que vous le pouvez et vos devoirs et honneur vous y obligent ; dont je supporteray le faix et hasard plus volontiers que de là dépend Tassurance de vostre repos et restauration de nostre ancienne splendeur, grandeur et dignité, qui vous doit estre autant que vos vies chèrement et singulièrement recommandée : vous pryant, Messieurs, ne vous laisser transporter aux paroles et artifices des ennemys de ceste cause, les estimant, comme ilz sont, déloyaux et infidèles à Testât dont ils procurent l'entière subversion et ruyne, de laquelle j'essayeray, au péril de ma vie, le garantir et vous rendre mes actions si nettes et éclaircies que vous ny tout le monde ne pourrés dire ne penser qu'elles soient attachées à autre chose que à ce qui est de mon devoir : aussy ne me suis-je exposé à tant de dangers avec infinis travaux sans avoir esgard à la qualité de ma personne que pour le désir et affection qui est en moy de vous asseurer la paix, bien et repos que je vous ay procuré ; ce qui ne peut estre que par les moyens que je tiens maintenant, en m'opposant à la grandeur de celluy qui , par son insatiable ambition , s*impatronise illicitement du royaume de Portugal, où il n'eut jamais aulcun droit, essayant, jusqu'à ce que ses usurpations soient assurées, de nous entretenir d'une feinte et dissimulée amitié, pour nous rendre par après plus facilement sous la mesme servitude et tirannie oi\ il prétend assujettir les autres.

26t> CURIOSITÉS HISTORIQUES.

» Prenons donc Toecasion, pendant qu'elle se présente, et considérons le danger qui nous menace, si nous sontfrons que la puissance d*un prince voisin , quand bien il seroit amy, croisse si démesurément qu'il puisse donner la loy à qui bon luy semblera, estant très-certain que la seureté des grands estatz ne gist qu'en un contrepoids ^ai de puissance, ne serrant Taccroissement et grandeor de Tun que d'affoiblissetnent et ruyne à l'autre; mais j'espère que Dieu me fera la grâce de devancer ses pernicieux desseins, dont je me rendray tant plus certain par l'accomplissement de mon mariage avec la reine d'Angleterre , par moy si instamment poursuivy que j'en espère une bonne issue. Ainsy, joignant d'amitié par un ferme lien les deux grands royaumes, ilz seront non-seulement suffîsanz pour eux conserver et mainctenir, mais de donner la loy aux plus grands rois de la terre quand bon leur

w Prenés donc de bonne part l'avertissement que je vous donne comme estant le seul remède et guérison de noz maux passez, et ne vous laissés transporter durant mon absence aux faux bruicts et mauvaises paroles qui seront 9emées et mises en avant par les ennemys de vostre repos et seureté, pour rendre par leurs artifices mes justes intentions et poursuictes suspectes à ung chacun ; vous ressouvenant qu'il y a peu de mon particulier et beaucoup du vostre; estant certain que, de tous les moyens qui peuvent estre practiquez pour asseurer le repoz de la France, ceiluy qui est en mes mains est resté, tous les autres ayant esté inutiles et sans aulcun effect, comme vous avés vu. C'est le seul bien où je i»*étends, affin d'estre si beureux de revoir en nous ceste première 'forme et générosité qui nous a rendus formidaUes et redoutez ,

CURIOSITÉS POLIÏIOUES. «kc. 267

jusqu'à ce que nous mesmes ayons mis la main à nostre ruynè.

» Vous estes munyz de si bon jugeaient, qu'il n'est de besôing de vous en représenter davantage, m'assurant aussy que, oultre le respect qui m'est dû pour estre ce que je suis, vous embrasserés vivement ce qui sera du support et assistance de mes entreprises, aultant qu'il peut toucher à vostre intérest, comme de ma part je vous promeets toute la faveur par mon autorité que vous vou* drés désirer à toutes les occasions qui s'en présenteront, avec aultant d'affection et d'aussi bon cœur que je prie Dieu, Messieurs, qu'il vous ait en sa U*és-saincte et digne garde.

» Escript à Amiens, le 19® de febvrier 1582.

» Vostre bon amy, » Françoys. »

Au dos,' — A Messieurs le maire et eschevîns de la yille de Chartres.

Après cette longue excursion que nous avons faite dans les régions de la politique extérieure, revenons un peu à celle de l'intérieur, à ses moyens d'action, d'espionnage et de répression. De ces derniers, au dix-huitième siècle, la lettre de cachet fut le plus fréquemment employé.

Nous vous dirons d'abord ce qu'on entendait par lettre de cachet, d'après l'explication qu'en donne le Mercure histùrtqtie :

« La lettre de cachet, y est-il dit, est un ordre dont le roi ne sait ordinairement rien, contenu dans une simple lettre fermée d'un cachet, signée du nom du roi, par quelque créature du ministre, et souscrite par un secré*

taire d'État, pour envoyer en exil ou en prison la personne à qui elle est adressée.

» Pendant la régence et depuis, on a fait un abus affreux des lettres de cachet. Les secrétaires d'État en sont les dépositaires. Ils en lâchent contre qui ils veulent. Si quelqu'un leur déplaît, ou à leur famille, ou à leurs amis, une lettre de cachet part qui l'envoie à la Bastille ou ailleurs, pour autant de temps que celui qui l'expédie le juge à propos. Ce sont des arrêts dont il n'y a point d'appel ; et il n'est point possible de porter des plaintes aux pieds du roi, puisque Sa Majesté ne reçoit ni mémoire ni requête qui ne passent par les mains des secrétaires d'État ou de leurs créatures; et de cette manière il arrive tous les jours que de très-honnêtes gens périssent ou dans l'exil ou dans la prison, sans, comme à l'inquisition, savoir quel est leur crime. Je connais un trés-honnôte homme, très-Gdèle sujet du roi, chez qui, pour avoir déplu à une cousine d'un secrétaire d'État, on envoya une cinquantaine d'exempts pour le prendre mort ou vif. Si le roi était informé de ces injustices criantes, il est certain que bientôt il ferait défendre d'obéir à aucune lettre de cachet que Sa Majesté n'aurait pas signée elle-même, et qui s'envoie sous le bon plaisir, »

Dès le temps de Louis XIV, on faisait de ces lettres de cachet, destinées d'abord, comme je l'ai dit, à être des instruments de sa politique secrète, un usage on ne peut phis abusif et déshonorant. Nous n'en voulons pour preuve qu'une anecdote racontée par Voltaire et plus tard prise par M.-J. Chénier pour sujet de son conte en vers la Lettre de cachet. C'est d'après les Mémoires de Lenet, l'un des héros de l'aventure, que Voltaire la rap* porte :

CURIOSITÉS POLITIQUES. &c. 269

« Une dame de qualité, de Franche-Comté, dit-il, se trouvant à Paris, grosse de huit mois, en 1664, son mari, absent depuis un an , arrive : elle craint qu'il ne la tue ; elle s*adresse à Lenet, sans le connaître. Celui-ci consulte lambassadeur d^Espagne; tous deux imaginent de faire emprisonner le mari, par lettre de cachet, à la Bastille, jusqu'à ce que sa femme soit relevée de couches. Ils s'adressèrent à la reine; le roi, en riant, fait -et signe la lettre de cachet lui-même, il sauve la vie de la femme et de 1 enfant; ensuite il demande pardon au mari et lui fait un présent. »

On voit par Tanecdote que sous Louis XIV, les secrétaires d'Etat, comme le Mercure historique Ta dit tout à rheure, n'avaient pas encore le droit, qu'ils eurent sous Louis XV, de signer les lettres de cachet. Lenet, sans cela, n'eût pas recouru au roi; en qualité de secrétaire d'État, il eût signé lui-même la lettre et expédié l'affaire. Sous Louis XV même, ce droit, délaissé par le roi, ne se dispersa pas autant que l'a dit le Mercure; il resta plutôt, comme monopole, entre les mains du ministre de la justice et des cultes. C'était alors M. de la Vrilliére, l'homme le plus capable d'abuser de ce droit abusif.

« Il avait la surveillance et la distribution des lettres de cachet, dit Boissy d'Ânglas, et l'imagination est effrayée en songeant au nombre immense de celles qu'il signa; il les distribuait par milliers; il n'y avait pas un homme en place, pas un commandant de province, pas ttii évéque qui n'en reçût de signées en blanc, en aussi grand nombre qu'il le voulait, dont il n'avait ensuite qu'à déterminer l'emploi.

» On a dit qu'il en avait été donné plus de cinquante

mille pendant la durée de ce ministère. Ce nombre paraît d*abord exagéré ; mais si Ton réfléchit à la facilité avec laquelle on les accordait et même au trafic honteux qu*on ne rougissait pas d*en faire, on peut croire qa'il ne Test pas, puisque ce n*est pas mille par an pour toute la surface du royaume, et que, d*aprés le régime que Ton suivait, raii)itraire allait chercher ses nombreuses victimes jusque dans les classes de la société les plus obscures et les plus reculées. »

En de curieux articles publiés, en 1841, dans le Droit, M. Barthélémy Maurice a analysé un certain nombre de letlrei de cachet. Nous allons reproduire cette analyse, qui vous initiera mieux que tout ce que nous pourrions dire sur la nature de ces ordres et sur leur action comme moyen politique, et surtout conraie instrument de police secrète.

Laissons parler M. B. Maurice *

« Les originaux que nous avons étudiés, dit-il, sont contresignés : Phélippeaux, de Voyer d'Argenson, maréchal-duc de Belle-lsle, et baron de Breteuil. Les lieux de détention le plus souv^t désignés sont : la Bastille, Vincennes, le Mont-Saint-<Michel, Saint-Lazare, la Madeleine prés le Temple, le For-rÉvéque , le Grand et k Petit-Châtelel, Sainte-Pélagie, rHôjntal (Bicétrc), la Salpétriére, les Frères de la Charité de Charenton, de Senlis et de Saint- Yon de Rouen.

» Quelquefois le lieu de la prison est en blanc, aussi bien que celui de rofficier qui doit exécuter Tordre. Ce sont probablement dé ces lettres de cachet dont Je duc de la Vriilière avait toujours ses poches farcies, et dont il faisait un si facile usage pour obliger ses amis en son temps, et au n<^tre MM« tes vaudevillistes.

CURIOSITÉS POLITIQUES. &c. 271

» ...NoQS avons dit que la collection des ordres du roi, à partir du commencement du dix-hmtiéme siècle jusqu'en 1780, se trouvait aux archives de la préfecture. Cette collection, qui n'est complète que pour l'hôpital ( Bicétre et la Salpétrière), forme, en y comprenant les répertoires, une centaine de registres in-felio.

» Nous prenons au hasard celui de 1718 à 1732, et nous en extrayons les écrous suivants :

» — Le nommé Riétain, dit la Rivière, yvrogne furieux; mis à l'hôpital. (Lettre de M. de Machault.)

» — Le sieur abbé de Fontenille, intrigant; le mettre entre les mains d'un officier. (Lettre de M. de Machault, du 10 avril 1718.)

» — La nommée Marie Mallet, fille de mauvaise vie, qui débauche des hommes mariez; mise à l'hôpital. (8 may.)

1* — Le nommé Claude Niquet, homme capable de toutes sortes de crimes; mis à l'Hôpital; envoyé à la Louisiane.

» — Le nommé Pierre Bureau, laquais hors de condition , portant l'épée, vagabond, perturbateur du repos public.

» — La nommée Diriancourt, se disant la marquise de Doubert ; mise au Refuge à cause de son mauvais commerce avec le sieur marquis de Castebau de Loubert, le 28 août, moyennant 3d0 livres que M. le duc d'Ântin aura soin de faire payer.

» — Le nommé Charles Caillon, imprimeur ; mis dans les prisons du For-l'Évéque pour avoir imprimé quantité d'escrits concernant les affaires d'Estat , sans permission.

.» — De ViUiers, caissier du sieur Regoault, fermier

générai, pour avoir causé du désordre et fait des insolences dans un café ; mis au For-l*Évéque.

» — Le sieur Didier, capitaine au régiment de Condé, joueur; relégué à la suite de son régiment.

» — Madelaine Dutau, femme de Jacques Philippon, qui a quitté la maison de son mari ; mise à rHôpital. Liberté le 14 juillet.

» — Antonio Lecointe, dit Fouques, retenu à rHôpital. Violent et impie. L* ordre envoyé à M""* la présidente de Ménars. Envoyé à la Louisiane le 17 avril 1720.

» — Le nommé Quennerx, connu pour un scélérat des plus furieux. Liberté, six mois après.

» — Le nommé J.-B. Maillard, crocheteur, violent blasphémateur du saint nom de Dieu ; mis à THôpital le 10 juin 1718. A la Louisiane, 17 avril 1730.

» — Le nommé la Pommeraye, qui est tous les jours rempli de vin et d*eau-de-vie ; rais à l'Hôpital le 29 juillet.

» — Le nommé Henri Gobert, mis dans la maison des Nouveaux-Convertis, pour y être instniit des vérités de la religion catholique. 11 août.

» — Le nommé Raby, marchand horloger, mis à la Bastille le 10 août; lettre de M. de Machault, et en marge : « Transféré dans le séminaire des prêtres de t rOratoire de Notre-Dame-des- Vertus, pour y être in-

• struit dans la religion catholique, le 31 janvier 1719.

• — Du 2 novembre 1723, transféré dudit séminaire à t la Charité de Charenton, moyennant la pension que le

• roy y payera. »

» Que dites-vous de ce pauvre horloger si doucement converti par les prêtres de l'Oratoire, qu'il en devient fon, et que la générosité du roi lui ouvre les portes de Cha-

CURIOSITÉS POLITIQUES, àc. 273

reoton quatre ans après? Dieu sait encore ce que c'était que Charenton à cette époque! H y a, dans les papiers relatifs à Texercice de 1785, une lettre vraiment originale du prieur des frères de la Charité de ce couvent. Il se plaint au contrôleur général du petit nombre de ses pensionnaires , il supplie qu'on lui en envoie davantage, « attendu que ce n'est que sur la quantité qu il peut re- » trouver les frais de son état-major. »

» Dans une autre lettre, il représente certains prisonniers des deux sexes comme « absolument tout nus depuis » longtemps, » et demande qu'on les transfère à Bicétre, « attendu que ce n'est que dans cette maison qu* on les » tolère ordinairement en cet état. »

» Il est affreux de penser que bon nombre de ces aliénés de par le roi ne le sont réellement devenus que dans ces odieuses maisons, et que les registres ne mentionnent pas qu'un seul en soit jamais sorti guéri. Il est vrai qu'avant Pinel on s'occupait de les garder, de les battre, sans songer le moins du monde à les guérir.

» Lê& mêmes motifs d'arrestation se retrouvent à chaque page, et ces motifs consistent souvent en une simple épithète : «Libertin, escroc, intrigant, joueur, ivrogne, » écrivain, libraire, imprimeur. » Il est vrai que la colonne des sorties n'est quelquefois pas moins curieuse ; des gens représentés couMne couverts de crimes sont mis en liberté quatre jours après; des assassins sont envoyés à la Louisiane, au Canada, à la Marthiique, à Saint-Domingue; des voleurs de granjd chemin sont exilés à cinquante lieues de Paris, ou sont relâchés â condition de s'engager dans tel ou tel régiment.

» Au milieu de cette élégante société, nous n'avons pas été peu surpris de rencontrer Voltaire.

t — 11 avril 1748. Le sieur Arrouet, prisonnier à la Bastille, sera rendu libre et relégué au village de Châtenay, près Sceaux. Lettre de M. de Machault, dudit jour.

» Et en marge, il est écrit :

« Liberté, le 11 dudit.

» Permission de revenir .à Paris pour vingt-quatre » heures. Du 10 may 1718.

» Permission de revenir à Paris pendant huit jours. » Du 1*' juillet 1718.

» Permission d*y rester encore pendant un mois. Du » 8 août 1718. »

» Quelques pages plus loin, nous lisons :

« Du 16 mai. Le nommé Cartouche, qui a assassiné le » sieur Luron, lieutenant de robe courte, et le nommé » Tantôt; mis au Fôr-l'Évéque.

» Le nommé Cartouche, le cailet, soupçonné complice, »idem. »

» Et en marge du premier nom, ce seul mot : rompu.

» Voici trois écrous, inscrits à la file, et qui rappelant parfaitement la fable du Renard et du Lowp plaidant devant le Singe.

» — Du 16 juillet 1757. La femme Passerel, mise à la Salpôtriére.

» Elle avait écrit à M^^' Tarchevéque une lettre anonyme dans laquelle elle accusait son mari de vouloir attenter à la personne du roi. C'était par jalousie de ce qu il vivait en intrigues avec la femme Richard.

» En liberté le 17 juin 1759.

» — Passerel, mari de la précédente. Mis à Bicétre le 18 juillet.

» Mauvais sujet et escroc.

» En liberté le 4 octobre 1757.

CURIOSITES POLITIQUES. &c. 275

j» — Femme Richard, mise à la Salpôtriére le 19 juillet 1757.

I» Vivait en intrigues avec Passerel et occasionnait du trouble dans son ménage.

• En liberté le 25 août 1758.

» C'est ce qu'on peut appeler faire d'une pierre trois coups. Mais voici qui est plus grave et en même temps d'un plus haut comique. Un sieur Clermont, qu'on était en train de rouer vif,- je ne sais pour quel autre crime, demande a faire des révélations. Il déclare que M. le duc d'Olonne a voulu le charger à prix d'argent d'assassiner son homme d'affaires, le sieur Courtois. Le greffier prend note et l'on achève de rompre Clerniont. Fort bien ! Que pensez-vous qu'il arrive?

I» — Du 12 août 1704. M. le duc d'Olonnc, accusé par le testament de mort du nommé Clermont, roué vif, d'avoir voidu faire assassiner son homme d'affaires, le sieur Courtois. — Envoyé à Saint-Pierre en Cise, ea vertu d'une double lettre de cachet contre-signée de Choiseul.

» Une note marginale nous apprend que, deux mois après, M. le duc a été transféré dans une abbaye, « avec I» tous les égards dus à son rang. » Et plus bas, nous lisons :

» — Du 24 août. Le sieur Courtois, homme d'affaires de M. le duc d'Olonne, exilé à vingt lieues de Paris, à cause du scandale. »

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