‹ Curiosités littéraires et bibliographiquesChapitre 26 sur 89 · LE BIBLIOPHILE THEODORE · texte numérisé non relu

LE BIBLIOPHILE THEODORE

Les amateurs de livres se divisent en deux classes : les bibliophiles et les bibliomanes.

Il y a des types amusants parmi ces derniers. Nodier a tracé le portrait d'un bibliomane qu'il appelle Théodore, et dont il rapporte quelques traits d'un comique raffiné.

C'est Théodore qui ne regardait plus les femmes qu'au pied ; et quand, dans un bal, une chaussure élégante avait attiré son attention :

(( Hélas! disait-il, en tirant un gémissement profond de sa poitrine, voilà bien du maroquin perdu. »

Théodore tomba un jour gravement malade. Sa femme et sa fille firent appeler un prêtre.

« Croyez-vous à la sainte Trinité? lui demanda celui-ci.

— Comment ne croirais-je pas au fameux volume de Trinitate, de Servet, répond le bibliomane en se soulevant sur son lit, puisque j'en

ai vu céder, ipsissimis ocuHs, pour la modique somme de deux cent quinze francs, chez M. de Maccarthy, un exemplaire que 'celui-ci avait payé sept cents livres à la vente de La Yallière?

— Nous n'y sommes pas, murmure le prêtre ; je vous demande, mon fils^ ce que vous pensez de la divinité de Jésus-Christ.

— Bien, hien, dit Théodore ; il ne s'agit que de s'entendre... Je soutiendrai envers et contre tous que le Toldos-Jeschu, o\x cet ignorant pasquin de Voltaire a puisé tant de sottes fables, n'est qu'une méchante ineptie rabbinique, indigne de figurer dans la bibliothèque d'un savant !

— A la bonne heure! » soupire l'ecclésiastique.

Après celui-ci, arrive un ami de Théodore, bibliophile comme lui.

On lui dit que Théodore est à l'agonie.

« Je vais m'en assurer », réplique-t-il.

Et, se penchant :

« Théodore, à quelle faute de pagination reconnait-on la bonne édition du César elzévir de 163o? )) *

La réponse ne se fait pas attendre.

« 159 pour 143, répond le malade.

— Très bien. Et du Térence de la même année?

— 108 pour 104. »

L'ami triomphe.

« A merveille! s'écrie-t-il ; si j'avais voulu pourtant écouter ces gens-ci, je t'aurais cru à un doigt de la mort.

— A un tiers de ligne », fait Théodore d'une voix éteinte.

N'est-ce pas une scène digne de Molière?

Cependant les jours de Théodore étaient comptés. Il mourut au milieu de ses livres chéris. Son convoi fut suivi par un nombreux cortège de maroquiniers éplorés, et l'on mit sur sa tombe l'inscription suivante :

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