MADAME ANGOT... ET SA FILLE
(( La vogue de rancienne Madame Ancjot a-t-elle été dépassée par celle de la Fille? )> me demandait quelqu'un l'autre jour. Ce point d'histoire est incertain.
L'ancienne Madame Angot avait singulièrement bouleversé le vieux Paris ; — si Ton veut en avoir une idée, qu'on lise cet extrait d'une lettre fort spirituelle datée de 1798; je l'ai dénichée dans un petit volume : Vérités à V ordre du jour, très goûte des bibliophiles, — section des spectacles.
Tl était neuf heures du matin, Madame, et je dormais encore, lorsque monsieur votre oncle, entrant dans ma chambre, après m'avoir fait la guerre sur ma paresse, me dit qu'il me retenait pour aller le soir au théâtre de Ribié, actuellement nommé, on ne sait pourquoi. Théâtre d'Emulation.
« On y donne, ajouta-t-il, Fénelon et Madame Angot; la salle sera éclairée en bougies. Vous y verrez la meilleure compagnie de Paris, dont c'est le rendez-vous habituel.
^— Fénelon au théâtre de Ribié! m'écriai-je.
— Tenez, voici le Courrier des spectacles; lisez, et jugez si je vous en impose. Je viens de faire retenir une loge, et je ne vous quitte pas que vous ne m'ayez promis de m'accompagner. Vous ne verrez pas tous les jours réunis Fénelon, représenté par Ribié, et Madame Angot, jouée par Corsse. »
Je n'eus plus rien à opposer à monsieur votre oncle, et je lui promis tout ce qu'il voulut. Nous dînâmes ensemble, et, l'heure du spectacle arrivée, nous montâmes en voiture et nous arrivâmes par la rue de Bondy. Bien nous en prit de n'avoir pas tardé davantage, car la foule était extrême , et l'on se disputait notre loge, quoiqu'elle fût fermée; mais notre présence fît cesser toute contestation, et nous nous emparâmes de notre propriété, non sans exciter l'envie de bien des gens, qui ne voyaient notre bonheur qu'avec beaucoup de jalousie...
Nous arrivâmes au moment tant désiré de voir jouer Madame Angot. On ne saurait se figurer les trépignements de pieds, les battements de mains, les bravos, qui se firent entendre lorsque le coup de sifflet du machiniste annonça le lever du rideau: c'était un enthousiasme général !
Cette farce est environ à sa cent cinquantième représentation, et elle a rapporté à elle seule plus que tous les chefs-d'œuvre de Corneille, de Racine et de Voltaire n'ont jamais rendu. Mais, pour moi, j'avoue que, si je n'avais pas été en la compagnie de monsieur votre oncle, il m'aurait été impossible de rester jusqu'à la fm du spectacle. Il s'acheva cepen-
dant au gré de mes désirs; nous nous hâtâmes de sortir pour éviter la foule. La soirée était belle, la lune était dans son plein; nous revînmes à pied tout le long des boulevard^^, et nous allâmes prendre des glaces au pavillon d'Hanovre.
On aura remarqué dans cette lettre Tindication : la salle sera éclairée en bougies.