LES PROMENADES DE CLARISSE
Croirait- on que c'est principalement dans des ouvrages sur l'éducation que la fantaisie de certains écrivains s'est le plus exercée?
Je possède un livre à la date du siècle dernier, intitulé : les Promenades de Clarisse^ ou P?'incipes de la langue française à l'usage des Dames, par M. Tournon.
L'auteur a cherché à rendre son travail aussi attrayant qu'un roman.
Il met en scène une jeune Anglaise, Clarisse; — son père, lord Hamilton, — et un jeune Français, le marquis de Valzé. Ce jeune mortel, qui (( unit une figure aimable à beaucoup d'esprit et de douceur », s'offre à enseigner le français à Clarisse, qui accepte en rougissant. On rougit tout le temps dans ce pudique ouvrage.
Les leçons commencent sous les yeux du père; elles ont lieu dans un jardin agréablement ombragé, sur des bancs de gazon disposés de distance en distance, à côté d'un frais ruis-
seau qui s'échappe d'une grotte, pour se répandre en serpentant à travers la campagne.'
Le paysage joue un rôle important dans ces Principes de la langue française.
Par exemple, le marquis de Valzé vient à apercevoir un papillon.
« Mademoiselle, ditValzé, voyez-vous ce papillon ?
— Oui, Monsieur.
— Comme il est brillant ! comme il est joli !
— En effet, répond Clarisse.
— Remarquez-vous que, dans ces derniers mots, je parle du papillon sans le nommer?
— Oui; pourquoi cela?
— C'est que le petit mot il est mis là pour tenir la place du nom papillon ; aussi le petit mot s'appelle pronom. y>
Mais il y a pronoms et^pronoms; il s'agit d'en faire connaître les diverses sortes à Clarisse. Le marquis de Valzé continue d'emprunter sa démonstration à l'ordre champêtre.
Une abeille frappe ses yeux ; elle butine dans le calice des fleurs. Il la désigne à son écolière, et leurs regards la suivent avec intérêt.
« Bon! s'écrie lord Hamilton (le papa), voilà l'abeille qui s'envole !
— Elle va regagner sa ruche, dit Clarisse.
— Et cela sans se tromper de chemin, ajoute vivement le marquis ; après avoir traversé des prairies, des vallons, des coteaux, elle n'en arrivera pas moins à sa destination, et sûrement elle ne prendra point une autre ruche pour la sienne.
— Pour la sienne... répète Clarisse devenue songeuse ; pour la sienne.,, c'est-à-dire : pour sa ruche.
— Oui, Miss.
— Ce mot est donc un pronom?
— C'est un pronom, un pronom possessif », répond le marquis de Valzé.
Tout est sur ce ton de bucolique. On comprend que les événements n'y abondent pas. C'est dommage. On aurait voulu voir des duels, des enlèvements, des souterrains, des fêtes, — tout cela se rapportant à l'enseignement.
11 va sans dire qu'à la fin de son cours le marquis de Yalzé obtient la main de miss Clarisse.
Je tiens cet ouvrage, pour peu qu'il le désire, à la disposition de M. le Ministre de l'Instruction publique.
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