‹ Curiosités littérairesChapitre 11 sur 84 · VERS RÉTROGRADES · texte numérisé non relu

VERS RÉTROGRADES

gi-aiid rouleau que tenaient un ange et un diable. El était écrit du côté de lange :

Lis i Tendroit : Sauvé seras.

« Et du côté du diable,

Lis à l'envers : Damné scias.

Delictas fuge, ne frangaris crioiinc, veruiit

Gœ\ica lu quseras, ne maie dispereas.

Uespicias tua^ non cujusvU quœrilo gesta

Carpere, sed laudes, nec preme vcridicus).

Judicio fore fe prœsentem conspice toto

Tenipore, nec Ghristum, te rogo, dcspicias :

SaWificum pete, nec secteris dscmonia ; Ghristom

Dilige; nequaquam tu mala concupiio.

« A Tenvers le sens est ainsi contraire;

Concupito mala tu, nequaquam dilige Oiritluni.

Daemonia secteris, nec pelé salvificum ; Despicias, rogo te, Ghristum, nec (empore toto

Conspice pnesenlem te tore judicio :

Yeridicos preme, nec laudes, sed carpere gesta

Quserito cujusvis, non tua respicias.

Dispereas maie, nec quœras tu cœlica : veruni

Grimine frangaris, ne Tuge delicias. »

Les vers rétrogrades en français sont très-rares, et, il faut le reconnaître, très-difticiles à f§ire. — Nous ne connaissons guère que la chanson de Baudoin de Condé, l'un des poètes les plus estimés du treizième siècle. Chaque strophe est de trois vei*s qui, retournés, forment une nouvelle strophe. Les derniers vers de chaque .strophe riment ensemble.

Amours est vie glorieuse,

Tenir fait ordre gracieuse,

Maintenir veult courtoises mours (mœurs).

Mours courtoises veult maintenir,

Gracieuse ordre fait tenii*; Glorieuse vie est amours.

On trouve encore dans les poésies de Jean Meschinot, dit le Banni de LiesHCf mort en 1509» deux huitains assez singuliers. En tête du premier, on lit : Les huit vers ci-dessus se peuvent lire et retourner en trente-huit manières. Le second est précédé de Tobservation suivante : Cette oraison se peut dire par huit ou par seize vers, tant en rétrogradant qu'' autrement, tellement qu'elle se peut dire en trente-deux manières différentes; et à chacune y aura sens et rime, et commencer toujours par mots différents qui veut.

Les vers rétrogrades ont été aussi appelés cancrins, par allusion à la manière dont on a cru longtemps que marchait Técrevisse, en latin cancer.

DES VERS LETTRISÉS

On appelle ainsi les vers dont les mots commencent par la même lettre. Les vers d*Ënnius :

0, Tite. tute» Tati, tihi tanta lyranue tulisti. Ât, tuba tcrribili sonitu tarantara dixit.

sont des vers lettrisés.

On a un très-grand nombi'e de poèmes latins en vers lettrisés. — Le plus ancien est celui que Hugbalde, moine de Saint-Amand, mort en 950, composa en Thonneur des chauves pour faire sa cour à Charles le Chauve auquel il le dédia. Il est intitulé : De Laude calvorum, et renferme cent trente-six vers qui commencent tous par la lettre C . Il a été souvent réimprimé. L'une des premières éditions est de Bâle, 1516, in-4^

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Le plus célèbre des poëmes de ce genre est le Pugtm porcorum (1550, in-8**) de Léo Placentius. — Tous les mots commencent par un P.

En voici quelques vers :

Plauditc, porcelli; porcorum pigra prop»^<i Progreditur, plures porci pinguedine plent Pugnantes pergunt. Pecudum pars prodigiusa, Perlurbat pede pclrosas plerunique phleas ; Pars portentose populorum prata profanât.

Nous mentionnerons encore le Canum cum cattis cett amen y de Henri Hardef; le Certnmen catkolicorum ctim calvinùiis, Munich., 1607, in 4**, poëme de neuf cents vers, de Martin Hamconius ; le de Venatione, carmen heroicuniy de N. Mameranus; le Cliristus crucifixus, de Christienus4*ierius, poëme de plus de douze cents ver» (1576, in-S**). La lettre C est la lettre initiale de tous les mots de ces poëmes.

Robert Langelande, poëte anglais contemporain de Chaucer, a composé, en vei-s non rimes, les Visions de Pierre Plotvman, poëme achevé en 1369, et où les mots de chaque vers commencent par la même lettre. On prétend que Langelande avait en cela imité les poètes saxons.

Les seuls vers de ce genre que nous connaissions en français ont été composés par Tabourot; mais ils sont si mauvais, que nous n'avons pas le courage de les citer.

11 existe au?si en prose plusieurs ouvrages lettrisés, comme le Carmeliis triumphans (1688, in-8») de G. Héris, carme liégeois. — C'est un panégyrique des saints de l'ordre des Carmes. Tous les mots du chapi'.re consacré â un saint commencent par la lettre initiale du nom de ce personnage.

28 CIIUIOSITÊS LITTÉRAIRES.

DES VERS LIPOGRAMMATIQUES

On désigne sous le nom de lipogrammatiques (du grec leipô, je laisse, et gramma, lettre) les vers où Ton a omis à dessein une lettre de l'alphabet. — Le plus ancien auteur qui en ait conjposé est le poète grec Lasus, qui vivait vers 550 avant J.-C. Élien et Athénée nous ont conservé quelques vers de son Hymne à Cérès et de son ode des Centaures, où manque 'la lettre S. Après lui, Pîndare composa, au dire d'Athénée, une ode où manquait la même lettre.

Cet exemple ne pouvait manquer d'être suivi par les poètes grecs de l'époque de décadence JVestor, qui vivait sous Tempereur Sévère, evait composé une Iliade, dont les vingt-quatre chants étaient privés tour à tour d'une des vingt-quatre leltres de l'alphabet. Ainsi le premier chant manquait d'alpha, le second de béta, et ainsi de suite; l'auteur, comme on l'a dit, faisant voir à chacune des lettres, qu'il pouvait fort bien se passer d'elle. — Ce fut à son imitation que Tryphiodore, qui vivait vers le cinquième siècle de notre ère, fit en vingt-quatre chants une Odyssée lipogrammatique, qui a inspiré une boutade assez spirituelle au Spectateur (discours xlyi).

« Ce devait être, dit-il, quelque chose de fort plaisant, de voir ce poëte éviter la lettre excommuniée, avecautant de soin qu'un autre en aurait mis à observer la quan- , tité, et s'échapper à la faveur de tous les dialectes grecs, lorsque cette malheureuse lettre se trouvait dans quelque syllabe particulière. Il n*y avait point de remède. 11 fallait bannir, comme on rejette un diamant taché, l'expression la plus juste et la plus élégante si la lettre proscrite

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s'y trouvait engagée. — Quoi qu'il en soit, si TOdyssée de Tryphiodore subsistait aujourd'hui, il y a grande apparence que nos habiles pédants la citeraient avec plus d'ostentation que l'Odyssée d'Homère. Quel fonds inépuisable de mots et de phrases hors d'usage, de barbarismes et d'expressions rustiques, de manières d'orthographier absurdes et de dialectes compliqués ! Je ne doute pas qu*elle ne passât pour un des plus ricbes trésors de la langue grecque. »

Le moyen âge n'est pas resté en arrière de l'antiquité. Ainsi nous avons d'un moine, nommé Fabius Claudius Gordianus Fulgentius (mort vers 530), un petit ouvrage en prose, divisé par l'auteur, suivant Tordre des vingttrois lettres latines, en vingt-trois chapitres; il en re^ treize entiers, et une bonne partie du quatorzième, qui ont été publiés sous le titre de Liber absque litteris, de xtatibus mundi et hominiSy absque A, etc. Poitiers, 1696^ in-S^. Le premier chapitre est sans A; le second sans B; le troisième sans G, et ainsi du reste.

Pierre de Riga, chanoine de Saint-Denis, mort vers 1209, a inséré dans son célèbre poème de VAurora de nombreuses tirades sans A, sans 6, etc.

Parmi les modernes, les Italiens se sont le plus exercés dans les compositions lipogrammatiques; et la lettre R semble avoir été chez eux l'objet* d'une antipathie particulière. — Vincent Cardone, Horatio Fidèle, Tout chassée de leurs poèmes (la R Sbanditay R Bandita), Gregorio Letid'un discours présenté à l'académie des Humoristes, à Rome, Riccoboni d'un conte, et enfin un auteur, dont nous ignorons le nom, l'a exclue aussi d'une comédie publiée à Gênes en 1826.

Cette lettre a éprouvé le même sort de la part de l'Allemand Burmann, dans les GedUche ohne Bitëhstnbeu R (poésies sans la lettre II), Berlin, 1788, in-S**.

Lope de Vega et Alcala y Hénarès ont publié en espagnol cinq nouvelles en prose, où manque tour à tour Tune des voyelles. — Parmi les auteurs français qui se sont livrés à ce ridicule amusement, nous citerons le poëte Salomon Certon, mort vers 1610, et Tabbé de Court, dont les Vanétés ingénieuses renferment cinq lettres où quatre voyelles seules sont employées.

DE LA CONTREPETTERIE

La contrepetterie est une espèce d'antistrophe burlesque qui consiste à échanger les initiales' des mots d une phrase, de manière à donner à cette phrase un nouveau sens plaisant et bizarre. En voici quelques exemples tirés de Tabou rot :

Un sol pâle. il tiendra une vache.

Un pot sale. Il viendra une lâche.

Elle fit son prix. Il le dit à deux famcs.

Elle prit son fils. 11 le fit à deux dames.

On trouve plusieurs contrepetteries dans Rabelais, entre autres au livre IF, chap. xvi et xxi de Pantagruel; mais il les a mises dans la bouche de Panurge; et Ton se doute bien que nous ne pouvons les citer ici.

On a appliqué quelquefois la contrepetterie à Tépigramme. Alors on transpose, non plus des lettres, mais les mots d'un même vers que Ton répète plusieurs fois. — Telles sont les épigrammes suivantes; la première est dirigée contre quatre papes ennemis de la France :

Paille, Léon, Jules, Clément,

Ont mis notre France en toiimienL

VEBS RAPPORTÉS. RI

Jules, Glémeol, Léon et Paule Ont perlroublé tonte la Gaule. Paule, Clément, Léon et Jules Ont beaucoup gagné par leurs bulles.

Jules, Clément, l^aule, Léon Ont fait de maui un million.

La seconde, due à Voltaire, ridiculise le Parnasse de TitonduTillet*:

Dépêcbez-vous, monsieur Titon, Enrichissez votre Hélicon ; Placez-y sur un piédestal Saint-Didier, Uanchet et Nadal ; Qu'on voie armés d'un même archet Saint-Didier, Nadal et Danchet; Et couverts du même laurier Danchct, Nadal et Saint-Didier

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