‹ Curiosités littérairesChapitre 16 sur 84 · VËKS MÉTRIQUES. - VERS BLANCS · texte numérisé non relu

VËKS MÉTRIQUES. - VERS BLANCS

Les hypothèses les plus bizarres et les plus singulières * ont été émises pendant longtemps sur Vorigine de la rime. Un écrivain du seizième siècle, dont le nom nous échappe, raconte que les anges et Adam faisaient des vers dans le paradis terrestre, et proclame pour inventeur de la rime Samothée, fils de Japhet. Jean Le maire, dans ses Illtislrations des Gaules^ ne va pas tout à fait aussi loin : il ne fait remonter la rime qu'à environ sept cents ans avant la prise de* Troie.

Sans nous arrêter plus longtemps à ces extravagances, nous mentionnerons Topinion du savant évèque d*Avranches, Huet, opinion qui depuis longtemps est tombée en discrédit. — Suivant lui, les Arabes, lors de leur invasion en Espagne, au commencement du huitième siècle, avaient importé en Occident Tusage de la rime que les Orientaux, à ce qu'il paraît, ont connue à une époque très-reculée. Mais Von trouve, pour supposer qu'ils soient dus au simple hasard, des exemples trop fréquents de la rime ishez les Latins, entre autres, dans les vers d'Ënnius, cités par Cicéron; dans les odes i et ii du livre I d'Horace; dans l'épilogue du livre II des Fables de Phèdre; dan^ Virgile, passim, et dans TApokolokyntose de Sénèque, qui commence ainsi:

Fundite fietus, Ëditc plaiictus, Fingite luctus.

Il est donc probable que la rime, connue des bon»

portes latins et négligée par eux comme un ornement inutile, fut mise en honneur par les poètes des siècles de décadence, qui en firent alors un jeu d'esprit. D'ailleurs elle ne tarda pas à devenir absolument nécessaire; var aux époques d'ignorance et de barbarie, comme le sixième et le septième siècle, la quantité et la* mesure n'étant plus observées dans la poésie latine, la rime servit à donner à ce qu'on appelait des vers un caractère dislinctif de la prose. •— Muratori, dans ses Disserlations sur les antiquités italiennes, a cité une pièce de vers du sixième siècle, en distiques rimes. C'est, je crois, le plus ancien document de ce genre.

On connaît encore une chanson latine rimée en Thouneur de Glotaire II, mort en 628. Elle fut composée au retour d'une sanglante expédition contre le pays saxon, où le roi franc, dit la chronique, ne laissa vivant aucun des hommes dont la taille dépassait ]a longueur de son épée.

Voici les deux premières strophes de cette chanson, curieux monument de la barbarie dans laquelle était tombée la langue de Virgile :

De Glilotaiio canerc est rege Francoruiii,

Qui ivit pugoare cum génie Sazonuni.

Quam graviter proveuisset missis Saxonuui

Si non fuisset iiiclitus Faro de gente BurguDdionuui.

Quaudo veniunt in terraui Fraiicorum, Faro ubi erat princcps, inissi Saxonum, JnsUuctu Dei transeunl per urbein Meidoruiu, Ne interliciantur a rege Francorum.

Gliantons Glotaire le roi des Francs, Qui alla combattre la nation saxonne; II serait bien arrivé malheur aux envovés saxons, Sans l'illustre Faron de race bourguignonne.

Quand vinrent sur la terre des Francs,

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Où FftroQ était prince, ks envoyés saxon»»

Par uneinspiralionde Dieu, ils passèrent par la ville de Heaui,

De peur d'élre mis à mort par le roi des Francs. • Dans une poésie aussi barbare, où toutes les règles de

la prosodie latine étaient violées, la rime avait du moins

cet avantage, qu*elle rendait plus facile à retenir une

chanson, destinée à devenir populaire.

Quelques siècles plus tard, quand le latin eut disparu comme langue vulgaire, la rime, de jeu d'esprit et de mauvais goût qu'elle était d'abord, devint alors un ornement poétique. Dans les poètes du treizième siècle, on trouve déjà des rimes croisées, redoublées, et le mélange des rimes masculines et féminines, comme dans notre prosodie actuelle.

On a essayé maintes fois, depuis le seizième siècle, de supprimer complètement la rime dans notre poésie, et, pour la remplacer, d*introduire dans nos vers les règles de la prosodie latine au moyen de la quantité. Le premier qui fit cette tentative fut un nommé Mousset. Il traduisit, avant 1550, Tlliade et TOdyssée en vers mesurés ou métriques; cette traduction est perdue aujourd'hui. Après lui, Etienne Jodelle composa le distique suivant, en vers hexamètres et pentamètres, qu'il scandait comme en latin.

Pbebus, Âmonr, Gypris, veut sauver, nourrir et orner Ton vers et ton chef d'ombre, de flammes, de fleurs.

Pasquier, qui appelle un petit chef-d'œuvre ces vers à la fois rapportés et mesurés, ajoute ce qui suit :

< Quelques années après, devisant avecques Ranius, personnage de singulière recommandation, mais aussi grandement désireux dé" nouveautés, il me somma d'en faire un autre essai de plus longue haleine que le précédent. Pour lui complaire, je fis, en l'an 1556, une

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élégie en vers hexamètres et pentamètres. Neuf ou dix ans après, Jean-Antoine de Balf, marri que les vers qu'il avoit premièrement* composés ne lui snccédoient envers le peuple dételle façon qu'il désiroit, fit vœu de ne faire de lé en avant que des vers mesurés, toutefois en ce sujet si mauvais parrain, que non-seulement il ne fui suivi d'aucun, mais, au contraire, découragea un chacun de s'y employer, d'autant que tout ce qu'il a fait étoit dépourvu de cette naïveté qui doit accompagner nos œuvres, qu'aussitôt que cette sienne poésie vit la lumière , elle mourut comme un avorton. »

Celte tentative ayant échoué, on essaya de concilier la quantité avec la rime, et de faire des vers métriques rimes; une ode de ce genre fut composée par un Savoyard, Marc-Claude BuUet, dont les poésies parurent en 1562. Mais, malgré ses efforts et ceux de son ami Ronsard, de Nicolas Rapin, de Desportes, de Passerai, de Raoul Callier, cet exemple ne fut guère suivi. Cependant nous ne pouvons nous refuser à citer quelques vers de l'épitaphe que Rapin fit pour Ronsard. Elle est en vers métriques et rimes, et ne manque pas d'une certaine poésie :

Vous qui les ruisseaux d'Uélicou fréquentez, Vous qui les jardins solitaires hantez, Et le fond des bois, curieux de choisir

Uombre et le loisir ; Qui, vivant bien loin de la fange el du bruit, Et de res grandeurs que le peuple poursuit, Eslimez les vers que la muse après vous

Trempe de miel doux ; Élevez vos chants, redoublez votre ardeur, Soutenez vos voix d'une brusque verdeur.

Dont raccord, montant d'ici jusques aux cieux.

Irrite les dieux I

Nancel avait exposé les règles de cette nouvelle pro-

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