TITUS
Non, vous n'en avez point...
On lit dans la tragédie de Voltaire qui porte le même titre :
BRVTUS.
Arrête, téméraire t De deux fils que j'aimai lo ciel m'avait fait père : J'ai perdu l'un; que dis-jel ahl malheureux Titus 1 Parle, ai-je encore un fils?
TITDS.
Non, vous n*en avez plus.
Ces vers du même auteur :
Et qu'un plomb, dans un tube entassé par des sots, Peut casser d'un seul coup la tête des héros,
sont imités de Voiture qui a dit :
Et qu'un peu de plomb peut casser La plus belle tête du monde.
Fréron a signalé de Voltaire plusieurs imitations qu'il lui platt d'appeler des plagiais, mais qui ne sont, la plupart du temps, que des imitations très- légitimes. Il a trouvé dans les œuvres d'un poêle anglais, le docteur Parnell, un conte de cent trente vers, intitulé VErmiU^ que, suivant lui, Voltaire n'a eu qu'à traduire pour en faire un chapitre AeZadig; mais ni Fréron, ni Nodier S qui a reproduit cette assertion, n'ont remarqué que l'auteur anglais l'avait tiré littéralement d'un fabliau français du douzième siècle, dont Legrand d'Aussy a donne
* Voyez les notes de Touvrage de Nodier cité plus haut.
une analyse dans le tome V de son recueil, édition de 1781, in-12» et il est très-possible que Voltaire n'ait pas eu recours directement à Parnell.
Delille, auquel quelques esprits sévères n'ont pas accordé d'autre mérite que celui d'arrangeur, a imité de tous les côtés ; auteurs anciens, auteurs modernes, nationaux ou étrangers, tout lui était bon. Ses vers les plus heureux ne sont bien souvent que des imitations.
Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, ce beau vers du poème de^ rimagination :
II ne voit que la nuit, n'entend que le silence,
appartient à Théophile Viau, qui avait dît longtemps auparavant' :
On n'oît que le silence, on ne voit rien que l'ombre.
Du reste, déclarons-le franchement, il ne faut pas se montrer trop rigoureux envers les imitateurs, car, comme Voltaire l'a si bien dit dans sa viogt^septième lettre philosophique : « Presque tout est imitation. Le Boïardo a imité le Pulci , J'Arioste a imité le Bolardo. Les esprits les plus originaux empruntent les uns des autres. Métastase a pris la plupart de ses opéras dans nos tragédies françaises. Plusieurs auteurs anglais nous ont copiés et n'en ont rien dit. Il en est des livres comme du feu dans nos foyers : on va prendre ce feu chez son voisin, on l'allume chez soi, on le communique à d'autres, et il appartient à tous^ »
' On connaît ces jolis vers d'Alfred de Musset :
ByroRf me direi-Tou», m'a servi de modèle.
Vous ne sa*ex donc pas qu'il imitait Pulci?
Lisez les Italiens, tous verrei s'il les Yole. Bien n'appartient à rienj tout appartient à tous. Il faut être ignorant comme un maître d'école Pour se flatter de dire une seule parole Que personne ici-bas n'ait pu dire avant vous. Cest imiter «yielqu'un que de planter des choux.
{Nanumna, chant II.)
Gomplé Ions cette appréciation judicieuse par quelques réflexions de Marmontel, qui nous paraissent pleines de sens :
« Duryer avait dit, avant M. de Voltaire, que les secrets des destinées n'étaient pas renfermés dans les entrailles des victimes ; Théophile, dans son Py rame, pour exprimer la jalousie, avait employé le même tour et les mêmes images que le grand Corneille dans le ballet de Psyché ; mais est-ce dans le vague de ces idées premières qu'est le mérite de Tinvention, du génie et du goût? Et, si les poètes qui les ont d'abord employées les ont avilies, ou par la faiblesse, ou par la bassesse et la grossièreté de l'expression, ou si, par un mélange impur, ils en ont détruit tout le charme, sera-t-il interdit à jamais de les rendre dans leur pureté et dans leur beauté naturelle ? De bonne foi, peut-on faire au génie un reproche d'avoir changé le cuivre en or? »