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DES TRADUCTEURS

Madame de Sévigné comparait les traducteurs à des domestiques qui vont faire un message de la part de leur mattre, et qui disent le contraire de ce qu'on leur a ordonné. Voltaire leur trouvait encore un autre défaut des domestiques, celui de se croire aussi grands seigneurs que leur maître, surtout quand ce mattre était fort ancien. On va voir si tous deux avaient raison.

Pendant longtemps on ne paratt pas s'être douté de ce que devait être une traduction, surtout lorsqu'il s'agissait d'un auteur grec ou latin *. Sans parler des traductions de Perrot d'Ablancourt, surnommées les belles infidèles, il y en a d'autres où l'antiquité se trouve singulièrement défigurée. Th. Guyot, dans une traduction d'épigrammes latines publiées sous le titre de Fleurs morales et épigrammatiques, rend les noms propres qui se trouvent dans le texte par les mots généraux de monsieur,madame,mademoiselle. Pourtant il lui échappe quelquefois de dire : Monsieur Zoïle, mademoistlle Lyco-

1 On connall la ridicale traduction des Uittmorpkoset d'Ovide, par Benserade. Tout, jusqu'à Vftram^ y est mis en rondeaux.

TRADUOTEUnS. 185

ris. Dans une version de quelques lettres de Gicéron (Paris, 4666, in-18), version qui n*est pas, du reste, sans mérite, le même auteur, probablement pour flatter quelques grands personnages de son temps, s'est avisé de franciser les noms latins d'une manière assez bizarre, ^insi, il a traduit Pomponius par M. de Pomponne.

Un système analogue a été suivi parLenoble, traduc-leur en vers des satires de Perse, Amsterdam, 1706. Il a soin de prévenir le public qu'il les a accommodées an goût présent. 11 a en effet substitué les mœurs de son temps aux mœurs des Romains, les noms de ses contemporains aux noms des personnages latins, et le lecteur est fort étonné d'entendre Perse chanter les louanges de Bossuet. Lenoble, du moins, n'eut pas la présomption do son contemporain le jésuite Tarteron, qui regardait sa traduction d Horace « comme louable devant Dieu e^ devant les hommes. »

Rien n'égale la platitude du style de certains traducteurs, entre autres de l'abbé de Marolles, qui a traduit presque tous les classiques latins. Un exemple suffira pour en donner une idée. 11 rend solito membra levure thoro, par reposer sur la paillasse accoutumée.

La traduction de Tacite par la Bletterie est à peu près du même genre, et Voltaire, qui lui reprochait, avec raison, d'avoii* fait parler Tacite en bourgeois du Marais, le poursuivit de ses épigrammes*.

* Citons seulemeol la suivante, intitulée le Huittin bigarré, ëu sieur U BleUeriBy aum suffUtaU personnage que traducteur insuffisatU :

On dit qae ce nouTeau Tacite Aurait dû garder le tacet ; Ennuyer ainn, non lieet.

Ce petit pédant prestoiet Movet frtfom, la bile excite.

En français le mot de tillei ConTient beaucoup, nuMum deceV, A ce tran^latcnr de Tacite.

m CUBIOSITES LlTïKftAlRES.

L'un des traducteurs de lantiquité qui se sont permis les plus grandes libertés est le sieur de Gueudeville, qui s'exprime ainsi dans la préface de sa traduction de Plante (1719, 10 vol. in-l>2) : « Ma traduction, dil-il, est fort libre ; je ne me suis gêné que pour le sens de qion auteur; encore est-il vrai qu'il y a tels endroits obscurs où je ne sais pas trop moi-même ce que je dis. Du reste, je n'ai rien omis pour habiller ce vieux comique à la mode; j'étends sans façon ses pensées, liberté qu'on condamnera comme une licence impardonnable. Mettre du sien à un célèbre auteur, c'est le corrompre, le défigurer, lui ôter tout son prix... J'ai suivi mon penchant, et je me flatte que les lecteurs de vrai goût, petit troupeau, me sauront gré d'avoir voulu contribuer à les mieux divertir. »

A côté de Gueudeville, on peut placer d'Auteroche, qui, mort en 1823, lui est postérieur de plus d'un siècle. Dans sa traduction en vers de Virgile, il se vante, à chaque instant, d'avoir mieux fait que le poète latin. Tantôt il dit, avec complaisance : « Nous pensons n'être pas resté au-dessous de l'original ; » tantôt il corrige et rectifie ; tantôt il ajoute des vers qui lui semblent aussi expressifs que vrais, et Dieu sait de quels versil veut parler. 11 ne lui a manqué, pour être parfaitement ridicule, que d'exécuter un projet qu'il avait conçu : «Outre la traduction de YÉncidey telle qu'elle existe, je m'étais proposé, dit-il, d'en donner une nouvelle édition, telle que je suppose que Virgile aurait pu composer son poème, si une plus longue vie lui eût permis de mettre la dernière main à cet ouvrage. » Il voulait modifier le caractère de Turnus, rendre Lavinie amoureuse d'Énée, substituer, dans le troisième livre, Ulysse à Achéménides. Quant à ce dernier changement, d'Auteroche ne doute pas que Virgile ne l'eût fait si le temps ne lui eût pitë manqué y etc.

Les étrangers n'ont pas été mieux traités que les an-

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ciens. Au siècle dernier, où Ton commenija à étudier la littérature anglaise, le traducteur ne regardait guère les originaux que comme un canevas qu'il pouvait broder à sa fantaisie. Dans la traduction de Tom Jones on rencontre des chapitres intitulés : € Chapitre... où le traducteur français prend la parole. »

Le plus connu des traducteurs de cette époque, Letourneur, a exposé franchement, dans le discours préliminaire de sa traduction des Nuits d'Young, le système qu'il a adopté. Ceux qui n'ont lu cet ouvrage que dans la traduction verront, parce qui suit, s'ils ont pu juger l'original en connaissance de cause.

fl Le défaut le plus général dToung, dit-il, et celui qui ma paru le plus propre à inspirer le dégoût, c'est une abondance stérile, une reproduction des mêmes pensées sous mille formes* presque semblables... J'ai élagué toutes ces superfluités, et je les ai rassemblées à la fin de chaque nuit sous le titre de Notes^ qui ne sont point mes remarques, mais l'amas de ces fragments que j'ai mis au rebut, et de tout ce qui m'a paru bizarre, trivial, mauvais, répété et déjà préi^nté sous des images beaucoup plus belles. Mon intention a étéde tirer de l'Young anglais un Young français qui pût plaire à ma nation C'est cependant la traduction entière des Nuits

que je donne ici... J'ai encore retrauclié quelques déclamations contre le pape, quelques vers épars où il annonce froidement les sujets qu'il va traiter, et deux vers fanatiques, qui ont échappé à Fànie bienfaisante de l'auteur.... J'ai aussi rejeté à la fin de chaque Nuit, dans ce que j'appelle Notes, tous les morceaux, tous les passages qui appartenaient uniquement à la théologie et aux dogmes particuliers de la révélation.

«Un autre défaut que j'ai entrepris, non pas de faire disparaître tout à fait, mais du moins de dimin^er, c'est

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le peu d'ordre qui se trouvait daus Tassemblage des différents morceaux dont chaque Nuit était composée... Elles u'ont point un objet distinctif ou particulier. Elles ne forment point un tout séparé J'ai donc regardé l'original

des Nuits comme u n architecte ferait Tamas des matériaux d un édifice» taillés et tout prêts à placer, mais entassés au hasard dans huit ou neuf places différentes, et mêlés dans les décombres, rai assemblé, assorti de mon mieux, sous un titre commun, tous les fragments qui pouvaient s*y rapporter et former une espèce d" ensemble, Lm même raison m'a fait multiplier ces titres, et des neufs Nuits de Voritfinal fen ai formé vingt-quatre.,. Au reste, j'ai tâché de traduire aussi littéralement que j'ai pu. »

Les traducteurs ont présenté les contrastes les plus singuliers. Si, d'un côté, un savant allemand, Daum, s'est occupe à rendre un seul vers de l'anthologie par plus de trois cents vers hexamètres latins, de l'autre, un poète Uamand. Dongelberge, a imité en seize cents vers un poème latin qui en contenait près de neuf mille.

Ou sait le ridicule dont se couvrit la Motte, lorsque, sans savoir un mot de grec, il voulut pour améliorer VUiade, la réduire à douze chants. « D'un corps brillant de tout Téclat de la jeunesse et de la santé, il fit, dit Voltaire, un squelette décharné.» Le public fut de cet avis et applaudit à Tépigramme de J. B. Rousseau :

Le Iraducteur qui rima riliade

De douze chants prétendit Tabréger :

Mais par son slyle aussi tri>te qac fade,

De douze en sus il a su Tallongor.

Or le lecteur, qui se sent aHliger,

Le donne au diable ; et dit, peniant haleine :

a Ehl finissez, riroeura à h douzaine!

« Vos abrégés sont longs au dernier point. »

Ami lecteur, vous vodà bien en peine,

Rendons-les courts en ne les lisant point

TRAD13GTEURS. im

On pourrait faire un gros volume de toutes les bévues échappées aux traducteurs. Nous nous bornerons à en citer quelques-unes.

On en trouve plusieurs dans les auteurs latins qui ont traduit des passages d'écrivains grecs. Ainsi Pline, traduisant Démocrite, lui fait dire que le caméléon ressemble exactement au crocodile, qu'il égale en grosseur. Mais le terme crocodeilos, employé par Démocrite, signifiait lézard, et non pas crocodile.

Les premières traductions des classiques latins fourmillent d'erreurs. Pline « parlant des éclipses annoncées par Hipparque, emploie l'expression prœcinuit, c'est-^dire il a chanté iV avance ^ il a prédit. Un traducteur s'est imaginé qu'Hipparque avait écrit en vers. Du Pinet, autre traducteur de Pline, a fait deux patriciens romains de marbres d'espèce différente, l'une nommée lapis numidicuSf l'autre sinandicns.

Coeffeteau, dans sa version de Florus, a fait de la ville de Corfinium un capitaine Corfinius.

Le savant abbé Thiers, dans une polémique qu'il soutint contre Mabillon , écrivit que tout livre, comme le disait Phi Ion, était toujours bon par quelque endroit, JUais le passage de Philon auquel il faisait allusion, -omnis bonus liber, signifie : tout homme de bien est libre.

Les traducteurs d'ouvrages modernes n'ont pas été moins féconds en erreurs de tout genre.

Lemoine , dans ses notes ad Epistolam S. Bamabx, fait mention d'un savant qu'il ne nomme point et qui avait pris un aqueduc amenant dans l'église de Saint- Pierre à Rome les eaux du lac Sa^a/tnu5 (aujourd'hui le lac Bracciano) pour une aumône qui se faisait autrefois régulièrement le samedi avant Pâques dans cette église.

L'un des plus féconds littérateurs du siècle dernier, de la Place, a rendu par la Dernière Chemiude V Amour y

le titre suivant d'une pièce anglaise Lave's last Shift (le Dernier Expédient de TAmour).

L'abbé Prévost, traduisant le voyage de Towston, a rencontré une phrase fort simple où il est dit que le navigateur anglais employa une bonnette, n'ayant plus de voiles entières. Mais Tauteur de Manon Lescaut n'avait aucune idée des termes de marine, et il rendit ainsi le passage : « Towston suspendit à son mât un vieux bonnet, avec lequel il se conduisît à l'île de Wight. »

Un autre écrivain français, l'abbé Vial, dit, nous ne savons dans quel ouvrage, que Tarcbevèque de Gantorbéry avait fait placer des canons dans les stalles de la cathédrale. Malheureusement pour le pauvre traducteur, le mot anglais canon signifiait à la fois chanoine et canon.

L'écrivain écossais Guthrie, confondant les deux mots français nouvelle et neuvième, fait dire au missionnaire du Halde : « le 26" jour de la nouvelle lune. » Or, la révolution de la lune, jusqu'à présent du moins, n'a jamais été que de vingt-huit jours.

L'habile érudit ThomasWharton, traduisant une vieille romance anglaise sur le duel de Richard^Cœur-de-Lion avec Saladin, rencontra ces mots :

A faucon brode in hand lie barc.

11 slmagina que ces mots, faucon brode, signifiaient un faucon, et que Saladin était représenté avec cet oiseau de proie sur le poing pour exprimer le mépris que lui inspirait son adversaire. El là-dessus il fit un long commentaire sur le faucon, commentaire bien inutile, car /aticon brode n'est autre chose que broad faukhion, et signifie simplement large cimeterre.

Le comte de Tressan ayant, dans un passage de l'Arioste où il est question d'un cap peu élevé, rendu Texpression capo bitsso par le cap de CapO'Ba^o, le surnom

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