‹ Curiosités littérairesChapitre 50 sur 84 · ET SINGULIÈRES · texte numérisé non relu

ET SINGULIÈRES

« Notre esprit, dit Montaigne, est un outil vagabond, dangereux et téméraire ; il est malaisé d'y joindre l'ordre et la mesure... C'est un outrageux glaive à son pos-

' Chez nous, en terme de marine, nager sigoiûe ramer.

i04 GUHIOSITëB LltTÉRÂlRKS.

sesseur mesme, que Tesprit à qui ne sçait s*eii armer ardemment et discrètement. » Si Ton pouvait douter de la sagesse de ces paroles, il suffirait de jeter un coup d'œil •ur le présent chapitre, où nous avons essayé de donner un spécimen des Imaginations extravagantes sorties de l'esprit humain.

Nous commencerons par le commencement, c'est-àdire par Texposition de quelques idées émises sur la création du monde.

Et d'abord, que se passait-il avant la création? Les rabbins, que nous aurons plus d'une fois roccaslon de citer, prétendent que Dieu, afin de tuer le temps avant la créalion de l'univers, s'occupait à bâtir divers mondes qu'il détruisait aussitôt. Ce fut seulement après de longs essais qu*il parvint à en créer un aussi parfait que le nôtre.

Au dix-septième siècle, un écrivain mystique écrivit sur les occupations de Dieu avant la création un opuscule qui a été imprimé pour la première fois dans la Bévue rétrospective (juin 1834).

Voici quelques phrases de cette composition, qui est la plupart du temps incompréhensible.

« Demander ce que Dieu faisait avant la création du mondcVest parler impertinemment ou même puérilement, et ne savoir proprement ce qu'on demande... Il est certain que Dieu éternel, lequel a fait le monde par sa parole, se pouvait bien passer du monde et n'avait que faire des créatures, car il vivait et régnait avant les siècles, très-heureux et très-PX)ntenl, dans le paradis de son essence et dans l'essence de lui-même... Dieu ne croupissait point en paresse et loisir avant qu'on eût créé le monde... Il contemplait son fils unique, non fait, ni créé, mais engendré de toute éternité par son intelligence et contemplation divine; en ce Verbe éternel, il contemplait l'archétype et le monde du monde, les an-

ges, les âmes et toutes les créatures... Disons, pour fin et conclusion de ce traité, que Dieu, avant la création du monde, faisait et ne faisait rien, » etc.

Une des idées les plus originales que nous connaissions sur ce sujet est celle qui est rapportée par fienjamiu Constant dans une lettre publiée récemment pour la première fois. « Cette idée, dit-il, est d'un Piémontals, le chevalier de Revel, qui remplissait alors à la Haye les fonctions d'envoyé de Sardaigne. 11 prétend que Dieu, c'est-à-dire Tauteur de nous et de nos alentours, est mort avant d'avoir fini son ouvrage, qu'il avait les plus beaux projets du monde et les plus grands moyens; qu'il avait déjà mis en œuvre plusieurs des moyens, comme on élève des échafauds pour bâtir, et qu'au milieu de son travail il est mort; que tout à présent se trouve fait dans un but qui n'existe plus, et que nous, en particulier, nous nous sentons destinés à quelque chose dont nous ne nous faisons aucune idée; nous sommes comme des montres où il n'y aurait point de cadran, et dont les rouages, doués d'intelligence, tourneraient jusqu'à ce qu'ils fussent usés, sans savoir pourquoi, et se disant toujours : -Puisque je tourne, j'ai donc un but. Cette idée me paraît la folie la plus spirituelle et la plus pro^ fonde que j'aie ouïe, et bien préférable aux folies chrétiennes, musulmanes ou philosophiques des premier, huitième et dix-huitième siècles de notre ère*. »

Certains esprits se sont posé, sur la création, d'étrau" ges problèmes qu'ils ont résolus hardiment. Chevreau, dans son Histoire du Monde (1686, 2 vol. in-4*), rapporte que, suivant les uns, le monde a été créé au printemps, et, suivant d'autres, un Tendredi, le 6 septembre, à quatre heures de l'après-dînée. Un autre, dont nous

* LfeUrc; dti 4 juin 17o0, Heifitè des lkU£ Mondet, lô avril 1841.

190 CUIUOSITES LITTËRAIRES.

regrettons vivement d avoir oublié le nom, avait trouvé la date du 21 décembre.

Un érudit italien du dix-huitième siècle, monsignor Balardi, dans un entretien avec Tabbé Barthélémy, lui raconta qu'il s'occupait d*un abrégé de Thistoire universelle, où il devait préluder par la solution d*un problème des plus importants pour l'astronomie et pour Thistoire : il s'agissait de fixer le point du ciel où Dieu plaça le soleil en formant le monde : « 11 venait de découvrir ce point, dit Barthélémy, et il me le montra sur un globe.»

Venons à la création.

Voici, au dire des talmudistes, comment furent employées quelques-unes des douze heures du jour où Adam fut créé :

A la première heure, Dieu pétrit la poussière dont il devait fabriquer le premier homme, qui bientôt devint un embryon.

■A la seconde heure, Adam fut en état de se tenir sur ses pieds.

A la quatrième heure, Dieu l'appela et lui dit de donner aux animaux les noms qu'ils devaient porter.

A la septième heure se consomma le mariage d'Adam et d'Eve. Dieu, avant d'amener lui-même cette dernière à son époux, avait eu la délicate attention de la friser coquettement.

A la dixième heure, Adam pécha.

A la onzième heure, il fut jugé et condamné à sortir du paradis.

A la douzième heure commencèrent pour lui les fati* gués et les peines du travail*.

Lorsque Dieu voulut créer Adam, il se revêtit, dit-ou, d'un corps humain parfaitement beau, et, sur ce modèle, forma le corps de l'homme. Un jésuite du dix-septième

* Voyez le Livre des 9ln§ularUé9 ^ M. G. Peignot, 1841, ia-lB, p. 14.

siècle, Jacques Salien, prétendit, dans ses Annales eccle* siastici, que, pendaut que Thomme était ainsi créé, « il put voir les mains divines, le visage d'ambroisie, les bras admirables de Dieu façonnant son corps et ses membres. »

On assure qu'Adam, après être sorti des mains de Dieu, s'étendait de Tune des extrémités du monde jusqu'à l'autre. Mais, quand il eut péché. Dieu appesantit sa main sur lui, et ne lui laissa plus que cent aunes de hauteur, ou neuf cents coudées. D'autres ajoutent que Dieu agit ainsi à la requête des anges, effrayés d'un pareil géant. Ces traditions se sont encore conservées parmi les Arabes. Voici du moins ce qu'on lit dans le voyage de Monconys : « Mon Arabe me dit qu'ils croient qu'au sommet d'une montagne (située à une lieue de la Mec^ que) Eve avait la tête appuyée lorsque Adam la connut pour la première fois, et qu'elle avait ses deux genoux bien loin dans le bas de la plaine, sur deux autres monU distants l'un de l'autre de deux portées de mousquet, à chaque endroit desquels on a fait mettre une colonne. »

Suivant Monéri, Adam « avait une profonde connaissance dés sciences, et surtout de l'astrologie, dont il apprit plusieurs beaux secrets à ses enfants, et il grava sur deux tables diverses observations qu'il avait faites sur le cours des astres. »

Tous les docteurs se sont généralement accordés à regarder Adam comme possédant une science immense. Quelques rabbins, pour prouver qu'il aurait pu en remontrer aux anges eux-mêmes, racontent que, ceux-ci ayant parlé de l'homme avec mépris, Dieu, pour les confondre, leur présenta toutes sortes d'animaux et leur en demanda le nom. Les anges restèrent muets, tandis que rhomme, appelé à son tour par Dieu, nomma les animaux les uns après les autres.

Un chartreux du quinzième siècle, Henri de Hesse, voulant gratifier Aristote d'un éloge qui ne lui eût pas encore été donné, soutint que la science du philosophe grec était égale à celle d'Adam, ce qu'aucuns regardé* rent comme une impiété.

Adam,. avec cette science immense qu'on lui accordait si généralement, aurait été bien coupable s'il n'avait pas écrit quelques ouvrages. Aussi composa-t-il deux livres, Tun sur la création, Tautresurla Divinité, Ayant assisté à la première et causé familièrement avec la seconde, il avait dû parler fort pertinemment de ces deux sujets m'ejv veilleusement choisis, et il est fâcheux que ces livres se soient perdus. Il paraît pourtant qu'ils avaient échappé à la catastrophe du déluge, caroin auteur mahométan raconte qu'Abraham étant allé au pays des Sabéeus, ouvrit le coffre d'Adam, et y trouva les livres de sou vénérable aïeul et de Seth. Quelques rabbins attribuent encore à notre premier père le quatre-vingt-douzième psaume.

Suivant un grand nombre de rabbins, Adam a été créé avec les deux sexes. Us disent que le corps d'Adam fut créé double, mâle d'un côté, femelle de l'autre; que les deux corps étaient joints l'un à l'autre par les épaules; et que Dieu, pour créer Eve, ne fit autre chose que de séparer oes corps. Selon Ëugubin, les deux corps étaient unis ensemble par les côtés, et se ressemblaient en tout, sauf le sexe, âais l'opinion la plus bizarre qui ait été émise sur le sexe d'Adam est celle de la célèbre vision** naire Antoinette Boungnon (morte en i680). Les rêvé* lations qu'elle eut à ce sujet ont été racontées dans la VU cmtmnée de mademoiselle Bouiiçnon. Nous en extrayons les passages suivants :

« Dieu lui représenta dans l'esprit, sans l'entremise des yeux corporels, qui auraient été accablés sous le poids d'une si grande gloire, la beauté du premier

IDÉES BIZARRES ET SINGULIÈRES. i9U

monde... H lui fit parnUie, de U môme manière spirw tuelle, Adam, le preipi&r k>mme, dont le corps était plus pur et ploa transparent que le cristal, tout léger et volant, pour ainsi dire; dans lequel et au travers duquel on voyait des vaisseaux et des ruisseaux de lumière qui pénétraient du dedans en dehors partons ses porcs, des vaisseaux qui roulaient, dans eux des liqueurs de toutes sortes et de toutes couleurs, très-vives et toutes diaphanes, non*6eulement d'eau, de lait, mais de léu, d'air et d'autres. Ses mouvements rendaient des harmonies ad-* mirables; tout lui obéissait} rien ne lui résistait et ne pouvait lui nuire. Il était de stature plus grande que les hommes d'à présent; les cheveux courts, annelés, tirant sur le noir, la lèvre de dessus couverte d'un petit poil; et, au lieu des parties bestiales que Ton ne nomme pas, il était fait comme seront rétablis nos corps dans h vie éternelle, et que je ne sais si je dois dire. Il avait dans cette région la structure d'un nés, de même forme que celui du visage; et c'était là une source d'odeurs et de parfums admirables. De là devaient aussi sortir les hom« mes, dont il avait tous les principes dans s(y ; car il y avait dans son ventre un vaisseau où naissaient de petits œufs, et un autre vaisseau plein de liqueur, qui rendait ces oeufs léeonds. Et lorsque Thomme s'éohauf* fait dans Vamour de son Bien, le désir où il était qu'il y eût d'autres créatures que lui pour louer, pour aimer et pour adorer cette grande majesté... (Ici se trouve un passage que nous n'osons transcrire.) Et cet œuf, rendu fécond, sortait quelque temps après par ce canal hors de J'bomme, en forme d'ceuf, et venait, peu après, à éclore en homme parlait. >

A quelle époque eut lieu la célébration des noces d'A< dam et d'Eve? Cette grave question a soulevé bien des discussions. Suivant les uns, Eve, à peine créée, perdit

200 GUUIOSITÉS LITTÉRAIRES.

sa virginité, et le serpent profita, pour la tenter, du moment où Adam s^était endormi pour se reposer de ses fatigues conjugales. Saint Jérôme, et son opinion est la plus généralement adoptée, soutient qu'Adam n'a songé à connaître Eve que lorsqu'ils furent chassés du Paradis. « Il y a des gens, dit Bayle, qui ont débité qu'Adam différa quinze ans ou même trente, ans la consommation de son mariage. D'autres poussent la chose plus loin, et soutiennent qu'Adam et Eve, d'accord de partie, et pour pleurer leur péché, ne rompirent leur continence qu'au bout de cent ans... Ceux qui disent qu'Adam n'eut aucune part à cette continence de plusieurs années sont des rêveurs indignes d'être écoutés. Ils supposent qu'il demeura excommunié cent cinquante ans pour avoir mangé du fruit défendu, et qu'il vécut pendant ce temps-là avec une femme qui, comme lui, avait étéfor-» mée de la terre, et qu'ils nomment Lilia. Ils ajoutent qu'il engendra des diables par son commerce avec cette femme, et qu'enfin, lorsque son excommunication fut levée, il épousa Eve, qui était sortie de sa tête, et engendra des hommes. Mais, d'un autre côté, saint Épiphane fait mention d'une secte d'hérétiques qui disaient que le ,Diable avait eu affaire avec Eve cobime un mari avec sa femme, et qu'il avait eu Caïn et Abel. Voilà des compensations; Adam quitte Eve pour faire des diables avec une autre femme, et le Diable va trouver Eve pour faire des hommes avec elle. »

Il y a eu un très-grand nombre d'hérétiques qui ont soutenu que l'arbre de science était le plaisir de l'amour, et que la chute de nos premiers parents ne fut autre chose, de la part de la femme, que le désir de perdre sa virginité, et, de la part de l'homme, que l'accomplissement de ce désir»

Les commentateurs juifs ou chrétiens de la Genèse

sont entrés dans les plus grands détails sur les couches d'Eve. Nous en ferons grâce au lecteur, et le renvoyons aux articles que Bayle a consacrés aux divers personnages de la famille d'Adam. Il a cité plusieurs autres opinions tellement excentriques, que nous n'avons pas o^ les rapporter ici.

La tentation de nos premiers parents et leur chute, telle qu'elle est rapportée dans la Genèse, a exercé l'imagination des rabbins, des écrivains ecclésiastiques et des visionnaires de toutes les époques. Les uns prétendent que ce fut la vue des caresses que se prodiguaient Adam et Eve qui remplit le serpent d'une violente jalousie, et que, dans le but de se débarrasser d'Adam, il persuada à la femme de manger du fruit défendu. D'autres affirment qu'Eve ayant, en défigurant les paroles de Dieu*, raconté au serpent que Dieu leur avait défendu de manger de cet arbre et de le toucher, l'animal tentateur la saisit et la poussa contre l'arbre, et, lui ayant fait remarquer qu*elle n'en était pas morte, il en conclut qu'elle n*en mourrait pas davantage si elle en man. geait, raisonnement qui eut sur elle la plus fâcheuse influence.

Les opinions sont très-différentes sur la forme que prit le tentateur pour abuser la pauvre Eve. On dit que Sammaël, le prince des démons, se mit à cheval sur un serpent de la grosseur d'un chameau, et qu'il s'approcha d'elle dans ce brillant équipage. D'autres soutiennent avec autant de raison que le serpent avait emprunté le

* c Cétait apparemment, ajoute Bayle, la première fois qu*on redisait k un autre ce que Ton avait oui dire ; on y fit bien des changements ; et Ton était encore dans le bienheureux état d'innocence. Se faut-il éton* ner que tous les jours Thomme pécheur fasse des récits infidèles et qu'un fait ne puisse passer de bouche en bouche pendant quelques lieures sans être défiguré? »

visiige d'uae jeune fille, et cette tradition a été fidoptée par les artistes.

Quoi quil en soit, on lie peut manquer d'être de Tavis de Bayle (art, Eve) ; « Il faut avouer, dîMI^que les deux tâtes à qui Dieu avait donné en dépôt le aalut du genre humain, le gardèrent si mal que rien plus : ils livrèrent la place à Tennemi presque sans combat; et, au lieu de se battre pour un si précieux dépôt, autant que Tbomme pécheur se bat pour sa religion el pour sa patrie, pro arfs etfocis, ils ont fait moins de résistance qu'un enfant à qui Ton veut ôter sa poupée. Ils agirent comme s'il ne s'y fût allé que d'une épingle : sic erat infatis. »

La Genèse ne parlant pas de l'espèce de fruit qu'Adam mangea avec sa femme, ce silence a donné beau jeu aux conjectures. Les Normanda prétendent que c'est la pomme; d'autres, la figue ou le citron. RabU Salomon prétend que Moïse a caché exprès le nom de ce fruit, de peur que personne ne voulût plus en goûter. U faut avouer que, pour un homme aussi sage que le législateur des Hébreux, cela aurait été bien mal connaître le cœur humain, car il est certain, au contraire, que tout le monde aurait voulu goûter de ce fruit, cause de tous nos .malheurs.

i^uivant saint Jérôme, Adam a été enseveli à Bébrofi; suivant d'autres, sur le Calvaire. Mais ici se présente une question assez difficile à résoudre, car Bébron et le Calvaire ne datent que du déluge. « Si vous faites cette question, dit Bayle {an. Aï>am), Barcépha vous alléguera un docteur fort estimé en Syrie qui a ditqueNoé demeura dans la Judée; qu'il planta dans les campagnes de Sodome les cèdres dont il bâtit l'arche; qu'il transporta 9^Yec lui dans l'arche les oad*Adam; qu'aprèsqa'il en fut sorti il les partagea â ses trois fils; qu'il donna le crâne à Sem, et que les descendants de Sem, s'étant mis en possession

de la Judée, enterrèrent ce crâne au même lieu où avait été le tombeau d'Adam. > Le lecteur se trouvera sans doute suffisamment éclairé par Tal légation de Barcépha.

Les modernes ne sont pas restés en arrière des rabbins ou des Pères de TÉglise,

Au seizième siècle, un avocat au parlement de Pari&, Jean le Féron, que Lacroix du Maine appelle Yun 4^ plm diligenU el dei plus^ curieux hommes de Frmm pour la recherche des mamn9 nobks et des armoirUs^ assigna des armes à Adam. Ces arme$ se composaient de trois feuilles de figuier, f £ti comme je lui demandois, dit Pasquier dans une de .ses lettres, pourquoi il les lui avoit attribuées, il me répondit que c'estoit pour autant qu'après avoir mangé du fruit de science, Adam s'e^toit couvert les pattiea honteuses d'une feuille de figuier; et sur ce pied ilbastit quatre ou cinq groa tomes et grands volumes, figurés selon son opinion. »

En 1615, un cordonnier amiénois publia un traité Jk c4$koo mtiquo, où, faisant Thistoire des ebauasuresi it remonte jusqu'au commencement du ntonde, et prétend qu*Adam en fit le premier avec des peaux de bêles préparées, secret qu'il avait appris de Dieu lui-même.

Un orientaliste françaiSi mentbre de TAcadémie» Hen«rion» avait entrepris, est^il dit dan» son élogOr uA im^mense travail sur les poids et mesures des anciens......

Pour en donner à VAeadémie un avanVgoùt précieux» il apporta une espèœ d'échelle ehronoiogique de la dilfN renée des tailles depuis )a création jusqu'i J, C.

Adam avait 123 pieds 9 pouces.

fae, m 9 3/4

Noé, . .... * 103

Abraham 27'

Moïse 15

Hercule 10

Alexandre 6

Jules César 5

Il ajoute que, « quoiqu'il y ait longtemps que les hommes ne se mesurent plus à la taille, si la Providence n'avait daigné suspendre les suites d'un si prodigieux abaissement, à peine oserions-nous aujourd'hui nous compter, au moins à cet égard, entre les plus considérables insectes de la terre.

< La géographie tient essentiellement à la taille des hommes; leurs pas ont toujours été, comme ils sont et seront toujours, la première mesure des espaces de longueur qui se trouvent sous leurs pieds. Aussi AI. Henrion joignit* une nouvelle table des dimensions géographiques des premiers arpenteurs de l'univers à celle des tailles humaines dont nous venons de parler; et ces deux tables, qui ont un merveilleux rapport entre elles, sont probablement tout ce qu'on verra jamais des trois ou quatre volumes in-folio dont il nous flattait. »

Escorbiac, pitoyable versificateur français, publia, en 1613, un poëme, la Christiade, où il avait la bonhomie de comprendre les mauvais vers au nombre des maux qui ont inondé le monde après le péché du premier homme.

Au siècle suivant, un autre littérateur, le chevalier de Gausans, prétendit expliquer, par la quadrature du cercle, le péché originel et la trinité. Il fit annoncer qu'il déposerait chez un notaire une somme de 300,000 fr. pour être la récompense de ceux qui parviendraient à réfuter sa démonstration. Parmi les nopabreux adversaires qui acceptèrent son défi, il se trouva une jeune demoiselle, laquelle prit la chose au sérieux et actionna Gausans devant le Ghâtelet ; mais on jugea que la for-

IDÉES BIZARRES ET SllSGULIÈRES. 205

tune d'an honnête homme ne deyait pas souffrir d'un travers d'ailleurs fort innocent. La procédure fut arrêtée et les paris déclarés nuls. Néanmoins, malgré Tintervention de l'Académie des sciences elle-même, le chevalier resta toujours convaincu de l'excellence de sa cause.

Enfin, un Allemand, Reinhardt, mort en 1790, publia une dissertation où il agitait gravement la question de savoir si Adam et Eve avaient un nombril.

Au milieu du dix-septième, siècle, on voulut enlever â Adam la gloire d'avoir été le premier homme. Isaac delà Peyrère publia en effet, en 1655, PrsRodamitaBy seu exercitatio super versibus 12, 13, 14, capitis v Epistolas B. Pauli ad Romanos, ouvrage dans lequel il prétendit prouver qu'il y avait eu deux créationsd'hommes, l'une le sixième jour de la création du monde, lorsque Dieu créa l'homme mâle et femelle, ce qui, selon lui, doit s'entendre de la création d'hommes et de femmes dans toutes les parties de la terre, d'où sortirent les Gentils ; la seconde création n'eut lieu que longtemps après, quand Dieu créa Adam pour être le père des Juifs. Ceux qui embrassèrent cette opinion furent appelés préadamites. La Peyrère, du reste, né tarda pas â l'abjurer aux pieds du pape Alexandre VII.

Ce n'était pas, du reste, la première fois qu'Adam avait servi, bien innocemment, de prétexte à des hérésies. Quinze siècles environ avant la Peyrère, l'an 130, Prodicus, disciple de'Carpocrate, avait fondé la secte des adamites. Ceux-ci, prétendant imiter l'innocence d'Adam et d'Eve dans leur premier état, priaient nus dans leurs églises, auxquelles ils donnaient le nom de partirdis. Ils rejetaient le mariage, qui n'eût jamais été institué; suivant eux, si Adam n'eût point péché.

On sait combien, au dernier siècle, certains philosophes, ayant pris la vie civilisée en horreur, préconisaient

1)06 CUIUOSITÉS LITTÉHAIHKS.

l'état de nature. qu'Adam et Eve avaient, à leurs yeux, goûté dans tous ses charmes. Nous engageons vivement ceux qui pourraient aujourd'hui avoir les mêmes idées à relire les vers suivants du Mondain de Voltaire :

Mon cher Adam, mon goiinnand, mon bon père, Que faisais-tu diina le jardin d'Éden ?

Trayaillais-tu pour ce sol genre hamaiii?

Gares$ais-lu madame Eve ma mère? Âvouez-moi que vous aviez tous deux Les ongles longs, un peu noirs et crasseux, Lt chevelure assez mal ordonnée, Le teint bruni, la peau bise et tannée.

Sans propreté, l'amour le plus heureot N'est ploa aniotir, c'est nn besoin honteux.

Bientôt lassés de leur belle jventure, Dessous un chêne ils soupent galamment Avec de l'eau, du millet et du gland ; Le repas fait, ib dorment sur la dure :

Voilà l'état de la pure nature.

Le Célèbre visionnaire Saint-Martin, surnommé le P/tilosophe inconmi, avait, sur les premiers hommes, des Jdées tout à fait différentes de celles de la Bible. Suivant lui, « r homme avait autrefois une armure impénétrable; il était muni d'une lame composée de quatre métaux, et qui frappait toujours en deux endroits à la fois; il devait combattre dans une forêt formée de sept arbres, dont chacun avait seize racines et quatre cent quatre-vingt-dix branches ; il devait occuper le centre de ce pays; mais, s'en étant éloigné., il perdit sa bonne armure pour une autre qui ne valait rien ; il s'était égaré en allant de quatre à neuf, et il ne pouvait se retrouver qu'en revenant de neuf à quatre. »

Citons encore quelques exemples des^explications et interprétations extravagantes auxquelles ont donné lieu r Ancien et le Nouveau Testament.

IDÉES BIZàHRES ET SINGULIÈRES. 207

Un auteur danois, de la lin du dix-septième siècle, passa sa vie et dépensa sa fortune à soutenir le dogme de la pluralité des femmes; et, dans un ouvrage intitulé Polygamia triumphatrix, il appela héroïque la détermination prise par un descendant de Gain, Lamech, d'épouser deux femmes. Du reste, cet écrivain était» à ce qu'il paraît, parfaitement désintéressé dans la question, car, suivant un biographe, il n'aurait eu qu'une seule femme, qu'il n'aurait su qu'en faire. Son livre fut condamné, et lui-même banni du Danemark.

Un philosophe suédois, Olaûs Rudbeck, mort en 1740, soutint, dans son Ichthyologia biblica, que les selavim, dont les Hébreux furent nourris dans le désert, étaient, non pas des cailles ou des sauterelles, comme le veut Ludolf, mais des harengs.

Le capucin Bolducet le jésuite espagnol Pineda, après avoir bien cherché quelle pouvait être la maladie dont le pauvre Job était travaillé, arrivèrent tous deux à ce résultat, que ce ne pouvait être que cette maladie dont Voltaire a donné une si plaisante généalogie au chap* u de Candide. Ce qu'il y a de certain, c'est que le saint homme a longtemps été choisi pour patron des malheureux que le libertinage mettait dans l'affreuse position du docteur Pangloss *.

On pécha ien Norvège, le 4 novembre 1587, deux harengs sur lesquels, nous ne savons par quelle halluci<> nation, on crut voir tracés des caractères mystérieux que l'on retrouva sur un autre poisson de la même espèce» péché en Poméranie, le 2 mai 1596. Ces pauvres bêtes causèrent un émoi dont elles étaient bien loin de se douter. Parmi les commentaires et les explications qui

* On lit dans le Diariam mêdicùrifm ecclesiaBlîcutn de Holanus, au 10 niai, jour de la fête de Job : « Voluril aonnuUi sanctum J^ peculiarcm patronuin esse corum, qui lue vcueiea laboranl aut eam curant. *

208 CURIOSITÉS LlTTÉRAlHfcS.

furent donnés de toutes parts, le plus singulier est la Conjectura halieutieay 1598, in-4% du Suisse Tobie Eglin. L'auteur y annonce qu'il a trouvé dans ces caractères, outre une explication de Daniel et de VApocalypsey des prophéties fort claires sur TÉglise militante.

N. Rigault, philologue français, mort en 1654, prétendit prouver, dans son commentaire sur Tertullien, que Jésus-Christ était d'une figure tout à fait commune; Jésus, disait-il, n'ayant pas voulu des honneurs ni des richesses, a dû renoncer de même aux avantages de la figure. Ce qui donna lieu à la dissertation du P. Vavasseur, De pulchriiudine ChrisU,

Origène a fait, sur la mort précipitée de Judas Iscariote, une hypothèse assez singulière. 11 affirme queFapôtre voulut devancer la mort de son maître, espérant trouver celui-ci dans l'autre monde, et en obtenir son pardon. Les caïnistes, hérétiques du commencement du second siècle, qui tenaient pour saints ceux que l'Église condamne, comme Caïn, Coré, les Sodomites, etc., rendaient à Judas une espèce de culte, prétendant que sans lui le monde eût été privé des avantages qu'il doit à la mort de Jésus-Christ.

Un théologien hollandais du dix-septième siècle , J. Coccejus, regardait l'histoire de l'Ancien Testament comme une représentation naturelle et non interrompue de l'histoire de Jésus-Christ et du christianisme. Tous les événements et toutes les révolutions qui doivent arriver dans l'Église jusqu'à la fin des siècles sont désignés et prédits, selon lui, dans différents passages. Il ne s'agit que de savoir les distinguer. Quant à lui, pour y parvenir, il avait adopté, pour règle fondamentale, d'interpréter les mots et les phrases de l'Écriture dans tous les sens dont ils sont susceptibles, car, disait-il, ils signifient- effectivement tout ce qu'ils peuvent signifier.

Il assimilait ainsi l'Écriture à un certain poème arabe de Rothrob (al Motsalets) , où tous les vers offrent un mot susceptible de trois significations différentes, suivant la manière dont on le prononce.

Un oratorien français, Bertier, mort en 1783, avait adopté un autre système d'interprétation. Il prétendit, dans son Histoire des premiers temps du monde, que, pour bien saisir le sens de la Genèse, il fallait la lire à rebours.

L. Dickinson, médecin anglais, voulut prouver, dans les Delphi phœnici%antes, 1655, in^S"*, que les Grecs ont emprunté de TÉcriture sainte, et particulièrement du livre de Joaué, la fable de TÂpollon Pytbien.

J. Graig, géomètre écossais de la fin du dix-septième siècle, imagina, dans Touvrage intitulé : Tkeologise Christian» principia mathematica, d'appliquer le calcul algébrique à la théologie. Ses calculs le conduisirent à ce résultat, que la force des témoignages sur lesquels est appuyé le christianisme ne pouvait subsister que 1454 ans à partir de 1699, et il en concluait qu'il y aurait alors un second avènement de Jésus-Christ, ou une seconde révélation pour rajeunir la religion. C'est ce. que pourront vérifier nos arrière-petits-neveux. '

Le paradis, les anges, les démons, ont offert aussi une belle matière aux divagations, et les écrivains jésuites s'y sont distingués.

En 1652, un jésuite. Gabriel Henao, publia in-folio un traité intitulé : Empyreologia, seu Philosophia christiana de empyreo cœlo. 11 y décrit le bonheur du paradis, où « il y aura une musique avec des instruments matériels, comme sur la terre. » Mais rien n'est comparable aux détails dans lesquels est entré un autre jésuite, Louis Henriquez, auteur d'un livre intitulé : Occupation des saints dans le ciel. Le paradis du bon père rappelle tant

soit peu le paradis de Mahomet. Il assure < qu'il y aura un souverain plaisir à baiser et embrasser les corps des bienheureux; qu'ils se baigneront à la vue les uns des autres; qu'il y aura pour cela des bains très-agréables'; qu'ils y nageront comme des poissons; qu'ils chanteront aussi agréablement que les calandres et les rossignols; que les anges s'habilleront en femmes, et qu'ils paraîtront aux saints avec des habits de dames, les cheveux frisés, des jupes à vertugadins, et du linge du plus riche; que les homm^es et les femmes se réjouiront . avec des mascarades, des festins, des ballets; que les femmes chanteront plus agréablement que les hommes, afin que le plaisir soit plus grand ; qu'elles ressusciteront avec les cheveux plus longs, et qu'elles se pareront avec des rubans et des coiffures, comme en cette vie, et leurs petits mignons d'enfants, ce qui sera vu avec un grand plaisir, etc. ' »

Un troisième jésuite, auteur de VHistoria saciw latinitatis (1635, in-8*), prétend que les bienheureux s'entretiendront quelquefois en latin dans le ciel.

Un Hollandais, Wier, publia en 1577, in-4% la Pseud<hmonarchia dxmonum, où il donne aux démons 69 chefs, qui ont sous leurs ordres 6,666 légions.

llolwell, littérateur anglais du dix-huitième siècle, dans ses Dissertations sur Vorigine et Voccupation des êtres intellectuels, 1787, in-8°, soutient que les mauvais anges ont été changés en lions, chevaux, chiens, etc.

Ceux qui voudraient connaître le rôle joué parles anges depuis le commencement du monde jusqu'au dixseptième siècle n'ont qu'à consulter l'ouvrage intitulé :

* Voltaire s'est probablement souvenu du goût très-prononcé des jé-^ «uites pour les bains en compagnie, lorsqu'il a raconté, au vingt-huilième chapitre de Candide^ la mésaventure arrivée à Constanlinople au jésuite frère de Cunégonde.

^ Dict. de Bayle, art, Loyola.

HistmsR sanctorum angelorum epitome, Lyon, 1652, in-8*, par Boniface Constantin. Le quatrième et dernier livre, qui forme les deux tiers du volume, est un recueil parordre chronologique de tous les événements auxquels lesanges onteu quelque part,avecla citation enmargedes légendes et historiens originaux d'où les récits sont tirés. Enfin, pour clore dignement ce catalogue d'extravagances, mentionnons encore deux traités. L'an, Sur Vétat du monde après le jugement dernier, a pour auteur Lenain, trappiste du dix-septième siècle. L'autre, qui a pour objet de prouver la possibilité de la présence corporelle de l'homme dans plusieurs lieux, a été publié (1754, in-12) par un oratorien, Lignac. La Biographie Michaud, loin de trouver la moindre absurdité dans cet ouvrage, en a montré le but dans une phrase que nous offrons à la méditation de nos lecteurs; car il faut la méditer avant d'arriver à la comprendre, a Cet ouvrage profond, y est-il dit, a pour objet de faire voir que si la raison toute seule peut montrer une manière suivant laquelle le mystère de la présence réelle est possible, à plus forte raison l'entendement divin doit-il avoir, dans les ressources de sa sagesse et de sa fécondité, une infinité d'autres moyens pour effectuer ce qui ne nous paraît impossible au premier coup d'œil que par défaut de connaissances et de lumières. » Si ce pauvre Lignac avait raison, quelle perturbation cette faculté de l'homme jetterait dans les relations sociales !

VIliade et VOdyssée ont été, de tout temps, comme la Bible, l'objet des commentaires et des interprétations les plus bizarres.

Anaxagoras fut, suivant Diogène Laérce, le premier qui regarda les poésies d'Homère comme un livre de morale, ne renfermant que des allégories.

Apion, célèbre grammaitien, qui professa â Rome sous

Tibère, s'occupa ardemment de recherches sur Homère. Suivant Pline (liv. XXX,chap. xi), il poussa cette manie si loin, que, pour savoir à quoi s'en tenir sur la patrie et la famille du poëte grec, il eut recours à des invocations magiques; mais il ne jugea pas à propos de révéler au public ce qu'il avait appris par ce moyen mystérieux. Ravi d'avoir découvert que les deux premières lettres du premier vers de VIliadey prises numériquement {a (40) et ti (8), valaient ensemble 48, il prétendit qu'Homère avait ajouté ce premier vers seulement après avoir terminé Vlliade et VOdyssée, car, disait-il, le nombre des livres de ces deux poèmes égale justement 48.

Le passage suivant d'Aulu-Gelle peut donner une idée des futilités et des puérilités dont s'occupaient les rhéteurs et les grammairiens qui commentaient Homère. « Un homme, dit-il, qui était mon ami, et avait passé la plus grande partie de sa vie au milieu des livres, me donna un énorme volume où fourmillait, disait-il, le savoir en tous genres... Je prends le volume avec joie et avidité, je crois avoir rencontré la corne d'abondance. Je m'enferme le plus secrètement qu'il m'est possible pour le lire sans témoin; mais quelles merveilles y trouvai-je, ô Jupiter! Quel était le nom du premier qui fut appelé grammairien... Pourquoi Télémaque, coucha à côté de Pisistrate, ne le touche pas de la. main, mais le réveille d'un coup de pied... Dans quelle sorte de prison Euryclée enferma Télémaque... Pourquoi Homère n'a pas connu la rose et a connu l'huile de rose. Puis venait la liste des compagnons d'Ulysse enlevés et déchirés par Scylla. On avait encore écrit, dans ce livre, quels sont les vers d'Homèie qui renferment le même nombre de lettres, ceux qui font acrostiches et dont les mots vont toujours croissant d'une syllabe; pourquoi il a dit que les brebis font trois agneaux par an; si, des cinq divi-

IDEES BIZâURES et SINGULIÈRES. 213

sions du bouclier d'Achille, celle qui est d*or est au milieu ou sur les bords. Le livre renfermait un grand nombre de vérités de cette importance*. »

Malgré tout ce que les grammairiens ont pu débiter sur Homère, malgré tous les jeux de mots qu*Ëustache et ses devanciers ont trouvés dans VIliade et VOdy$sée, les anciens ont été bien dépassés par les commentateurs et écrivains modernes.

Si, comme nous Tavons vu plus haut, on a voulu chercher, dans la Bible, quelques particularités de l'histoire grecque, en revanche on a trouvé, dans lespoëmes d'Homère, des preuves confirmatives de l'histoire juive.

Zacharie Bogan, philologue anglais, mort en 1659, fut, à ce que nous croyons, le premier qui exposa un pareil système, dans son Homerus éêpat^wv, sive compa^ ratio Homeri cum scriptoribus sacns, Oxford, 1658, in-8". Après lui vinrent le Discours, en forme de comparaison, sur les vies de Moïse et d'Homère, et Homère hi&' torien du peuple hébreu, dont nous ne connaissons pas les auteurs, puis enfin le célèbre ouvrage du Hollandais G. Crœse : ômhpos èbpaioî, Histofia Hehneorum ab Homero, hebraicis nominibus ac sententiis conscripta, in Odyssea et Iliade exposita et illustrata, Dordrecht, 1704, in-8*. Suivant Crœse, V Odyssée n'est pas autre chose que l'histoire des Israélites sous les patriarches, et il ne s'agit pas de Troie, mais bien de Jéricho, dans VIliade, poëme qui pourtant n'avait d'autre but, suivant le P. Hardouin, que de consoler les Troyens de leurs malheurs.

Un antiquaire anglais, mort en 1804, Bryant, qui avait déjà soutenu, dans son Analyse de la mythologie ancienne, que les histoires des patriarches rapportées dans l'Ancien Testament avaient été l'origine d'une grande partie de la mythologie païenne, publia en 1796, in-4%

* Nuits altiquety 1. XIX, ch. v, IrdductioD de lu coUeclion Dubouchet.

une Dissertation sur la guerre de Troie, décrite par Homère^ montrant que cette expédition n'a jamais été entreprise, et que cette prétendue ville de Phrygie rCa jamais existé, II fait naître Homère dans la Thèbes d'Egypte, et prétend que c'était un poëte superstitieux qui, après avoir vieilli sur les bords du Nil, déroba les poèmes de Phantasia dans le lemple d*lsis, et transporta la scènedansia Troade, en déguisant, sousdesnoms grecs, les dieux et les héros de la monarchie de Pharaon.

Au moins, avec cette dernière hypothèse, Homère appartenait encore à TOrient; mais le Napolitain Vincent Coco (mort en 1 823) découvrit que les chants du grand poète, revendiqués à tort par la Grèce, étaient tout simplement d'origine italienne. Ainsi voilà Homère transformé successivement en Égyptien et en Italien, et Troie en Jéricho; mais tout cela n'est rien auprès du système d'un écrivain flamand. Grave, mort au commencement de ce siècle. A l'en croire, Homère est originaire de la Belgique, et les événements de la guerre de Troie se sont passés aux environs d'Amsterdam. Grave a développé ses idées dans trois volumes in-8% publiés en 1806. Nous donnons en entier le titre, qui nous dispensera de plus longs détails : République des Champs-Ély' sées, où Monde ancien, ouvrage dans lequel on démontre principalement que les Champs-Elysées et r Enfer des anciens sont le nom d'une ancienne république d hommes justes et religieux, située à Vextrémité septentrionale de la Gaule, et surtout dans les îles du bas lihin; que cet en fer a été le premier sanctuaire de l'initiation aux mystères, et qu'Ulysse y a été initié; que la déesse Circé est Vemblème de VÊglise élysienne; que Vhlysée est le berceau des arts, des sciences et de ta mythologie; que les Élysiens, nommés aussi, sous d'autres rapports, Atlantes, HyperboréenSy Cimmériens, etc., ont civilisé les anciens

peuples, y compris les Égyptiens et les Grecs; que Us dieux de la Fable ne sont que les emblèmes des institutions sociales de V Elysée; que la voûte céleste est le tableau de ces institutions et de la philosophie des législateurs atlantes; que V aigle céleste est Cemblème des fondateurs de la nation gauloise; que les poètes Homère et Hésiode sont originaires de la Belgique, etc.

II est à remarquer qu'à la même époque » dans les Recherches celtiques, le docteur Edouard Daviës soutenait, sur les Champs-Elysées, la même thèse que Grave.

Si nous voulions nous occuper des idées extravagantes émises sur des sujets non littéraires, sur des sujets scientifiques, par exemple, nous trouverions facilement de quoi remplir des volumes, qui pourraient, suivant l'expression de Voltaire, se réduire à deux mots: c C'est que le gros du genre humain a été et sera trè»longtemps insensé et imbécile. >

Ici, c'est un littérateur français du dix-huitième siècle, Leroy, qui trouve que les pies ne savent compter que jusqu'à cinq; là un Allemand, Unzer, compose une dissertation : On peut sentir sans tête; tandis qu'un géo. logue de ses compatriotes soutient que les pyramides d'Egypte sont de grands cristaux ou des excroissances naturelles de la terre, tant soit peu façonnées par la main des hommes. D'un côté, un médecin français du dix-huitième siècle, Marquet, renouvelant une idée des Grecs, publie une Méthode pour apprendre, par les notes de la musique, à connaître le pouls de Vhomme et les différents changements qui lui arrivent depuis sa naissance jusqu'à sa mort, in-4% i«747; d'un autre côté, Quatremère- Lisjonval S qui fut pendant quelque temps membre de l'Académie des sciences, prétend que le besoin d'eau

* Ce sa^aut, qui s'est fait connaître par des travaux utiles, vivait encore en 182S.

216 GUUIOSlïÉS LITTERAIRES.

est le premier et Tunique principe auquel il faut rapporter toutes les inventions de Fesprit humain, et en particulier rarchitecture et les cérémonies religieuses; que les langues se formèrent primitivement par Tiraitation du bruif des instruments qui procurent ce bienheureux liquide et du cri des animaux tourmentés par la soif; que les signes de Tarithmétique, de la musique, de Talphabet, ne sont pas autre chose que les linéaments des machines putéales, etc. Il fut admis à exposer publiquement son système au collège des Irlandais; mais on ne tarda pas, malgré Tafflueuce des auditeurs, à lui défendre de continuer ses leçons. Il en publia le programme sous le titre de Cours (Tldéologie démons Irée, in-4*.

Nous n'avons guère parlé plus haut que des commentateurs de la Bible et d'Homère. Si nous voulions nous occuper de ceux qui ont commenté d'autres ouvrages, nous trouverions bien de quoi allonger ce chapitre; mais le lecteur en»retirerait peu de profit; car, comme l'a fort bien dit M. Boissonnade, « les commentateurs ont un naturel tout particulier; il n'y a point pour eux de mauvais livres; rien ne les ennuie : ils ont le don de tout lire; et, quoiqu'ils ne l'aient jamais formellement avoué, on peut soupçonner que les auteurs excellents ne sont pas tout à fait ceux qu'ils préfèrent. >

Le savant abbé de Longuerue était un témoignage frappant de la vérité de ces paroles. Le sens poétique était chez lui si peu développé, qu'il préférait à flomère même deux livres faits sur ce poète *. « Avec ces deux livres, disait-il, ou a tout ce qiï'il y a d'utile dans flomère, sans avoir à essuyer ses contes à dormir debout. > Malebranche a écrit sur les commentateurs quelques

1 Le premier de ces livres était AntiquUales Homericœ de Feilbius, et le second, Uameri gnomologia per Duportum,

IDÉES BIZÂRAëS El' SlNGULlÈHKS. '2\1

observations pleines de goût et de raison. Les érudits et les critiques de nos jours feraient bien de les lira et de les méditer.

« 11 y a, dit-il, un défaut de très-grande conséquence dans lequel les gens d'étude tombent ordinairement; c'est qu'ils s'entêtent de quelques auteurs. S'il y a quelque chose de vrai et de bon dans un livre, ils se jettent aussitôt dans l'excès; tout en est vrai, tout en est bon, tout en est admirable. 11^ se plaisent même à admirer ce qu'ils n'entendent pas, et ils veulent que tout le monde l'admire avec eux. Ils tirent gloire des louanges qu'ils donnent à ces auteui*s obscurs, parce qu'ils persuadent par là aux autres qu'ils les entendent parfaite* meut, et cela leur est un sujet de vanité; ils s'estiment au-dessus des autres hommes, à cause qu'ils croient entendre une impertinence d'un ancien auteur, ou d'un homme qui ne s'entendait pas lui-même. Combien de savants ont sué pour éclaircir des passages obscurs des philosophes et même de quelques poètes de l'antiquité ! et combien y a-t-il encore de beaux esprits qui font leurs délices de la critique d'un mot et du sentiment d'un au leur!... Ils se regardent aussi comme ne faisant avec eux qu'une seule personne; et dans cette vue l'amour-propre joue admirablement bien son jeu. Ils donnent adroitement des louanges avec profusion à leurs auteurs, ils les environnent de clarté et de lumière, ils les comblent de gloire, sachant bien que cette gloire rejaillira sur eux-mêmes. Cette idée de grandeur n'élève pas seulement Âristote ou Platon dans l'esprit de beaucoup de gens, elle imprime aussi du respect pour lous ceux qui les ont commentés; et tel n'aurait pas fait l'apothéose de son auttar, s'il ne s'était imaginé comme enveloppé dans la même gloire... c'est aussi pour cela que presque toutes les préfaces ne sont point conformes

218 GUHIOSITÉS LITTÉRÂlRIiiS.

à la vérité ni au bon sens. Si Ton commente Aristote, c est le génie de la nature. Si Ion écrit sur Platon, c'est le divin Platon. On ne commente guère les ouvrages des hommes tout court; ce sont lès ouvrages d'hommes tout divins, d'hommes qui ont été Tadmiration de leur siècle, et qui ont reçu de Dieu des lumières toutes particulières. 11 en est de même de la matière que Ton traite : c'est toujours la plus belle, la plus relevée, celle qu'il est le plus nécessaire de savoir^... »

Le moyen âge a été fécond, en poèmes, romans et autres ouvrages allégoriques. Le plus célèbre est le roman de la RosBf poème de vingt-deux mille vers, commenté par Guillaume de Lorris, mort vers 1240, et continué; on, pour mieux dire, refait complètement quarante ans plus tard par Jean de Meung. En voici le résumé : l'auteur suppose que, s'étant endormi un jour de printemps, il rêva qu'il se promenait dans une prairie au milieu de laquelle il vit un beau jardin entouré de murailles. La porte lui en fut ouverte par Oysetise (l'Oisiveté), et il aperçut Déduit, le naître du jardin, dansant avec les his et les Jeux, qui forment sa cour. 11 se disposait à cueillir une rose demi-entr'ouverte sur un rosier placé au milieu du jardin, lorsque V Amour, qui s'était mis en embuscade, lui décocha plusieurs flèches et le força de se rendre prisonnier. L'Amour alors lui enseigna ce qu'il fallait faire pour plaire aux dames, et l'auteur, après avoir repoussé les conseils de Danger et de Raison,

* Reckercke de lu vérité, Uvi-e II, de l'Imagination,

finit par cueillir la rose, objet de ses désirs. Bien que cette allégorie soit très-claire, cependant ce poème a été interprété de mille manières différentes. Les uns, comme Marot, voulurent expliquer « la rose tant appétée de Tamant par Tétat de sapience, lequel est justement à la rose conforme. » D'autres y virent Tétat de grâce, ou la glorieuse vierge Marie, ou la gloire d'éternelle béatitude. Les alchimistes crurent qu'il s'agissait du grand œuvre.

Le succès de cet ouvrage fut immense, malgré les attaques réitérées des prédicateurs, et en particulier de Jean Gerson; à la fin du seizième siècle il avait encore de nombreux admirateurs. « Guillaume de Lorris et Jean de Meung, dit Pasquier, lesquels quelques-uns des nostres ont voulu comparer à Dante, poète italien, moi, je les opposerois volontiers à tous les poètes d'Italie.» On y trouve en effet une grande verve, beaucoup d'imagination, de nombreuses satires et un style vif et agréable. La meilleure édition du roman de la BosCt que Marot avait rajeuni et défiguré, en 1526, est celle de Méon, 1814,4voLin-8°.

Voici Tabrégé d'un autre poème allégorique, le Songe d'Enfer, par Raoul de Uoudan, qui commence ainsi :

« En songe doivent se trouver fables. Je rêvai un jour que je me faisais pèlerin, et que, jaloux de voir des pays que d'autres n'avaient pas cojanus, je voulais voyager en Enfer. » Le poète arrive d'abord à la ville de Convoitise, où il trouve Envie, Avarice et Rapine. Avarice lui demande des nouvelles de ses sujets ; il répond que les riches ont chassé Largesse, dont on ne connaît plus que le nom. Rapine Vïnterroge sur les siens; il lui apprend que le royaume qu'elle a établi en Poitou est toujours florissant, et, à ce propos, il fait une sortie contre les Poitevins. Plus loin il rencontre la demeure de Filou-

'>iO CUHlOSlTËS LITTÉBAlUKS.

terie, et celle-ci lui fait plusieurs questions sur certains bourgeois de Paris et de Chartres qui possédaient le secret d'être toujours heureux au jeu. Le poëte passe ensuite à Ville-Taverne, où il trouve Yvresse avec son fils, né en Angleterre. Ce jeune homme est si vigoureux, qu'il renverse les plus forts. De là, Raoul arrive chez Fomicatiarit et enfin à la porte d'Enfer, qui est gardée par Meurtre, Désespoir et Mort-Subite, Il est surpris en entrant d'y trouver des tables toutes servies, et cependant la porte ouverte; coutume bien étrangère en France, dit-il, où chacun maintenant s'enferme pour manger, et ne reçoit personne, à moins qu'il n'apporte.

Ce jour-là, le roi d'Enfer tenait sa cour, et faisait la revue de ses sujets. Dans ce nombre étaient force clercs, évèques et abbés. Il fait asseoir tout le monde à sa table et y invite le voyageur, auquel il fait servir de la chair d'usurier et de moine noir, engraissés, l'un du bien d'autrui, l'autre de fainéantise. Comme le pèlerin reste sans manger, Belzébut cause avec lui et l'interroge sur les motifs de son voyage. Vers la fin du re](5as, le monarque se fait apporter son grand livre noir, sur lequel sont écrits tous les péchés passés et futurs. 11 le met entre les mains du voyageur, qui l'ouvre, et, tombant sur le chapitre des ipénétriers, y trouve écrite la vie de chacun d'eux. Je l'ai retenue par cœur, dit-il, et puis vous en réciter quelques traits curieux. Mais, à ce moment, le pèlerin s'éveille et le conte finit avec le songe*.

J. Meschinot, dit le Banni de Liesse, poëte de la fin'du quinzième siècle, composa un recueil de poésies intitulées les Lunettes des Princes, 1473, in-4% gothique, lunettes spécialement destinées aux nez des papes, des empereurs, des rois, etc.; aussi l'auteur assure-t-il :

* Fabliaux^ ou Contes du douzième el du /reiiièmf siècle, par LegraDil d'Aussy, 1781, in-18, lome II, p. 175 et suiv.

« Que jamais l'œil ne vit telles besicles. »

La Raison f le voyant désespéré d'avoir perdu sa

fortune, lui présente un petit livret intitulé ConsciencCy puis des lunettes destinées à en faciliter la lecture et à le rendre profitable. Sur Tun des verres est écrit Prudence; sur Tautre, Justice; Vivoire qui les enchâsse se nomme Force, et le fer qui les joint, Tempérance, etc.

Lalli, poëte italien du seizième siècle, est Tauteur d'une épopée dans laquelle il décrit le mal français, et où des chevaliers vont à la recherche du bois de gayac.

Parmi les ouvrages allégoriques publiés à diverses époques, on trouve des livres de grammaire, de droit, des livres mystiques, des pamphlets, etc. Nous allons parler de ceux qui nous ont paru les plus singuliers.

Guarna, littérateur italien du quinzième siècle, est auteur de Grammaticx opus novum mira quadam arte et compendiosa, seu bellum grammaticale. Après avoir décrit le royaume de Grammaire, gouverné par deux rois, le Nom et le Verbe, Fauteur raconte leurs débats pour la prééminence. La guerre éclate entre les deux rivaux, qui cherchent à augmenter leurs forces, Tun de V Adjectif, Taulre du Participe, La victoire reste au Verbe, et le Nom lui envoie demander la paix, qui se conclut - par rintermédiaire de quelques grammairiens.

Hoppers, jurisconsulte hollandais, a publié : Seduardus, dve de verajurisprudentia, Brunswick, 1656, in-i®, en douze livres, dont quatre traitent de la législation, quatre du droit public, et quatre du droit civil. Cet ouvrage est une sorte de drame, qui se passe à bord d'un vaisseau, et où figurent, comme interlocuteurs,^ les quatre fils de Fauteur.

Le premier ouvrage du célèbre avocat napolitain Gennaro est intitulé: Respublica jurisconsultorum, Na-

222 CUniOSITÉS LITTÉRAIRES.

pies, 1731, iti-4\ L'auteur suppose qu'il existe dans la Méditerranée une île où tous les jurisconsultes se ren-

dent après leur mort, et où ils ont fondé une république sur les bases de la république romaine, c'est-à-dire qu'elle est partagée en trois ordres, les sénateurs, les chevaliers et les plébéiens. Les premiers sont tous les jurisconsultes qui ont vécu depuis Sextus Papirius jusqu'à Modestinus, sous lequel la jurisprudence romaine commença à tomber en décadence ; les chevaliers sont ceux qui, depuis Modestinus, ont professé le droit à Rome, à Constantinople, etc.; on y comprend aussi tous les auteurs qui, depuis Alciat jusqu'au dix-huitième siècle, se sont distingués dans l'étude de la jurisprudence. Enfin, le peuple est composé des Accurse, des Bariole et de tous les jurisconsultes qui ont porté dans la science du droit un esprit de subtilité et d'argutie, ou n'ont discuté que des questions futiles et ridicules. Au moment où Gennaro aborde dans cette île, Ulpien et Papinien sont consuls, Cujas est préteur, Çaton et Irnérius censeurs, Servius Sulpicius préside le sénat, etc. 11 paraît que, malgré l'aridité du sujet, on trouve dans cet ouvrage beaucoup d'esprit ftt d'allusions piquantes.

Pour donner une idée du goût qui règne habituellement dans les ouvrages mystiques, nous parlerons seulement de deux ouvrages d'un prédicateur anglais, Huntington, mort en 1813. Le premier est intitulé : Dieu le protecleur du pauvre et le banquier de la foi. L'auteur y pose en principe que Dieu et l'homme sont comme en relation d'affaires par la foi; les promesses du premier sont les billets de banque du chrétien; une foi vive tirera toujours sur le divin banquier, qui souvent acquittera les traites à vue, ou bien plus tôt qu'on n'oserait l'espérer. • L'esprit de prière et un besoin pressant inspirent au vrai fidèle la hardiesse de s'adresser à lacaisse

inépuisable du cieL » Suivent des récits qui nous montrent â tout instant la vive foi du pécheur sauvé, tirant ainsi sur son créateur, et la Providence divine se plaisant, par des aubaines inespérées, â faire honneur aux traites de toute nature qui lui viennent sur les ailes de la prière. •

Le second ouvrage est un poëme, le Voyage, 11 s'agit d'un voyage spirituel que fait Fauteur, à bord du navire la Gi'ûce, capitaine Jésus, en charge pour la ville de Sion. Souvent balloté par Forage, le vaisseau double pourtant le cap de Bonne-Espérance; mais, en vue du port, il est attaqué et pris par le corsaire Dissolution, capitaine la Mort. Mais quand le pirate triomphe, le tonnerre tombe et brise la Dissolution du mât à la quille; la Mort tombe dans rOcéan, et lescaptifsdébarquent sains et saufs. 11 parut à Paris, en 1660, in-8% une satire très-vive des jansénistes, intitulée la Relation du pays de Jansénie, où il est traité des singularités qui s'y trouvent et des mœurs des habitants. L*auteur, Zacharie, s'est caché sous le nom de Louis Fontaine, sieur de Saint-Marcel.

Le plus célèbre de tous ces pays allégoriques est le Pays de Tendre, inventé par mademoiselle de Scudéry, qui en a donné la description suivante dans le premier volume de Clélie. C'est le sieur Célère qui Texplique à la princesse des Léontins.

c La première ville, située au bas de la carie, est Nou-velle-Amitié. Ck)mme on peut avoir de la tendresse pai* trois causes différentes, ou par une grande estime, ou par reconnaissance, ou par inclination, on y a établi trois villes de Tendre sur trois rivières qui portent trois noms, et on a fait aussi trois routes différentes pour y aller. Si bien que, comme on dit Cumes sur la mer d'Ionie et Cumes sur la merTbyrrène, on dit aussi Tendresur-lnclinatimi, Tendre-sur-Estime et Tendre-sur-Becon-

naissance. Cependant, comme Clélie a présupposé que la tendresse qui natt par inclination n'a besoin de rien autre chose pour être ce qu'elle est, elle n*a mis nul village le long des bords de cette rivière, qui va si vite, qu'on n'a que faire de logement le long de ses rives pour aller de Nouvelle-Amitié à Tendre. Mais, «pour aller à Tendre-sur-Estime, il n'en est pas de même ; car Clélie a ingénieusement mis autant de villages qu'il y a de petites et de grandes choses qui peuvent contribuer à faire naître par estime cette tendresse dont elle entend parler. En effet, vous voyez que de Nouvelle-Amitié on passe à un lieu qu'on appelle Grand^Esprit, parce que c'est ce qui commence ordinairement l'estime. Ensuite vous voyez.ce3 agréables villages de JoUs-'Vers, de Bilf let^alant et de Billet-DouXy qui sont les opérations les plus ordinaires du grand esprit dans les commencements d'une amitié. Ensuite, pour faire un plus grand progrès dans cette route, vous voyez Sincérité, Grand-Cœur, Probité, Générosité, Respect, Exactitude et Bonté, qui est tout contre Tendre. Après cela il faut retourner à Nou^ vetle'Àmitié, pour voir par quelle route on va de là à Tendre-sur-Reconnaissance. Voyez donc, je vous prie, comment il faut aller d'abord de Nouvelle-Amitié à Coniplaisance. Ensuite à ce petit village qui [se nomme Soumission, et qui en touche un autre fort agréable, qui s'appelle Petits-Soins. De là il faut passer par Assiduité, et à un autre village qui s'appelle Empressement, puis à Grands-Services ; et, pour marquer qu'il y a peu de gens qui en rendent de tels, ce village est plus petit que les autres. Ensuite il faut passer à Sensibilité. Aiprès il faut, pour arriver à Tendre, passer par Tendresse. Ensuite il faut aller à Obéissance, et, pour airiver enfin où l'on veut aller, il faut passer à Constante- Amitié, qui est, sans doute, le chemin le plus si^r pour arriver à

OUVRAGES ALLÉGOUIQUES. 225

Tendre-sur'Beconnaissance, Mais, comme il n'y a pas de chemin où Ton ne puisse s'égarer, Clélie a fait que si ceux qui vont à N ouvelle- Amitié TpTeiïBiïent un peu plus à droite ou un peu plus à gauche, ils s'égareraient aussi. Car si, au partir de Grand-Esprit, on allait â Négligence; qu'ensuite, continuant cet égarement, on allât à Inégalité, de là à Tiédeur, à Légèreté et à Oubli; au lieu de se trouver à Tendre-sur-Estime, on se trouverait au lac d'Indifférence, qui, par ses eaux tranquilles, représente sans doute fort juste la chose dont il porte le nom en cet endroit. De l'autre côté, si, au partir de Nouvelle- Amitié, on prenait un peu trop à gauche et qu'on allât à Indiscrétion, à Perfidie, à Orgueil, à Médisance ou ù Méchanceté, au lieu de se trouver à Tendre^sur-Uecon^ naissance, on se trouverait à la mer d'Inimitié, où tous les vaisseaux font naufrage. La rivière d'Inclitmtion se jette dans une mer qu'on appelle la Mer-Dangereuse; et ensuite au delà de cette mer, c'est ce que nous appelons terres inconnues, parce qu'en effet nous ne savons point ce qu'il y a*. »

A peine cette description eut-elle paru, que tous les beaux esprits de l'époque se récrièrent, et le galant évêque de Vence, Godeau, envoya à l'auteur les vers sui* vants :

Enlin j'ai vu l'admirable Clélie, Et cette carte si jolie, Si belle, si galante et si pleine d'esprit,

Qu'à peine fut-elle achetée.

Que Iç tyran des cœurSj Amour, par cœur l'apprit) El que sa mère l'a trourée Un effort d'esprit si nouvesiu.

Que par son fils, son arc et son flambeau,

I Clélie, 1060, iil-8, tome î, p. 399 et sUiv. Voyez la spirituelle crid'^ quo de Boiteau dans les fléros de romans.

!220 CURIOSITÉS LlTTÉKAlHtiS.

Tai* les Grâces, les Jeux et les Ris, elle jure Que depuis que sa flamme anime la nature

Elle n'a rien vu de si beau...

Pour moi, qui suis du doux pays de Tendre^

Sapho, par son pinceau divin,

Dans sa carte m'a fait apprendre

Et les détours et le chemin.

Mais je voudrais qu'au lieu de terres incotittues,

Qui se vont perdre dans les nues,

On vit une grande ci(6,

D'une merveilleuse beauté

Ou plutôt quelque vaste empire*

Oiî Sapbo pût reine se dire;

Et que de Tendre on y tendit

Et qu'en un jour on s'y rendît

Pour y voir de celte princesse Régner l'esprit, la bonté, la sagesse.

Peu de temps après la création du Pays de Tendre^ l'abbé d'Aubignac fit paraître : Histoire du Temps, ou Re-lation du royaume de la Coquettene, extraite du dernier voyage des Hollandais aux Indes du Levant, 1659, in-12. Ce petit ouvrage allégorique brouilla Tabbé d'Aubignac avec mademoiselle Scudéry, parce que celle-ci prétendait que ce n'était qu'une imitation de la Carte de Tendre, L'abbé d'Aubignac, dont Touvrage était réellement antérieur à celui de mademoiselle Scudéry, se crut obligé d'y répondre par une apologie. « Quel rapport, dit-il, entre ces deux ouvrages, pour être copiés l'un de l'autre? Dans toute la Carte de Tendre on y voit quatre villes, trois rivières, deux mers, un lac et trente petits villages sur les diverses routes qu'on y peut tenir, et si proches l'un de l'autre, que les voyageurs n'ont pas seulement le loisir de se lasser. Dans le royaume de Coquetterie, on ne voit point de rivières, on n'y parle de mer qu'en passant, il n'y a qu'une grande ville, et les chemins ne sont

GENRES DE STÏLE. 227

point remplis de gttes. C'est un pays où l'on doit aller vite, et faire de longues traites si Ton veut arriver à ses fins, et, dans cette petite carte, qu'y trouve-t-on de conforme en la moindre circonstance avec la place de Cajolerie, le tournoi des €han dorés, le combat des Belles- Jupes, la place du Roi, le palais des Bonnes-Fortunes, le bureau des Récompenses, la borne des Coquettes et la chapelle de Saint^Retour; le Tendre est un petit coin de terre dans le pays de V Amitié, sans aucune autre des* cription que des lieux; et le royaume de Coquetterie est d'une vaste étendue, composé de tout ce qui peut rendre un État considérable, et réglé par toutes les maximes de la politique. Ce peuple a son roi, sa religion, ses lois, ses écoles, son trafic, ses jeux publics, ses magasins et ses différentes conditions *. »

De tous les nombreux ouvrages allégoriques qui ont eu la politique pour objet, nous nous bornerons à citer VUtopie de Thomas Moore, et nous le citons uniquement pour rappeler que Budée crut à l'existence de ce pays imaginaire, et proposa sérieusement d'y envoyer des missionnaires.

Page 1