DE QUELQUES GENRES DE STYLE
Nous avons déjà parlé plus haut (voy. p. 74) du style burlesque. Il est un autre genre de style d'autant plus comique qu'il a la prétention d'être sérieux. Le poëme extravagant de la Magdeleine au déeert de la Sainte-
* Voye* Sallengre, Mémoires de IHlèrmre, lome I, p. 298.
t>i>8 CURIOSITÉS LITTÉIUIHES.
Baume, Lyon, 1694, in-12, va nous en fournir de pré^ cieux échantillons.
Dans ce poëme, imprimé par la Monnoye dans le Becueil des pièces choisies, Fauteur, le carme Pierre de Saint-Louis, appelle les arbres d'aimables rodomonts, de vieux barbons, qui s* élèvent orgueilleusement jusqu^au ciel, sans avoir jamais devant lui la tête nue, il peint Magdeleine :
Pour le grand roi des cœurs couchant sur le carreau. Puis sous un rocher :
Où, la nuit, par un trou tout à fait obligeant; La lune lui fournit une lampe d'argent.
On peut voir seulement les éclairs de ses yeux, Qui sont les bénitiers d'où couîe l'eau bénite Qui chasse le démon jusqu'au fond de son gîte.
Ailleurs la pénitente parle ainsi de ses appas :
Sein dont mon œil enflé fit un vallon de larmes, Quand ces monts désenfles perdirent tous leurs cliaimes.
Et, plus loin, la vue d'une tête de mort lui fait faire un cours complet de grammaire :
Et, regardant toujours ce lét de trépassé, Elle voit le futur dans ce phésent passé ;
Et c'est sa discipline, et tous ses châtiments, Qui lui font commencer ces rudes uudijients.
Ce qui la fait trembler pour son grammaibiev, C'est de voir par un cas du tout déraisonnable Que son amour lui rend la mort ind^clikable, Et qu' actif comme il est aussi bien qu'excessif, Il le rend à ce point d'impassible passif.
GENRES DK S'iYLE. 229
Oh 1 que l'amour est grand et la douleur amèret Quand un verbb passif fait toulc sa GranmairbI La Muse pour cela me dit, non sans raison, Que toujours la premiède est sa conjugaison,
Sachant bien qu'en aimant elle peut tout prétendre Gomme tout ENssiGREn, tout ure et tout entendre, Pendant qu'elle s'occupe à punir le forfait De son temps-prétérit qui ne fut qu'iMPARFAiT ; Temps de qui le futur réparera les pertes Par tant d'atUictions et de peines souffertes ; Et le présent est tel, que c'est I'indicatip D'un amour qui s'en va jusqu'à T'iKnNiTiF.
Puis par un optatif, ali i plût à Dieu, dit-elle, Que je n'eusse jamais été si criminelle 1 . . .
Prenant avec plaisir, dans l'ardeur qui la brûle, Le FOUET pour discipline, et la croix pour férule.
Il n'y a pas heureusement, dans notre langue ^ beaucoup d'ouvrages aussi complètement ridicules depuis le commencement jusquà la fin; mais, cent ans avant Pierre de Saint-Louis, on trouve force vers dans le goût des suivants, que nous tirons de la Première Semaine de Dubarlas, ouvrage qui eut trente éditions en six ans :
La gentille alouette avec son tire-lire, Tire-lire a lire, et tire liran lire.
Vers la voûte du ciel, puis son vol vers ce lieu Vire et désire dire adieu. Dieu ! adieu, Dieu I
* Tout ce que nous disons ici de nos écrivains s'applique aussi aux poêles étrangers, chez lesquels nous trouverioos sans peine de nombreux exemples de style ridicule. Bornons-nous au suivant :Dryden, dans soïC Aiinus mirabilis, décrivant l'incendie de Londres, représente Dieu qui, enfin touché des prières qu'eu lui adresse, prend une pyrpmide de cristal creusée et remplit; des eaux du ciel, el en fait un grand éfeignoir (extlnguisher) dont il coiffe ihooiU) les llammes.
C'est un contemporain de Dubartas, Jacques de la Taille, qui termine ainsi sa tragédie de Daire (Darius) :
Alexandre, adieu ! Quelque part que tu sois, Ma mère et mes enfants aye en recommanda...
Il ne put achever, car la mort l'en garda.
Un autre poëme sur Magdeleine, par frère Rémi de Beauvais, capucin, Tournay, 1617, in-lâ, est digne de figurer à côté de Toeuvre de Pierre de Saint- Louis. On peut encore citer le P. Leraoyne, dont Boileau dit :
Il s'est trop élevé pour en dire du mal ; Il s'est trop égaré pour en dire du bien.
Hais toutefois, dans son poëme de Saint-LouiSy il montre plutôt du mauvais goût que de Textravagance, comme dans ces vers :
Les deux yeux de Cnémon, de deux flèches percés, Jusque dans le cerveau lui furent enfoncés.
El la nuit lui survint par les portes du jour.
Nous n'avons nullement Tintention de relever tous les vers qui choquent le bon sens ou l'oreille. Ce travail serait à la fois trop rude pour nous et trop ennuyeux pour le lecteur. Combien trouverions- nous de vers pareils à ceux que Crébillon met dans la bouche de Catilina, s'adressant au sénat (Catilina, acte II, scène u) :
Il est vrai qu'autrefois, plus jeune et plus sensible (Vous l'avez ignoré, ce projet si terrible.
Vous l'ignorez encor), je formai le dessein De vous plonger i tous un poignard dans le sein.
Combien de vers aussi harmonieux que celui d'une tragédie de Leblanc :
Croi8*tu de ce forfait Manco-Gapac capable?
Si nous voulions jeter seulement les yeux sur quelques poëmes didactiques S coDibien de tirades où les transitions sont aussi habilement ménagées que dans le poème des Vosges de F. de Neufchâteau :
. De nos chaumes Gruyère avoâraU les fromages; Toutefois, mon pinceau cherche d^autres images; VhumanUé wttf/hmte a des droits sur mon cœur.
Combien de chutes aussi heureuses que dans ces vers qui terminent le douzième chant des Fastes de Lemierre S • Que j'aime, dit le poète,
La douce bonhomie et l'innocente ruse, Un repas sans apprêts, les jeux, la cornemuse, Et la ronde surtout dont le refrain plaisant Termine le festin, la yendange et mon chant. » .
Parlons d'un autre genre de style.
« 11 nous advint un jour, dit M. A. Karr, dans le chapitre XI de son roman Sous les TilleulSf de prier un de nos amis de peindre, sous notre dictée, un portrait de femme; et, prenant un livre dont nous ne nous soucions pas de nommer Fauteur, nous lûmes:
ff Elle avait un front d'ivoire, des yeux de saphir, des
* Citons entre autres les poëmes de la fiavigaiiont par Grée, et de YArehUeetiirt, par llallier.
*Lb Correspondance iecrête^ politique et littéraire (tome VIII) rapporte plusieurs épigrammes sur le poème de Lemierre. Nous avous distingué celle-ci, qui est intitulée : Recette à Vueage des personnes qui ont la fro» noneiation difficile,
Prenci lea Ten du dnr et roeailleux Léfliierrf,
Dont, en pntaant, j'imite la nutnière ; LiMx, reliMi*lef, le tout aMidAment ; El, si Totre lugiue von» gène.
Ils TOtu feront, pour son mooTement, I/offlce des eaittom qne mlehait Démosthène.
232 GURiObITÉS LM TÉUAIRKS.
« sourûils et des cheveux d*ébëne, des joues de rose, une « bouche de corail , des dents de perle et un cou de cy- « gne. » Ce qui peut donner des désirs à un voleur, mais nullement à un amoureux. »
Grandville semble avoir eu ce passage sous les yeux dans un dessin du Magasin pittoresque ^^ où il a représenté une figure de femme telle que les poètes et les romanciers dépeignent en général leurs maîtresses ou leurs héroïnes. Chevaux en tissus, entremêlés de filets et de chaînes, yeux lançant des flèches, des traits enflammés, et brûlant les cœurs, sourcils en arc, dents de perle, joues de lis et de rose, amour trônant sur le front, tout cela se retrouve dans les poëtes, comme le prouvent les extraits suivants.
Chelreax .
Les nœuds de tes cheveux devinrent mes liens.
J. Racixe.
Des boucles de cheveux ornés de quelques fleurs. Sont autant de iilets où-se^rennent les cœurs.
Desmauis.
Puis-je laisser passer le beau jour de la fêle Sans entrelacer quelques ilcurs Aux blonJs cheveux qui couronnent ta tête, Filets charmants où se prennent les cœurs?
cheveux, mes liens, dont Testoffe j'ignore, Mais dont je sens l'étreinte. ..
Cheveux d'ébène, en longs replis flottants.
LéONARO.
Baîf.