DES SOCIÉTÉS, RÉUNIONS ET ORDRES
LITTÉBAIRES KT BURLESQUES
La plus ancienne société littéraire que nous connaissions dans l'antiquité est la société dite des Soixante, qui existait au quatrième siècle avant Jésus-Christ, et sur laquelle Athénée seul nous a transmis quelques renseignements. « Il y avait à Athènes, dit-il, des citoyens qui avaient le talent de plaisanter. Ils se rassemblaient, au nombre de soixante, dans le temple d'Hercule à Diomies (bourg de l'Attique), et on les appelai! dans la ville les Soixante. Et si l'on venait de leur assemblée, on disait : Je viens des Soixante, Parmi eux, comme le rapporte
* Lettre à Tabbé d'Olivet, 30 novembre 1735. Cette lettre se termine ainsi :« Adieu, mon cher abbé; «(uoiqne vous soyez académicien, je vous aime et vous estime de tout mou cœur; vous êtes digne de ne rêtre pas. » l.e 2Û octobre 1738, Voltaire écrivait au même personnage : « Vous êtes bien loin de ressembler à tant d'académiciens, soit de votre tripot, soit de celui des inscriptions, qui, n'ayant jamais rien produit, sont les mortels ennemis de tout homme de génie et détalent. •
Ailleurs, dans une lettre du Q novembre 1736, à M. de Hairan, on trouve celte remarque judicieuse sur le peu d'ensemble des travaux académiques : « Je conclus que, dans votre académie (des sciences), il arrive quelquefois la même chose qu'aux assemblées des comédiens ; chacun ne songe qu'à son r61e, et la pièce n'en est pas mieux jouée. •
Téiéphane dans son livre sur Athènes, on citait Callimedon, surnommé le Crabe, Deinias, Mnasigéton, Menechnie. Leur réputation d'esprit était telle, que Philippe de Macédoine, en ayant entendu parler, leur envoya un talent afin qu'ils lui écrivissent leurs plaisanteries *. »
Sous les empereurs, les poëtesde Rome avaient formé entre eux line espèce d'Académie, qui se réunissait dans un lieu particulier nommé Schola poetarum, dont les épigrammes de Martial font plusieurs fois mention. Juste-I.ipse, dans ses lettres sur les Récitations, prétend qu'ils s y faisaient réciproquement la lecture de leurs ouvrages, et qu'ils se rassemblaient même tous les ans dans un repas, pour resserrer les liens qui les unissaient.
Mais ces lectures, faites à des confrères, n'étaient pas, on le conçoit facilement, celles qui plaisaient le plus aux auteurs; ils devaient préférer les récit tions faites en public, lesquelles précédaient ordinairement la publication des ouvrages chrz les Romains. Nous allons entrer dans quelques détails à ce sujet.
De tout temps, les auteurs avaient eu l'habitude de lire ou de faire lire leurs ouvrages durant les repas, chez eux ou chez leurs amis; un homme riche ne manquait jamais d'auditeurs. Les récitations en public commencèrent à Rome sous Auguste, et furent introduites par Asinius Pollion; l'usage en devint bientôt géyéral. Les auteurs qui n'avaient pas de local convenable trouvaient taujours des Mécènes disposés à leur prêter leur maison. D'autres préféraient réciter tout à fait en public, sous les portiques, dans les théâtres, dans les temples, dans •les jardins, au Forum, dans les bains, etc. « La barbe m'avait été à peine rasée une ou deux fois, dit Ovide dans ses Tristes, que je lisais déjà au peuple les poésies de ma jeunesse. »
« Banquet desSavantt^ liv. XIV, c. ii.
Les auteurs qui devaient faire quelque lecture en public invitaient leurs amis par des lettres parliculières {eodicilli). Les étrangers étaient prévenus par des annonces (//^e///) qu'on faisait distribuer dans la ville, ou par des afficbes écrites sur les colonnes des portiques. La foule ne manquait pas de courir aux lectures faites par un auteur à la mode.
Les parents et les amis d*un auteur se trouvaient dans l'obligation d'assister à ses lectures. Pline le Jeune comptait parmi les vertus de sa femme l'amour que celle-ci avait pour les ouvrages de son mari. « S'il m'arrive, dit-ii, de lire quelque pièce en public, elle s^it se ménager une place où, derrière un rideau, elle écoute avidement les louanges que l'on me donne'. »
Souvent la lecture était troublée par des incidents qui égayaient l'auditoire et faisaient grand tort à l'auteur. « 11 est arrivé, écrit Pline à Romanus (livre VI, lettre xv) une fort plaisante chose. Passienus Paulus, chevalier romain d'une grande considération, et trèssavant, fait des vers élégiaques ; il lisait en public un ouvrage qui commençait par ces mots : Prisçus, vous Vo'^donnex,,,, Â cela, Javolenus Priscus, qui se trouva là présent comme intime ami de Paulus, se presse de répondre: Mot'/ je rC ordonne rien. Imaginez-vous les éclats de rire et las plaisanteries qui suivent. Aussi Javolenus n'a pas l'esprit fort sain. » Une mésaventure analogue arriva à l'empereur Claude, car plusieurs empereurs eux-mêmes se mêlèrent de réciter en public. « Claude, dans sa jeunesse, dit Suétone, entreprit, d'après Içs avis de Tite-Live et avec l'aide de Sulpicius Flavus, d'écrire une histoire.' Et, ayant commencé à en lire des morceaux devant un nombreux auditoire, il eut, par sa faute, beaucoup de peine à les achever. Car^ au com-
' Pline le Jeune, liv. IV, lettre x».
rnencement de la lecture/ robésité de Tun des auditeur» ayant fait rompre plusieurs gradins aunlessous de lui, un rire général s'^éleva, et, le tumulte ayant cessé , ("laude, au souvenir de cette chute, ne put s'empôcher d'éclater de rire à différents intervalles*. •
Un spirituel écrivain a tracé un tableau piquant de ces récitations publiques, a Rome, dit-il, était pleine de personnages à qui rien ne coûtait pour se produire. Louer, à grands frais, une maison, des bancs et des chaises, et disposer une salle en amphithéâtre, briguer des auditeurs, répandre des annonces, s*épuiser enfin en démarches et en frais de tout genre, telles étaient les conditions auxquelles on se soumettait pour un triomphe d*un instant. On ne peut, sans un vif sentiment d'intérêt et de curiosité, lire, dans les poètes satiriques de Tépoque, et les prétentions des auteurs, et leurs minauderies devant le public, et les précautions prises d'avance pour se ménager un succès. Nous ne sommes plus alors dans la Rome d'Auguste; on dirait que Martial, Perse et Juvénal ont deviné nos vanités de salon et nos intrigues de coulisses. Entrons dans cet Athénée romain, vaste amphithéâtre dont les gradins s*é!èvent jusqu'au toit. Devant un public nombreux est assis le récitateur sur un siège élevé ; il est peigné avec soin, revêtu d une robe blanche toute neuve; à sa main gauche brille une pierre précieuse; son cou est entouré d'une cravate en laine ou en fourrure, prouvant, au dire de Martial, qu'il lui est aussi difficile de parler que de se taire. Pour entretenir la pureté de sa voix, il se rince le gosier avec une liqueur émolliente. 11 tire enfin de son sein un énorme volume, et commence à réciter, du bout des lèvres, avec des yeux mourants, des airs de tète langoureux, une voix efféminée, une manière de pronon-
* SuétoM, Claude, c. xi.i.
cer pleine d'affectation. Dans beaucoup d'auditoires, les fifens qui témoignaient le plus vif enthousiasme étaient ceux qui écoutaient le moins. Leurs yeux étaient constamment fixés; non sur le lecteur, mais sur un des auditeurs dont ils épiaient les signes. Celui-ci était le mesochoros, ou chef de claque : un gesle de sa main commandait les bravos à des esclaves, à des affranchis, à des malheureux, qui, pour trois deniers, un repas ou un habit neuf, s'étaient d'avance engagés â applaudir, et avaient été répartis dans tous les rangs de l'amphithéâtre. Nais voici une manière bien plus piquante de se ménager un brillant succès. Un financier ignorant, et qui se piquait de littérature, aimait fort à réciter ses écrits en public, et tenait surtout à faire sensation dans son auditoire. Lorsqu'il prêtait de largent, il stipulait d'abord un honnête intérêt, mais ajoutait toujours au prêt une condition 5277^ qua non, à savoir que l'emprunteur viendrait l'écouter et l'applaudir; si quelqu'un y manquait, il le poursuivait en justice pour inexécution d'une clause essentielle du contrat'. »
C'était surtout à table qu'avaient lieu les réunions littéraires chez les Romains, et Aulu-Gelle rapporte, dans plusieurs passages de ses fruits attiques, la manière dont ceux qui se piquaient de cultiver les lettres employaient le temps des repas. « Nous célébrions, dit-il, les Saturnales à Athènes avec gaieté et modestie; je ne dirai pas pour reposer notre esprit, car, selon Musonius, reposer l'esprit c'est comme le déposer; mais pour lui donner une aimable distraction par des amusements aussi honnêtes qu'agréables. La même table réunissait un certain
* Eauai sur le» livres dont CantiquUé, 1840, in>8, p. 193. L'auteur, H. Géraud, jeune savant plein d'avenir, est mort en 1844, au moment où il se disposait à donner une nouvelle édition de cet ouvrage, pour Ie4|uel il avait depuis longtemps rassemblé de nouveaux matériaux.
nombre de Romains venus en Grèce pour y entendre les mêmes leçons et suivre les mêmes mattres. Celui qui donnait le repas à son tour mettait sur la table un livre grec ou latin d'un vieux auteur et une couronne de laurier, pour être donnés en prix; il posait autant dequestions qu'il y avait de convives, et le sort distribuait aux convives leurs places et leurs questions. La question était-elle résolue, on recevait le livre et la couronne. Si elle ne Tétait pas, elle passait d'un convive à l'autre, à la ronde. Si personne ne trouvait le nœud de la question, le prix était dédié au dieu dont ce jour était la fête. Les questions soumises roulaient sur une pensée d'un vieux poëte, enveloppée, sans être inintelligible, d'une spirituelle obscurité; sur un point de l'histoire de l'ancien temps, sur une opinion philosophique bizarrement énoncée, sur une subtilité sophistique à résoudre, sur un mot rare et ambigu à explique»^ ou même sur un temps difficile d'un verbe connu *. »
L'usage de ces réunions se perpétua jusqu'à la destruction de l'empire romain.
Gharlemagne, dont 1 admiration pour l'antiquité sacrée et profane se manifestait de toutes les manières , avait formé autour de lui une réunion de savants illustres, qui ne se donnaient entre eux que des noms grecs ou latins : Alcuin s'appelait A Ibinus Flaccm * ; Théodulfe, Pindare: Riculfe, archevêque de Mayence, DamœtaSf Tun des personnages des églogues de Virgile ; Adalhard, abbé de Corbie, avai. adopté le nom d^ Augustin isaint Augustin); Anghilbert, duc de la France maritime, celui d'Homère; Eginhard, celui de Calliopeus; les princesses Gisèle et Gondrade étaient devenues Lucia
* NuUi aitiques, liv. XVIII, c. n.
* Du Doni d'Uorace {Horaiiui Flaccus)^ sur les ouvrages duquel iivsiil exécuté un travail de révision.
et Eulalia, tandis que Charlemagne lui-même était le roi David. I.a dénomination adoptée par le monarque franc marquait assez sa préférence pour la littérature sacrée. Il disait souvent à Riculfe, admirateur passionné de Virgile, qu'il aimerait mieux posséder Tesprit des quatre Évangiles que celui des douze livres de VÉnéide.
Au moyen âge il s'établit, dans les différentes parties de la France, de nombreuses sociétés poétiques, qui, suivant les provinces, portaient le nom de Cours d^amour, de Puys^y de Gieux sous Vormel^y de Cours de rhétorique, etc. Ces sociétés se réunissaient en général une fois Tan, et couronnaient les meilleures pièces de vers qui leur étaient présentées. Les assemblées les plus célèbres étaient celles de Caen, de Dieppe, de Rouen, de Beauvais, d'Amiens, d'Arras et de Valenciennes.
L'assemblée de Caen s'appelait le Puy de la Conception, parce qu'elle se tenait le 8 décembre, jour de la Conception de la Vierge, en l'honneur de laquelle toutes les pièces devaient être composées. Elle datait du onzième siècle.
La confrérie du Puy, à Amiens, remontait seulement au quatorzième siècle. Elle formait une espèce d académie régulièrement organisée, qui, deux fois par an, distribuait des prix à la meilleure ballade composée en rhonneur de la Vierge, sur un air populaire. La duchesse d'Angoulême, mère de François 1", passant dans cette ville en 1517, se fit faire une copie du recueil des pièces couronnées. Cette copie est conservée à la bibliothèque du Roi.
' Pour décider les questions amoureuses que les poètes
* Le nom de puyt étail donné à ces assemblées parce qae les poètes y lisaient leurs productions sur un endroit élevé, en basse latinité jiodittm.
VDans les provinces septentrionales, les assemblées se tenaient sous un orme.
m CURIOSITÉS LITTÉRAIRES.
proposaient dans leurs jeux-partis et leurs tensotis; il s'établit une espèce de tribunal qui prit le nom de Cour <ramour. « Les juges en étaient choisis parmi les gentilshommes, les dames de qualité elles poètes, tous gens que Tusage du monde et une longue expérience rendaient habiles dans ces matières. Les femmes accréditèrent bientôt des tribunaux où tous les honneurs étaient pour elles. Aussi se multiplièrent -ils étonnamment, et dans les provinces méridionales surtout, où Ton ne connaissait guère que les chansons, et où ces graves disputes, par conséquent, étaient fçrt à la mode. Ceux de Romans et de Pierrefeu, entre autres, devinrent célèbres,
c Les Cours d'amour étendirent rapidement leur juridiction. Elles connurent de toutes les tracasseries des amants et de tout ce qui concernait la galanterie Elles ajournaient les coupables à comparaître, imposaient une peine proportionnée, ordonnaient la rupture, et prescrivaient la forme de la réconciliation : et leui^s sentences, qu'on nommait arrêts d'amour^, et qui longtemps firent en France un code de lois, étaient tellement révérées, que personne n'eût osé en appeler. Des princes et des souverains (Alphonse, roi d'Aragon, Richard Cœur de Lion) ne dédaignèrent pas de les présider, et le fameux empereur Frédéric Barberousse en forma un« dans ses États, à Timitation de celles de France >. »
Le séjour des papes à Avignon rendit florissantes les Cours d'amour dans le midi de la France. Dans la deuxième moitié du quatorzième siècle , les comtes de VintimiUe et de Tende étant venus visiter Innocent VI,
* Vn procureur au parlement de Paris, Marlial d'Auvergne, a oomnenté, avec un grand étalage d'érudition, cinquante et un arrêts d'àmottf, publiés k Paris en 15%, et souvent réimprimés.
* Legrand d'Aussy, Fabliaux^ 1781, in-12, tomel, p. S70 et suit.
ce pape les fit assister à une séance d'une Cour d'amour, spectacle dont ils furent émerveillés.
L'une des Cours d'amour les plus célèbres fut celle qui exista à la cour de Charles VI, et sur laquelle un manuscrit (n" 626) de la bibliolhèque du Roi renferme des détails curieux.
Les femmes ne siégeaient pas dans cette cour, dont le roi était souverain, et dont les membres étaient divisés en plusieui*s classes. La première était celle des messires, titre très-vague que l'on donnait aux simples chevalliers comme aux princes du sang.
La seconde classe était celle des grands veneurs de la cour.
La troisième, celle des trésoriers des chartes et re* gistres.
La quatrième, celle des auditeurs,
La cinquième, celle des chevaliers d'honneur conseil- Un de la Cour amoureuse*
La sixième, celle des ehevaiiers trésoriers.
La septième* celle des maîtres des requêtes.
La huitième, c^Ue des trois présidents de l'ordre.
La neuvième, celle des secrétaires.
La dixième, celle des concierges des jardins et ver^ gers amoureux.
La onzième et dernière, celle des veneurs.
Une autre Cour d'amour, fondée sur l'humilité et la fidélité, et instituée en l'honneur des dames, fut établie, en 1400, à Paris, dans l'hôtel d'Artois, le jour de Saint-Valentin. Elle se composait: 1° dun chef nommé prince de la Cour d'amour; 2** de trois grands conserva-^ leurs, qui furent, lors de la création, Charles VI, Philippe, duc de Bourgogne, et Louis, duc de Bourbon; S** de plusieurs conservateurs; 4* de vingt-quatre ministres de la Cour, chevaliers, écuyers et autreS; possédant la rhé-^
5S6 CURIOSITÉS LITTÉHÀIRES.
torique et la poésie. Ils avaient la charge de présenter aux assemblées de la Cour des ballades et autres pièces de poésie; 5" de plusieurs trésoriers des Chartres, secrétaires, concierges, huissiers, etc.
A Tépoque de la renaissance des lettres en France, les réunions littéraires devinrent très-nombreuses.
Ce fut dans une de ces réunions que Ronsard, Baïf, Belleau, du Bellay, Dorât, Denisot et leurs amis, an nombre de cinquante, fêtèrent, d une manière singulière, leur ami Etienne Jodelle, que Ton peut considérer comme Tun des créateurs du théâtre de France. Au milieu d un festin qu'ils lui donnèrent à Arcueil, pendant le carnaval de 1552, renouvelant un usage de l'antiquité, ils amenèrent à Jodelle un bouc couronné de fleurs, la barbe peinte, autour duquel ils dansaient en chantant en chœur des dithyrambes de leur composition. Ronsard apprit à son ami qu'ils venaient lui offrir le prix du poème tragique, et sacrifier, en son honneur, ce bouc à Bacchus. On ne sait si la victime fut réellement immolée, mais les ennemis de Jodelle et de Ronsard leur firent un crime de cet amusement de carnaval, et portèrent contre eux Taocusation d'idolâtrie et d'athéisme. Pour se disculper, Ronsard composa une pièce de vers, où il raconte ainsi ce qui s'était passé à Arcueil :
Jodelle ayant gaigné par une voix hardie L'honneur que l'iiomme grec donne à la tragédie. Pour avoir, en haussant le bas style François, Contenté doctement les oreilles des rois,
La brigade qui lors au ciel icvoit la leste (Q(i<ind le temps permelloitune licence honneste], HonoMnt son esprit gaillard et bien appris, Lut fil présent d'un bouc, des tragiques le prix.
Jà la nappe étoit mise, et la table garnie Se bomoil d'une sainte et docte compagnie,
SOt:iETP:S ET REUNIONS. 337
Ouand deux ou trois ensemble en riant ont poussi* Le père du troupeau à long poil hérissé.
Il venoit à grands pas, ayant la barbe peinte; D*un chapelet de fleurs, la tête il avoit ceinte, Le bouquet sur l'oreille, et bien fier se sentait De quoi telle jeunesse ainsi le présentoit.
Puis il fut rejeté pour chose méprisée, Après qu'il eut servi d'une longue risée, Et non sacrifié^ comme tu dis, menteur, I)e telle fausse bourde impudent inventeur.
Au dix-septième siècle, les réunions littéraires devinrent très-brillantes, et exercèrent une grande influence sur la littérature. Les plus célèbres se tinrent à Fhôtel de Hambouillet, chez mademoiselle de Scudéri, chez Ninon, etc.
L'hôtel de Rambouillet appartenait à la famille des Pisani, dont il porta d'abord le nom. En 1600, il prit celui de Rambouillet, lorsque la fille du marquis de Pisani ayant épousé, à douze ans, Je marquis Charles d'Ângennes de Rambouillet, celui-ci y eut fixé sa demeure. La marquise se retira de bonne heure de la cour, et, dès Tâge de vingt ans, elle ne voulut plus aller aux assemblées du Louvre «t Chose assez étrange, dit Tallemant des Réaux, pour une belle et jeune personne, et qui est de qualité. Ce n'est pas qu'elle n'aimât le divertissement, mais c'était en particulier. »
Le même écrivain nous a laissé, des détails assez curieux sur la disposition intérieure de l'hôtel. « Madame de Rambouillet, diMl, est une personne habile en toutes choses. Elle fut elle-même Tarchitecte de son hôtel. Mal satisfaite de tous les dessins qu'on lui faisait (c'était du temps du maréchal d'Ancre, car alors on ne savait que faire une salle à un côté, une chambre à l'autre, et un escalier au milieu), un soir, après y avoir bien rêvé, elle
358 ClJhlOSITKS LITTÉRAIUKS.
se mit à crier : « Vite, du papier! j*ai trouvé le moyen « de faire ce que je voulais. » Sur l'heure elle en fit le dessin... On le suivit de point en point. C'est d'elle qifon a appris à mettre les escaliers à côté pour avoir une grande suite de chambres, à exhausser les planchers et à faite des portes et des fenêtres hautes et larges, et vis-à-vis les unes des autres ; c'est la première qui s'est avisée de faire peindre une chambre d'autre couleur que de rouge et de tanné (tan) ; et c'est ce qui a donné à sa grande chanibre le nom delà chambre bleue*,» Lhôtel de Rambouillet ne tarda pas à devenir « le rendez-vous de tout ce qu'il y avait de plus galant à la cour et de plus poli parmi les beaux espri s du siècle. » Les premiers écrivains qui le fréquentèrent furent Ogier de Gombauld, Malherbe, Vaugelas, Racan. Puis vinrent Voiture, Balzac, Segrais, Chapelain, Costar, Sarrasin, Conrart, Mairet, Patru, Codeau, Rotrou, Scarron, Benserade, Saint-Kvremond, C ha rie val, Ménage, le duc de la Rochefoucauld, le marquis de la Salle, depuis duc de Montansier, Malleville, Desmarets, Bautru, Collin, Collelei, Georges de Scudéri, Corneille, Fléchier, le prince de (]ondé, et même lîossuet, qui y prononça un sermon à Vàge de seize ans ^.
^ Tallemant des Réaux, Ilislorieile de la marquise deRamlouUlel, 1834, iii-8, toniH H, p. 214 et suivantes. Voici cominent Suuval, dans les Antiquilê* de Paris, parle de celte chambre hieue, dont il al si souvent question dans les œuvres de Voiture : « Rlle était d'un ameublement
de velours bleu rehaussé d'ur et d'argent C'était le lieu où Artlié-
nice (lu murquise) recevait ses vit.ites. Les fenôlres sans appui, qui régnent de liuut i-n bas, depuis son plafond jusqu A son piuleire la rendent très {iaic, et laissent jouir sans obstacle de Tair, delà vue et du phii^ii* du jardin. »
' « l'n soir que M. h*nauld avait mené le petit Bossuet, de Bijon, aujourd'ltui l'ablié Bossuet, qui a de la répulalion pour la Hiaiie, pour donner à madame la marquise de Kanjbouillet le diverti&senncnt de U\ voir prêclier, car il n prfiihoUè dès l'âge de douze ans, Voiture dit: « Je
Parmi les femmes, on distinguait madame de Longueville, mademoiselle de Scudéri, madame de la Suze, mademoiselle Paulet, mademoiselle Julie d'Angennes, fillo de la marquise de Rambouillet, madame de la Fayette, madame de Sévigné, etc.
L'hôtel de Rambouillet exerça une très-heureuse influence en rapppochaut les écrivains des grands seigneurs, et en apprenant aux premiers la manière de vivre dans le beau monde. Tallemant raconte que M. de rhaudebonne ayant rencontré Voiture dans une maison, lui dit : « Monsieur, vous êtes un trop galant homme pour demeurer dans la bourgeoisie ; il faut que je vous en tire. » Il en parla en effet a madame de Rambouillet, et l'introduisit chez elle quelque temps après. Grâce îi ramabilité, à la bonté et à Tespritde madame de Rambouillet, la splendeur des réunions de son hôtel dura près d'un. demi-siècle. !1 est vrai que la maîtresse de la maison s'ingéniait de toutes les manières pour procurer quelque surprise agréable à ses amis. Une fois elle fit ajoutera son hô el un grand cabinet avec trois grandes croisées, à trois faces différentes, qui donnaient sur les jardins de 1 hôtel de Chevreuse. des Quinze-Vingts et de Thôtel de Hambouillet. Elle le fit bâtir, peindre et meubler, sans que personne s'en fût aperçu. « Un soir donc, dit Tallemant, qu'il y avait grande compagnie à Thôtel de Rambouillet, tout à coup on entend du bruit derrière la tapisserie, une porte s'ouvre, et mademoiselle de Rambouillet, aujourd'hui madame de Montausief, vêtue superbement, paraît dans un grand cabinet, tout à fait magnifique, et merveilleusement bien éclairé. Je vous laisse â penser si le monde fut surpris. Ils savaient que, derrière cette tapisserie, il n'y avait que le jardin des
« n'ai jamais vu préclier de si bonne heure ni si tard. » (Tallemant des Réaux, Hhtorieile de Yoilnre.)
Quinze-Vingts, et, sans en avoir eu le moindre soupçon, ils voyaient un cabinet si beau, si bien peint, et près- . que aussi grand qu'une chambre, qui semblait apporté ià par enchantement. M. Chapelain, quelques jours après, y fit attacher secrètement un rouleau de vélin, où était cette ode, où Zyrphée, reine d'Argennes, dit qu'elle a fait cette loge pour mettre Arthénice (madame de Rambouillet) à couvert de Tinjure des ans. »
La société si brillante de Fhôtel de Rambouillet se dispersa vers 1650, et de ses débris il se forma plusieurs réunions qui ne méritent guère que le nom de coteries.
A peu près à la même époque, la femme d'un gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, madame Desloges, réunit dans sa maison une société d*élite. « Elle a fait, dit Gonrart, sa demeure à Paris et à la cour durant ving^troiset vingt-quatre ans, pendant lesquels elle a été honorée, visitée et régalée de toutes les personnes les plus considérables, sans en excepter les plus grands princes et les princesses les plus illustres... Toutes les muses semblaient résider sous sa protection ou lui rendre hommage, et sa maison était une académie d'ordinaire. 11 n'y a aucun des meilleurs auteurs de ce temps, ni des plus polis du siècle, avec qui elle n'ait eu un par' ticulier cx>mmerce, et de qui elle n'ait reçu mille belles lettres, de même que de plusieurs princes et princesses et autres grands. 11 a été fait une infinité de vers et autres pièces à sa louange. »
JVladame Desloges s'étant trouvée mêlée à quelques intrigues politiques, et craignant la colère de Richelieu, quitta Paris en 1629, et n'y revint qu'en 1636.
Les réunions qui avaient lieu, le samedi, chez made» moiselie de Scudéri, avaient aussi une grande célébrité; mais à une époque où le goût sMpurait chaque jour, le
SOCIÉTÉS ET RÉUNIONS. Séi
genre faux et maniéré qui y était à la mode exerça une influence fâcheuse sur la littérature. Chacun des habitués de la maison avait pris un surnom tiré, le plus souvent» des romans du jour. Mademoiselle de Scudéri était connue sous le nom de Sapho; madame Arragonais s'appelait la princesse Pliiloœéne; madame d*Aligre, Télamire; Sarrasin, Polyandre; Gonrart, Théodamas; Pellisson, Acanthe ou le Chroniqueur^ parce qu'il était chargé de la rédaction des annales de la société; M. de Guénégaud, Alcandre, et sa femme Amalthée; le duc de Sain^Aignan s'appelait Artaban; Ysarn, Tauteur du Louis d'or, prit le nom de Zénocrate; M. de Raincy, celui du prince Agathyrse; Tabbesse de Malnoue, celui ô^Octavie; Godeau, le nain de Julie, y était appelé le mage de Sidon, et quelquefois aussi le inage de Tendre. Dans les petites réunions du samedi, les dames travaillaient aux ajustements de deux poupées appelées W grande et la petite Pandore^ qui servaient de modèles aux modes du jour.
La relation du Pays de Tendre, que nous avons rapportée plus haut (voy. p. 225), peut donner une idée du langage sophistiqué et contourné qui était, pour ainsi dire, de rigueur dans ces réunions. 11 y eut quelques samedis où tous les beaux esprits semblèrent se surpasser eux-mêmes. Tel fut le jour où mademoiselle de Scudéri adressa â Pellisson cette déclaration si connue :
Knfîn, Acanlbc, il faut se rendre; Votre esprit a charmé le mien :
Je vous tais citoyen de Tendre, Mais, de grâce, n'en dites rien.
Tel fut surtout le samedi 20 décembre 1655. Conrart ayant donné un cachet de cristal, accompagné d'un mar drigal, à la maîtresse de la maison, celle-ci répondit par ces vers :
.-iii CURIOSITÉS IJTTÉRAIRKS.
Pour mériter un cachet si joli, Si bien gravé, si brillant, si poli, 11 faudrait avoir, ce me .«.mble, Quelque joli secrr^t en!>einble ; Car enlio les julis cachets ^ Demandent de jolis secrets, Ou du moins de jolis billets; Mais commti je n'en sais point tu ii'c, - Que je n'ai rien qu'il Taille taire, Ou qui mt^rite aucun mystère, Il faut vous dire seulement Que vous donnez si galamment, Qu'on ne peut se défendre De vous donner son cœur ou de le laisser prendre.
Cette pièce jeta dans le ravissement rassemblée, qu'elle sembla électriser. On ne fit plus qu*improviser madrigaux sur madrigaux. La relation de cette Journée des inadngaux, comme on Tappela, est conservée, en manuscrit, à la bibliothèque de TArsenal.
A peu près à la même époque, Tabbé d'Aubignac, l'auteur du Royaume de Coquetterie (voy. p. 226), rassemblait chez lui un certain nombre de beaux esprits. H Sollicita le titre d'Académie royale pour cette réunion, et publia un Discours au roi sur Rétablissement d'une seconde Académie dans la ville de Paris, 1664, in-4\ Malgré la protection du Dauphin, on n'accorda* fort heureusement pour l'Académie française et pour le public, aucune attention à cette demande.
Un Sicilien, F. Procope, ayant, vers Tan 1687, ouvert dans la rue des Fossés-Saint-Cermain, en face de la Comédie-Française, un des premiers cafés que Ton ait vus à Paris, ce voisinage fit bientôt de cet établissement le rendez-vous des auteurs dramatiques et des gens de lettres, surtout dans la deuxième moitié du dix-huitième siècle. Lamotte, Pirou, Voliaire en étaient
les habitués. On y causait littérature, politique, philosophie et religion, et, pour pouvoir y parler librement, sans crainte des agents de police, les amateurs avaient inventé un argot particulier. Ainsi Boindin était convenu avec Marmontel de désigner Vâme sous le nom de Margot, la religion sous celui de JavoUCf et Dieu sous celui de itf. de l'Être.
La société du CavenUt qui s'établit vers le milieu du dernier siècle, comptait parmi ses membrs&Piron, Collé, Panard, Gallet, etc. Elle formait une espèce de tribunal littéraire. « Le Caveau, dit la Correspondance secrète, eaX le nom qu'on donne à un café fort à la mode, placé dans un petit souterrain arrangé avec goût, dans le jardin du Palais-Royal. 11 est tenu par le nommé Dubuis' son. Les agréables oisifs, les habitués de TOpéra, et surtout les amateurs de bonnes glaces, dont il s'y fait un débit prodigieux, s'y rendent à différentes heures du jour.Q.jelques gens de lettres y vont faire leur digestion plus ou moins laborieuse. C est un tribunal duquel on peut appeler à celui du bon sens, mais dont les décisions font toujours une impression momentanée ^ »
De nos jours on a voulu, à différentes reprises, ressusciter cette société joyeuse et littéraire sous les titres de Dîners du Vaudeville, Réunion du Caveau moderne. Soupers de Momus; mais le temps des sociétés bachiques était passé, et toutes ces tentatives furent infructueuses.
Dans la seconde moitié du dernier siècle., la veuve d'un intendant du commerce, madame Doublet de Persan, qui habitait un appartement extérieur du couvent des Filles-Saint-Thomas, d'où elle ne sortit pas une seule fois dans l'espace de quarante ans, réunissait chaque jour autour d'elle un assez grand nombre d'hommes
' 15 mui 1779, lome VllI, p. 25.
544 CLUIOSITKS LITTÉRAIRES
distingués. Les principaux étaient l'abbé Le^endre» frère de la maîtresse de la maison, et sur lequel Piron a fait cette chanson :
Vive notre vénérable, Qui siège à tnble Mieux qu'au jubé.
Piron lui-même, les deux frères la Gurne de Sainte- Palaye, les abbés Chauvelin etXaupi, Mairan, Mirabaud, d'Argental, Falconet, Voisenon, etc. Chacun de ces paroisskns, car la réunion avait pris le nom de Paroissey arrivait à la même heure, et occupait le même fauteuil, placé dans le salon au-dessous de son propre portrait. Là, sur un grand bureau, se trouvaient deux registres, où Ton était tenu d'inscrire les nouvelles du jour, après qu'elles avaient été livrées à la discussion de toute la société. L'un de ces registres était pour les faits douleux, et Tautre pour les faits bien avérés. La soirée était terminée par un souper, la plupart du temps très-gai.
A la fin de chaque semaine, on rédigeait, d'après ces registres, un extrait qui formait une espèce de journal, connu sous le nom de Nouvelles à la main, et qui était un objet de spéculation pour le secrétaire valet de chambre de madame Doublet. Comme on s'y occupa un peu de politique lors des querelles entre la cour et le parlement, la police, pour effrayer \e% paroissiens, fit arrêter le valet de chambre, qui subit un emprisonnement de quelques jours. Madame Doublet mourut en 1772, ayant survécu à la plupart des habitués de sa maison.
Les Mémoires secrets, publiés sous le nom de Dacbaumont, ont été puisés, en grande partie, dans les matériaux recueillis par la Paroisse,
Ce fut vers cette époque que la 'marquise de Turpin
fonda Tordre de la Table ronde, où figuraient Favait, Voisenon et Boufflers. Il en résulta un petit recueil intitulé la Journée de l'Amour, qui fut imprimé avec beau' coup de luxe, et dont les exemplaires sont très^rares.
Parmi les réunions littéraires du dix-huitième siècle, ' mentionnons encore les dîners de l'actrice, mademoiselle Quinault, appelés Dîners du bout du banc, et les soirées de madame du Deffant» de madame Geoffrin, etc.
Outre ces réunions littéraires proprement dites, il s'était formé, à diverses époques, des ordres littéraires, bachiques ou burlesques. Nous allons énumérer alphabétiquement ceux sur lesquels nous avons pu trouver quelques renseignements; quelques-uns ne se sont pas évidemment étendus au delà de la société très-restreinte où ils avaient été institués.
La chevalerie sociale de VAimable Commerce, établie en 1724, à Verdun-sur-Meuse.
Les chevaliers de V Ancre, dérivés de Tordre de la Félicité,
L'ordre de la Boisson. Cet ordre, institué à Avignon, en 1700, par de Pesquières, a joui d'une certaine célébrité. Il publiait une gazetfe rédigée en partie par Morgier et Tabbé de Gharnes, et qui avait pour titre : les Fiouvelles de V ordre de la Boisson, che% Museau Cramoisi > au Papier raisin. Les membres avaient pris des noms analogues à celui de leur imprimeur. G'étaient frère des vignes, frère Mortadelle, natif de Saint-Jean-Pied-de- Porc, dom Barriqiiez Caraffa y Fuentes Vinosas, M. de Flacofmlle, le sieur Villebrequin, etc.
Les livres annoncés par la gazette étaient en rapport avec le contenu de la feuille. On y trouvait Y Introduction à la cuisine, par le frère le Porc: des Bemarques sur les langues mortes, comme langues de bœuf, de cochon, et autres; un Becueil de plusieurs pièces de four^
34H CUKIOSITES LlïTEKAlRES.
par le frère Godiveau: la Manière de rendre l'or potable^' el Vargent aussi, par le frère la Buvette; VA rt de bien bottcher les bouteilles, impression de Liège; V Itinéraire des cabarets, œuvre posthume de Tavernier; de Arle bibendi, auclore frère Templier, etc.
Quant aux nouvelles politiques et autres données par la gazette, en voici plusieurs échantillons :
« Lisbonne, le 20 février 1705. L'archiduc fit une superbe mascarade, suivi de Tamirante de Castille et de quelques seigneurs portugais. 11 était masqué en roi, et, dans cet équipage, il ne fut reconnu de personne. L'amirante dansa les Folies d'Espagne, qui est la danse ordinaire. »
« De Bruxelles, le 28 jî/in 1707. L'armée des alliés est toujours campée près de Tirlemont, où elle ne boit que de la bière, et celle du duc de Vendôme près de Gembloux, où elle ne boit que du vin; ce qui cause une grande désertion dans la première, et attire quantité de soldats dans celle de France. — Dans une fête donnée à Londres, ajoute le même article, on fit de vastes projets pour donner des bornes au pouvoir exorbitant de la France (vieux style) : on parle d'aller fourrager jusquWx portes de Reims, et d'enlever tout le vin de Champagne pour la bouche de la reine; de tailler en pièces rarmée de Philippe V, et de mener le roi Charles III en triomphe dans sa bonne ville de Madrid. Cette journée se passa à faire des châteaux en Espagne; mais, le lendemain, ils furent tous abattus par l'arrivée de deux cour, riers, dont le premier apporta la nouvelle de la défaite des alliés à Almanza, par le duc de Bcrwick, et l'autre la perte d'un grand nombre de vaisseaux pris ou coulés à fond par les Français. On ne peut dire combien la surprise fut grande pour les Anglais, nation fière et entêtée de sa puissance. La reine demanda avec empressement
OUDUES BURLESQUES. 347
si Âlicante était pris; le courrier ayant répondu qu il était à la veille de l'être, Sa Majesté parut si fâchée, que Ton jugc^aqne cette ville lui tenait fort à cœur. Depuis ces nouvelles, le commerce est tout dérangé, Targenta disparu, les boissons sont renchéries de moitié, et le vin ne circule plus dans liOndres, non plus que les billets de TÉchiquier. L'on s'est assemblé en grand comité afin de pourvoir aux moyens d'avoir du vin, puisqu'on ne peut plus compter sur celui d'Espagne. L'embarras est de savoir comment en transporter d'ailleurs Les Anglais ont beau pub'ierque l'empire de la mer leur appartient, le chevalier de Forbin et les armateurs de Sain l-Malo n'en veulent rien croire; ils attaquent effrontément tout ce qui porte pavillon d'Angleterre; et l'on dirait qu'ils ont juré la ruine de ce pays, tant ils sont alertes pour lui enlever le vin. »
Quelquefois les nouvelles étaient en vers :
A la barbe des ennemis, Villars s'est empare des lignes; S'il vient à s'emparer des vignes, Voilà les Allemands soumis.
Ce badinage, on le voit, ne manquait ni d'esprit ni de linesse. Aussi eut-il une grande vogue. D'ailleurs les frères de Tordre de la Boisson avaient fait preuve de bon goût dans leurs statuts, qui défendaient de s'enivrer, défense assez bizarre dans une société bachique.
Dans nos hôtels, si d'aventure Un Trère salit ses discours Par la moindre petite ordure, Je l'en bannis pour quelques jours.
Que si ces peines redoublées, Sur lui ne font aucun effet, Je veux que son procès soit fait, Toutes les tables assemblées,
348 CURIOSITÉS LITTÉBAlRKâ.
disait le grand mattre, dont la philosophie était renfermée dans le quatrain suivant :
Je donne à Toubli le passé.
Le présent à l'indifférence; Et, pour vivre débarr.)88é, L'avenir à la Providence.
Le Régiment de la Calotte. Au commencement du dixhuitième siècle, quelques officiers de la cour, entre autres Aymon, un des douze porte-manteaux de Louis XIV, et de Torsac, exempt des gardes du corps, imaginèrent de fonder, sous le nom de Régiment de la Calotte, une société dont le but serait de châtier, par le ridicule, tous les écarts de conduite, de style, de langage qui parviendraient à sa connaissance. On inscrivit immédiatement an nombre des membi*es du régiment de la Calotte tous ceux qui s'étaient distingués parla singularité et la bizarrerie de leurs actions et de leurs discours. Quand un homme avait fait, dit ou écrit une sottise, on lui envoyait une calotte, c'est-à-dire une épigramme bien mordante qui le couvrait de ridicule, ou bien on lui expédiait un brevet de calottin en vers, et, dès lors, il était regardé comme faisant partie du régiment.
Aymon fut élu généralissime. Son élection eut lieu au milieu d'un banquet splendîde, et deux servants lui présentèrent chacun sur un carreau de velours, Tun une marotte, bâton de commandement, Fautre une calotte ornée de girouettes, de rats, de grelots et de papillons. La société possédait des étendards et des médailles.
De Torsac ayant un jour dit une fanfaronnade chez le roi, Aymon se dépouilla à l'instant des inftignes de sa c)iarge de généralissime, et en revêtit, bon gré mal gré, de Torsac, qui fut généralissime jusqu'en I7t24, époque de sa mort. On composa en son honneur une oraison funèbre, satire piquante des discours prononcés à l'A-
OUDRES BURLESQUES. 34i)
cadémie française, et qui, à peipe imprimée, fut saisie par rinfluence des, auteurs qu'elle ridiculisait ; mais, grâce au crédit de Villars, Aymon, qui était redevenu généralissime, obtint mainlevée de la saisie. Ce dernier mourut le 5 inai 1751. Le régiment de la Calotte lui survécut encore de longues années, et finit par mourir tout doucement. Les meilleures pièces composées par ses membres ont été publiées.
Deux ordres, qui rappellent le Régiment de la Calotte^ Tordre de VÉteignoir et celui de la Girouetlei, furent institués pendant la première Restauration, et distribuèrent un grand nombre de brevets.
L'ordre des Capripèdes, Ratiers ou Lucifuges, dont les assemblées se tenaient à Lion, en Languedoc, au clair de la lune.
Les Frères Charbonniers, qui, en se tournant vers 4a politique, devinrent les Carbonari,
L'ordre des Ckai'pentiers, dépendant de celui des Fen* deurs.
L'ordre de chevalerie des Cocus réformés, établi à Paris. 11 existe sur cet ordre un livre publié sans date, in-8. L'ordrft des Coteaux. C'est celui dont il est question dans la troisième satire de Boileau. En voici l'origine telle qu'elle est rapportée dans la vie de Saint-Ëvremond: « Un jour que ce dernier mangeait chez M. de Lavardin, évoque du Mans, cet évèque se prit à le railler sur sa délicatesse, et sur celle du comte d'Olonne et du marquis de Bois-Dauphin. « Ces messieurs, dit ce prélat, outrent « tout à force de vouloir raffiner sur tout. Ils ne sauraient a manger que du veau de rivière, il faut que leurs per- « drix viennent d'Auvergne, que leurs lapins soient de a la Roche-Guyon ou de Versine. Ils ne sont pas moins € difficiles pour le fruit; et pour le vin ils ne sauraient a boire que des trois coteaux d*Al, de Haut-Villiers et d*A-
550 CURIOSlTfr^S LITTÉRAIRES.
« venay. » M. de Saint-Évreroond ne manqua pas de faire part â ses amis de celte 'conversation, et ils' répétèrent si souvent ce qu'il avait dit des coteaux, et en plaisantèrent en tant d'occasions, qu'on les appela les Trois Coteaux. »
L'ordre delà Société de la Culotte^ dont les statuts furent rédigés, en 1724, par le frère Béquillard.
L'ordre de la Centuine, dérivé de celui des Fetidetirs.
L'ordre des Êgyptiem. Vers 1635, mademoiselle de Pré, nièce du marquis de Feuquières, alors lieutenant du roi à Metz, fonda, dans cette ville, un ordre de chevalerie qu'elle avait appelé VOrdre des Égyptiens^ dit son cousin l'abbé Arnauld, « parce qu'on n'y pouvait être admis qu'on n'eût fait quelque larcin galant. Elle s'en était faite la reine, sous le nom d'Kpicharis ; et tous ses chevaliers portaient, avec un ruban gris de lin et vert, une griffe d or avec ces mots : Bien ne m'échappe. Beaucoup d'officiers de l'armée et du parlement, qui était à Metz, avaient été enrôlés dans cet ordre, qui était fort à la mode: car il fallait avoir quelque esprit pour y être admis, puisqu'on ne le pouvait être qu'en présentant une requête en vers à la reine Épicharis. Et je me souviens, à propos de cela, d'un fort honnête homme, M. de Vivans, qui était chambellan de feu M. le duc d'Orléans et capitaine de cavalerie, lequel, voulant être aussi de cet ordre, et n'ayant pu obtenir de dispense de la requête en vers, comme il n'était pas né poète, quoique Gascon, fit enfin celle-ci, qui donna plus de plaisir qu'une meilleure :
Princesse, recevez Vivans;
Tout le monde vous y condamne;
Je reconnais qu'il a dessein
De vous servir, ou Dieu me damne '. •
L'ordre de la Félicité. Cet ordre, digne produit de la
* Mémoire* de l'abbé Aniault, coUection Michaud et Poujonlat, 2* f4rie, tome IX, p. 485.