LES JOIES ET LES DOULEURS DE L\ MATERNITÉ
le pied calé sur un tabouret, la poitrine onerte, sont bien étudiées et classiques. Mais lœuvre na pas la simplicilé forte et puissante de nos artistes modernes. La Malernilé de Gervex est dépouillée
DusART. — Joie maternelle (Amsferdam).
de toute afléterie, mais combien 'plus noble ! Une mère, la Mère, allaite son petit étendu sur ses genoux ; peut-être lui reprocherat- on les proportions un peu grandes de l'enfant et son absence totale de langes, ce qui est contraire à la vérité;, mais cette nudité est nécessaire au symbole qui se dégage du tableau. Par là, Gervex nous montrela grandeur de cet acte physiologique si banal et qui dispense cependant la source de la vie. Marquise du dix-huitième siècle, ouvrière du vingtième siècle, toutes deux sont égales, anoblies
Le TiKToi
a Voie lactée.
par la maternilô, lorsqu'elles en accomplissent le devoir intégral.
Le même souci se retrouve dans l'œuvre magistrale de Paul Dubois, la Charité. Deux orphelins ont été arrachés à la mort par
Bol. — Repos pendant la fui le {Dresde).
une généreuse femme qui les allaite. Et le bras qui les enveloppe, le regard penché de la nourrice providentielle, la simplicité touchante de cette scène sont d'une émotion intensivement pure et profondément humaine. Le péché d'Èvc n'est-il pas racheté à jamais par ce geste charitable?
Les Hollandais et Flamands, qui s'inléressaient plus à la peinture de mœurs qu'à la nature mélancolique de leur pays, n'ont pas dédaigné non plus les tableautins ofi des mamans opulentes donnent le sein à leurs bébés. Voici Dusart, dont la Joie malernelle fait partie de la collection du Rijksmuseum à Amsterdam, qui nous lait assister à une charmante scène d'intérieur. La mère qui vient d'allaiter son enfant, fait, par la fenêtre, la causette avec un passant. Elle n'éprouve aucune fausse honte à lui montrer ses seins gonflés da lait. Car c'est un fait à noter que les femmes les plus pudiques éloignent toute pudeur en cette circonstance : telle qui rougirait de dévoiler la naissance d'une gorge délicate, se glorifie de sa superbe poitrine, lorsqu'elle remplit son devoir maternel : orgueil bien légitime et que la femme devrait aussi montrer quand elle est enceinte. Les Romains saluaient les ventres gravides : ils avaient raison.
EnGn, l'histoire sainte a fourni plus d'un sujet aux peintres de seins. Sans rappeler ici les nombreuses Vierges nourrices des diverses écoles, nous signalerons deux Repos après la fiiile, l'un de Bol, l'autre de Gentileschi. L'épisode est classique : Joseph, Marie et leur enfant, pour échapper aux poursuites d'Hérode, ont quitté la Galilée pour se réfugier en Egypte.
Hors des atteintes du tétrarque, la sainte Famille se repose. Joseph s'endort, cependant que Marie, avant de songer au sommeil, doit nourrir l'enfant. L'allaitement du Christ, dans la toile de Gentileschi, est curieux : le nourrisson est assis, un pied à terre; sa mère l'appuie du genou relevé et du bras passé autour de lui. Mais, ici encore, les proportions ne sont pas respectées : c'est un enfant de quatre ans au moins, qui prend le sein! D'autre part, pourquoi cette nudité? Il nous apparaît que le tableau de Bol, moins scénique, est cependant plus conforme à la vérité et à la vraisemblance.
Folî^ et les Passions dans l'Ar-k
L,a Folîs et lej Passions dans l'Ar^:
C"est UD véritable chapitre de l'tiistoiredes rapports de l'art et de la médecine que celui que nous entreprenons ici. D'autres s'y sont essayés avant nous, notamment ce savant doublé d'un artiste, Paul Richer, qui est, pour ainsi dire, l'auteur de cette critique iconographique. Mais le champ est si vaste, et les manifestations de la pathologie nerveuse si variées que les fouilles à effectuer dans ce domaine sont toujours fructueuses : aliénation mentale pure, démence, hystérie, démonomanie, sorcellerie, tares héréditaires ou acquises, passions morbides, indices de dégénérescence, la gamme est variée à l infini, et la contribution que chacun peut apporter à cette étude enrichit toujours, ne fût-ce qu'à titre documentaire, cette riche moisson d'art.
Nous nous trouvons en présence de deux écoles bien tranchées : l'école ancienne, dont les artistes faisaient, sans s'en douter, de l'observation clinique, tout comme M. Jourdain de la prose ; c'est le cas de tous les artistes qui jusqu'au siècle dernier ont traité la Passion, les martyres des premiers chrétiens, ou de ceux qui dans un réalisme brutal, se livraient à la peinture des passions : alcoolisme, débauche, etc. Puis, avec l'école moderne, nous trouvons les peintres qui, délibérément, en toute connaissance de cause, munis d'observations cliniques détaillées, ont résolu de faire œuvre à la fois scientifique et artistique. Or, — et ce n'est pas là le coté le moins curieux de cette longue revue, — les anciens qui n'avaient pas les mêmes éléments de travail que les
m CaRIOSITÉS MÉDICO-ARTISTIQUES
modernes n'ont rien à leur envier sous le rapport de l'exactitude et de la vérité documentaire.
Voici, pour ouvrir la série, un tableau de Moreau de Tours, le fils du célèbre aliéuiste. Il représente les Fascinés du service du docteur Luys, à la Charité. Sur une tablette, tourne le miroir à alouettes dont la rapide rotation va déclancher, chez les hystériques, le ressort de la crise. L'attitude diverse de chaque malade a été, de la part du peintre, l'objet d'une minutieuse attention. L'une est en extase, les yeux au ciel, d'autres ne peuvent détacher leur regard du diabolique appareil qui les fascine. Une jeune lille, assise, a, d'un geste machinal, levé le bras droit qui reste dressé comme s'il était le siège d'une contracture. Une autre se cache apeurée derrière l'écran de ses mains. Un homme, les yeux démesurément dilatés, entr'ouvre la bouche dans un rictus d'idiot. Certains visages expriment la souveraine volupté, d'autres lapeur, d'autres l'anéantissement dans un sommeil léthargique. Dans le fond de la pièce, le professeur indique à ses élèves les diflérentes phases de l'extase subie par ses malades. Toile traitée avec malfrise, et où se retrouve certainement l'influence de l'aliéniste Moreau de Tours, qui, non seulement s'occupait de pathologie mentale proprement dite, mais aussi des rapports de la psychologie morbide dans ses rapports avec l'histoire. Le père, comme le iils, étaient donc, chacun en son genre, des philosophes.
Avec Jean Béraud, nous voici à Cbarenton, dans les jardins de la maison nationale. Les lamentables déchets de la société s'y promènent, chacun poursuivant sa chimère. Là-bas, le mégalomane, son chapeau à la main, prononçant des discours retentissants. Puis l'inévitable inventeur dont le génie a sombré dans la folie et qui, le haut de forme sur la tête, sanglé dans sa redingote, ses dossiers sous le bras, discute, eu marchaut, les objections qu'il se fait à lui même. Contre un arbre, un dément, paralytique général peut-être, la bouche tordue dans un rire imbécile. Vautré par terre, en proie à un désespoir que rien ne calmera, un pauvre diçible qui cache sa honte et sa misère. Debout,
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le persécuté persécuteur, les bras croisés, la poche bourrée des papiers qui prouvent son bon droit. Dans cette toile sobre, pas d'edet à gros orchestre, mais combien de vérité, de triste et
WiERTz. — La jeune sorcière.
navrante vérité. Involontairement, on pense au puissant romande Nau, la Force ennemie, ou à quelque chapitre oublié de,s Misérables. Quel Richcpin dira jamais l'éternelle détresse des gueux d'esprit ?
LA FOLIÉ ET LEt PASSIONS DANS L AR"
Goya, qui excellait dans le réalisme, a laissé une toile documentaire sur les aliénés ; elle représente une maison de fous, en Espagne, dans la deuxième moitié du dix-huitième siècle. A cette époque, les fous étaient traités comme des bêtes sauvages, et Pinel n'avait pas encore fait tomber leurs fers. La prison où Goya
Franz IIals. — La sorcière d'Harlem.
les a visités était la salle voûtée d'un vieil édifice, — couvent, chapelle ou donjon déclassé. L'excellent naturaliste les a, comme de juste, croqués sur le vif, il n'a eu garde d'oublier le mégalomane qui se croit pour le moins le successeur de Charles-Quint et de Philippe 11 et qui, une couronne de carton sur la tête, poursuit sa folle chimère.
D'autres ont traité le sujet socialement. Et parmi eux, Wiertz, le peintre de l'hallucination. Dans sa toile, Folie, Misère et Crime, il nous montre la folie subite d'une mère, qui, devant la misère croissante, - et notamment sa feuille de contributions, — perd la
CURIOSITÉS MÉDICO-ARTISTlOUES
raison, découpe son enfant et en fait cuire les morceaux. Ce n'est pas ici le lieu de dire les polémiques interminables que suscita l'œuvre du peintre belge. Cette composition, dont l'intention philosophique
Van Hauthorst. — La vieille sorcière.
est honnête, mais l'exécution fort contestable, présente surtout un intérêt par le faciès de la folle qui, enûn, a trouvé dans son délire, le bonheur qu'elle n'espérait plus. Quant à son acte, il est telle- I ment répugnant qu'en dépit de toutes ses hardiesses, Wiertz n'a pas osé exposer à nu le corps mutilé de l'enfant, et l'a entortillé d'un linge.
Les sorcières ont eu, plus encore que les fous, leurs peintres fidèles. Sans parler de Goya, dont les Sabbats resteront les
LA FOLIE ET LES PASSIONS DANS l'aRT
modèles du genre, nous citerons le même Wiertz qui, dans un tableau bien supérieur au précédent, a fixé les traits et l'anatomie de la jeune sorcière. Celle-ci, en costume d'Ève, cbevauche le balai, cependant qu'un vieux sorcier encapuchonné lui donne les suprêmes conseils. Si le corps de la jeune femme est blanc etdodu à plaisir et inspire tout autre chose que des idées de sorcellerie, par contre sa face abêtie, aux yeux bandés, indique une mentalité de dégénérée. C'est la douche qu'il faut à cette demi-folle, et justement, elle est en excellente posture pour la recevoir.
Franz Hais et Van Ilauthorst ont tous deux fait le portrait de sorcières célèbres. Même face épatée, surtout chez Hills Bobbe, même regard faussement intelligent... Au fait, ces sorcières étaient peut-être les seules à ne pas croire. à leurs sornettes, de sorte qu'en définitive, c'étaient leurs clients et clientes qui présentaient le maximum d'imbécillité, en vénérant leurs attributs, la chouette, le balai, la cafetière, la chandelle, la corne, les bagues, les anneaux...
Dans une prochaine série, nous continuerons cette revue des œuvres artistiques de pathologie mentale.