L'ŒUVRE DE GOYA
L'admirable peintre Goya qui, avec Velasquez et Murillo, a fait de l'école espagnole la rivale des écoles italiennes ou françaises, a laissé une œuvre immense dans laquelle le médecin peut faire une ample moisson. C'est qu'aussi peu d'artistes ont été aussi divers que lui. Goya a traité toutes sortes de sujets, les tendres ot les tragiques, les portraits et les tableaux d'histoire, les scènes religieuses et les atrocités de la guerre. Mais il avait uue prédilection
e et Crime.
15i CURIOSITÉS MÉDICO-ARTISTIOUES
marquée pour le fantastique, voire pour le macabre, et son nom, pour beaucoup, est synonyme de romantisme échevelé.
Voici d'abord un tableau médical, une sainte Isabelle guérissant les lépreux. Cette Isabelle était une sœur de saint Louis, une
Goya. — Sainte Isabelle guérissant les lépreux.
fille par conséquent de Blanche de Castille, dont elle avait hérité la piété et l'amour des pauvres. Goya la montre pansant le pied d'une lépreuse. Ce peintre, qu'on a accusé souvent d'imagination excentrique a fait ici un tableau touchant de réalisme. La sœur de saint Louis est une femme modeste et dévouée, tout entière à sa tâche sublime ; elle n'est point ici illuminée d'une auréole et sa piété n'en est que plus humaine. Quant à la malade, son masque
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de souffrance, son altitude résignée, les bras ballants, contribuent à émouvoir sa bienfaitrice. Car il ne faut pas oublier qu'au treizième siècle, les lépreux étaient rejetés hors de la société et que c'était pour eux un véritable miracle que de voir se pencher sur leurs plaies des mains compatissantes.
Dans le fantastique, Goya atteint les limites de la vraisemblance. Sa peinture devient de l'art d'hallucination. Bien entendu, la sorcellerie ne pouvait le laisser indifférent. L'Espagne a toujours été la terre favorite des rôtisseuses de balais, et la superstition y a fleuri, aux siècles derniers, comme une plante vénéneuse dans l'humus des forêts.
Ses sorcières sont véritablement horribles et bien faites pour détourner de la magie noire ceux qui seraient tentés de lui demander le soulagement de leurs misères. Voici, couchée sur un grabat, une moribonde ; elle n'a plus conflance dans l'homme de l'art, impuissant contre le mal mortel ; elle a fait venir la sorcière. Celle-ci, spectre redoutable, se dresse à son chevet, et ajoute à l'horreur des derniers moments. Car, abusant de son autorité, au lieu d'adoucir par de bonnes paroles l'agonie de la pauvre femme, elle évoque devant elle les fanlômalesapparitions venues en droite ligne de l'enfer. Le doigt levé elle prophétise, et son œuvre néfaste va être bientôt couronnée par la mort libératrice.
Les deux autres sorcières que Goya a réunies sur une même toile ont un caractère moins odieux ; elles sont tout aussi laides au physique comme au moral. Les sombres flancées du diable, comme les appelle Michelet, ne sont pas représentées sous les traits délicats et charmants des vierges espagnoles. Ce sont de vieilles femmes, au rictus sinistre, aux regards singulièrement troublants, et qui possèdent, à n'en pas douter, une puissance suggestive et magnétique considérable. C'est à cette puissance qu'elles doivent leur renommée.ll ne faut pas l'oublier, la sorcière du moyen âge a été le grand médecin de l'humanité. Alors que les docteurs perdaient leur latin à vouloir poursuivre la chimère de la transmulaliou des métaux, les bonnes femmes (c'est le nom
^YlEKTZ. — Folie,
re et Crime.
poli SOUS lequel on désigaait les sorcières) soignaient les pauvres gens à l'aide des simples dont elles se transmettaient le secret. Ce sant elles qui employaient les Solanées (les consolantes) les unes,
Goya. — La Sorcière.
inoffensives et calmantes, les autres, poison redoutable, telle la belladone, ou l'herbe aux sorcières. Aussi Paracelse, en brûlant tous les livres savants de l'ancienne pharmacopée, pouvait-il déclarer ne connaître d'autre médecine populaire que celle de ces e.n,jiriques, herboristes avisés, rebouteurs habiles, vétérinaires à l'occasion.
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CURIOSITÉS MÉUICO -ARTISTIQUES
Ne soyons donc pas trop injustes envers les sorcières du moyen âge et rappelons-nous que l'art de guérir fut pendant longtemps concentré dans leurs mains.
Pour changer, voici une scène d'anthropopbagie, qui n'est pas
Goya. — SaUirne dovorant ses enfants.
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une des moins fantastiques de Goya : C'est Saturne dévorant un de ses enfants. On connaît la légende mythologique : Saturne, ou mieux Cronos, avait été averti par une prédiction que ses enfants le détrôneraient; pour échapper à ce sort malencontreux, il se décida à les manger. Mais sa femme Rhéa lui ayant donné à avaler une pierre emmaillotée au lieu de son petit dernier Zeus, celui-ci put vivre, grandir et ensuite déposséder son père. Légende pure-
GoYA. — Décollation.
ment imagiaative, comme celle des Atrides, et qui n'a d'autre morale que de confirmer la toute-puissance de la fatalité.
Ce sujet a hanté pas mal de peintres Rubens notamment, dans un tableau de Madrid, a représenté Saturne teniant un de ses enfants la tète en bas et lui arrachant avec les dents un lambeau de poitrine. Goya avait certainement ce tableau sous les yeux lorsqu'il a conçu le sien, de façon toute différente, bien entendu. II y a dans celui-ci une force et une énergie incomparables. Les mains du terrible Saturne broient, pétrissent le corps du malheureux enfant, dont la tête a déjà été engloutie. L'expression de férocité — de sadisme même, — du dieu, dans ses yeux démesu-
rément agrandis, dans sa bouche béante, est horrible : c'est une vision infernale, telle que le Dante n'en pouvait r6vcr de plus impressionnante.
Marlyre de sainL Jiist, par Rubens {Musée de Bordeaux).
Quanta ce lableau, la Décollation, W est iraitô avec autant (le puissance et de maîtrise. Se rapporle-t il à une iradition bibhciue ou bien sa conception est elle enlièremcnl duc à riniagination du peintre espagnol? Nous laissons à d'autres plus compétents le
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soin de répondre. Quoi qu'il en soit, Goya a inventé, — le mot n'est pas trop fort, — un supplice peu banal.
Les décollations classiques montrent le bourreau abattant la tète de la victime placée sur le billot, ou la faisant voler d'un seul coup de glaive, à la chinoise. De toutes façons, la tête est toujours fléchie sur la poitrine etle coup est porté sur la niïque. Ici c'est le contraire qui a lieu. Nous assistons plutôt à un égorgement qu'à une décollation proprement dite. La tête est maintenue en arrière par la poigne solide de l'homme qui la tient aux cheveux et la section nette et franche va d'abord passer par la face antérieure du cou. Il faut, à la vérité, une férocité farouche pour faire subir un pareil supplice. Est-il pratiquement possible ? C'est peu probable, car le couteau, si affllé soit-il, ne pourra trancher les vertèbres ; la tête restera attachée au tronc par l'axe osseux : la décollation sera incomplète.
Puisque nousen sommes au chapitre des décollations, mentionnons, au passage, celle de saint Just (non pas le conventionnel, mais le martyr espagnol), supplicié à l'âge de treize ans. Comme le montre le tableau de Rubens, il se releva, le supplice terminé, portant, tel saint Denis, sa tête dans ses mains, à la stupéfaction de ses bourreaux. Ainsi lèvent la légende, ainsi le peintre laraand l'a traduite, donnant quelque entorse à la vérité, voire à la vraisemblance.