L'ASSASSINAT DANS L'ART
L'art s'accommode de tout, voire des scènes les plus brutales, et plus d'un a fait un chef-d'œuvre en étalant à nu l'horreur des crimes de sang ou des crimes d'amour.
Les deux expressions sont souvent synonymes, car l'amour est un fréquent mobile du crime; celui-ci prend parfois pour prétexte, un outrage fait à l'honneur. C'est ce que Juan Harris a si cruelie-
meul mis eu scùue dans son célèbre tableau, /(/ Loi de l'honneur, dont les innombrables reproductions ornent les vitrines des marchands d'estampes. Il ne paraît pas, au surplus, que l'évocation de ce drame pitoyable de l'adultère ait quelque influence salutaire sur les maris ou les femmes à la veille de passer le Rubicon, frontière de leur foyer conjugal. Le sujet est parlant, comme disent les critiques : deux amants goûtaient en paix aux douceurs du fruit défendu quand quelqu'un entre, troublant la fête : c'était le mari. D'une balle, il tue son remplaçant, puis tombe, prostré, sur une chaise : va-t-il envoyer sa femme rejoindre son amant dans la mort? Le tableau est très moderne, non pas par le sujet (on ne tue plus, aujourd'hui, quand on se respecte, on divorce) mais par la facture soignée, le souci des expressions, les jeux de lumière et d'ombre, les contrastes de nu et d'habillé. La loi de l'honneur? Certes non, mais le crime de la brute. Il est vrai que Bumas fils a bien écrit son fameux : Tiie-la\...
C'est à peu près le même drame que le Dante a narré — mais avec quelle fièvre poétique! — dans son cinquième chant deV Enfer. Françoise de Rimini, mariée par force à Lanciotlo, prince boiteux et dillorme, ne put s'empêcher d'aimer le jeune frère de son mari, le charmant Paolo. L'amour les avait tous deux envahis comme ils lisaient un roman de la Table Ronde; le jour où ils connurent comment Lancelot du Lac avait « baisé le sourire » de sou âme, ils ne lurent pas plus avant. Le mari les surprit et les tua du même coup. Après avoir chanté leur ampur coupable, le .Dante ajoute : « Le cercle de Caïn attend ceux qui leur ôtent la vie. » Dans ce cercle étaient punis ceux qui avaient tué leurs parents. Le Dante ne professait donc pas, — et ce à son honneur, — la môme morale que Dumas fils.
Cet épisode, notre grand peintre Cabanel l'a rendu sur la toile avec son habituelle maîtrise. Les deux amants sor^t étendus, cadavres encore chauds percés par l'épée vengeresse du mari boiteux. Celui-ci, qui vient do tuer sa femme et son frère, contemple son œuvre sans remords. Que ne s'était-il souvenu de Vulcain, auquel il ressemblait physiquement, et qui, trompé par sa femme Vénus et son collègue Mars, s'était contenté de les emprisonner dans des rets invisibles au moment ultra-psychologique !
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La même loi de l'honneur, le peintre anglais Ilogarlh l'a traitée dans son tableautin connu : le Duel. Cette fois, il ne s'agit plus de lâche assassinat, bestialement accompli par un mari plus orgueilleux qu'amoureux. Les deux rivaux ont dégainé, dans la chambre même où ne devaient résonner que des paroles tendres et des soupirs lassés. La morale a ici gravi un échelon, encore que le duel ne soit pas un argument dont la véritable justice s'accommode. Mais nous sommes, avec Ilogarth, en plein dix-huitième siècle : madrigaux et coups d'épée marchent de compagnie; l'amant est toujours quelque peu escrimeur, car le métier n'est ni sans surprise ni sans aléas. Le mari a reçu son compte, ainsi qu'il convient dans une société parfaite... où le vice n'est pas toujours puni ni la vertu récompensée.
Avec Carolus Duran, nous entrons en plein réalisme. Son assassiné, du musée de Lille, a été victime de quelque apache faubourien. On le ramène exsangue, sur une civière, parmi la foule indignée, aux regards éplorés de sa famille : sujet d'une brutale réalité, mais traité de façon trop théâtrale. M. Carolus Duran n'a évidemment jamais assisté au retour à la maison d'un assassiné : on y met plus de formes qu'il n'en laisse voir et on épargne davantage le chagrin des enfants ou de la veuve. Mais la toile prête à eflet : et l'effet, en peinture, c'est l'équivalent du bluff en science ou en littérature.
Si, dans la vie privée, le crime occupe une place encore considérable, dans l'histoire il se trouve au premier plan : depuis le meurtre d'Abel par Cain, jusqu'au plus récent attentat anarchiste, l'assassinat a été, pour l'homme, un moyen de domination ou de vengeance. On dit que les sociétés modernes se sont affinées et que le crime politique se fera désormais de plus en plus rare. Il suffit cependant qu'un vent de tourmente passe sur un pays pour voir se lever la moisson rouge : la Russie et la Turquie sont, à l'heure actuelle, ensanglantées par le crime politique et les massacres d'Arménie ou de Biélostok sont tout aussi abominables que les assassinats les plus fameux dans l'histoire.
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Franck. - fDécollat
c saint JeanBaplisIe
CURIOSITÉS MKDICO-ARTISTIQUUS
Les représentations iconographiques de Caïn, le premier assassin, sont nombreuses. Celle que nous reproduisons ici est copiée
Caïn. Statue.
d'une statue du Palais Pilti, à Florence. Le meurtrier d'Abel, les flancs ceints d'une peau de bête, voit devant lui se dresser le spectre du remords, cette conscience qui devait inspirer au chantre
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de la Légende des Siècles une de ses plus belles poésies. Si l'artiste a sculpté une figure farouche, au menton prognathe, rappelant un peu le faciès du criminel-né de Lombroso, par contre, il a
Christophe Alleri. — Judith {Florence).
traité la main d'une facture trop éléganle : ce n'est pas là le balloir de l'assassin, aux doigts en spatule, au pouce large et aplati.
Le crime politique est devenu parfois le crime patriotique : tel celui de Judith, délivrant Béthulie assiégée, en allant s'offrir au chef ennemi Holopherne, et lui tranchant la tète après Tavoir grisé; comme quoi la perversité naturelle de la femme, pour parler
comme le docteur de Régla, peut parfois sauver la collectivité d'un danger commun. Plus souvent, cette même perversité s'est exercée pour satisfaire les ambitions personnelles, l'esprit de vengeance le plus lâche et le plus égoïste. Ce fut le cas de Salomé qui, ayant séduit par sa danse son beau-père llérode, lui fit promettre de lui donner tout ce qu'elle demanderait; on sait quelle fut l'exigence de la douce enfant : la tète de Jean-Baptiste sur un plat. Elle n'avait, dit l'Évangile, d'autre but que de venger sa mère Ilérodiade que Jean-Baptiste avait dénoncée comme épouse incestueuse d'Hérode. Sujet maintes fois traité par les maîtres anciens et modernes. La décollation a été retracée par André del Sarto, Albert Durer, Rubens, Gérard Dow, Lallemand, etc. Nous en avons déjà reproduit plusieurs. Celle ci-jointe, de Jérôme Franck, est animée, pleine de vigueur et de mouvement. Une femme tient dans ses doigts la langue du saint. — non pour exercer des tractions rythmées qui seraient inutiles en l'espèce, — mais pour bien montrer le corps du délit, cette langue désormais muette, qui osait dire la vérité.
Nous tomberions dans la monotonie à vouloir joasser une revue de tous les assassinats dont l'histoire nous a transmis la tradition. Nous ferons néanmoins une exception pour le meurtre de Wallenstein, parce que, magistralement traité par le peintre Piloty — le Cabanel de l'Allemagne — il lui a valu une consécration légitime. Le général Wallenslein, abandonné par son armée, songeait à trahir son pays, lorsqu'il fut frappé sur l'ordre du colonel Butler. Sur cette donnée, Schiller a écrit son chef-d'œuvre, et Piloly exécuté deux tableaux, dont un, Seni devant le cadavre de Wallenslein, fait preuve de solides qualités artistiques.
Mais il est temps de s'arrêter dans cette funèbre revue; décidément l'homme ne vaut pas cher et le geste de Caïn domine toujours le monde. Quant à l'œil de la Conscience,' si cher à Victor Hugo, il n'a pas souvent la force de pénétrer jusqu'à l'âme du criminel, apache ou souverain. Le crime a été et restera une des tares inhérentes à l'humanité.