‹ Curiosités médico-artistiques (volume 2)Chapitre 16 sur 26 · LA PASSION DE L'OR · texte numérisé non relu

LA PASSION DE L'OR

La loi de Moïse fait de l'avarice une passion aussi détestable que l'orgueil, l'envie ou la luxure. En réalité, ce trésor purement artificiel, l'or, altère la mentalité des hommes au point de provoquer chez eux un déséquilibre complet des iacullés intellectuelles et des qualités morales. L'avare est devenu un type littéraire grâce à Plante, Molière et Balzac. Qu'il s'appelle Euclion, Harpagon ou Gobseck, il possède les mêmes caractères pathognomoniques. Comme l'hystérique, dont assurément il procède, il présente un rétrécissement accentué du champ de la conscience; sa passion non seulement lui dessèche le cœur, mais elle éteint même en lui toute clairvoyance d'esprit. Harpagon n'a plus d'honneur et ne ressent plus aucune allection paternelle; cela ne lui suffit pas : il est tellement absorbé par sa manie mentale qu'il n'aperçoit pas les pièges les plus grossiers qu'on tend à son avarice.

11 n'a plus d'autre joie que de manier les écus et de compter sa fortune. Ce plaisir tout spécial, cette sensation de l'or palpé et caressé lui est une volupté infinie. Sa passion a donc également altéré chez lui les sensations normales. Ce qui prouve qu'au fond, ce malade est un Imaginatif, voire un sentimental; car la perception du toucher se complique forcément chez lui de la représentation mentale d'une image. Pour goûter cette joie unique, il faut qu'il évoque le prix du trésor, qu'il se rappelle les peines qu'il lui coûte, qu'il éprouve une sorte de masochisme moral en éprouvant les angoisses perpétuelles qu'il a d'être volé. Comme l'explique fort bien Condillac, le toucher seul ne donne aucune connaissance des corps ; il faut qu'il soit complété par la perception, et, chez l'avare, c'est cette faculté psychique qui est faussée.

La Rochefoucauld a ctayé cette psychologie d'une de ces maximes

LA FOLIE ET LES PASSIONS D\NS l'aRT

à l'emporte-pièce dont il avait le secret : « L'avare, dit-il, dérobe tout à ses besoins pour enrichir son imagination. » Rien n'est plus exact, et il est difficile de réduire sous une forme plus concise l'analyse mentale d'Harpagon. Celui-ci, comme l'ambitieux, vit de cbimères, et il matérialise ces ciiimères en amassant de l'or. 11 se prive du superllu', puis du nécessaire, et adopte la célèbre devise : « 11 faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger. » Que lui importent, au reste, les plaisirs de la table ou de l'amour, puisqu'ils ne satisfont pas son unique passion et n'éveillent pas son imagination?

L'avarice est souvent le lot de ceux qu'un coup de fortune a enrichis, elle se révèle ainsi comme une maladie provoquée par la possession inattendue des richesses. Ce n'est pas impunément qu'un homme se trouve subitement dans une situation que, peutêtre, il n avait jamais convoitée. 11 en résulte celte conséquence légèrement paradoxale que cet homme qui, autrefois, ignorait la convoitise, en est torturé du jour où il pourrait èlre heureux. Que de gens étaient prodigues lorsqu'ils étaient pauvres, qui deviennent férocement avares quand ils s'enrichissent!

Voltaire fait remarquer avec raison que le public traite souvent d'avares de braves gens qui sont simplement économes et qu'au contraire il respecte profondément les Crésus égoïstes. Celui, dit-il, qui gagne deux millions par an, en trafiquant d'une entreprise louche, et qui dépense cinquante mille écus par an, n'est point taxé d'avarice ; c'est pourtant un homme brûlé de la soif de l'or; mais comme tous les fournisseurs vivent à ses crochets et qu'un peu du trésor tombe dans leurs escarcelles, il est comblé de bénédictions. « Les hommes ne haïssent celui qu'ils appellent avare que parce qu'il n'y a rien à gagner avec eux. »

La figure d Harpagon a tenté plus d'un artiste. Aucun, à dire vrai, n'a su traiter l'avare tel que Molière et Plaute nous l'ont dépeint. Serait-ce que véritablement, comme certains le croient,

peinture cède le pas à la littérature dans l'expression réaliste la passion? On serait.'Mci, tenté d'adopter cette opinion. L'Avare de Nogari vient d'aller chercher sa précieuse cassette

qu'il avait soigneusement enfermée à double tour dans un mystérieux réduit. Il est vètif-très simplement, mouacalement pour ainsi dire, mais sa figure s'illumine de joie en voyant les écus tomber du sac dans la vaste coupe où ils tintent clairement.

L'Avare de Rembrandt, une vieille au visage raviné par les ans, a besoin d'un autre excitant : il ne lui suffit pas de voir l'or, de le toucher, de l'entendre sonner; sa jouissance n'est complète que

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quand elle le pèse au trébuchet; alors seulement son imagination s'allume, elle accorde à l'or sa valeur réelle, elle en comprend la toute-puissance, le potentiel, pourrait-on dire, car cet or qu'elle accumule représente de l'énergie latente qu'elle ne voudra jamais traduire par des dépenses réelles. Les avares aiment le condition-

Remuhandt. — La peseu'"e d'or.

nel : « Avec cet or, je pourrais, si je voulais... » Mais ils ont soin de ne jamais vouloir.

Le tableau de Roymerswald, le Changeur el sa femme, est imité de la célèbre toile de Quentin Metsys, les Peseurs cVor, qui se trouve au château de Windsor et dont une réplique figure au Louvre. Les personnages de Roymerswald sont surtout curieux par le costume qu'ils portent fort élégamment. La femme n a guère les traits d'une rapace commerçante et son époux, les yeux baissés, s'occupe surtout du trébuchet,

LA FOLIE ET LES PASSIONS .DANS l'aRT

Enfin, l'amour de l'argent a adultéré le sentiment le plus délicat qui fleurisse dans le cœur humain," l'amour. Depuis que la femme a mordu à la pomme, elle a vendu ses faveurs ; et pourtant, cette âpre convoitise, il n'est pas dans nos habitudes de la taxer d'ava-

Van MiERis. — Vieillard suboruanL une jeune femme.

rice: c'est que, plus lâches encore que la courtisane, nous sommes les tentateurs qui payons. Dans la scène finement peinte par V. Miéris, quel est le plus répréhensiblc du vieux galantin dont les écus séduisent, ou de la femme qui lui vendra lout à l'heure quelques minutes de plaisir et lui donnera hypocritement l'illusion J'uij voluplS partagéi? Chez leuLrematteuse, la scène est

plus ignoble encore, puisque la proxénète tirera profit des charmes d'autrui. Heureusement, les jeunes viendront, qui, par Tallrait tic leurs mâles qualités, séduiront à leur tour, — sans le concours de l'or, — et encore...

Le veau d'or est toujours debout

Delft. — Chez l'enlremetteuse.

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